Speaker #0Depuis une dizaine de jours, la France est bouleversée par une énième affaire de viol sur mineurs. La jeune Liana, 11 ans, a été violée et tuée, a priori, par Jérôme Barrella, un homme qui faisait l'objet de 9 plaintes pour viol depuis 2017 et qui n'avait jamais même été auditionné. Pour le gouvernement, il s'agit d'un dysfonctionnement de la justice, voire d'une faute de la procureure locale. « Pas du tout » , répondent les associations féministes, « le problème est profond, systémique, structurel » . Alors la justice fait-elle office de bouc émissaire ? On en parle avec le philosophe René Girard. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez Le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions J.C.Lattès. Merci pour votre soutien. Tristesse, colère, écœurement, rage, indignation. Voilà les émotions que suscite le meurtre de la jeune Liana, 11 ans. Moi-même, j'ai du mal à rester calme en écrivant cet épisode. Cette petite fille a été enlevée et tuée, sans doute par le père d'une de ses amies proches, Jérôme Barrella, un homme de 41 ans, qui faisait déjà l'objet de neuf... plaintes pour viol, dont la première remonte à 2017 et certaines ont été classées sans suite. En août 2025, une mère avait porté plainte pour le viol de sa fille, Rosa, et les gendarmes n'avaient toujours pas auditionné le mis en cause. La mère de Rosa les appelait pourtant toutes les semaines pour leur demander où en était la plainte de sa fille. Réponse des gendarmes, arrêtez de nous appeler madame, sinon on porte plainte contre vous pour harcèlement. Ces mêmes gendarmes qui n'ont rien fait. Alors que la procureure de Hoche avait ordonné le placement de Jérôme Bardella en garde à vue en février dernier. La maire de Rosa vient d'ailleurs de porter plainte contre l'État français et le ministre de la Justice pour fautes lourdes. Quant à la procureure, elle a rapidement été pointée du doigt. Tout serait sa faute, elle aurait mal fait son travail. Très vite, elle reçoit des menaces de mort. Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, en rajoute une couche. La mort de Liana n'est pas due à un manque de moyens ou à des lois insuffisantes, mais à un dysfonctionnement. Il ordonne alors au magistrat de traiter les 70 000 plaintes en cours concernant des violences sexuelles sur mineurs d'ici mi-juillet. Quasi infaisable, cela revient à passer 15 minutes par plainte. En bref, c'est la faute à des défaillances ponctuelles. Plutôt que d'interroger le système dans son ensemble, on cherche des circonstances exceptionnelles et surtout des coupables individuels. Et ça, c'est la mécanique du bouc émissaire. L'expression de bouc émissaire est très ancienne. Elle remonte à la Bible. Lors de Yom Kippour, rite de purification dans la religion juive, les juifs tiraient au sort un bouc, le chargeaient de tous les péchés et l'envoyaient dans le désert à destination d'Azazel, qui est soit une sorte de démon, soit une falaise près de Jérusalem, du haut de laquelle on jetait le bouc. Les fautes de la communauté étaient alors expiées par l'envoi de ce bouc émissaire. L'expression est ensuite entrée dans le langage courant. Un philosophe et anthropologue, René Girard, en a ainsi fait le cœur de sa théorie. Dans les années 70, il décrit le mécanisme de la violence sacrificielle, qui organise selon lui de nombreuses sociétés dites archaïques. Girard explique qu'une société doit réguler sa violence interne afin d'être stable. Pour cela, la communauté va, consciemment ou inconsciemment, désigner un coupable, un individu ou un groupe social, qui serait le responsable des maux de la société. En sacrifiant ce coupable désigné, en canalisant sa violence interne sur ce bouc émissaire, la société peut ainsi exclure sa propre violence vers l'extérieur. Girard montre que ce mécanisme régulateur a souvent été employé dans l'histoire. Par exemple, au moment des grandes crises liées à l'épidémie de peste noire au Moyen-Âge, les juifs ont été accusés d'empoisonnement et d'infanticide, et désignés comme les boucs émissaires. Girard écrit Mais d'où vient la violence interne à la société ? Pour Girard, elle est due à ce qu'il appelle le désir mimétique. Nous désirons ce qu'ont les autres, ce qu'ils sont, ce qu'ils représentent. Le désir n'est jamais purement individuel, autonome, il est toujours lié aux modèles collectifs, sociaux qui sont devant nous. Et pour Girard, ce désir mimétique peut conduire à de la rivalité. Nous désirons les mêmes choses, ce qui génère conflits et violences. Les hypothèses de Girard sur le désir mimétique et sur le bouc émissaire, au départ anthropologique et philosophique, ont été reprises et prolongées par certaines analyses de psychologie sociale. La théorie du mimétisme a donné lieu à des études sur les neurones miroirs, qui fonctionnent par imitation et jouent un rôle fondamental dans l'apprentissage social. Quant au bouc émissaire, Il a nourri des analyses sur le fonctionnement collectif des sociétés. La désignation d'un bouc émissaire permettrait au groupe de conserver un sentiment de moralité, en chargeant un individu ou un groupe de tous les mots et donc en s'en déchargeant, et de conserver un sentiment de contrôle, en prétendant identifier une cause simple et unique au mal. La société peut alors continuer, temporairement apaisée, jusqu'à la prochaine crise. L'analyse de Girard et ses prolongements dans la psychologie sociale nous permettent de dire plusieurs choses au sujet du meurtre de Liana. D'abord, la procureure fait bien office de bouc émissaire, ce qui cache les causes réelles du drame et les véritables responsabilités dans cette affaire. Quand Gérald Darmanin pointe du doigt les prétendus « dysfonctionnements » , il fait diversion sur le système global qui a conduit à ce drame. Comme l'ont souligné de nombreuses féministes, il ne s'agit pas d'un « dysfonctionnement » , mais au contraire du fonctionnement habituel de la justice. 94% des plaintes pour viol sont classées sans suite. La France compte 4 fois moins de procureurs que la moyenne européenne. L'instruction dure en moyenne de 2 à 4 ans, et elle peut aller jusqu'à 6 ans. Il y a un nombre insuffisant d'enquêteurs et d'enquêtrices. Les priorités policières ne sont pas les violences sexuelles. Les policiers traitent mal les victimes et ne les écoutent pas, etc. La France a d'ailleurs été condamnée plusieurs fois par la Cour européenne des droits de l'homme pour les défaillances structurelles dans son traitement des violences sexuelles, notamment sur mineurs. Et en 2022, un rapport d'inspection commandé par la CIVIS, la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, dénonçait l'état alarmant du traitement des violences sexuelles en France, pointant notamment le fait que les causes de classement sans suite relèvent le plus souvent d'enquêtes incomplètes, voire d'absence d'enquête tout court. plutôt que de l'incapacité à établir des infractions ou d'interpeller leurs auteurs. Dans les deux tiers des dossiers étudiés dans ce rapport, aucun acte d'investigation n'avait été entrepris. Aucune recherche dans le téléphone ou les ordinateurs des mises en cause. Aucun visionnage de vidéosurveillance. Rien. Classement sans suite. Classement sans commencement. Alors, quand on entend Darmanin et Macron affirmer que ce n'est pas une question de moyens, qu'il ne s'agit que d'un dysfonctionnement, Il est difficile de ne pas trembler de colère, de ne pas voir la mécanique du bouc émissaire qui se met en place. Et le bouc émissaire, ce n'est pas uniquement la procureure de hoche et la justice en général. Comme l'analysent certains auteurs de psychologie sociale, le bouc émissaire n'est pas forcément innocent. Il peut y avoir des boucs émissaires malfaiteurs, qui sont punis pour leurs mauvais comportements réels, mais qui permettent eux aussi au système de perdurer. L'individu coupable, qui est exclu de la société, permettent au groupe de se désolidariser de la violence et de se délester de toute responsabilité. En l'occurrence, Jérôme Barrella est présenté comme un homme au profil trouble, qui cachait bien son jeu et sa monstruosité, un prédateur qui rôdait, cherchait sans cesse des enfants et préparait ses attaques avec attention. Tout cela est sans doute vrai. Mais cela permet à la société de ne pas regarder en face la réalité des violences sexuelles sur mineurs. 77% des viols, soit les trois quarts, ont lieu au sein de la famille. Et dans 50 à 70% des cas, les agresseurs n'ont pas de penchant pédophile. Il s'agit de ce que l'anthropologue Dorothée Ducy nomme des viols d'aubaine. Les agresseurs violent les enfants parce que les enfants sont des proies faciles sur lesquelles ils peuvent exercer leur domination. Les agresseurs violent les enfants parce que c'est facile, parce que la société considère les enfants comme des êtres inférieurs, qui sont la propriété de leurs parents, de leur famille, des adultes. Les agresseurs violent les enfants parce que les violences éducatives sont acceptées, tolérées, silenciées. Et puis les agresseurs violent parce qu'ils voient à quel point c'est sans conséquence tant l'impunité règne. Tant la parole des enfants et des femmes ne suffit pas. Et c'est là qu'intervient le désir mimétique. La société encourage les désirs de domination, de puissance, de possession. Comme l'écrit l'activiste Alice Guéraud, ancienne membre de la Civis dans une tribune au Monde. Combien de temps allons-nous mimer la stupeur devant des crimes aussi ordinaires ? En France, un enfant est violé toutes les trois minutes. Le meurtre de Liana suscite une émotion collective vive, qui génère immédiatement un phénomène de bouc émissaire. Celui-ci permet à la société de s'auto-préserver en camouflant ses propres mécanismes de violence et sa propre responsabilité. Mais cette fois-ci, il semble se passer quelque chose. La dénonciation sans relâche du patriarcat et de l'adultisme, c'est-à-dire de la domination des adultes sur les enfants, que mènent de nombreux collectifs féministes depuis des années, semble porter ses fruits. Le piège grossier que veut tendre Darmanin n'a pas l'air de fonctionner cette fois. Lundi soir, de nombreuses personnes se sont rassemblées devant le ministère de la Justice et devant l'ancien tribunal de Paris. Sans surprise, la police a chargé, procédé à des arrestations. Mais la contestation gronde. Nous voulons plus de moyens et de véritables mesures pour lutter contre les violences sexuelles. Une loi cadre intégrale, avec notamment une hausse des moyens financiers, 2,6 milliards d'euros par an contre seulement 12 millions aujourd'hui. Nous voulons de l'éducation et de la prévention, une réelle prise en charge des victimes, un suivi des agresseurs pour prévenir la récidive. Un piège demeure toutefois, celui de tomber dans une surenchère de violences, dans une rhétorique sécuritaire et punitive. Bruno Retailleau a ainsi appelé à mettre en place la castration chimique obligatoire. Sébastien Lecornu a annoncé vouloir augmenter les peines pour les violeurs récidivistes. L'extrême droite, en particulier sur les réseaux sociaux, instrumentalise ce drame pour exiger le rétablissement de la peine de mort. Or, la réponse sécuritaire, répressive, carcérale n'est jamais une solution. Cela ne fonctionne pas, cela ne dissuade pas et cela n'empêche pas la récidive. Tout ce que cela fait... c'est encourager la violence interne d'une société incapable d'affronter les structures fondamentales qui conduisent à ces violences, le patriarcat et l'adultisme. Voilà les ennemis qui doivent concentrer nos efforts. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du Fil d'Actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Alors un grand merci à Marc-Olivier, Barry, Jeanne, Eric, Adeline, Claire, Benoît, Jean-Emmanuel, Olivier, Véro, Nicolas, Antoine, Pierre-Marie, Monique, Arnaud, Pierre, Sylvain, Héloïse, Thomas, Barthélémy, Romain, Cédric, Nicolas, Sophie, Julie, Mélanie, Camille, Émilie, Lionel, Mehdi. Cédric, Jérôme, Maxime, Emmanuel, Joséphine, Agnès, Lucas, Lucille et Sébastien, Sarah, Romain et tous les autres. Vous aussi, vous pouvez rejoindre l'aventure du fil d'actu. Merci et à très vite.