- Speaker #0
Monsieur le Président, Messieurs les Conseillers, Mesdames et Messieurs les Jurés.
- Speaker #1
Il est pratiquement impossible de vous décrire toutes les peines de ce que j'ai vécu.
- Speaker #0
Il s'agit du premier procès, il s'agira peut-être du seul. Dernier alinéa du statut militaire international de Nuremberg.
- Speaker #1
Depuis que je suis là, jamais je n'ai cru en la possibilité de revenir.
- Speaker #0
La résolution des Nations Unies du 13 février 1946, c'est-à-dire qu'elle rétablira la vérité,
- Speaker #2
mais qu'elle dira au monde entier ce qui s'est passé à Auschwitz.
- Speaker #1
C'est un autre monde, si vous vous laissez l'enfer.
- Speaker #3
Vous écoutez le récit inédit du sauvetage des archives de la Shoah, épisode 3, Transmettre l'héritage. Lorsque le fondateur du Centre de Documentation Juive Contemporaine, Isaac Schmerson, meurt en 1969, il laisse derrière lui un lieu incontournable pour la recherche sur la Shoah, mais dont l'avenir est incertain, faute de moyens financiers et de reconnaissance du grand public. Le CDJC est tellement lié à la personnalité de Schmerson qu'il semble parfois difficile dans les années 70 et 80 de prendre sa suite. Dans cet épisode, nous vous racontons comment le véritable tournant va s'opérer dans les années 90 pour donner naissance au mémorial de la Shoah tel que nous le connaissons aujourd'hui.
- Speaker #1
Quand j'arrive, moi je mesure la difficulté. Moi j'avais été, je suis historien de formation, j'avais travaillé dans les archives du CDJC. Je savais qu'elles étaient les trésors de l'institution.
- Speaker #3
Jacques Frech, directeur du mémorial de la Shoah.
- Speaker #1
Et néanmoins, il y avait un véritable décalage entre le trésor que contenait cette institution et puis les moyens que l'institution avait, avec en plus ce véritable conflit qu'il pouvait y avoir avec les archives nationales. où on nous qualifiait presque de mauvais français parce qu'on parlait d'une histoire qui ne mettait pas en valeur, on va dire, les meilleures parties de l'histoire de la France. Donc il y avait un isolement, un manque de moyens. Et puis est intervenue la déclaration de Chirac en 1995 qui a été véritablement fondamentale parce qu'elle marquait une échéance. qui était attendu par tout le monde, à savoir la reconnaissance officielle de la responsabilité du régime de Vichy dans la persécution et la déportation des Jus de France, la collaboration, etc. Après la déclaration de Chirac, tout le monde s'est bien évidemment félicité de cette déclaration et très vite s'est posé la question de savoir finalement, est-ce qu'en 1995, on ne pouvait pas dire Plus de 50 ans après la création du CDJC, que l'institution avait atteint son but. Alors moi à ce moment-là, j'ai plaidé, mais j'ai pas eu besoin de plaider beaucoup, je te le reconnais. J'ai plaidé pour, au contraire, mener ce combat pour enseigner cette histoire au grand public. grand public parce que la déclaration de Chirac était la déclaration d'un homme politique qui était président de la république mais c'était un homme politique et immédiatement après on a vu d'ailleurs parce que la déclaration de Chirac a été critiquée même par son propre camp on a vu à quel point ça ne reflétait pas forcément l'ensemble des positions de la population française
- Speaker #4
Quand je me remémore finalement ce qu'était le mémorial de la Shoah avant 2005, c'était un département, le centre de documentation, qui était fondateur et qui était unique. Un service pédagogie commençait, qui débutait, et le mémorial du martyr juif inconnu en fait était une association vide. Alors je suis Lior Lalios Madja, je suis documentaliste, archiviste et je suis responsable du service de la photothèque du Mémorial de la Shoah. Donc en 2002, quand il y a eu cette idée de faire le Mémorial de la Shoah tel que vous le voyez aujourd'hui, finalement c'était avec les mêmes personnes et donc c'est pour ça qu'on était à l'œuvre pour le mur des noms, pour l'exposition permanente et l'informatisation du fond.
- Speaker #1
Dans l'agrandissement, Tout de suite, comme il ne s'agissait pas de détruire le mémorial ou de construire un mémorial, le mémorial existait. Donc on a eu cette chance de garder l'architecture du bâtiment. telle qu'elle avait été conçue par les deux architectes Goldberg et Persitz. Donc on a gardé toute l'enveloppe extérieure du mémorial, on a gardé le parvis, on a gardé la crypte, et très franchement, on l'a gardé aussi parce que ça aurait été extrêmement arrogant d'imaginer qu'on pouvait faire mieux que ce qui a été fait. Le bâtiment tel qu'il a été construit en 1956, il est totalement intemporel, tellement il est beau. Et finalement, je vais vous dire, quand on a agrandi le mémorial, on l'a agrandi sur le même mode que celui que Goldberg et Persitz avaient choisi, c'est-à-dire avec une grande humilité, avec une grande modestie. une grande pudeur par rapport au sujet. Et donc quand on a agrandi le mémorial, on a voulu faire des espaces simples. Pas d'arrogance dans le dessin, mais mettre en valeur les contenus et pas vouloir marquer une patte architecturale. Et donc c'est la raison pour laquelle, dans l'agrandissement, on a voulu faire ce mur des noms.
- Speaker #3
A l'entrée du mémorial de la Shoah, près de 76 000 noms de juifs déportés sont désormais gravés dans la pierre, accompagnés de leur date de naissance. Ces noms ont été recueillis à la fin des années 90 par la responsable du service des archives du mémorial de la Shoah, Karen Tayeb, et son équipe qui ont numérisé, avec le peu de moyens informatiques de l'époque, les listes de personnes déportées. archivés au CDJC. L'équipe a aussi diffusé des annonces en France et dans le monde pour centraliser le plus de nouveaux noms possible au moment d'ériger ce monument devenu un lieu de référence.
- Speaker #2
On a reçu à l'époque à peu près 20 000 formulaires ce qui n'est pas mal mais sur allez disons 76 000 déportés c'est peu d'autant que certaines personnes allaient remplir plusieurs formulaires enfin certains déportés allaient être... indiqués par plusieurs personnes de la même famille et puis d'autres pas du tout. Donc il a fallu ensuite traiter ces formulaires. Quand vous avez deux frères qui remplissent un formulaire pour leur père et qui vous demandent d'inscrire le prénom ou le nom de leur père différemment, il faut arbitrer. Il y a toujours les cas qui posent question de gens qui n'ont pas suivi exactement le parcours. malheureusement classique des Juifs déportés de France. Donc pour cela, il a fallu statuer est-ce qu'ils seraient ou non inscrits sur le mur. Il y a une commission qui a été créée à l'époque, qui s'est réunie plusieurs fois avec des anciens déportés, des enfants cachés, des résistants, des personnalités reconnues pour dire oui, telle personne on accepte, telle personne on n'accepte pas. Parce que nous, en bout de course, il faut savoir si on met le nom ou pas sur le mur. Donc c'était un vrai... Un vrai choix très difficile à faire, il nous fallait des lignes, un guide clair. Et c'est encore, et toujours très difficile, même quand on a des choses très claires, de l'argumenter face aux demandes des familles. C'est pour ça qu'aujourd'hui on réfléchit à un autre type de monument pour ceux qui ne sont pas sur le mur des noms aujourd'hui. Je pense notamment aux personnes qui sont mortes dans les camps d'internement en France, ceux qui ont été déportés par hasard, j'allais dire. bien que juifs, mais dans un convoi de déportés dits politiques ou par mesure de répression.
- Speaker #1
Après, le mur, c'était technique. Graver les lettres, trouver les noms, les bonnes orthographes, etc. Et on inaugure le mur. Et donc, je me rappelle, on arrive au petit matin avec l'équipe du Mémorial pour mettre les choses en place. La première inauguration importante. Et on voit des gens arriver, des gens de partout, des gens qui arrivaient de partout. Et le mémorial, le parvis du mémorial, le discours se faisait sur le parvis du mémorial. Le parvis du mémorial est plein de craquets, il y avait des gens devant. Arrive le moment du début de la cérémonie, et moi je sors pour voir dans la rue ce qui se passe. Et là je vois qu'il y a du monde. Dans toute la rue, Geoffroy Lannier, depuis le début au croisement de la rue François Miron, jusqu'au croisement sur les quais. Un monde fou.
- Speaker #5
Vous le savez tous, dans notre tradition, il est... Il nous a dit d'usage d'attendre un an pour marquer le nom d'un défunt sur sa pierre tombale. Une année de deuil, une année pour réaliser, intégrer en soi sa perte, sa séparation, sa souffrance. Pour les disparus et les victimes de la Shoah, il nous a fallu 60 ans pour le faire. 60 ans pour que nous puissions passer du drame collectif au drame individuel. 60 ans pour nos commissions avoir le courage de faire face à ces soucis. 76 000 pierres tombales. Pour que nous puissions individualiser cette douleur, ce manque, pour que nous puissions faire face à cet abîme béant de toute la communauté. Sur ce Mahur, la trace de 76 000 hommes, femmes et enfants, certains si jeunes qu'ils ne sont même pas nommés. 76 000 êtres humains qui sont morts parce que juifs. Chacun à sa façon, religieux ou laïcs, Riche ou pauvre,
- Speaker #3
français ou étranger. Éric de Rothschild, le président du mémorial de la Shoah que l'on vient d'entendre le jour de l'inauguration de 2005, a lui aussi été un fervent défenseur des travaux d'agrandissement et de transformation qui ont offert une nouvelle vie au lieu imaginé par Isaac Schneerson. Dans les années 80 déjà, face à la montée en puissance des discours révisionnistes, Eric de Rothschild, alors vice-président, avait créé avec Hubert Heilbronn et André Wormser un comité destiné à assurer la sauvegarde et la restauration des archives de la Shoah. Le mur des noms qu'inaugure Eric de Rothschild le 27 janvier 2005 a été entièrement rénové en 2020 pour pouvoir mettre à jour un maximum d'informations quant à l'identité des personnes inscrites et à l'orthographe de leur nom.
- Speaker #0
C'est donc une version actualisée que nous pouvons désormais voir à l'entrée du Mémorial de la Shoah, nous rappelant qu'il a vocation à évoluer en permanence au fil des années.
- Speaker #1
L'enjeu de l'agrandissement du Mémorial, c'était de devenir une institution grand public, d'accueillir le grand public, d'accueillir des gens qui n'étaient pas directement concernés par cette histoire, d'accueillir des gens qui n'étaient pas juifs, c'est véritablement... de faire en sorte que le mémorial de la Shoah devienne un musée parisien, comme il y en a tant d'autres. Donc on se met à imaginer un service pédagogique avec des ateliers, des ateliers pour les enfants, mais ce qui était à l'époque totalement invraisemblable, d'imaginer qu'on allait pouvoir faire des ateliers pédagogiques sur l'histoire de la Shoah. Aujourd'hui c'est une banalité d'en parler, à l'époque c'était presque indignes, révolutionnaires d'en parler. Moi, ça ne nous a pas échappé qu'on a changé de nom. Moi, j'avais la conviction que si on voulait devenir une institution en grand public, le handicap qu'on avait, c'était le nom, le Mémorial du Martyr du Fin Connu, qui appartenait à une terminologie totalement dépassée. C'est la terminologie des monuments de la Seconde Guerre mondiale qu'on trouve dans toute la France.
- Speaker #0
Pour le monde de la recherche aussi, Le mémorial de la Shoah a su se réinventer. Il demeure un lieu incontournable pour les chercheurs.
- Speaker #2
En fait, il faut vraiment comprendre une chose, c'est que la recherche a complètement changé en 25 ans. Il y a 25 ans, il n'y avait pas encore Internet, il n'y avait pas encore les numérisations. Donc il fallait obligatoirement aller dans des centres d'archives physiques. Tal Brutman, historien. Je suis spécialiste de l'histoire de la Shoah et des politiques antisémites du régime de Vichy. Je suis spécialiste d'Archvitz et de quelques autres domaines de l'histoire de la Shoah. Moi, la première grande étude que j'ai faite était consacrée à ce qu'on appelle la chasse aux Juifs, c'est-à-dire comment la police allemande a traité les Juifs en France. Et pour réussir à faire cette étude, j'avais besoin d'une partie des archives qui se trouvent aujourd'hui au Mémorial de la Shoah. A l'époque, c'était encore le centre de documentation juive contemporaine. Et donc, c'était vraiment un lieu essentiel pour commencer ses recherches. Il y a plein de centres d'archives qui ont plein de recherches. plein d'archives, mais celles de ce qui s'appelle aujourd'hui le Mémorial de la Shoah, sont des archives qui sont vraiment au cœur du sujet, à proprement parler. Et ça, ça tient au génie des gens qui ont fondé le Mémorial de la Shoah. Le centre de documentation juive, contemporaine qui était accouplée au mémorial du martyr juif inconnu, mais aujourd'hui le mémorial de la Shoah, mais Léon Poliakoff, Joseph Billig, Isaac Schneerson, qui est le créateur du CDJC, tous ces gens-là qui n'étaient pas historiens de formation étaient habités par une forme de génie qui en a fait... pour Polyakov, Bidik, Wehlers et d'autres, des historiens de premier plan dont les travaux demeurent aujourd'hui fondamentaux, et des gens qui ont très vite compris l'importance des documents qu'ils avaient entre les mains et des documents qu'ils devaient collecter pour pouvoir faire l'histoire de ce qui était en train de se passer, c'est-à-dire avant même la fin de la guerre et ensuite de ce qui s'était passé une fois que la guerre était terminée.
- Speaker #0
Chaque jour, de nouvelles archives peuvent encore être découvertes ou redécouvertes, les historiens le savent bien. Karen Tayeb a par exemple retrouvé l'auteur d'un document de premier plan rédigé à Auschwitz. Il s'agit d'une lettre écrite par un membre du Sonderkommando, ce groupe de déportés chargés d'évacuer les corps des chambres à gaz, duquel personne ne survivait jamais. Pendant 70 ans, la lettre a été attribuée à un certain Chaim Herman, alors qu'elle avait été envoyée par Ersch Strassfogel. Elle nous raconte.
- Speaker #3
Donc nous collectons des documents depuis des années, et notamment on en a collecté beaucoup au moment de la réalisation du mur des noms, où les familles se sont beaucoup manifestées auprès de nous pour nous apporter des infos complémentaires sur leurs parents, leurs familles au sens large. Le fait est que Mme Mantlac est venue nous remettre un formulaire d'inscription sur le mur des noms, au nom de son papa. dans lequel elle nous indiquait qu'il était membre du Sonderkommando, qu'il avait été membre du Sonderkommando, et elle nous précisait une date de décès. Et avec ce formulaire du mur des noms, elle voignait la copie d'une lettre écrite à Auschwitz, sans plus de précision. Je travaille 20 ans plus tard, je m'intéresse aux lettres qui ont été écrites par des détenus juifs, déportés de France, et qu'ils ont écrites depuis le camp d'Auschwitz-Birkenau. Il y a une opération de... de propagande qui a été mise en place et donc les juifs déportés ont eu la possibilité, c'est pas vraiment la possibilité, on leur a proposé, on les a incités à écrire. une lettre, une carte à leur famille en disant qu'ils étaient dans un camp de travail et que tout allait bien. Et je travaille sur ce sujet en vue d'une publication, donc je sors des archives tout ce qui est relatif à des lettres écrites du camp d'Auschwitz. Et évidemment, je tombe sur le document dont j'ai parlé tout à l'heure, la lettre de Herr Strassfogel, remise par sa fille. Je vais donc chercher le document dans la boîte d'archives où il était parfaitement rangé. Je prends connaissance de la lettre, écrite en français, et le monsieur raconte qu'il est membre du Sonderkommando, cette lettre est mon testament, et il donne un certain nombre d'éléments.
- Speaker #4
Birkenau, le 6 novembre 1944. À mes très chères femmes et filles. Au début de juillet cette année, j'ai eu la grande joie de recevoir votre lettre. Ce qui a été comme un baume au cœur pour mes tristes journées ici. Je la relis incessamment. Et je ne m'en séparais pas jusqu'au dernier souffle. Je n'avais plus l'occasion de vous répondre. Et si je vous écris aujourd'hui au grand risque et péril, c'est pour vous annoncer que c'est ma dernière lettre. Que nos jours sont limités. Et si un jour vous recevez cette missive, Vous devrez me compter parmi les millions de nos frères et sœurs disparus de ce monde. À cette occasion, je dois vous assurer que je m'en veille calmement, et peut-être héroïquement, ça dépendra des circonstances, avec le seul regret que je ne pourrai plus vous revoir pour un seul instant.
- Speaker #3
Ça c'est extraordinaire parce que des lettres écrites par des membres du Zonderkommando à Birkenau, il y en a très peu, elles ont été publiées à plusieurs reprises et depuis des années, dans la revue Le Monde Juif, par des auteurs depuis des années, et il n'y a qu'une seule lettre identifiée par ces personnes comme ayant été écrite en français, et elle est attribuée à un monsieur qui s'appelle Chaim Herman. Donc en lisant la lettre de Herr Strassfogel, je me dis que ça ferait une deuxième lettre écrite par un membre du Sonderkommando, c'est formidable. Donc je recherche la lettre de Scheinermann et finalement je me rends compte que c'est la même lettre. Je me dis qu'il y a un problème. Donc je commence effectivement à pousser l'enquête, d'une part à chercher qui avait déterminé et à quel moment la lettre écrite l'avait été par Scheinermann, et de l'autre côté à tenter de retrouver la trace de la famille Strasfogel, de Madame Montlac, qui entre temps malheureusement était décédée, donc j'aurais réussi à trouver ses enfants. Par les enfants, je prends contact en les interrogeant à propos de la lettre de leur grand-père. Donc j'apprends que la lettre est conservée, que oui, ils l'ont toujours, et qu'elle est dans le coffre de l'un des deux enfants.
- Speaker #4
Cela vous intéresse certainement de savoir ma situation. La voilà. En abrégé, car si je devais écrire tout ce par quoi je suis passé depuis que je vous ai quitté, je devrais écrire toute ma vie, tant j'ai vécu de choses. Notre transport, qui se composait de 1132 personnes, a quitté Drancy le 2 mars au petit jour. Et nous sommes arrivés ici le 4 au crépuscule dans des wagons à bestiaux, sans eau. En descendant, il y avait déjà plusieurs morts et fous. 100 personnes étaient triées pour descendre dans le camp parmi lesquelles j'étais. Le reste allait au gaz et dans les fours ensuite. Le lendemain, après avoir pris un bain froid et dépourvu de tout ce que nous avions avec nous, sauf la ceinture que je garde encore sur moi, rasé même la tête, ne parlons pas des moustaches et barbiches, on nous a mis comme par hasard dans le fameux sondor commando. Là, on nous a déclaré que nous venions comme renfort pour travailler comme Krokmor, ou comme Révrak Edisha.
- Speaker #3
Je passe sur les détails de l'enquête, mais finalement, la découverte consiste en le fait que la lettre a été signée Herman, parce que « Ersch » « Strassfogel » ce n'est pas très facile à dire en français, donc ce monsieur se faisait usuellement prénommer Herman en France, donc il a signé de son prénom Herman. sans jamais que Chaim apparaisse nulle part, sans non plus que son nom de famille apparaisse, mais il parle de son épouse et de sa fille, donc il n'y a aucun doute sur le fait que c'est bien la famille Strasvogel. À côté de ça, Chaim Hermann, lui, n'est pas marié, n'a pas d'enfant. Au moment où la lettre a été publiée et qu'on lui en a attribué la paternité, ça n'avait peut-être pas choqué personne, mais en se disant, bon, il doit y avoir une explication, peut-être que c'était... Un enfant, les gens n'étaient pas mariés ou mariés seulement religieusement et autres. En tous les cas, personne ne s'est jamais manifesté. Ce pauvre monsieur n'a aucune famille qui s'est manifesté pour... pour lui nulle part, ni chez nous, ni à Yad Vashem, ni nulle part. Ces deux hommes ont eu le même parcours. Ils ont été arrêtés à la même date, en février 1943, déportés par le même convoi, adrancis dans la même chambrée. Donc ils se sont certainement rencontrés d'ailleurs. Peut-être que Scheimerman a été également affecté aux undercommandos, c'est vraisemblable, parce que c'est le cas de beaucoup des hommes de ce convoi-là, mais finalement, on n'en a aucune certitude. En tous les cas, le fait est que la lettre était bien... deux Herrsch-Strasfogel et non pas de Scheimermann.
- Speaker #4
Depuis que je suis là, jamais je n'ai cru en la possibilité de revenir. Je savais comme nous tous que toute liaison avec l'autre monde a été interrompue. C'est un autre monde là. Si vous voulez, c'est l'enfer. Mais l'enfer de Dante est immensément ridicule par rapport au vrai d'ici. Et nous, comme des témoins oculaires, ne devons pas survivre. Malgré tout, je garde de temps en temps une petite étincelle d'espérance. Ma lettre arrive vers la fin, comme mes heures mêmes, et je vous adresse le suprême adieu pour toujours. C'est le dernier salut, et je vous embrasse bien, bien fort pour la dernière fois. Et je vous prie encore une fois de croire que je m'en vais allègrement en sachant que vous êtes en vie, et que notre ennemi est perdu. Il est même possible que par l'histoire du Zandar Commando, vous apprendrez le jour exact de ma fin. Je me trouve dans la dernière équipe de 204 personnes. On liquide actuellement le crématorium 2 où je suis, avec intensité. Et on parle de notre propre liquidation pour le courant de cette semaine. Excusez-moi pour mon texte étourdi comme pour mon français, si vous saviez dans quelles circonstances j'écris. Adieu ma chère femme et ma Simone chérie. Exécutez mes voeux et vivez en paix. Dieu vous garde. Mille baisers. Votre mari et père. Herman.
- Speaker #2
Miam. Pas mal de choses qui peuvent encore être récupérées dans plein d'aspects et régulièrement il y a des documents très importants qui rejaillissent n'importe où dans le monde parce que justement avec cette question de... de changement de génération, les petits-enfants ou les enfants découvrent dans les documents des parents ou des grands-parents à leur décès, des choses qui remontent à la guerre et qui parfois... Il y a une quinzaine d'années, par exemple, les petits-enfants d'Anjia qui avaient récupéré un album photo en Allemagne ont découvert qu'il avait un album photo d'Auschwitz. Donc ça avait eu beaucoup d'impact. Il y a un peu moins de six ans maintenant, il y a un album de photographie qui a été retrouvé par des SS à Sobibor qui a été retrouvé. On le trouve aussi de cette manière. Et là, je vous donne des exemples de documents vraiment de premier plan, sans parler de la masse d'archives éventuelles. C'est un par masse, il ne faut pas exagérer, mais un certain nombre d'archives qui vont, à un moment donné, être redécouvertes par des héritiers quand ils vont se plonger dans les documents laissés par leurs parents ou leurs grands-parents.
- Speaker #0
À la photothèque du mémorial de la Shoah, la collecte continue de porter ses fruits. Notamment via le rendez-vous du mardi, avec les familles qui souhaitent déposer des photos et des documents. Ce département du Mémorial a vu le jour en 1995.
- Speaker #5
Donc on est dans les années 90, on est exactement en 1995, quand l'idée de cette constitution d'une photothèque émerge. C'est quelque chose qui devient vraiment indispensable, il faut constituer aussi cet archive-là. Donc nous, en effet, on part de pas grand chose, de à peu près quelques milliers de photos, à peu près 8000, et on va travailler à la constitution de cette photothèque. Et aujourd'hui, donc, trentaine d'années plus tard, on a 400 000 photographies dans le fond, dont à peu près 50 000 constituées justement des archives photographiques venant des familles. Donc 50 000 par rapport à 400 000, on peut se dire que finalement c'est assez peu. Or c'est quand même la source qui nous prend le plus de temps. Il faut convaincre que votre album de famille, qui est pour vous, votre histoire familiale, qui est propre, qui est personnelle, qui est intime, ne va pas concerner forcément le public. Quel est l'intérêt ? Donc nous devons convaincre de ça. Et une fois qu'on a convaincu le donateur, il y a du temps. pour illustrer, pour parler de chacune de ces photos, pour identifier les personnes sur ces photos. Donc tout ce temps-là est très long et c'est effectivement le... L'objet de la permanence photo, qu'on a vraiment imaginé comme ça, le donateur va, dès quelques fois pour la première fois, reparler des photographies, et les photographies particulièrement, c'est les images, les visages des personnes souvent déportées, ou qui ont vécu un traumatisme, ou qui ont vécu la guerre. Tout ça va être compliqué pour le donateur, de se remémorer tout ça, d'écrire avec nous l'histoire de ces photos, mais sans l'histoire des photos. Malheureusement, des photos anonymes n'ont plus de sens.
- Speaker #1
Les enjeux, c'est toujours d'être cette institution au grand public, c'est toujours de continuer à collecter des archives parce que c'est un enjeu sans fin, mais qui est encore plus important aujourd'hui où on vit cet éloignement par rapport à l'événement historique. où on vit également cette disparition non seulement des rescapés de la Shoah, mais globalement de toute une génération qui a vécu la Seconde Guerre mondiale. Et ça donne encore plus d'importance aux archives, aux photos d'archives, aux objets, à tout ce qui va nous permettre de raconter des histoires individuelles. Pour incarner cette histoire, faire des allers-retours entre la grande histoire et l'histoire individuelle familiale, Donc ça c'est très important. Et puis, ce qui a été ces dernières années où la France a été marquée par le terrorisme, par l'assassinat d'une douzaine de juifs parce qu'ils étaient juifs, par le terrorisme antisémite également. Aujourd'hui, l'idée c'est de montrer les conséquences du racisme et de l'antisémitisme dans l'histoire de la Shoah et l'histoire des génocides. Et avec cet outil-là, aller travailler au mémorial, dans les écoles, partout où on peut. sur la question du racisme, de l'antisémitisme, des stéréotypes, des préjugés, des théories, du complot, qui font partie de l'histoire de la Shoah, qui font partie de l'histoire des génocides. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, on voit des choses éclorent, et justement, à cause d'Internet, qui donne une caisse de résonance terrible à tous ces sujets-là, mais ces sujets existent depuis la nuit des temps. Ça nous conduit aujourd'hui à faire tout ce travail, qui n'est pas celui d'un musée classique parisien installé dans le marais. Eh bien non, voilà, nous c'est un peu notre côté militant, on va dans toutes les écoles de France et de Navarre, on accueille des jeunes délinquants, on fait des stages de citoyenneté pour des gens qui ont été condamnés pour du racisme et de l'antisémitisme. Parallèlement à ça, nous on a mis en valeur l'idée que le niveau de racisme et d'antisémitisme est tel dans notre pays qu'il faut que tous les citoyens reçoivent un minimum de formation sur ce sujet. Simone Veil le disait, l'enseignement d'histoire de la Shoah, c'est pas un vaccin contre l'antisémitisme.
- Speaker #6
Le temps, comme je l'ai dit, viendra où nos enfants et nos petits-enfants, qui nous ont souvent interrogés, disparaîtront à leur tour. Et nous espérons que nos descendants, longtemps encore, se souviendront comme les juifs chassés d'Espagne et du Partigal. ont su préserver la mémoire et la langue de leurs ancêtres. Devant ce mur passent des classes d'élèves, des jeunes dont beaucoup n'auront sans doute jamais entendu parler de la Shoah, à moins que l'école, comme elle le fait depuis quelques années, assume pleinement sa mission d'enseignement de l'histoire. Car la mémoire de la Shoah ne peut pas être seulement portée par les victimes et par leurs descendants.
- Speaker #1
Le mémorial veut travailler sur l'ensemble de l'histoire des génocides. C'était une façon aussi de mettre l'histoire de la Shoah dans un environnement qui est celui de l'histoire des génocides. Et c'était aussi une façon de le protéger de la distorsion. qu'on pouvait craindre par rapport à d'autres événements tragiques, mais qui ne sont pas des génocides. Donc on change de nom, on devient le mémorial de la Shoah, on va travailler sur l'histoire des génocides. Je ne veux pas utiliser le mot révolutionnaire, mais dans le monde des institutions de la Shoah, là aussi, on a un temps d'avance. mais un boulevard, une autoroute d'avance par rapport à plein d'autres institutions. Et je pense qu'en fait, je dirais que nous sommes en quelque sorte les enfants de Schneerson. Parce qu'en fait, moi j'ai la conviction que Schneerson a construit une institution avec des marges. La problématique du lendemain de la guerre, c'était d'écrire l'histoire. Il s'est engagé dans l'écriture de l'histoire. Mais la problématique du lendemain de la guerre, c'était aussi le deuil. Comment on fait le deuil quand il n'y a pas de corps ? Comment on fait le deuil quand il n'y a pas de pierre tombale ? Il a cette idée géniale de créer le mémorial. Je dis génial, parce qu'il faut quand même réaliser... que les rabbins vont s'opposer à la création du mémorial. Parce que c'est totalement invraisemblable dans le judaïsme de mélanger les morts et les vivants. Mais finalement, les rabbins vont se rallier au projet grâce à Schneerson, grâce au grand rabbin Kaplan, qui était un homme d'une grande intelligence. Et aujourd'hui, il y a des mémoriaux dans le monde entier. Mais vous imaginez à quel point, quand on dit que Schneerson a été un précurseur, il a été véritablement un visionnaire.
- Speaker #7
Le rôle du mémorial, d'abord c'est de faire en sorte que l'enseignement de la Shoah en France soit cohérent.
- Speaker #0
Serge Klarsfeld est avocat, historien et militant de la mémoire.
- Speaker #7
Que partout en France où il y a des lieux de mémoire, on transmette la même... La même vision qui est appuyée sur les documents, appuyée sur les faits, appuyée sur la vérité historique tout simplement. Cet événement est sorti de l'ombre pour être dans la lumière et pour être peut-être l'événement majeur de la Seconde Guerre mondiale et non pas un point de détail parce que au moment où J'ai commencé notre action, il y avait une centaine de livres sur la Shoah. Et aujourd'hui il y en a près de 100 000, je ne sais pas, plus de 50 000. Et donc il faut percer les mystères de cet événement. qui n'a pas de précédent et qui, j'espère, n'aura pas de suite non plus.
- Speaker #8
Vous venez d'écouter le récit inédit du sauvetage des archives de la Shoah. Cette série de podcasts a été produite par Milim pour le mémorial de la Shoah à l'occasion du 80e anniversaire de la création du CDJC à Grenoble. Réalisation Elisa Azegui-Burlac et Myriam Levin Montage Elisa Azegui-Burlac Mixage et musique Kevin O'Leary Retrouvez toute la programmation du mémorial sur le site www.memorialdelachoi.com et sur les réseaux sociaux.