Speaker #0Depuis dix jours, une affaire secoue le monde littéraire. L'auteur canadien et haïtien Télisson Aurélien, qui était pressenti pour le prix Goncourt, est suspecté d'avoir fait rédiger son roman par l'intelligence artificielle. Cette affaire complexe soulève de nombreuses questions, aussi bien sur le monde de l'édition et son racisme que sur l'IA et la littérature. Alors, que nous dit cette affaire de la littérature ? On en parle avec Jean-Paul Sartre. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. Un séisme. Alors qu'il est en pleine promotion de son livre « C'était ça ou mourir » qui raconte l'exil d'un jeune haïtien contraint de fuir la pauvreté de son pays, l'auteur Télisson Aurélien est interpellé sur Twitter par un compte anonyme et créé récemment, Balance ton Claude. Le compte l'accuse d'avoir intégralement utilisé l'intelligence artificielle pour écrire son livre. Il affirme avoir eu des soupçons face au style de l'auteur qui serait caractéristique de l'IA. et avoir ensuite utilisé un logiciel de détection, Pangram, censément très fiable. Le logiciel aurait alors confirmé ses doutes. Le post Twitter devient rapidement viral, en étant notamment partagé par de nombreux comptes affiliés à la droite et à l'extrême droite. Très vite, deux camps se dessinent. Pour les uns, il faut faire confiance à ce logiciel, qui serait l'un des seuls outils fiables pour détecter l'IA. Le logiciel a été testé par de nombreux chercheurs et il obtient d'excellents scores de fiabilité. Et c'est vrai que quand on a l'œil un petit peu aguerri, le texte de Télisson-Aurélien ressemble beaucoup au style de Lya. Évidemment, ça ne prouve rien. Pour l'autre camp, il ne faut surtout pas accorder de crédit à ses attaques, qui semblent avoir des motivations racistes. Les autres romans de la rentrée littéraire, écrits par des auteurs et autrices blancs, ont-ils également été testés ? Peut-on vraiment faire confiance à un outil de détection ? possiblement traversés de biais racistes comme les lias de manière générale ? Et que faire d'accusations quasi impossibles à prouver et aussi à réfuter ? Très vite, on voit fleurir de fausses informations, disant par exemple que le logiciel a détecté les livres de Victor Hugo ou la Bible comme étant écrits par des IA. C'est faux, Pantgram n'a jamais montré ça. Mais ça ne prouve pas non plus que le logiciel dit la vérité absolue en ce qui concerne le roman de Télisson Aurélien. Et puis... Faire confiance à une IA pour détecter de l'IA parce qu'on refuse l'utilisation de l'IA ? La situation a quelque chose de kafkaïen. L'affaire s'emballe après deux rebondissements. D'abord, il est bel et bien confirmé que c'est un chroniqueur et essayiste proche de l'extrême droite, Samuel Fitoussi, qui est à l'origine des accusations. De quoi être suspicieux face aux motivations de ces accusations anonymes. Mais au même moment, il est révélé que l'auteur Télisson Aurélien a plagié des dizaines de textes pendant des années. Des plagias éhontés, des reprises quasi intégrales de poèmes et articles écrits par des auteurs et autrices partout dans le monde. Un journaliste français, une poétesse cubaine, des poètes japonais, des journalistes britanniques. Les sources sont multiples, les plagias incontestables. De quoi douter de la probité intellectuelle de l'auteur. A ce jour, on recense tout de même 23 plagias ayant eu lieu dans les années 2010-2015. Suite à cette accusation, le comité Goncourt le retire de sa liste. Télisson Aurélien n'aura pas ce prix. Quant à sa maison d'édition canadienne, elle a suspendu sa tournée promotionnelle. Il y a dans cette affaire une dimension raciste indéniable. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder d'autres cas similaires ayant eu lieu en France et qui n'ont pas suscité une telle polémique. En 2010, comme le rappelle par exemple Mediapart, Michel Houellebecq avait obtenu le prix Goncourt pour son livre La carte et le territoire alors qu'il avait repris des passages de Wikipédia. En 2024, l'autrice Diana Katalaï-Ilunga a accusé Guillaume Musso d'avoir plagié son roman, paru deux ans plus tôt. Un écrivain blanc à succès accusé d'avoir plagié les écrits d'une autrice noire et confidentielle ? L'affaire s'arrête là. Dernier exemple, l'auteur Yannick Haenel en lice pour le prix concours 2026, celui-là même dont Aurélien a été exclu, est lui aussi accusé de plagiat, et ce n'est pas la première fois de sa carrière qu'il subit de telles allégations. Même s'il y a eu des enquêtes et des procès qui n'ont pas donné suite. On a donc bien l'impression qu'il y a un deux poids deux mesures. Les auteurs et autrices racisées sont souvent suspectées de ne pas avoir écrit eux-mêmes leurs ouvrages. Comme si on ne les croyait pas capables de le faire. Dans l'affaire Tileso-Aurélien, il n'y a aucun doute que la dimension raciste a exacerbé la polémique et que de nombreuses personnes se sont totalement réjouies d'une telle situation. Le problème, c'est que cela n'empêche pas... qu'Aurélien a plagié. Beaucoup. Et sciemment. Il a reçu des prix et de la reconnaissance publique pour des textes qu'il n'a pas écrits. Certes, c'était il y a dix ans, mais cela témoigne d'une éthique pour le moins discutable. S'il est quasi impossible de prouver qu'il a utilisé l'IA, cela est donc très possible. D'ailleurs, tous ces textes parus avant 2023, c'est-à-dire avant la sortie de ChatGPT, sont indiqués par Pantgram comme ayant été rédigés par un humain. La suspicion est donc très forte. Le problème est donc immense. La dimension raciste exonère-t-elle Aurélien de tout le reste ? Faut-il, comme je l'ai beaucoup lu, apporter un soutien inconditionnel à l'auteur, qu'il ait utilisé l'IA ou non, et même s'il a plagié ? Faut-il dire qu'après tout, ce n'est pas si grave s'il a utilisé l'IA ? L'IA est-elle une technologie contre laquelle il est impossible de lutter ? Faut-il accepter que la littérature se reconfigure avec cette nouvelle technologie ? Et d'abord, qu'est-ce que la littérature ? En 1948, le philosophe Jean-Paul Sartre publie un ouvrage intitulé « Qu'est-ce que la littérature ? » . Ce livre pose trois questions différentes. D'abord, qu'est-ce qu'écrire ? Selon Sartre, écrire, c'est agir. Écrire, c'est révéler le monde, le dévoiler, faire en sorte que personne ne puisse l'ignorer. Dans la perspective de Sartre, la littérature est donc plus une activité qu'un produit fini, le livre lui-même. Et le message compte davantage que le style. Ou plus exactement, le style vient après. Le style doit servir le fond et non être une finalité en soi. On ne doit pas faire de l'art pour l'art, de l'art désintéressé, mais toujours chercher l'engagement. Celui de l'auteur d'abord. L'auteur est toujours engagé dans le monde. Écrire, c'est se confronter à la société. et ce faisant, la transformer. Sartre pose ensuite une deuxième question. Pourquoi écrit-on ? La particularité de l'écriture, selon Sartre, c'est qu'elle ne peut pas être pensée sans le lecteur, qui lui donne vie. La littérature, ce n'est pas l'objet livre, c'est un texte vivant, à la fois écrit par quelqu'un et lu par quelqu'un d'autre. La littérature, c'est d'un côté la perception de l'auteur ou de l'autrice, la manière dont il dévoile le monde, et l'activité créatrice. Du lecteur ou de la lectrice, c'est-à-dire la manière dont il ou elle reçoit l'ouvrage. Quand on écrit un livre, nous dit Sartre, on n'a aucune prise sur la manière dont les lecteurs vont le lire. Et réciproquement, la lecture n'est pas une contemplation passive. On intériorise ce qu'on lit, on projette à partir de sa propre liberté. Selon Sartre, tout ouvrage est donc une rencontre entre la liberté d'un auteur ou d'une autrice et la liberté d'un lecteur ou d'une lectrice. La littérature, c'est une rencontre entre deux consciences humaines. Dans la troisième partie, enfin, Sartre se demande pour qui on écrit. Et selon lui, l'auteur ou l'autrice n'est jamais distinct du contexte historique dans lequel il écrit. Il ne doit jamais prétendre à l'immortalité, à s'émanciper de l'histoire. Au contraire, il doit s'adresser à ses contemporains et les confronter à ce qu'ils auraient préféré ignorer dans le monde, dans le monde réel. Car une fois que le monde est dévoilé tel qu'il est, l'humanité, en la personne du lecteur ou de la lectrice, est face à un choix, assumer ce qui est, ou bien changer. C'est en cela que, pour Sartre, la littérature est toujours morale et possiblement révolutionnaire. Elle engage notre liberté et notre capacité à agir. La littérature appelle à l'action et non à la contemplation. Pour Sartre, la littérature n'est donc pas vraiment un objet, le livre ou le texte, et elle n'est pas non plus un art qui existerait au-dessus de nous, qui flotterait au-dessus de nos têtes. Non, la littérature, c'est une rencontre entre deux consciences, entre deux libertés. C'est une activité révolutionnaire, radicale, qui nous met toujours face à un choix, laisser le monde tel qu'il est ou le transformer. Quand on applique cette analyse au livre de Télisson-Aurélien, on a alors deux niveaux. D'une part, le contenu du livre en lui-même, qui a été fort oublié dans cette histoire. Le récit d'un haïtien exilé qui se mêle avec la vie personnelle de l'auteur, lui-même haïtien exilé au Canada. Un récit qui doit interpeller le lecteur ou la lectrice sur la réalité de la pauvreté et de ses conséquences, et surtout sur le colonialisme occidental. Le deuxième niveau, c'est tout le contexte sur la création du livre, qui doit nous faire affirmer que la littérature est une rencontre entre deux consciences humaines autour d'un pacte moral, un pacte d'engagement, tout en reconnaissant le fait qu'elle est toujours produite dans des conditions historiques et matérielles spécifiques. En l'occurrence, le livre de Télisson Aurélien doit nous interroger sur le monde de l'édition, un monde où le pouvoir est ultra concentré, une industrie qui favorise une logique capitaliste et une course à la productivité, tout en limitant l'accès aux auteurs et autrices racisés. Et la polémique concernant ce livre doit aussi nous interpeller sur le problème de l'IA, qui n'est pas un simple outil, mais la négation de la littérature elle-même, c'est-à-dire de la rencontre entre deux humanités. Aujourd'hui, l'IA est contrôlée par des entreprises ultra-capitalistes qui enrichissent une minorité de puissants. Elles détruisent des ressources naturelles, menacent nos capacités à créer, à penser même, et elles volent des créations humaines pour générer en masse des productions standardisées. L'IA obéit à une logique capitaliste, consumériste, et il me semble que c'est bien plus une menace envers la littérature qu'une chance pour elle de se réinventer. Si le pacte d'engagement entre l'auteur ou l'autrice et le lecteur ou la lectrice est rompu, que reste-t-il ? Comment exiger de lecteuristes qui lisent quelque chose qui n'a pas été écrit par une conscience humaine ? Où se fait la rencontre décrite par Sartre ? L'affaire Télisson-Aurélien est très compliquée. parce qu'elle nous met face à une situation impossible. Être résolument antiraciste, mais aussi être cohérent dans l'exigence de probité et la lutte contre l'hégémonie de l'IA, contre son caractère écocide et technofasciste. Chacun est libre d'avoir son avis. Personnellement, j'ai un peu de mal avec l'appel à un soutien inconditionnel à cet auteur, qui me semble manquer de cohérence. En effet, on défend Télisson Aurélien, mais on invisibilise Dulce Maria Loïnas, la poétesse cubaine à qui il a volé des textes. Et puis, on minimise grandement le problème de l'IA. Sans doute suis-je aussi sensible à ce sujet parce que j'écris moi-même et que j'accorde une grande importance à l'éthique dans l'écriture et à l'honnêteté de la recherche. Mais je dois aussi reconnaître que je ne subis pas de racisme et que j'ai été accueillie à bras ouverts dans le monde de l'édition. Et je suis donc incapable de me rendre compte de la suspicion qui pèse sur les auteurs et autrices racisés. Mon point de vue est donc situé... et située du côté privilégié. Je ne vous cache pas que j'ai hésité à faire cet épisode précisément pour cette raison. En fait, cette polémique soulève des questions qui dépassent largement le cadre du livre, et le séisme qui s'est ouvert n'est pas prêt de se refermer. L'IA nous met précisément face à nos contradictions. Elle nous met face à notre humanité et face à sa possible perte. Comme le dit Virginie Despentes, l'IA fait effraction dans nos vies, et elle déborde le simple problème de la littérature. Elle est maintenant partout, de la recherche Google à la visite de n'importe quel site internet. Alors, à nous de voir si nous la considérons comme un outil utile et surtout maîtrisable, ou bien comme une menace pour le monde et l'intelligence humaine. En attendant, je vous garantis des épisodes du Fil d'Actu écrits 100% sans IA. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives... et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Barry, Marc-Olivier, Eric, Adeline, Claire, Benoît, Jean-Emmanuel, Olivier, Véro, Nicolas, Antoine, Laurent, Bastien, Clément, Claire, Lionel, Julie, Romain, Pierre-Marie, Monique, Hugo. 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