- Speaker #0
Je suis très heureux de vous avoir écouté. Je vous souhaite une bonne journée. Dans ce deuxième épisode, nous nous intéressons à une ressource fondamentale, peut-être même la première des ressources, le temps. Accordons-nous suffisamment d'attention au temps dans notre quotidien, lorsque nous prenons nos décisions. Et devrions-nous avoir une approche comptable du temps, afin de mieux l'utiliser ? Notre unique sujet d'étude, c'est le temps. Tout à fait. Précisément le temps, vu comme une ressource. Au passage, le temps, c'est bien du capital. D'ailleurs, dans un podcast intitulé « Les 7 capitaux » , il faut bien, à un moment ou un autre, définir ce qu'est le capital. Dans tous les épisodes de ce podcast, on considérera que le capital, ce sont toutes les ressources qui sont à la fois flexibles, durables et facilement disponibles. Ce sont donc des ressources particulières qui respectent trois conditions. La flexibilité indique que ce sont des ressources qui peuvent servir différents usages et donc répondre à différentes finalités humaines. La durabilité implique que ces ressources ne se déprécient pas vite avec l'usage ou avec le non-usage. Enfin, la disponibilité traduit que l'on peut utiliser la ressource à peu près quand on le souhaite, parce qu'on contrôle la ressource ou parce qu'elle est en accès libre. Toutes les ressources ne sont pas du capital. Un fruit n'est pas du capital car il se déprécie trop vite. Un couteau à huîtres n'est pas du capital car il ne sert qu'un usage, ouvrir les huîtres à Noël. Et la piscine de votre voisin ne fait pas partie de votre capital si vous ne pouvez y accéder que lorsque votre voisin organise des fêtes. Le temps, lui, respecte les trois conditions posées. Le temps est on ne peut plus flexible, on peut s'en servir pour tous les usages imaginables. La palette d'activités que le temps permet de faire est d'ailleurs bien plus large que l'éventail des choses que l'argent peut acheter. Le temps est également durable, dans le sens que le stock de temps disponible pour un être humain est substantiel. et la dépréciation se fait lentement, au rythme d'un 25% par an si l'on considère une durée de vie de 80 ans. Enfin, le temps est disponible puisque notre temps de vie nous est mis à disposition inconditionnellement. On peut donc dire que notre temps, précisément notre temps de vie, constitue notre capital temporel. Dans la classification des sept capitaux, je positionne ce capital temporel au sein du capital humain, à côté des autres dispositions humaines comme la personnalité, la santé, la beauté, les traits psychologiques, etc. Le temps est-il pour autant un capital comme les autres ? Non, c'est un capital un peu particulier. Premièrement, il n'est pas stockable. Le temps connaît un écoulement inexorable. On ne peut pas mettre le temps sur pause pour arrêter la dépréciation de notre temps de vie. comme on placerait son argent sur un actif sans risque pour le protéger contre l'inflation. Peu importe comment on l'utilise, le temps fait toujours tic-tac en arrière-plan.
- Speaker #1
Quand on est au lit, j'entends tic-tac.
- Speaker #0
Ce tic-tac peut être un tantinet angoissant. Deuxièmement, le temps n'est pas extensible, en tout cas pas au-delà d'un temps de vie maximum déterminé par la génétique, par vos comportements, par la médecine ou la technologie en vigueur. S'il est facile d'écourter le temps de vie, il est impossible de l'allonger au-delà du temps biologique maximal qui est le vôtre. Plusieurs travaux suggèrent qu'en l'état actuel de la technologie, la durée de vie maximale pour un être humain particulièrement bien doté génétiquement serait aujourd'hui de l'ordre de 130 ans, soit 8 ans de plus que l'âge de la doyenne de l'humanité toute génération confondue, la française Jeanne Calment, morte en 1997 à l'âge de 122 ans. Troisièmement, le temps biologique n'est pas échangeable et par conséquent, il n'existe pas de marché d'échange. personne ne peut vous vendre ou vous acheter une année de vie. En revanche le temps discrétionnaire, lui, peut se louer. On peut louer une heure de massage ou une heure de ménage. Il y a un marché pour les usages du temps, mais pas pour le temps. La masseuse et l'homme de ménage ne vous ont pas vendu une heure de leur temps, diminuant au passage leur temps biologique d'un an et augmentant le vôtre d'un an. Non, ils vous ont seulement loué leur temps discrétionnaire. Quatrièmement, l'écoulement du temps est irréversible, contrairement à d'autres capitaux comme la richesse financière, le tissu social ou les connaissances, qui peuvent éventuellement être restaurées lorsqu'ils ont été perdus. Enfin, cinquièmement, le temps biologique est la condition de tout le reste. Lorsqu'on est dépourvu de temps de vie, c'est-à-dire lorsqu'on est mort, on ne peut évidemment plus jouir d'aucun des autres capitaux. Mieux vaut être pauvre, isolé, mais vivant, que riche, entouré et mort. Ce qui au passage suggère qu'un jeune misérable est plus riche en capital qu'un vieillard milliardaire. En cela, le temps de vie est LE capital fondamental. Bien qu'il conditionne tout le reste, le temps est néanmoins très souvent négligé, dans les petites comme dans les grandes décisions de la vie. Ce qui peut provoquer des incohérences. Les mêmes personnes qui se montrent fourmis avec leur argent peuvent être de vraies cigales avec leur temps. Quand il s'agit de donner des preuves, hop, plus personne. Et bien détrompez-vous monsieur, voici tout un faisceau de preuves. Les preuves de la négligence du temps dans les décisions nous viennent de l'observation extérieure des comportements, des retours d'expérience par les gens eux-mêmes et enfin des études sur le bonheur. L'observation par les chercheurs des décisions quotidiennes montre que les choix de consommation traduisent une attention beaucoup plus importante accordée à l'argent qu'au temps. Par exemple, quand ils achètent des meubles, les consommateurs ne s'intéressent que rarement au temps qu'il faut pour les monter. Quand ils choisissent un fournisseur Internet, ils ne regardent pas la rapidité du service client, et donc le temps d'attente en cas de problème. Ils passent également beaucoup de temps à essayer de trouver les meilleurs deals sur Internet, pour des gains financiers somme toute mineurs, en comparaison du temps passé. Idem pour le temps à faire du shopping lors des soldes ou des promotions. Et lorsqu'ils achètent de nouveaux appareils high-tech, ils ne réfléchissent pas autant qu'il leur faudra pour apprendre comment utiliser toutes les fonctionnalités de ces appareils qui les ont séduits. Ces différentes observations suggèrent un coût d'opportunité du temps très faible. Dans beaucoup de situations, les gens sont prêts à sacrifier beaucoup de temps pour gagner seulement un peu d'argent.
- Speaker #2
Moi je trouve ça complètement con.
- Speaker #0
Ce constat est confirmé par ce que disent les individus eux-mêmes de leur façon de prendre leurs décisions. Dans les enquêtes, les gens disent que les questions financières occupent davantage leur esprit que l'organisation de leur temps et disent aussi passer plus de temps à penser à l'argent qu'à penser au temps. lorsqu'ils doivent prendre des décisions. Et si ça ne vous convainc toujours pas, notez qu'a posteriori, les gens disent regretter le mauvais usage de leur temps. Les études qui s'intéressent aux regrets en fin de vie montrent que souvent, les principaux regrets relèvent d'un mauvais usage du temps, pas de l'argent. Sur leur ligne mort, les gens regrettent souvent d'avoir passé trop de temps au travail, au détriment de leur vie de famille, ou d'avoir choisi une mauvaise filière pour leurs études, et pas d'avoir fait des mauvais placements, ou d'avoir acheté leur résidence principale trop tard. ou d'avoir raté l'envolée du bitcoin.
- Speaker #3
Moi, je n'ai pas envie de faire les mêmes erreurs que mes parents et de bâtir ma vie, ma carrière.
- Speaker #0
Eh bien, j'espère vraiment que vous ne ferez pas ces mêmes erreurs. Les sciences du bonheur parachèvent le tableau en montrant un usage du temps très loin de l'usage qui maximiserait le bonheur. Alors que les gens disent que le bonheur est le premier objectif de leur vie, ils passent de fait beaucoup de temps dans des activités qui n'aident pas le bonheur et qui pourtant... leur prennent beaucoup de temps. Les gens passent ainsi beaucoup plus de leur temps libre dans des loisirs solitaires, notamment digitaux, qui sont connus pour avoir un effet neutre, voire négatif sur le bonheur, et relativement peu dans les activités sociales qui, elles, ont un effet fortement positif sur le bonheur. Ils passent également beaucoup de temps en moyenne dans les transports, pour aller et revenir du travail, un temps très nocif pour le bonheur. Chez les populations qui ne sont pas contraintes par leur employabilité, ce genre d'observation traduit un focus sur d'autres critères que le temps, comme la carrière, le salaire ou la taille de la maison. Pourtant, si le temps de transport a un impact très net sur le bonheur, la taille de la maison n'en a pas, du moins pas au-delà d'une taille minimum. Bref, s'ils visent le bonheur comme ils le disent, les gens font beaucoup d'erreurs quant à l'usage de leur temps.
- Speaker #2
Ils diront mais des flots d'erreurs des montagnes !
- Speaker #0
Face à ce flot d'erreurs, il est légitime de se demander pourquoi on néglige le temps à ce point. C'est dû a priori à certaines caractéristiques propres au temps qui font que le temps est une ressource moins saillante à notre attention que d'autres ressources, l'argent en premier lieu. Ces caractéristiques ont été listées par une équipe de chercheurs des universités de Duke et de Wharton rassemblées autour de Jacqueline Pan. Si le temps est trop souvent négligé, c'est 1. parce qu'il est intangible 2. parce qu'il est hérité 3. parce qu'il peut être dépensé passivement 4. parce qu'il semble constamment se reconstituer. 5. Parce qu'il n'a pas de valeur de marché. 6. Parce qu'il semble très disponible dans le futur. Et 7. Parce que l'on n'encourt pas de pénalités si on en dépense trop. « Ça l'est trop vite, monsieur ! » Je vais reprendre tous ces points un par un. Premièrement, le temps est intangible. On ne peut pas le prendre dans sa main comme une liasse de billets ou dans ses bras comme un ami. Deuxièmement, le temps est hérité et pas gagné à la sueur de son front. Or, on sait que l'on est moins précautionneux avec le ressource héritée qu'avec le ressource obtenue par l'effort. Par exemple, on se laisse aller à des consommations plus extraordinaires et moins bien réfléchies quand l'argent vient d'un gain à la loterie que lorsqu'il provient d'un salaire durement mérité. C'est ce que les économistes appellent l'effet d'Aubaine. Eh bien le temps, on l'a comme qui dirait gagné à la loterie de la vie. Troisièmement, le temps peut être dépensé passivement, inconsciemment. C'est un peu comme les abonnements qui se renouvellent automatiquement. Même quand on ne les utilise pas, on paie tous les mois. Et bien pour le temps, c'est pareil. Même si on n'a rien fait de particulier dans une journée, le temps s'est écoulé. Quatrième caractéristique, le temps semble constamment se reconstituer. On peut faire demain ce que l'on n'a pas fait aujourd'hui. Sauf que demain est un autre jour. Si le flux de temps se reconstitue effectivement tous les jours, Le stock de temps, lui, diminue inexorablement. On a tendance à confondre le flux et le stock de temps, ou à vivre comme si le stock était infini parce qu'on fait l'expérience d'un flux reconstitué systématiquement. Jusqu'au jour où, faute de stock restant, le flux cesse de se reconstituer. Définitivement. Bon, je ne vous fais pas un dessin. Cinquièmement, le temps n'a pas de valeur de marché. Il a seulement une valeur subjective pour chacun d'entre nous. Et sa valeur subjective varie fortement selon les circonstances. Parfois le temps s'écoule vite, parfois il s'écoule lentement. Le temps fonctionne comme une devise dont le cours connaîtrait d'importantes fluctuations. A cause de ces fluctuations, il est difficile de donner une valeur objective à nos pertes de temps. Et on n'a pas trop d'appréhension à payer avec cette monnaie qui ressemble à de la monnaie de singe. Des études confirment d'ailleurs que notre usage du temps ressemble beaucoup à celui que l'on ferait d'une monnaie volatile. Sixièmement, le temps semble très disponible dans le futur parce qu'on n'a pas encore accumulé d'engagement dans le futur. On peut appeler ça l'effet de l'agenda vide. Parce que notre agenda apparaît plus vide dans le futur que dans le présent, on prend facilement aujourd'hui des engagements pour le futur que l'on n'aurait pas pris autrement. Et on surcharge du coup l'agenda de notre mois futur avec des tâches non primordiales qui vont le détourner de nos objectifs les plus essentiels. Enfin, 7ème et dernier point, il n'y a pas de pénalité si on dépense trop de notre temps. Il n'y a pas un banquier du temps pour nous facturer des agios en cas de dépassement de temps par rapport à notre planning initial, ce qui n'incite pas à tenir scrupuleusement notre budget temporel. Cela fait donc 7 bonnes raisons de négliger, voire de gaspiller, le temps. Mais le temps et ses caractéristiques ne sont pas les seuls coupables. Dans nos sociétés marchandes, la devise d'échange, c'est l'argent. Et le temps n'est pas rendu aussi saillant que l'argent. Sur les étiquettes, on voit le coût en argent pour acheter le produit et pas le coût en temps pour utiliser le produit. Des étiquettes doubles où seraient indiqués les deux types de coûts aideraient a priori à rééquilibrer notre attention entre les deux ressources. Et puis il y a les voleurs de temps. Il y a toute une économie de services qui s'est développée autour d'une expertise dans la capture de l'attention pour financer des business models construits autour de la publicité ou de l'abonnement. Plus vous passez de temps avec ces services, même sans vraiment le vouloir, et plus c'est profitable pour ces entreprises. Le Uber n'est pas un voleur ! Euh, quand même. Certaines techniques imaginées par des psychologues ou des spécialistes des interactions homme-machine ont prouvé leur efficacité, comme les cliffhangers à la fin des épisodes d'une série, ou l'autoplay sur Netflix, ou le scrolling infini sur les réseaux sociaux. Alors que le défilement des pages d'un livre nécessite un effort de volonté, Le défilement automatique des épisodes d'une série inverse la donne. L'action volontaire est requise uniquement pour mettre fin au défilement. Notre temps est utilisé par le service par défaut. Cette économie de l'attention est largement une économie de l'inattention. Elle favorise une utilisation passive et non pleinement consciente de notre temps.
- Speaker #2
Il y a des gens qui n'ont pas réussi parce qu'ils ne sont pas aware, ils ne sont pas au courant, ils ne sont pas à l'attention de savoir qu'ils existent.
- Speaker #0
Waouh ! C'est super profond ! Les caractéristiques propres au temps ajoutées à l'organisation économique telle qu'elle est, centrées sur l'argent et de plus en plus sur l'inattention, font que nos usages du temps sont largement sous-optimaux. On est amené à ne pas faire attention à notre temps, car tout concourt à nous faire penser à l'argent ou à ne pas penser du tout. Mais faire un bon usage de son temps, ce serait quoi au juste ? Qu'en disent les économistes ?
- Speaker #4
Je m'épate moi-même d'être tombée amoureuse d'un économiste. Moi qui est horreur des économies.
- Speaker #0
Eh bien ça arrive très souvent mademoiselle. Les économistes, ça dégage une sorte de magnétisme irrésistible. Je vais maintenant vous parler de deux modèles économiques classiques qui ont en commun d'inviter à optimiser l'usage de notre principale ressource, le temps. Commençons par le modèle standard de la microéconomie néoclassique, celui que l'on enseigne en première année de fac d'éco ou en école de commerce. Dans ce modèle, on considère que l'individu trouve sa satisfaction uniquement dans le loisir et dans la consommation. Contrairement au loisir, le travail n'apporte aucune satisfaction en soi. Le temps de travail est du temps en moins pour les loisirs, mais une source de revenus pour financer la consommation. Ce qui fait naître un arbitrage. Plus je travaille et plus je gagne de l'argent pour financer ma consommation, mais moins j'ai de temps à consacrer à mes loisirs. Parallèlement, plus je consacre du temps à mes loisirs, moins chaque heure supplémentaire consacrée aux loisirs ... Apporte de satisfaction. Comme pour la consommation d'un bien, la consommation de loisirs subit la loi de l'utilité marginale décroissante. La première heure de loisirs est plus agréable que la deuxième, qui est elle-même plus agréable que la troisième, etc. L'allocation optimale de mon temps intervient quand l'utilité marginale d'une heure de loisirs équivaut à l'utilité dégagée par mon salaire horaire net de toute charge et impôts. C'est mon point d'équilibre. À ce moment-là, je suis indifférent. entre augmenter un peu mon temps de loisir ou augmenter un peu mon temps de travail.
- Speaker #5
Théorie très mangale, mais pourquoi pas.
- Speaker #0
Vous allez peut-être préférer le second modèle. On le doit au prix Nobel d'économie Gary Becker. Dans un article fondateur publié en 1965, Gary Becker introduit un changement majeur par rapport au modèle néoclassique. L'individu ou le ménage n'est plus un consommateur de biens, mais un producteur de ce qu'il appelle des commodités. Sa satisfaction passe par la production de commodités Oui. générés avec du temps et des biens marchands. Par exemple, la commodité manger un plat maison nécessite à la fois du temps passé à cuisiner et des aliments achetés. L'individu doit maximiser la production de commodité pour atteindre la meilleure vie possible. Pour cela, il doit décider entre travail, loisirs et production domestique. Dans le modèle de Becker, le temps est un input dans la fonction de production du ménage. Même si les modèles sont philosophiquement différents, ils aboutissent à la même conclusion. À l'équilibre, une heure d'activité non rémunérée doit apporter autant de satisfaction qu'une heure supplémentaire de travail. Équilibrer l'utilité marginale du loisir à l'utilité marginale apportée par le salaire horaire net, c'est ça la règle d'or de l'usage de notre temps selon la théorie économique. Quel que soit le modèle, l'individu rationnel est celui qui maximise constamment l'usage de son temps en comparant les satisfactions des différentes activités possibles à celles que lui apporte son salaire net. Il a donc toujours une calculette dans la tête. On peut raisonnablement se demander si on est vraiment plus heureux quand on a constamment une calculette dans la tête.
- Speaker #2
Regarde-toi pour venir te tariner une calculette à la place du cœur.
- Speaker #4
T'emmerdes la calculette !
- Speaker #0
Les maximisateurs et les non-maximisateurs, arrêtez de vous chamailler ! Calculette ou pas calculette ? Les chercheurs ont pu observer que les personnes qui cherchent à tout maximiser sont en général moins heureuses que les personnes qui se satisfont de solutions non optimisées, on va dire de solutions seulement satisfaisantes, notamment parce que les maximisateurs ont tendance à davantage regretter leur choix a posteriori et aussi à ressentir davantage le faux mot, la peur de manquer une option meilleure. Autre élément à charge, les personnes qui pensent que le temps c'est de l'argent. et donc qui sont promptes à compter leur temps, ces personnes sont en général également moins heureuses. C'est particulièrement clair chez les personnes payées à l'heure, par exemple les avocats ou les chauffeurs de VTC. Le salaire horaire est plus saillant pour eux que pour les travailleurs payés au mois, facilitant le calcul du coût d'opportunité. Et si ces personnes sont en général moins heureuses que des comparables payés au mois, c'est parce qu'elles s'investissent moins dans les loisirs ou dans le bénévolat. Sans doute parce que le coût d'opportunité pour elle est plus clair, rendant ses alternatives au travail moins attractives. Quand on gagne 50 euros par heure, passer deux heures à jouer au tennis avec un ami, c'est l'équivalent de 100 euros qui disparaissent. Faut vraiment aimer taper dans la balle, surtout quand il fait froid.
- Speaker #1
J'ai dit les médecins, ça va avec son métier, les rendez-vous et tout. Colline, il y a une horloge dans le cul.
- Speaker #0
L'exemple de ces professions nous montre que la règle proposée par les modèles néoclassiques ou de Gary Becker n'est sans doute pas toujours la bonne, car elle conduit à un cadrage trop étroit des décisions. En sous-pesant constamment, si une activité non rémunérée vaut le coup par rapport à continuer à travailler une heure de plus, on opte généralement pour éviter les activités non rémunérées et privilégier le travail. Notamment parce que les bénéfices des activités non rémunérées sont largement ambigus. Est-ce que le film au cinéma sera bon ? eh bien on n'en sait rien, alors que la rémunération du travail, elle, est plus claire. Avec ce genre de calcul, on finit généralement avec une allocation très déséquilibrée de notre temps, biaisée en faveur du travail, au détriment de tout le reste. T'as créé un certain déséquilibre. Exactement. Alors, à défaut d'une optimisation permanente de son temps, quelle bonne attitude adopter ? La recherche commence à identifier les attitudes temporelles qui sont les plus positives pour le bonheur. Ainsi sont plus heureuses les personnes qui disent valoriser davantage le temps que l'argent et aussi celles qui considèrent que la vie est longue. Inversement, considérer que la vie est courte a des effets ambigus selon la recherche. Cette perspective peut être à la fois angoissante et libératrice. Angoissante lorsqu'elle suggère qu'il ne faut surtout pas perdre son temps et libératrice quand elle amène à profiter du présent et à focaliser sur l'essentiel. Le bon état d'esprit semble être de percevoir le temps comme un cadeau précieux plutôt que comme une contrainte indépassable. L'objectif de la vie n'est alors pas d'essayer de lutter contre le tic-tac, d'essayer de faire rentrer le plus de choses possible dans 24 heures, mais plutôt de vivre avec intensité. Cela invite à adopter un regard qualitatif plus que quantitatif sur la vie. En pratique, la posture idéale consiste, semble-t-il, à être ni systématiquement cigale et ni systématiquement fourmi avec son temps. Il s'agit de savoir être maximisateur de son temps pour ce qui est des tâches utilitaires, avec le salaire net comme point de référence. Et inversement, à ne surtout pas compter son temps sur les tâches plaisantes ou qui ont un sens supérieur pour soi. Bref, à être un animal tantôt cigale, tantôt fourmi, avec ce capital fondamental qu'est le temps. Appelons ça une sigmie. Les sept capitaux, ce serait péché de ne pas s'y intéresser. Sous-titrage