Speaker #0Strasbourg, 1525, la réforme, une histoire de famille. En ce lundi de Pâques 1525, les discussions vont bon train chez Catherine et Mathieu Zell. Leurs amis, Martin et Elisabeth Busser, ainsi que Wolfgang Capiton sont présents. Ça fait 15 mois maintenant que Mathieu a épousé Catherine et le mouvement de réforme suit son cours à Strasbourg. Prédication après prédication, paroisse après paroisse. Capitan est devenu pasteur à Saint-Pierre-le-Jeune, tandis que Busser prêche à Saint-Aurélie. Strasbourg est devenu l'un des principaux centres de propagation du mouvement évangélique, parti de Wittenberg. Les prédications de Matthieu y ont été pour beaucoup. Et aujourd'hui, des strasbourgeois eux-mêmes partent pour prêcher dans la campagne, comme c'est le cas du maraîcher Clément Ziegler. qui seront régulièrement à Aubernay depuis ce mois de février afin de prêcher auprès des paysans. Et justement, en ce lundi de Pâques, c'est le sujet des paysans qui occupe les pensées de tous. Martin Busser, Mathieu Zell et Wolfgang Capiton sont réunis car ils ont reçu une missive en provenance d'Aldorf. Hier au soir, deux courriers sont parvenus à Strasbourg. Ils sont signés le Rassemblement des Frères Chrétiens d'Althorff. Par cette missive, les prédicateurs strasbourgeois sont conviés à échanger avec les paysans. Mais que faire ? Tel est le sujet de leur discussion. En effet... Depuis le début de cette année 1525, le bailli de Agnaux craignait un nouveau Bunchou. Et il avait pris contact avec les principaux seigneurs territoriaux de la région. Bunchou, ce nom faisait frémir. Certains en avaient peur, pour d'autres, ça suscitait l'espoir. La génération précédente avait connu un début d'insurrection en 1593. La chaussure à lacets, le bonchou, avait été l'emblème des contestataires, tout comme quelques années auparavant, ce soulier qui était mis au-dessus d'un bout de perche et qui avait servi de signe de ralliement aux paysans. Dès le début, le mouvement suscitait un certain nombre de réflexions politiques. sociales, mais aussi religieuses. Saint-Bucer se souvient que le mouvement de 1496, qui avait débuté le dimanche de Judica, avait été appelé ainsi parce que les paysans avaient choisi le jour où le psaume 42 est élu. « Rends-moi justice, ô Dieu, et sépare ma cause de celle d'une nation qui n'est pas sainte. » « Délivre-moi de l'homme inique et trompeur. » « Oui, » continua Mathieu. « Je me souviens très bien de mon père qui parlait d'une rencontre secrète qui s'était tenue sur la montagne à Lungersberg. Mais la répression avait été immédiate. Cependant, dans le cœur des paysans, cette idée était restée, cette soif de justice. » « Oui. » Mais une justice inspirée du royaume de Dieu, poursuit Catherine. Catherine se souvient, elle, de Joss Fritz, qui lui aussi avait été à l'origine de trois mouvements, en 1503, 1513 et il y a peu de temps, en 1517. Joss avait fini par disparaître sans laisser de traces. Sur sa bannière, en plus de la fameuse chaussure à lacets, figurait l'image du Christ ressuscité à côté d'un paysan en prière. Et il y avait inscrit un slogan, se souvient-elle. Ce slogan, c'était « Seule la justice de Dieu » . Il fallait bien se rendre à l'évidence que ce qui avait été allumé il y a bien des années au-dessus de la montagne d'Ungerberg, était toujours présent dans le cœur des paysans. Bien sûr qu'ils voulaient plus de justice, mais il fallait aussi mettre fin aux rentes constantes, ainsi qu'aux taux d'emprunt qui étaient élevés et qui contribuaient à leur endettement. Tout comme le sujet des taxes, des corvées, de la main morte et de toutes ces charges qui les épuisaient et qui chaque jour pesaient. Mais la lecture de l'évangile avait redonné espoir à tout ce peuple. C'est comme si cela avait préparé l'émergence des idées de Luther, qui immédiatement avait trouvé écho dans leur cœur. Cependant, depuis hier, ils étaient 3000, réunis à Halldorf. Ils venaient de chasser les moines et de prendre l'abbaye. Les moines s'étaient réfugiés chez l'évêque. à D'Arstein. 3000. Rendez-vous compte. Mais comment est-ce possible en si peu de temps ? Certes, le mouvement s'est répandu, comme par le passé, sur les deux rives du Rhin. Le 12 avril, Erasme Gerber a pris la tête d'une bande que l'on nomme les révoltés de Dorlisheim. Et puis... Ensemble, ils ont pris la direction d'Althoff. Et ce Gerbert prêche la parole de Dieu. Il dit qu'elle n'est pas annoncée dans toute sa force. Et il vient de lire aux paysans les douze articles des insurgés de l'Outre-Rhin. « Mais qu'est-ce que c'est que ces douze articles ? » demande Elisabeth Busser. Eh bien, plusieurs troupes se proclamant Assemblées chrétiennes « se sont constitués en février du côté de Ulm » , précise Martin. D'ailleurs, c'est Sébastien Lodzère, proche de Luther et de Swingley, qui a écrit les douze articles. Lodzère est un grand lecteur des Écritures. Il s'est montré en la faveur de la prédication de l'Évangile, d'une Évangile accessible à tous, et compris pour les laïcs. « Mais que disent les douze articles ? » demande Élisabeth. Martin lui répond que les articles commencent par exiger la prédication pure et claire de l'évangile, assurée par des pasteurs qui sont librement choisis par les communautés. Et puis ensuite, ils insistent sur l'abolition du servage. Ils proclament également la libre jouissance des forêts, la liberté de la chasse, de la pêche, de la zollerie. Ils demandent de la modération dans les charges et le retour à des situations antérieures plus justes. Pour les cas qui seraient litigieux, il recommande la négociation et la conciliation. Et enfin, l'article 12, le dernier, précise que l'on se déclare pas opposé à modifier, voire à abolir ou compléter tout article qui ne serait pas conforme aux écritures. Mais ça semble juste, souffle la Catherine. Juste, oui, mais prendre... « L'abbaye d'Aldorf, par la force ? » « Non, » répliqua Mathieu. « Demain, dès l'aube, nous prendrons la route pour Altorf. »