Speaker #0Le gouvernement américain vient de publier de nouveaux documents concernant l'affaire Jeffrey Epstein. 3 millions de pages de mail, 2000 vidéos, 180 000 photos, qui mettent en cause les nouvelles personnalités publiques partout dans le monde. De quoi réactiver toutes les théories du complot autour de la plus grande affaire pédocriminelle de l'histoire. Mais c'est quoi les enjeux politiques et philosophiques du complotisme ? Est-ce toujours un délire irrationnel ? On en parle avec le philosophe... Frédéric Lordon. Je suis Alice de Rochechouart et vous écoutez le Fil d'Actu, le podcast engagé qui met la philosophie au cœur de l'actualité. Ce podcast est totalement indépendant et il ne survit que grâce à vos dons. Alors, si vous voulez soutenir mon travail, vous pouvez faire un don en cliquant sur la page indiquée en description. Et bien sûr, vous pouvez aussi acheter mon livre privilège aux éditions Juste et la Teste. Merci pour votre soutien. Nous sommes en juillet 2019. Jeffrey Epstein, richissime businessman américain, est arrêté pour trafic sexuel de mineurs. Avec sa compagne, Ghislaine Maxwell, il aurait mis en place un vaste système de prostitution sur son île privée pendant 20 ans, faisant au moins 1000 victimes. Parmi ses clients, de nombreuses personnalités publiques, entre autres Bill Clinton, le prince Andrew d'Angleterre et Donald Trump, ami proche du multimillionnaire. Un mois après son arrestation, Jeffrey Epstein est retrouvé pendu dans sa cellule. Un suicide bien pratique, tant Epstein détenait des informations compromettantes. Très vite, des suspicions émergent. Personne ne surveillait Epstein alors qu'il était censé être sous surveillance étroite en raison d'une tentative de suicide antérieure. Il était seul dans sa cellule alors qu'il n'aurait pas dû l'être et les gardiens étaient endormis et les caméras en panne. Moins d'une heure après la découverte du corps, toutes les preuves matérielles, ses vêtements, les draps, ont été détruits. En juillet 2025, soit six ans après les faits, le ministère de la justice américaine a publié une vidéo de surveillance de l'extérieur de la cellule d'Epsine. Sur cette vidéo, entre une et trois minutes ont été coupées au montage. De nombreuses anomalies qui nourrissent l'hypothèse d'un homicide, voire d'une exfiltration du puissant criminel. Le flou, l'opacité, le secret Reintan maître dans cette affaire Epstein. Ils font naître toutes les théories du complot. Si bien qu'en novembre dernier, et en raison des forts soupçons qui pèsent sur Donald Trump, le Congrès américain a voté de manière quasi unanime l'obligation de divulguer toutes les archives possédées par le ministère de la Justice. Un mois plus tard, celui-ci s'exécute, visiblement à contre-coeur, sans avoir respecté la date et en ayant censuré de nombreuses informations. sur les documents. Cette semaine, le ministère a diffusé de nouvelles archives, elles aussi caviardées, sans que l'on puisse réellement comprendre les critères qui cachent certains noms et pas d'autres. Cette avalanche de documents, publiés sans contexte ni recoupement des faits, donne parfois l'impression d'entretenir volontairement la confusion, tout en prétendant faire preuve de transparence. De fait, les documents mélangent des mails échangés avec Epstein, mais aussi des investigations incomplètes. ou des témoignages non vérifiés et non recoupés. Et bien sûr, la masse considérable des documents rend difficile une analyse exhaustive et méthodique des faits. Certains affirment même que si le gouvernement publie ces fichiers maintenant, c'est pour faire diversion sur autre chose encore plus grave. Une sorte de complot au carré. Internet s'emballe. Plusieurs documents semblent aussi suggérer que Epstein aurait été un agent du Mossad, des services secrets israéliens, et qu'il aurait essayé de faire chanter Plusieurs personnalités politiques. Les documents sont en effet truffés de noms de personnalités publiques qui viennent du monde entier. Trump, Clinton, le prince Andrew, mais aussi Bill Gates, Michael Jackson, Jack Lang, la future reine de Norvège ou encore Elon Musk. De quoi alimenter la théorie d'un vaste complot des élites mondiales. Les théories du complot ne sont pas un phénomène nouveau. Dès l'Antiquité, les chrétiens sont accusés d'avoir mis le feu à Rome et de pratiquer des rites religieux impliquant de boire du sang et de tuer des enfants. Plus tard, les templiers sont accusés d'être satanistes, les juifs d'avoir orchestré l'épidémie de peste noire, les francs-maçons d'avoir organisé la Révolution française et les scientifiques américains d'avoir créé le virus du sida. Aujourd'hui, les réseaux sociaux semblent exacerber le phénomène du complotisme. Terre plate, grands remplacements organisés par les islamo-gauchistes, attentats du 11 septembre qui auraient été organisés par la CIA, vaccins contre le Covid destinés à nous contrôler, ou encore dirigeants mondiaux qui seraient en fait des extraterrestres, les reptiliens. De nombreuses théories du complot fleurissent sur la toile. On estime qu'aujourd'hui, plus d'un tiers des Français croient à une théorie du complot. De quoi imaginer que la population est devenue totalement irrationnelle et a perdu prise avec le réel. Est-ce le cas ? Le problème, c'est qu'il y a vraiment eu des complots dans l'histoire. L'assassinat de Jules César, les empoisonnements à la cour du roi Louis XIV, l'espionnage politique par le président américain Richard Nixon. Donc en soi, ce n'est pas irrationnel de croire à l'existence d'un complot. Et deuxième problème, On nous enjoint, depuis les Lumières, à avoir un esprit critique contre l'obscurantisme et à remettre en question ce qu'on nous dit. Alors, comment faire la différence entre la lucidité d'un esprit libre qui mettrait à jour une conspiration réelle et un conspirationniste paranoïaque qui s'enfermerait dans une folie suspicieuse ? Aujourd'hui, les théories du complot sont principalement abordées d'un point de vue cognitiviste, c'est-à-dire à partir du fonctionnement du cerveau. Notre cerveau fonctionnerait parfois selon des schémas de pensée trompeurs, faussement logiques, et nous en serions toutes et tous victimes. Des chercheurs comme Gerald Bronner mettent ainsi en avant les biais cognitifs qui sont à l'œuvre dans le complotisme. Par exemple, le biais intentionnel. Nous avons tendance à avoir une intention là où souvent les choses sont dues au hasard. Comme nous avons besoin de sens, de cohérence, nous allons créer des liens de cause à effet là où il n'y en a pas forcément. Un autre biais, c'est le biais de confirmation. Nous avons tendance à privilégier les informations qui confirment ce qu'on pense. Et nous ne sommes pas aidés par les algorithmes des réseaux sociaux qui créent des bulles d'informations en nous montrant uniquement ce avec quoi nous sommes déjà d'accord. Nous sommes alors confortés dans nos croyances. En résumé, la structure de notre cerveau est déjà complotiste. Nous sommes fichus. Mais le complotisme, est-ce seulement une affaire de fonctionnement du cerveau ? Est-ce seulement un problème individuel et biologique ? En abordant le complotisme uniquement à partir de la question cognitive, on manque sa dimension politique. Or, les théories du complot s'enracinent dans de nombreux facteurs sociologiques et politiques. C'est ce que dénonce le philosophe Frédéric Lordon. Plutôt que de mettre l'accent sur la pathologie d'individus conspirationnistes, ne faudrait-il pas plutôt s'interroger sur la défiance générale envers les institutions et les gouvernements ? Le néolibéralisme, déclare Lordon, n'est plus qu'une piscine de mensonges. Dans ce cas, pas étonnant que l'autorité de la parole institutionnelle s'effondre. Les institutions ont trop menti. Trop couvert, trop laissé passer, nous dit-il. Et à un moment, ça se paye. D'ailleurs, toutes les populations n'ont pas le même taux de croyance aux théories du complot. Trois critères semblent jouer dans le degré d'adhésion d'un pays aux thèses complotistes. 1. Le faible niveau de démocratie ou de participation à la vie politique. 2. Une situation sociale précaire, par exemple quand le taux de chômage est élevé. 3. Une classe politique et publique perçue comme corrompue. Et puis, toutes les catégories de population ne sont pas concernées de la même manière. Les personnes les plus touchées sont les personnes déclassées, qui se sentent perdues et abandonnées par les gouvernants. Pour Lordon, le concept clé du complotisme est donc celui de la dépossession. Lorsqu'une population veut comprendre la société dans laquelle elle vit et pouvoir agir, mais qu'elle s'envoie systématiquement refuser les moyens, comme l'accès à l'information, la transparence des agendas politiques ou bien des débats publics approfondis, cette population a tendance à verser dans le complotisme pour se réapproprier de sa situation. Lordon résume. Le conspirationnisme n'est pas la psychopathologie de quelques égarés, il est le symptôme nécessaire de la dépossession politique et de la confiscation du débat public. Alors, nous dit Lordon, il faut se méfier de l'accusation systématique de complotisme. Car certaines critiques, certaines craintes sont parfois légitimes. Attention à ne pas tout de suite ranger du côté des irrationnels pathologiques ceux qui interrogent l'ordre établi. Car l'accusation récurrente de complotisme permet de disqualifier immédiatement celui que l'on accuse, de le ranger du côté des fous ou des imbéciles, et ainsi de protéger le pouvoir en place. Pourtant, rappelle Lordon, le complot est inhérent à l'exercice du pouvoir lui-même. Les dominants complotent, ou en tout cas manœuvrent, pour accéder au pouvoir et pour s'y maintenir. La difficulté, c'est donc de faire la différence entre complotisme irrationnel et suspicion légitime de complot. Ce qui est clair, c'est que, comme le souligne Frédéric Lordon, il faut interroger le fonctionnement de nos sociétés et l'organisation du pouvoir qui conduit à l'explosion du complotisme. Autrement dit, il faut interroger l'organisation oligarchique et antidémocratique qui dépossède les citoyens de leur participation sociale et politique. Les théories du complot prospèrent dans les sociétés hiérarchiques, où le pouvoir est concentré entre les mains d'une minorité. Attention, je ne défends pas les théories complotistes, car une caractéristique importante de nombreuses théories du complot, c'est qu'elles véhiculent très souvent des idées d'extrême droite, et qu'elles s'exercent souvent contre des minorités. Ainsi, depuis que les fichiers Epstein ont été en partie dévoilés, on voit une explosion de thèses antisémites. plaçant Epstein à la tête d'un vaste complot sioniste. D'ailleurs, des études sociologiques ont montré que plus on est complotiste, moins on est attaché à la démocratie. Il y a une corrélation entre penchant autoritaire et tendance conspirationniste. Les théories du complot florissent dans les sociétés hiérarchiques, tout en défendant également des idéologies autoritaires. La théorie du complot est donc une mauvaise réponse à des problèmes réels. Dans le cas de l'affaire Epstein, on a par exemple lu des allégations disant que plusieurs personnalités invitées sur l'île du millionnaire s'étaient adonnées à des rituels satanistes cannibales. C'est peut-être vrai, mais il me semble que cela donne une lecture pathologisante, diabolisante, d'une réalité malheureusement beaucoup plus banale. Dans la société injuste qui est la nôtre, les puissants déshumanisent et utilisent celles et ceux qu'ils considèrent en dessous d'eux. Pas besoin d'être sataniste pour être pédocriminel, pour torturer et tuer des femmes et des enfants. Il suffit d'avoir le pouvoir de le faire. D'ailleurs, ce qui saute aux yeux à la lecture des mails échangés par Epstein, c'est le sentiment d'impunité totale que ces personnes ressentent. Ils s'envoient des mails sur Gmail, comme n'importe qui. Mais voici ce qu'ils décrivent, comme par exemple Epstein en 2009 s'adressant à un destinataire censuré. « Où es-tu ? » « Comment vas-tu ? J'ai adoré la vidéo de torture. » Alors, dans l'affaire Epstein, ne nous laissons pas aveugler par des théories qui font d'un petit groupe de puissants l'incarnation d'un mal surnaturel. Car ces théories font diversion sur ce qui permet réellement à ces crimes d'advenir. Une structure sociale hiérarchique, antidémocratique, injuste, qui conduit à toutes les violences imaginables et à l'impunité de ceux qui les commettent. Et ça ? Ce n'est pas un complot sataniste, c'est l'organisation sociale sous le capitalisme. C'est la fin de cet épisode. On se retrouve très vite pour un nouvel épisode du film d'actu. En attendant, pour des infos exclusives et parfois des petites blagues, vous pouvez me suivre sur Instagram sur mon compte Alice de Rochechouart. Et un grand merci à toutes celles et ceux qui, grâce à leurs dons, me permettent de continuer sereinement le podcast. Un grand merci à Lamine Marie. 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