Speaker #0Ça y est, Elon Musk, l'homme le plus riche du monde, est désormais billionnaire. Ou trillionnaire, comme on dit en anglais. Bref, il détient 1000 milliards de dollars. C'est la première fois de l'histoire de l'humanité que quelqu'un atteint un tel seuil de richesse, qui, pour comparaison, représente la moitié du PIB français. Alors, que penser d'un tel niveau d'argent ? Est-ce nécessairement le symptôme d'une immoralité et même d'un système qui défaille ? On en parle avec Aristote et Karl Marx. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C. Lattès. Merci pour votre soutien. 1000 milliards de dollars. Enfin, 1100 milliards pour être précise. Mais bon, on va pas pinailler. 1100 milliards de dollars, quasiment la moitié du PIB français. C'est plus que le PIB de pays comme Taïwan, l'Irlande ou la Suède. C'est 43 millions d'années au SMIC. Et c'est 30 000 ans avec le salaire de Kylian Mbappé au Real Madrid. Toute cette fortune détenue par un seul homme, Elon Musk. Cela fait suite à l'introduction en bourse de SpaceX, sa société dédiée à l'aérospatiale et à l'IA, dont il détient près de la moitié du capital. C'est la première fois dans l'histoire que quelqu'un atteint un tel niveau de richesse. Le billionnaire sud-africain détient désormais une fortune qui représente 3% du PIB états-unien. Une telle situation est-elle acceptable ? J'ai lu sur Twitter une phrase qui m'a beaucoup amusée. Si un singe accumulait plus de bananes qu'il peut en manger dans toute une vie, En privant les autres singes de nourriture, ceux-ci s'empresseraient de le tuer et de récupérer les bananes. Quant à nous, humains, nous mènerions de nombreuses études scientifiques pour comprendre pourquoi un singe déroge à ce point aux lois de son espèce et au bon sens. Mais quand c'est Elon Musk, rien ne se passe. C'est un génie, entend-on même souvent. Pourtant, ça fait longtemps que l'on dénonce l'excès, voire la pathologie que manifeste une telle obsession pour la richesse. Le philosophe grec Aristote, au IVe siècle avant notre ère, avait ainsi élaboré une distinction entre l'économique et la crématistique. L'économique, ça vient du grec oikos, qui veut dire maison-foyer. L'économique, c'est l'art de gérer les ressources nécessaires à la vie du foyer ou de la cité. L'argent est alors uniquement un moyen et jamais une fin en soi. Il sert à satisfaire des besoins, mais il n'est pas destiné à être recherché pour lui-même. Pour Aristote... L'économique est même liée à la suffisance, car, je cite, « la quantité des choses qui peuvent suffire pour rendre la vie heureuse n'est pas illimitée » . L'économique est donc liée à l'éthique. Il faut chercher la vertu, la tempérance, en comprenant que nos besoins sont limités. La crématistique, c'est l'inverse. Crémata, en grec, signifie richesse au pluriel. La crématistique, c'est la recherche de la richesse pour elle-même. Dans ce cadre, l'argent n'est plus un moyen, mais une fin en soi, totalement déconnecté des besoins. Pour Aristote, c'est une folie, un excès, voire un hubris, ce vertige, cette arrogance de l'humain quand il se croit l'égal des dieux. Là où l'économie cherche à assurer le bien-être de la communauté, la crématistique est une folie nocive parce qu'elle l'est poursuivie au moyen de stratégies condamnables Et parce qu'elle confère un pouvoir politique beaucoup trop important à celui qui ne devrait pas en avoir du fait de son immoralité. Au XIXe siècle, Karl Marx prolonge l'analyse d'Aristote en étudiant la place de l'argent dans le système capitaliste. Comme Aristote, il fait une distinction entre valeur d'usage et valeur d'échange. Et il montre que la valeur d'échange des objets, c'est-à-dire le prix auquel ils s'échangent, est de plus en plus décorrélée de l'usage que nous en faisons, c'est-à-dire de nos besoins. En fait, le capitalisme voit les objets comme s'ils étaient indépendants de l'activité humaine. Plutôt que de penser la valeur d'usage des objets, à quoi cela sert, et le fait qu'ils sont le produit de rapports sociaux, un artisan a créé ce produit pour quelqu'un, on leur accorde une valeur en tant que telle. Les marchandises s'émancipent des conditions concrètes dans lesquelles elles ont été créées et du lien avec nos besoins. C'est ce que Marx appelle, dans son livre Le Capital, le « fétichisme de la marchandise » . Évidemment, c'est l'argent qui mesure la valeur des choses. Prenons un exemple. Un vêtement est vendu à un certain prix. Dans l'ère précapitaliste, ce prix exprimait le travail d'un tailleur que l'on connaissait personnellement, dont on pouvait imaginer le travail et l'effort. La relation était humaine, incarnée, on comprenait que la valeur de l'objet était due à un savoir-faire et au temps passé à le confectionner. Désormais, le vêtement est vendu dans un grand magasin, au milieu de centaines d'autres vêtements, et la personne qui l'a confectionné est invisible. Le vêtement semble apparu comme par magie. La marchandise devient un fétiche, c'est-à-dire un objet magique. Alors, les rapports humains sont progressivement effacés. On ne se demande plus qui a fabriqué cela, mais combien cela coûte-t-il ? Peu importe que l'objet soit utile ou que sa production soit vertueuse pour la société. Ce qui compte, c'est sa valorisation monétaire. On arrêtera de produire des jouets et on construira des bombes s'il y a possibilité de générer davantage de profits. Et c'est ce qu'on fait actuellement. Dans ce cadre, l'humain, ou plus exactement sa force de travail, est également transformé en outil de production qu'il faut optimiser pour réduire les coûts. Le travailleur est déshumanisé réduit à un moyen. Progressivement, l'intégralité des interactions humaines sont considérées comme des choses qui obéiraient à des lois. L'existence toute entière paraît gouvernée par des forces anonymes, impersonnelles, par des divinités toutes puissantes qui prennent la forme de l'argent. Le fétichisme de la marchandise ? conduit ainsi à une déshumanisation généralisée, à une glorification dévastatrice de l'argent. L'argent offre un pouvoir quasi divin à celui qui le possède et le fait passer pour un homme bon, éthique, alors qu'il ne l'est pas, qu'il ne peut pas l'être du fait de sa recherche illimitée de l'argent et des moyens qu'il doit employer pour y accéder. Marx décrit ce mécanisme dans ses manuscrits de jeunesse. Je cite « Je suis un homme mauvais, malhonnête, sans conscience, sans esprit. » Mais comme l'argent est le bien suprême, son possesseur est bon. L'argent met le monde à l'envers, nous dit Marx. Il transforme toutes les impuissances en leur contraire. Et en fait, c'est exactement ce à quoi on assiste dans le cas d'Elon Musk. Son extrême richesse transforme la réalité en son contraire, jusqu'à réécrire son histoire personnelle. Alors qu'il se présente comme un génie, comme un self-made man, qui aurait généré sa fortune tout seul, c'est loin d'être le cas. Elon Musk... n'est pas un inventeur de génie, mais c'est un businessman, certes habile. Il n'a rien inventé. Ni Paypal, il a seulement racheté la start-up puis s'est fait virer de la direction de l'entreprise, ni les voitures électriques Tesla, ni les fusées SpaceX. Le talent d'Elon Musk, c'est de prendre le contrôle d'entreprises déjà existantes et d'ensuite réécrire sa propre légende, celle d'un génie parti de rien qui change la face du monde. En réalité... Il a hérité d'une mine d'hémorrode de la part de son père en Afrique du Sud, puis il a réussi, il est vrai, à faire fructifier une fortune déjà importante. Mais il faut préciser qu'il a énormément bénéficié d'aides publiques. Son entreprise Tesla a par exemple fait faillite et il a touché 500 millions de dollars de fonds publics états-uniens pour la sauver. Peu après, il a obtenu que les voitures électriques bénéficient de crédits d'impôts, c'est-à-dire qu'il a encore bénéficié d'argent public. De même, la NASA a injecté 14 milliards de dollars dans les entreprises de Musk, dont SpaceX, celle-là même qui lui permet aujourd'hui d'être devenue trillionnaire. Le journal Washington Post a ainsi calculé qu'au cours des 20 dernières années, Musk a touché 38 milliards de dollars de la part du gouvernement américain. Et pourtant, il n'hésite pas à fustiger le soi-disant assistana. La fortune d'Elon Musk... n'est pas l'œuvre d'un inventeur extraordinaire, mais le résultat d'un détournement de fonds publics. C'est la captation par un seul homme de la richesse collective. Elon Musk est un homme d'extrême droite, un suprémaciste qui n'hésite pas à faire des saluts nazis et à financer des partis racistes, et qui défend des pratiques eugénistes. Un homme qui construit sa fortune et son influence en exploitant et en appauvrissant les autres. Et pourtant, il se passe exactement ce que Marx écrivait il y a deux siècles. Son argent transforme le monde à l'envers. Tout comme nous idolâtrons les marchandises, dont les voitures électriques et les fusées de Musk, nous idolâtrons le génie quasi-divin qui en est le prétendu créateur. Musk passe pour un homme talentueux, admirable, alors qu'il sème la désolation et le chaos, tout en construisant en permanence son propre mythe. Fin 2021, il avait ainsi annoncé avec fracas sur Twitter « Si le programme alimentaire mondial peut me décrire précisément comment 6 milliards de dollars peuvent résoudre la faim dans le monde, je vendrai des actions Tesla immédiatement et je le ferai. » A l'époque, 6 milliards de dollars, ça ne représentait que 2% de sa fortune. Aujourd'hui, ce serait 0,6%, l'équivalent de 8 euros par mois pour quelqu'un qui gagne le SMIC. Le programme alimentaire mondial s'est empressé de lui répondre, en lui exposant un plan précis pour sauver 42 millions de personnes en situation d'extrême famine. Le tout pour l'équivalent de 8 euros par mois. Elon Musk n'a plus jamais répondu. La crème artistique d'Aristote et le fétichisme de la marchandise décrit par Marx nous rappellent quelque chose de très simple et pourtant de tragiquement oublié. Il n'est pas possible d'être milliardaire de manière éthique. L'extrême richesse est forcément le résultat d'une démesure égoïste et de la déshumanisation d'autrui. Et elle est toujours liée à un projet politique mortifère. Quand Elon Musk était conseiller de Trump et qu'il a été nommé à la tête du Doge, le département de l'efficacité gouvernementale, il a coupé 160 milliards de dépenses publiques, notamment en coupant des fonds pour l'aide internationale, pour la recherche médicale contre les cancers pédiatriques ou encore pour l'aide alimentaire aux Etats-Unis. Un ancien haut responsable à l'USAID, l'agence américaine pour le développement international, a ainsi calculé que les agissements de Musk au Doge ont causé la mort d'au moins 750 000 personnes, majoritairement des enfants. Par exemple, des femmes enceintes qui n'ont pas pu être prises en charge en raison du manque d'ambulance, des personnes mortes de tuberculose après l'interruption d'essais cliniques contre les souches résistantes, ou bien une incapacité de gérer l'épidémie d'Ebola en Ouganda, ou encore des cliniques fermées au Soudan. Depuis plusieurs années, Musk apporte aussi son soutien financier à de nombreux mouvements d'extrême droite en Europe. En 2024, il aurait ainsi dépensé plus de 290 millions de dollars. à la fois aux Etats-Unis et en Europe. La semaine dernière, il a aussi amplifié les violences racistes qui ont eu lieu à Belfast, en Irlande. Après l'attaque d'un Irlandais par un réfugié soudanais, de violentes émeutes anti-immigrés ont éclaté. Et des hommes masqués ont mis à sac le domicile de nombreuses personnes racisées dans la ville. Sur Twitter, dont il est le propriétaire, Elon Musk avait relayé les appels à la violence de nombreux influenceurs d'extrême droite et appelé, je cite, protester de manière répétée et bruyante. Le capitalisme tue. Elon Musk tue. C'est ça qui devrait faire la une des journaux. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram, sur mon compte, Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. 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