Speaker #0Qui dit rentrer, dit nouveau budget. Alors que la France connaît une situation économique catastrophique, le gouvernement nous prépare un budget très austéritaire. Un seul mot d'ordre, réduire la dette. Mais si on voyait les choses autrement ? Si on cessait de voir la dette comme une faute morale ? On en parle aujourd'hui avec l'anthropologue et philosophe David Graeber. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. C'est reparti pour un triste tour. Le nouveau budget, en cours d'élaboration par le gouvernement de Sébastien Lecornu, s'inscrit dans le prolongement habituel de la politique néolibérale macroniste. À la fois baisse des aides publiques, notamment avec le gel des APL, baisse du budget de quasi tous les ministères et des services publics. Enfin, sauf le ministère de la Défense bien sûr. Là, bizarrement, pas de problème pour trouver de l'argent. Parallèlement, Le gouvernement macroniste continue à refuser de taxer les riches et les entreprises. Il veut même baisser la surtaxe des entreprises qui avait été instaurée en 2025. Quant à la taxe Zucman ou encore le rétablissement de l'impôt sur la fortune, il n'en est absolument pas question. Alors il est vrai que le déficit et la dette se creusent. La conséquence logique d'une politique qui paralyse l'économie en baissant le niveau de vie de la majeure partie de la population tout en baissant les recettes fiscales pour protéger les plus riches depuis 10 ans. Le bilan de 10 ans de macronisme, c'est donc d'un côté l'effondrement de la croissance, l'explosion de l'inflation et le retour du chômage à son plus haut niveau depuis avril 2020. Et de l'autre côté, c'est l'enrichissement des plus riches, car depuis l'arrivée de Macron au pouvoir, l'impôt sur les sociétés a baissé de moitié et la fortune personnelle de Bernard Arnault a quintuplé. Quant aux actionnaires, c'est bien simple, ils se régalent. Au premier trimestre 2026, la France est à nouveau le pays qui a versé le plus de dividendes en Europe, 61 milliards d'euros entre janvier et mars. Cela nous hisse au deuxième rang mondial, juste derrière les Etats-Unis. Et pourtant, malgré cette situation catastrophique, entre concentration des richesses, appauvrissement généralisé et augmentation des inégalités, le gouvernement ne change pas de cap. Une seule obsession, réduire la dette. Qu'importe que les moins de 24 ans aient un taux de chômage avoisinant les 22%. Qu'importe que la France soit au bord de la récession. Qu'importe que 15% de la population vive au-dessous du seuil de pauvreté. La dette, c'est tout ce qui importe à la droite. Alors comment expliquer que ce simple mot de dette suffise à lui seul à susciter l'effroi chez tous les sbires de la Macronie ? L'anthropologue David Graeber a retracé, dans un livre paru en 2011, 5000 ans d'histoire de la dette. Il montre que la dette n'est pas un concept seulement économique, c'est un concept avant tout moral. David Graeber rappelle que les grandes religions se fondent sur une conception morale, métaphysique de la dette. Les humains ont une dette infinie envers Dieu. C'est le cas dans le judaïsme, mais aussi dans le christianisme. Jésus est venu sur terre pour racheter notre dette envers Dieu que nous avons contracté lors du péché originel. La dette, c'est donc un concept religieux fortement lié à la culpabilité. D'ailleurs, saviez-vous qu'en allemand, culpabilité et dette se disent de la même manière ? Et en français, il y a aussi une parenté étymologique entre les mots dette, devoir, faute et culpabilité. En français, quand on doit quelque chose, C'est aussi bien matériel, je lui dois de l'argent, que moral, je dois faire quelque chose. Mais selon Graeber, la dette, ce n'est pas seulement la culpabilité. C'est aussi un acte de domination qui génère de la violence. Le créancier devient maître du débiteur, il acquiert un pouvoir sur lui. À Rome ou en Grèce antique, vous pouviez devenir esclave si vous ne remboursiez pas vos dettes. C'est ce qu'on appelle la servitude pour dette. Et cet acte de domination, il est totalement légitimé, puisque c'est celui qui a contracté une dette qui est en tort, qui a commis une faute morale, qui est coupable. Mais jusqu'à la fin du Moyen-Âge, il arrivait encore souvent que les dettes ne soient pas honorées, qu'elles soient effacées, pour préserver l'ordre social et les relations entre les habitants. À partir de la Renaissance et de l'avènement du capitalisme, les choses changent. Toutes les relations humaines sont peu à peu transformées en relations marchandes, comptables. Toute dette doit désormais être rigoureusement quantifiable et recouvrable. Pour cela, l'État fait régner l'ordre. Et les rapports humains deviennent à la fois mathématiques et de plus en plus inégalitaires. Cette opération, selon Greber, est une violence, une déshumanisation, puisque les relations humaines sont codifiées en termes monétaires, financiers. Le marché, quant à lui, est présenté comme une institution neutre, surplombante, absolue. Et l'État devient l'institution qui doit garantir le bon fonctionnement du marché et la répression des mauvais payeurs. Ainsi, nous dit Graeber, l'argent a transformé la morale en une question d'arithmétique sans humanité, ce qui permet de justifier des choses qui, dans d'autres circonstances, auraient paru scandaleuses ou indécentes. Pour Graeber, il est tout à fait possible de sortir de cette logique. Il nous dit David Graeber appelle à une annulation massive des dettes des pays et des ménages. Et il a d'ailleurs mené des actions politiques en ce sens. L'intérêt de son livre c'est de montrer qu'on peut penser la dette autrement. De ne pas la voir uniquement comme une faute morale, au sein d'un système totalement marchandisé, mais de la comprendre comme un fondement symbolique des sociétés humaines. Ce que ça veut dire, c'est que nous ne sommes pas des individus autonomes, isolés. Nous sommes pris dans un réseau d'échanges, d'interconnexions. Ce qui fait que nous nous devons des choses les uns et les unes aux autres, non pas dans un sens monétaire, mais dans un sens de transmission. et de reconnaissance. Il nous faut penser autrement la dette, pas seulement comme une réalité financière, économique, froide et déshumanisée, mais comme une promesse, une relation sociale qu'il est possible de renégocier. Autrement dit, il faut re-socialiser, re-politiser la dette, la réinscrire dans une réflexion sur les finalités de nos sociétés, plutôt que d'en faire une idole écrasante, un dogme quasi religieux. qui dictent toutes nos conduites politiques. Il faut penser la dette comme le symbole des liens entre l'individu et le groupe, ainsi qu'entre le groupe et l'avenir. Repenser la dette, c'est repenser notre rapport à autrui et notre rapport aux générations futures. Le problème, c'est qu'aujourd'hui la dette n'est abordée que sous l'angle marchand, économique et négatif. La dette est une faute à réparer. Et cela nous conduit à la situation où nous sommes aujourd'hui. La collectivité doit payer, sacrifier ses hôpitaux, ses écoles et sa culture au nom d'une dette toute puissante qui reconduit de la violence et de la domination en préservant seulement les individus les plus riches. On pourrait donc passer à une conception de la dette non pas comme culpabilité, mais comme responsabilité. Une responsabilité à l'égard des plus vulnérables et à l'égard des générations futures. Dans ce cas, on changerait radicalement la structure du budget. On chercherait à reconstruire les services publics et à investir massivement dans une transition écologique devenue plus qu'urgente. Et on pourrait également négocier d'annuler une partie de la dette. Ce n'est pas si utopique, ça a déjà été fait dans l'histoire. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les nations veulent construire l'Europe. au nom d'un idéal social et d'un idéal de paix. Pour ce faire, on a divisé la dette allemande presque par trois, dans une perspective de reconstruction. Et c'est ce qui lui a permis de devenir une nation prospère. L'Europe actuelle pourrait donc revenir à une posture mutualiste, solidaire et tournée vers l'avenir, au lieu d'être une institution budgétairement répressive. L'idée, ce ne serait pas de s'endetter toujours plus. Mais déjà, de cesser d'avoir une conception uniquement négative, moralement coupable de la dette. La dette, c'est aussi une ouverture sur l'avenir, un moyen de construire un tissu social. Aujourd'hui, de nombreux économistes rappellent que notre dette française est largement soutenable. Nous ne sommes pas au bord de l'effondrement, contrairement à ce qu'on ne cesse de nous rappeler pour nous contraindre à la rigueur et aux privations. Les plans d'austérité n'ont pas fait leur preuve économique dans l'histoire. Par contre, ils se traduisent toujours par des coûts sociaux élevés. Et ils reconduisent la logique décrite par David Graeber, une logique arithmétique et déshumanisante, qui transforme les individus en coûts et utilise la dette pour justifier les inégalités et les injustices. Et c'est exactement cette logique que perpétue le gouvernement de Sébastien Lecornu. Alors on pourrait penser les choses autrement, même si nous en sommes encore loin. Il n'y a qu'à voir les réactions suscitées par la proposition de Jean-Luc Mélenchon de « geler la dette » . Le candidat insoumis a en effet proposé que 20% de la dette, actuellement détenue par les banques centrales européennes, ne soit jamais remboursée. Cela allégerait considérablement le budget, puisqu'il n'y aurait plus à payer d'intérêts. L'argent dégagé pourrait ainsi financer la réindustrialisation ou la transition écologique. Mélenchon veut également faire en sorte que la dette soit de plus en plus détenue par les banques centrales nationales, plutôt que par des investisseurs. privés afin de limiter la spéculation et la dépendance au marché financier. Quelle a été la réaction de Sébastien Lecornu ? Vous allez voir, c'est une caricature de ce que montre David Grébert. Lecornu a déclaré, je cite, « La proposition de Jean-Luc Mélenchon de ne pas rembourser notre dette est une faute morale, une faute économique et une faute patriotique. » Rien que ça. Pourtant, de nombreux économistes s'accordent à dire qu'effacer une partie de la dette est une piste très prometteuse aujourd'hui. Alors, rappelons avec David Graeber que la dette n'est pas une valeur absolue, un dogme incontestable. La dette, c'est ce qui fait de nous des sociétés, c'est notre fragilité commune, c'est notre dette les uns envers les autres. Et l'économie n'est jamais neutre ou purement technique, contrairement à ce qu'elle prétend. Elle doit être un outil au service des sociétés, et non une religion qui nous écrase. Graeber nous montre que le problème, ce n'est pas la dette en tant que telle, mais l'instrumentalisation de la dette pour légitimer les inégalités et la domination. Et vous savez ce que dit aussi Graeber ? Que les révolutions naissent de l'envie de renverser les créanciers. La dette, c'est le ferment des révolutions. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Barry, Marc-Olivier, Eric, Adeline, Claire, Benoît, Jean-Emmanuel, Olivier, Véro, Nicolas, Antoine, Laurent, Bastien, Clément. 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