Speaker #0Le meurtre de la jeune Liana, 11 ans, a suscité une émotion vive dans tout le pays. Cet enfant a été violé et assassiné, sans doute par un homme qui faisait déjà l'objet de nombreuses plaintes pour viol, mais qui n'était pas inquiété. Depuis, on a entendu de nombreux appels au retour de la peine de mort ou à la prison à perpétuité pour les pédocriminels. Des mesures répressives et un punitivisme fort. Est-ce la bonne direction ? Pour ce dernier épisode avant la programmation estivale, On en parle avec César Ebeccaria, Robert Badinter et Michel Foucault. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. Le meurtre de la jeune Liana aurait pu être évité. Le suspect principal, Jérôme Barrella, était en effet déjà accusé de viol par de nombreuses victimes mineures, et ce depuis des années. Plusieurs plaintes avaient été classées sans suite, d'autres prenaient la poussière sur le bureau de la gendarmerie. Face à ce drame, les réactions sont vives. pleine de tristesse, de colère et de rage. Quand il s'agit de violences sexuelles, la justice est terriblement défaillante. Et c'est inacceptable. Il n'est donc pas étonnant que cette histoire ait généré des envies de punition, de répression, voire même de vengeance. Perpétuité pour les pédos, a-t-on scandé dans les manifestations devant le ministère de la Justice. Dans la manifestation, principalement des militantes féministes, mais aussi des militantes de Nemesis, un collectif d'extrême droite. Et sur les réseaux sociaux, on appelle aussi au retour de la peine de mort. La tentation punitiviste est forte. Après tout, elle est compréhensible, humaine. On se projette, on imagine ce qu'on voudrait faire à cet homme si c'était son enfant la victime. On veut enfermer ces bourreaux, les exclure à tout jamais de la société, voire les tuer. 40 ans après son abolition en France, le débat sur la peine de mort n'est pas clos. En 2020... Une étude révélait ainsi que la moitié des Français et Françaises sont favorables au rétablissement de la peine de mort. Un chiffre en augmentation depuis quelques années et qui bondit lors d'affaires comme celle du meurtre de Liana. Mais la peine de mort est-elle vraiment une bonne solution ? Si la peine de mort a fini par être abolie, c'est parce qu'elle ne résout rien. Cela fait plusieurs siècles que de nombreux philosophes, juristes et sociologues le démontrent. Pourquoi ne résout-elle rien ? Parce qu'elle est inefficace. et injuste. Commençons par son inefficacité. Au XVIIIe siècle, le juriste italien Cesare Beccaria montre que la peine de mort est inefficace. L'un des grands arguments en faveur de la peine de mort est en effet qu'elle serait dissuasive. Or, selon Beccaria, non seulement la peine de mort n'est pas dissuasive, car elle n'empêche pas de commettre des crimes, mais elle est même contre-productive, puisqu'elle donne un mauvais exemple. Il est totalement illogique, dit-il, de tuer pour dire aux gens ? de ne pas tuer. Les arguments de Beccaria sont toujours valides aujourd'hui. La peine de mort n'est pas dissuasive. Il n'y a pas moins de criminalité là où elle est pratiquée. Et un simple regard vers les Etats-Unis suffira à vous en convaincre. Inversement, l'abolition de la peine de mort ne conduit pas à une augmentation des crimes. Beccaria pense ainsi selon un principe d'efficacité. Quelle est la mesure la plus efficace pour empêcher les crimes et garantir la sécurité de la société ? Et selon lui... il est plus efficace de garder quelqu'un en prison à perpétuité avec des travaux forcés, car c'est beaucoup plus dissuasif que la peine de mort. Il est un partisan de la « douceur des peines » , même si l'expression est un peu saugrenue pour parler d'une sentence à perpétuité. Et les idées de Beccaria vont avoir un énorme poids dans la constitution de la justice moderne. Alors que dans l'Ancien Régime, on cherchait une punition terrorisante, d'où le recours à des exécutions publiques effroyables, on va désormais tuer de manière plus douce. A la Révolution, on généralise la guillotine, fini la torture publique. Peu à peu, les exécutions se font de manière cachée. En 1939, les exécutions publiques sont interdites, elles se font désormais dans l'enceinte des prisons. Mais il faudra attendre encore presque un demi-siècle avant l'abolition de la peine de mort. Beccaria fonde son argumentation sur les conséquences de la peine de mort, en l'occurrence sur son inefficacité. En philosophie, on appelle ça des arguments conséquentialistes, qui s'appuient sur les effets, sur les conséquences d'une action. Et il y a un deuxième type d'argument, les arguments déontologiques, qui s'appuient sur des principes absolus, comme les droits de l'homme, et sur le plus fondamental d'entre eux, le droit à la vie. Dans ce cas, on ne dit pas seulement que la peine de mort est inefficace, on dit qu'elle est aussi injuste. C'est la position de Robert Badinter, l'ancien ministre de la Justice qui a fait abolir la peine de mort en France en 1981. Badinter refuse de penser à la peine de mort en termes d'utilité. ou d'efficacité, car cela revient, selon lui, à considérer l'homme comme une chose, à le déshumaniser. La position abolitionniste de Badinter s'appuie sur une certaine idée de l'humain, et sur deux principes fondamentaux. Le premier principe, c'est le droit à la vie, dont l'État doit être le garant. L'État ne peut en aucun cas s'arroger le droit de tuer. Précision étymologique d'ailleurs, le terme potence, la structure de bois qui sert à la pendaison, vient du latin potentia, qui veut dire puissance politique. Le deuxième principe que défend Badinter, c'est la conviction profonde qu'un humain peut changer, s'améliorer, progresser, ce qu'empêche justement la peine de mort et son caractère irréversible. L'homme peut progresser et le juge peut se tromper. La justice des hommes n'est pas infaillible. Comme le dit Badinter, la justice demeure humaine, aléatoire, relative, faillible, autant de défauts incompatibles. avec l'irréversibilité de la sentence. Badinter ne conteste pas les arguments conséquentialistes, qui sont tout à fait valides, mais il revendique une posture déontologique, fondée sur des principes, car ce qui est en jeu pour lui, c'est une certaine conception de l'humain. Nous devons nous opposer à la peine de mort par principe, en tant que réaffirmation du droit à la vie et de notre faillibilité humaine. Il n'y a pas d'un côté les gentils et de l'autre les méchants, Il y a des humains avec des trajectoires de vie qui peuvent changer. Aujourd'hui, les abolitionnistes utilisent à la fois des arguments conséquentialistes et des arguments déontologiques, afin d'avoir un arsenal rhétorique le plus complet possible. C'est le cas par exemple d'Amnesty International, qui affirme que la peine de mort est injuste, inhumaine, inutile et arbitraire. Injuste en raison du droit à la vie et de la faillibilité de la justice, inhumaine car cruelle, et niant la possibilité de s'amender, inutile, car non dissuasive, et arbitraire, car elle ne s'applique pas à tout le monde de la même manière, comme le montre encore une fois l'exemple des Etats-Unis, où les criminels noirs sont plus condamnés à mort que les autres. Si la peine de mort est injuste et inefficace, qu'en est-il des peines de substitution, comme la prison à perpétuité ? En 1981, Michel Foucault, philosophe français qui a travaillé sur la prison et sur la société de surveillance, publie un texte dans le journal Libération. La peine de mort s'apprête à être abolie et il faut s'en réjouir, nous dit-il. Mais ce débat est selon lui déjà résolu. La véritable question, celle qui reste en suspens, c'est celle des peines de substitution, comme la prison à perpétuité. Ces peines définitives... trace une ligne de partage entre ceux qui pourraient être corrigés et les autres, les incorrigibles, dont il faudrait se débarrasser. Alors, les arguments contre la peine de mort sont tout aussi valables. Foucault nous met en garde contre, je cite, « un danger que peut-être on n'évoquera pas, celui d'une société qui ne s'inquiéterait pas en permanence de son code et de ses lois, de ses institutions pénales et de ses pratiques punitives. Il est nécessaire que toutes les peines soient temporaires pour, dit-il, S'obliger à rester en alerte, faire de la pénalité un lieu de réflexion incessante, de recherche et d'expérience, de transformation. Tout ça au nom du droit à la vie. Foucault écrivait dans un autre texte Foucault soulève ici une question qui nous a traversé tout au long de cet épisode. À quoi sert la peine ? À punir ? À venger ? À protéger le reste de la société ? À corriger les criminels ? Si le système judiciaire a longtemps été fondé sur l'idée de la punition, afin de dissuader les criminels, les faire expier leurs crimes et rétribuer les victimes, la conception de la justice change peu à peu. En 2013, la Cour européenne des droits de l'homme a statué que la peine de prison à perpétuité, encore pratiquée au Royaume-Uni à l'époque, était contraire à la Convention européenne des droits de l'homme. Quant à la France, elle a plusieurs fois été condamnée par cette même Cour des droits de l'homme pour condition de détention indigne. Et comme le rappelle Amnesty International, la prison est arbitraire. Foucault et la sociologie nous ont montré que c'est la pauvreté qui remplit les prisons et que celles-ci sont des usines à violence. Elles ne sont là que pour punir au nom d'une logique d'État répressive. Or, comme le dit encore Foucault, il est bon, pour des raisons éthiques et politiques, que la puissance qui exerce le droit de punir s'inquiète toujours de cet étrange pouvoir et ne se sente jamais trop sûre d'elle-même. Que penser de tout cela dans le cadre de l'affaire Liana ? Le meurtre de Liana réveille en nous des envies de punition et de vengeance collective. Mais ces pistes ne sont pas les bonnes. Dans le cas des violences sexuelles, et en particulier des violences sexuelles sur mineurs, la peine de mort est par exemple totalement inefficace et surtout contre-productive. En effet, les trois quarts des viols ont lieu au sein de la famille. Et il arrive très souvent que la famille fasse pression sur les victimes pour qu'elles gardent le silence en leur disant que leur plainte va éclater la famille et ruiner la vie de l'agresseur. Alors, peut-on imaginer ce qui se passerait si les agresseurs risquaient d'être tués ou de passer leur vie en prison ? Pense-t-on vraiment que les enfants oseraient dénoncer leur père, leur mère, leur oncle, leur grand frère ou leur cousin si celui-ci risquait la guillotine ? Comme le rappelle l'autrice Cécile C, spécialiste de l'inceste, les violences sexuelles sur les enfants sont un crime de masse. Au moins 10% des enfants sont victimes. Ce qui signifie qu'il y a des millions d'agresseurs. Allons-nous réellement mettre des millions de personnes en prison ? La réponse punitive et carcérale n'est pas la solution. Il faut opérer une révolution politique et culturelle, afin de mettre fin au système de domination qui rende ces violences possibles et omniprésentes. La lutte contre les violences sexuelles passera par la lutte contre le patriarcat, mais aussi contre l'adultisme qui nous fait croire que les enfants sont notre propriété. Elle passera aussi par des moyens alloués à la prévention, à la détection des violences et à leur prise en charge immédiate par la justice, ainsi qu'à l'accompagnement et aux soins des victimes. Cécile C. rappelle d'ailleurs que l'immense majorité des agresseurs ont eux aussi été victimes. Cela n'excuse pas leurs actes, mais cela montre que nous vivons dans une société qui perpétue et qui reproduit les violences. Pour briser le cycle, il faut sortir d'une logique répressive et penser à une justice restaurative, c'est-à-dire centrée sur la réparation des victimes et la réhabilitation des criminels plutôt que sur la punition. Alors, ne cédons pas à nos pulsions, celles qui réclament que le sang de l'agresseur coule, et tentons de penser à un horizon de société qui soit émancipé des violences. Voilà comment on pourra réellement défendre les enfants. Les enfants ne nous appartiennent pas, mais il nous appartient de leur construire un monde meilleur que celui que nous avons connu. C'est la fin de cet épisode, et c'est aussi la fin de cette troisième saison du Fil d'Actu. Merci à toutes et à tous de m'avoir suivi tout au long de cette année, et rassurez-vous, je ne vous abandonne pas pendant l'été, puisque vous pourrez retrouver une programmation estivale, spécialement destinée à la pop-culture. Des mini-épisodes de 5 minutes à déguster tranquillement les doigts de pied en éventail. Et je tiens encore une fois à remercier tous les tipeurs et toutes les tipeuses qui m'ont soutenue cette année. Grâce à vous, j'ai pu continuer le podcast dans les meilleures conditions possibles et je ne vous en serai jamais assez reconnaissante. L'année prochaine, ce sera une saison un petit peu particulière puisque dès la fin du mois de septembre, je serai en congé maternité pour une durée indéterminée. Pour celles et ceux qui ont eu des enfants, vous savez que le postpartum, on sait quand ça commence et jamais trop quand ça finit. En tout cas, la saison reprendra normalement en septembre et ensuite on verra. Mais rassurez-vous, il y a encore plein de projets pour l'année prochaine, notamment une sortie de Privilèges en poche à l'automne et la sortie de mon prochain livre en mars 2027. Alors, on se retrouve très vite pour une nouvelle saison du fil d'actu et de nouvelles aventures philosophiques et révolutionnaires, bien sûr. À bientôt !