Speaker #0Depuis plusieurs semaines, des dizaines de milliers de lycéens et lycéennes secouent la France entière. Hier, mardi 6 octobre, le mouvement a été rejoint par des syndicats et des enseignants dans la perspective d'une convergence des luttes. Alors, à quoi faut-il s'attendre ? Est-ce le début d'une révolution générale comparable à celle qui a eu lieu en 1789 ? On en parle avec la philosophe Rosa Luxembourg. Je suis Alice de Rochechouart. Et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. Cela fait une dizaine de jours que les lycéens et lycéennes se révoltent contre leurs conditions de vie et de scolarisation. Établissements délabrés, profs non remplacés, horaires harassants, perspectives d'avenir sombres, inégalités abyssales entre lycées des territoires riches et ceux des territoires pauvres, la jeunesse se soulève devant l'injustice qui lui est faite, et celle qui définira sans aucun doute son avenir. Hier, un lycée sur quatre était bloqué. Il y avait plein de manières de traiter ce sujet. tant les événements concentrent différentes problématiques politiques. J'aurais pu parler de l'adultisme d'abord, c'est-à-dire la discrimination systémique des enfants par les adultes. Les enfants, les mineurs, sont considérés comme inférieurs aux adultes, incapables de réfléchir et de prendre part à leur destin politique. Il n'y a qu'à voir comme les revendications lycéennes sont décriées, voire invisibilisées. Edouard Philippe, candidat à la présidentielle, a ainsi raillé avec mépris le mouvement en déclarant que les lycéens manifestent parce que la cantine c'est pas bon. Et dans les médias, on ne parle quasiment pas des revendications, mais simplement des poubelles qui brûlent. Acrimed, association d'observation des médias, a ainsi calculé que sur France 2, 75% du temps d'antenne était consacré aux dégradations matérielles, et moins de 5% aux revendications. Une manière grossière de suggérer que les lycéens veulent uniquement mettre le boxon qu'ils sont immatures et incapables de réfléchir. Tout cela témoigne d'une société qui méprise sa jeunesse, qui la maltraite institutionnellement dans un service public de l'éducation sans cesse dégradé et les prive ensuite de toute parole contestataire. Un autre angle aurait été les violences policières. On assiste à un véritable déchaînement de violences de la part des forces de l'ordre, qui n'hésitent pas à utiliser des armes officiellement classées comme des armes de guerre, les LBD et les grenades, Contre des enfants de 15, 16, 17 ans. A l'heure actuelle, deux enfants ont perdu un oeil, un autre a perdu une main, un autre encore a subi une tentative de noyade de la part d'un commissaire. Il y a eu déjà plus de 6000 gardes à vue, dont 85% de mineurs. C'est autant qu'en un an de manifestation de gilets jaunes en 2018. Et pour comparaison, en mai 68, il n'y avait eu que 700 interpellations et moins d'une centaine de gardes à vue. Aujourd'hui, les policiers gazent, nassent, intimident, matraquent. Laurent Nunez, ministre de l'Intérieur, assume ne pas avoir demandé aux policiers de faire preuve de prudence particulière et les laisser déployer tout l'arsenal qu'ils souhaitent pour mater les lycéens et lycéennes. La répression policière est sans limite et sans précédent. Le gouvernement français tabasse ses enfants et tente de normaliser ses actions. Pourtant, la France est aujourd'hui le seul pays européen à faire usage de ces armes de guerre. Dans les autres pays, on privilégie la désescalade, on utilise des canons à eau, mais on ne mutile pas les enfants et les manifestants à coup de LBD. Au même moment, le gouvernement veut faire passer une loi dite « casseur-payeur » , une loi inique qui prévoit de faire payer des réparations à toute personne se trouvant dans le périmètre d'une dégradation commise lors d'une manifestation. Cela signifie que si vous êtes en manif et qu'une poubelle brûle à côté de vous, on pourra vous demander de payer. Même si a priori vous n'y êtes pour rien. Une manière de décourager toute contestation populaire, une grave atteinte à la liberté de manifester, qui montre à nouveau le tournant autoritaire et répressif de la Macronie. J'aurais aussi pu parler de la propagande médiatique, qui parle plus des poubelles en feu que de l'avenir qui brûle. J'aurais pu parler de la lutte des classes, qui nourrissent la contestation dans un pays où les inégalités ne font qu'augmenter. Mais pour cet épisode, le dernier avant mon départ en congé maternité pour quelques semaines, Je voudrais vous parler de révolte et de révolution. Je voudrais vous laisser sur une note d'espoir. Et peut-être que nous nous retrouverons début 2027 dans un monde nouveau. Qui sait ? Déjà, quelle est la différence entre une révolte et une révolution ? Une révolte, c'est un soulèvement contre une situation injuste. C'est une réaction brute et soudaine. La révolution, c'est un peu plus que ça. C'est l'émergence d'un monde nouveau. La révolution incarne une pensée, une idéologie, un projet politique. Et souvent, elle cherche à s'institutionnaliser, à créer un nouvel ordre politique. Il y a eu de nombreuses révolutions dans l'histoire. Mais ce terme fait peur. Parce qu'on nous répète deux choses. 1. Une révolution serait toujours violente. Et 2. Elle conduirait toujours à un nouvel état autoritaire. Mais est-ce vrai ? Née en Pologne en 1771, la philosophe marxiste Rosa Luxembourg a proposé une analyse précieuse de la révolution. Elle cherche à s'opposer à ces deux aspects qu'on nous jure pourtant inévitables. La révolution serait nécessairement autoritaire et nécessairement violente. Rosa Luxembourg est née, joli symbole, l'année de la Commune de Paris, ce soulèvement populaire qui a mené les Parisiens et Parisiennes à faire sécession pendant deux mois, avant d'être réprimés dans le sang. Rosa Luxembourg est écrite dans les années 1900-1920, quand l'Europe est en pleine effervescence politique. En ce début de XXe siècle, on trouve des mouvements de droite durs, des ligues racistes et réactionnaires qui veulent instaurer des régimes hiérarchiques et autoritaires, mais aussi des idéologies communistes, anarchistes et socialistes qui cherchent à faire souffler un vent nouveau en Europe. En 1917, la révolution russe inspire d'autres pays, comme l'Allemagne, la Hongrie ou l'Italie. Et elle inspire également Rosa Luxembourg. Celle-ci soutient la révolution bolchevique. Mais elle est très critique de l'autoritarisme, du centralisme et de la toute-puissance du parti. Luxembourg soutient que la révolution communiste doit être un processus d'émancipation par les travailleurs et travailleuses eux-mêmes, et non le fait d'un parti autoritaire qui donnerait des ordres de marche. A l'inverse, elle affirme l'importance de la liberté d'expression et de la liberté de parole. La lutte, explique-t-elle, est un lieu où l'on s'éduque, où l'on s'informe, où l'on échange des idées. où l'on aiguise son regard et son analyse. Elle s'oppose farouchement aux organisations verticales où la pensée est dictée et le débat interdit. Le véritable socialisme, selon elle, est une démocratie approfondie. Tout le reste n'est qu'un travestissement qui peut mener à une nouvelle oligarchie ou à une dictature. C'est pour cette raison que, pour Rosa Luxembourg, la révolution doit être menée par le peuple et non pas monopolisée par un parti. par une élite éclairée qui prétendrait guider les masses. On ne doit jamais sacrifier la démocratie, sous peine de trahir l'idéal révolutionnaire. Elle écrit La tâche historique du prolétariat lorsqu'il prend le pouvoir est de remplacer la démocratie bourgeoise par la démocratie socialiste et non de supprimer la démocratie. Rosa Luxembourg s'oppose également à l'idée que la révolution serait nécessairement violente. Pacifiste convaincue, elle refuse les moyens d'action violents et défend les grèves de masse. La révolution, selon elle, est un processus, un blocage continu et non un bain de sang. Elle soutient que l'usage de la violence conduit à l'illusion du pouvoir et que ceux qui en usent finissent toujours par faire preuve d'autoritarisme jusqu'à réinstaurer des institutions politiques injustes. Autrement dit, quand la révolution est violente, elle reconduit systématiquement des structures de domination et non d'émancipation. Évidemment, Rosa Luxembourg se rend bien compte qu'il y a souvent de la violence lors des épisodes révolutionnaires. Mais cette violence est souvent répressive. C'est le pouvoir en place qui en use, qui fait couler le sang. Et chaque perte humaine est toujours à déplorer. La victoire elle-même ne compensera jamais le sang versé. Alors, le moyen d'action que préconise Rosa Luxembourg, c'est celui de la grève de masse. Des grèves spontanées, qui ne seraient pas désorganisées ou chaotiques, mais autogérées, où les travailleuses et travailleurs choisiraient leur destin. Ni autoritaires, ni violentes, chez Rosa Luxembourg, la révolution est le moment où le peuple s'empare à nouveau de l'action politique. où les masses se saisissent de l'instant présent, où la lutte des classes s'incarne en une action politique spontanée. Là où l'analyse de Rosa Luxembourg est intéressante, c'est qu'elle correspond totalement à ce qui se passe en ce moment. Le mouvement lycéen ne se déroule pas sous l'égide d'un parti, contrairement à ce que suggère une partie des médias, qui affirme que LFI manipule les jeunes. Au contraire, le mouvement est spontané. Il a démarré dans plusieurs lycées, où les étudiants étaient exaspérés par les conditions déplorables, et il s'est étendu comme une traînée de poudre. Si certains partis et syndicats soutiennent le mouvement, Ils n'en sont ni les organisateurs ni les dirigeants. Nous sommes face à un mouvement d'ampleur qui part des masses, pour reprendre le vocabulaire de Rosa Luxembourg. Un mouvement qui sort des canaux habituels d'organisation et peut inventer de nouvelles formes de lutte. Un mouvement qui capte l'air du temps, l'énergie contestataire, et s'incarne en une multitude d'actions autogérées. On peut alors sortir de la croyance selon laquelle une révolution conduirait nécessairement à un régime autoritaire. en insistant sur la liberté de parole et de réflexion au sein du mouvement et sur le caractère spontané et démocratique des actions qui s'organisent. Des actions qui sont d'ailleurs non violentes. On parle surtout de blocages et de manifestations qui cherchent à créer un rapport de force avec le pouvoir. Alors certes, il y a un peu de casse matérielle, mais rien de comparable à l'ampleur de la casse sociale des dernières années. Et puis, ces actions sont devenues... indispensable. La Macronie a bien montré qu'elle n'avait que faire des manifestations. En 2023, pendant la réforme des retraites, des millions de gens dans la rue n'avaient pas suffi à faire bouger le gouvernement d'un cheveu. Emmanuel Macron se moque de la contestation populaire. Il est persuadé d'avoir raison contre tout le monde. Les seuls qui ont réussi à le faire plier, ce sont les Gilets jaunes, avec leur ténacité et leur imprévisibilité. Les lycéens, les lycéennes ne lâchent rien et la journée d'hier peut marquer un mouvement de convergence des luttes. Et peut-être, qui sait, un basculement politique. Alors que faut-il attendre de ce mouvement lycéen ? Une révolution pour de bon ? Qui sait ? Ce qu'on peut se dire avec Rosa Luxembourg, c'est que chaque soulèvement nous rapproche d'un changement. Rosa Luxembourg a commencé à écrire en 1905, après la première révolution russe. Une révolution inattendue, dans un pays où la monarchie était absolue et autoritaire. Soudain, de manière spontanée, les populations opprimées se sont mises en grève pour réclamer des réformes politiques et sociales. La grève générale a réussi à faire plier le tsar Nicolas II, qui est parvenu malgré tout à se maintenir au pouvoir en réprimant sévèrement les révoltes et en promettant une nouvelle constitution plus libérale et progressiste. Ce qu'il n'a évidemment pas fait. Mais cet épisode a semé les graines qui donneront, 12 ans plus tard, la révolution bolchévique de 1917. Pour Rosa Luxembourg, la défaite est toujours une avancée. Elle permet de tirer des leçons. Elle nous dit, nous devons défendre la révolution, non pas comme un bon soudain, l'affaire de 24 heures, mais comme une période historique. potentiellement longues, de luttes de classes avec des pauses plus ou moins brèves. D'ailleurs, avant 1789, il y avait eu des révoltes en 1781, 1787, 1788. Alors, impossible de savoir où nous en sommes dans l'histoire. Et comme le dit Rosa Luxembourg, il n'est rien de plus invraisemblable qu'une révolution une heure avant qu'elle n'éclate. Il n'est rien de plus évident qu'une révolution lorsqu'elle a livré sa première bataille et remporté sa première victoire. Ce qui me paraît certain, c'est qu'il nous faut participer à ce mouvement lycéen, le rejoindre et grossir ses rangs. Car chaque protestation contre l'injustice qui grève notre société est une inspiration. Chaque action peut convertir de nouvelles personnes aux idéaux de justice sociale, y compris des personnes qui ont pu être tentées par l'extrême droite et qui, comme le rappelle Rosa Luxembourg, vont pouvoir s'informer et changer leur croyance en participant à la lutte. Chaque action est une graine semée pour l'avenir. Et qui sait ce qui finira par pousser ? C'est sur cette note d'espoir que je vous laisse pour quelques semaines. Rassurez-vous, je ne vous abandonne pas. Dès la semaine prochaine, vous pourrez réécouter les interviews du Fil d'Actu, des entretiens avec des philosophes contemporains sur divers sujets politiques. Des formats plus longs, mais toujours garantis, sans jargon. Car c'est ça la promesse du fil d'actu, que la philosophie soit à la fois accessible et ancrée dans le monde. Le fil d'actu, c'est la philosophie dans la rue, une philosophie qui appartient à toutes et tous et qui est un outil de contestation politique. J'ai hâte de vous retrouver début 2027, pour une année qui s'annonce riche et intense. Et je tiens à remercier tous les nouveaux auditeurs et auditrices qui nous ont rejoints ces dernières semaines. D'ici là, je compte sur vous pour la faire vivre, cette philosophie dans la rue. Et peut-être au passage, brûler quelques poubelles, qui sait ? C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues... Vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, Alice de Rochechouart. 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