- Speaker #0
Bienvenue dans les 7 capitaux, le podcast qui vous démontre que vous êtes bien plus riche que vous ne le pensez. Je m'appelle Mickaël Mangot, je suis économiste, spécialiste d'économie comportementale et d'économie du bonheur. Dans ce quatrième épisode, nous nous intéressons aux interactions sociales. Est-ce que cela paye de multiplier les liens sociaux et les interactions sociales au-delà du cercle étroit de nos proches ? Nous sommes donc ensemble pour parler de capital social.
Tu m'avais bien demandé du social, hein ? Ça oui ! Dans les sciences qui s'intéressent aux liens sociaux, par exemple la sociologie, la psychologie sociale ou l'économie, il est de coutume de différencier les liens forts et les liens faibles en fonction de l'intensité émotionnelle de la relation. Du côté des liens forts, il y a la famille et les amis proches. Et du côté des liens faibles, toutes les connaissances pour lesquelles l'attachement est moins fort. Par exemple les voisins, les collègues, les anciens camarades de classe, etc. Dans cet épisode, nous allons focaliser sur ces liens faibles et montrer leur importance. Car ils ont beaucoup de conséquences sur les plans individuels et collectifs.
- Speaker #2
Bordel cette manie de nos jours de tout ramener à un problème social à la con !
- Speaker #0
A titre personnel, diriez-vous que vous préférez la vie en société ? ou la solitude. Moi je dis que je suis sociable,
- Speaker #3
tout simplement. J'adore la solitude, et mon semblable me fait considérablement chier, surtout quand il vous ressemble.
- Speaker #0
À vous couper des autres, monsieur, vous perdez vraisemblablement beaucoup. Vous n'allez pas bénéficier de ce qu'on appelle la force des liens faibles, du nom d'un article de recherche paru en 1973, et qui est depuis devenu un classique. Cet article que l'on doit au sociologue américain Mark Granovetter de l'université John Hopkins sera notre point de départ. Granovetter a été le premier à théoriser l'importance des liens faibles, en suggérant qu'ils étaient indispensables pour permettre la mobilité sociale des individus et leur intégration dans des communautés plus larges que leurs familles. Cette théorie des liens faibles lui a été inspirée par l'observation pour sa thèse de doctorat, soutenue à Harvard trois ans plus tôt, que la plupart des personnes trouvaient leur nouvel emploi grâce à leurs relations hors de leur cercle proche. Pour un demandeur d'emploi bien connecté, les liens faibles fournissent une mine d'informations précieuses sur les opportunités d'emploi. Les liens faibles sont plus utiles que les liens forts pour trouver du travail, car ils ont la vertu d'être beaucoup plus diversifiés, offrant une vue à 360° sur le marché de l'emploi. Les liens forts, par nature, sont moins nombreux, et en plus sont connectés entre eux, par le biais de la famille ou des groupes d'amis. et donc ont davantage tendance à partager les mêmes informations et les mêmes idées. Je vous demanderais de me préparer une liste de vos connaissances.
Les résultats de Marc Granovetter ont depuis été reproduits de multiples fois. Le réseau social d'un individu, en dehors de l'entreprise, l'aide énormément sur le marché du travail, que ce soit pour trouver un premier emploi ou plus tard pour retrouver un emploi. Et les relations sociales à l'intérieur de l'entreprise sont utiles pour obtenir des augmentations de salaires, des promotions ou pour se protéger contre les licenciements. Les liens faibles ne sont pas seulement utiles pour les salariés, ils sont également importants pour ceux qui ont choisi la voie de l'entrepreneuriat.
- Speaker #4
Mon nom est Zeppe, entrepreneur de spectacle ambulant.
- Speaker #0
Eh bien monsieur, sachez que votre réseau social pourrait être un formidable accélérateur pour votre petite affaire. Avoir un large réseau de relations aide à trouver l'idée de départ pour monter sa boîte et est aussi bénéfique ensuite pour la faire grandir, notamment en facilitant le financement, le recrutement et en permettant de rester à l'affût de nouvelles opportunités de marché. Il y a aujourd'hui consensus au sein de l'économie entrepreneuriale pour dire que le réseau social joue un rôle positif sur la croissance des jeunes entreprises. Au-delà du travail et de l'entrepreneuriat, le tissu social a également un effet positif sur les décisions patrimoniales.
- Speaker #5
À propos de vos investissements, ça m'intéresse si ça rapporte à court terme.
- Speaker #0
On va plutôt parler de placements qui rapportent à long terme, les actions. Les personnes les plus connectées ont plus de chances de détenir des investissements en action. C'est ce qu'a montré une équipe de chercheurs menée par Harrison Hong de l'université Stanford en observant les liens entre la sociabilité des ménages et la composition de leur patrimoine financier. Aux Etats-Unis, deux facteurs sociaux ont un effet. remarquables sur les décisions d'investissement. Premièrement, le fait d'interagir beaucoup avec ses voisins et deuxièmement, le fait d'aller à l'église. Ce n'est pas que la foi religieuse pousse à investir en action. Non, le mécanisme à l'œuvre repose plutôt sur les normes sociales auxquelles sont soumises les personnes qui se rendent aux offices religieux. Sur le perron de l'église, elles discutent de sujets divers et variés et vont, par le jeu des normes et de la comparaison sociale, s'influencer les unes les autres. Si bien que dans une région, où beaucoup de gens sont déjà investis en bourse, le fait d'aller à l'église augmente mécaniquement la probabilité d'être exposé à des gens qui ont des actions, qui sont fortement intéressés par la bourse, et qui vont avoir tendance à se vanter de leur bonne performance boursière, incitant par là à l'imitation sociale.
- Speaker #7
Ce monsieur par exemple ne s'intéresse qu'à la cote des actions en bourse.
- Speaker #0
Patrimonialement parlant, c'est plutôt une bonne chose, puisqu'à long terme, les actions sont la classe d'actifs la plus rémunératrice. Il y a aussi des effets remarquables sur les placements immobiliers. Les personnes plus connectées socialement ont plus tendance que les autres à renégocier leurs prêts immobiliers pour profiter des baisses d'auto. Là aussi parce qu'ils ont plus de chances que les autres d'avoir été en contact avec d'autres personnes qui ont elles-mêmes renégocié leurs prêts. Il y a donc de multiples effets économiques positifs à être très connectés socialement. Mais les bénéfices ne dépendent pas seulement de la taille du réseau social. Ils sont fonction également du niveau d'expertise ou du niveau socio-économique des composantes du réseau.
- Speaker #8
Sachez qu'on juge un homme à ses fréquentations.
- Speaker #0
Il a été par exemple observé que les évolutions de carrière d'un individu sont très dépendantes du niveau hiérarchique ou socio-économique des personnes composant son réseau. C'est particulièrement remarquable chez les personnes issues de milieux modestes. La connectivité économique, c'est-à-dire le fait d'être connecté à des personnes ayant des positions économiques élevées, est le premier prédicteur de mobilité sociale. L'exposition lors de la scolarité à des personnes issues de milieux socio-économiques élevés booste la carrière des jeunes issues de milieux modestes comme quasiment rien d'autre.
Vous en faites pas, j'ai le bras long.
Aux Etats-Unis, une étude menée par Raj Shetty de l'université Harvard a estimé que pour un enfant de milieu socio-économique modeste, être exposé au même environnement social qu'un enfant de milieu socio-économique élevé aurait comme effet d'augmenter son salaire de 20% par an durant toute sa carrière, juste par l'effet des relations qui l'auraient tissé. Nos relations n'ont pas sur nous que des bienfaits pécuniaires. Elles influencent aussi notre façon de penser. En particulier, les personnes plus socialement connectées sont en général plus ouvertes, plus créatives et moins polarisées.
- Speaker #9
« La marche et le vélo stimulent ma créativité ! »
- Speaker #0
Vous pouvez rajouter les relations sociales à votre liste. Sur ce point, on peut citer une théorie importante, celle des trous structurels que l'on doit au sociologue Ron Albert. Selon cette théorie, les personnes créatives sont les personnes qui jouent le rôle d'intermédiaires entre deux groupes. non connectés. Par leur position d'intermédiaire, ces personnes doublement connectées remplissent les trous structurels et en cela sont capables d'innovation qu'aucune personne située dans un seul des groupes ne serait capable d'engendrer. La créativité et aussi l'innovation dépendent donc d'une part de la diversité des relations d'une personne et d'autre part de l'absence de contact entre les personnes de son réseau. Avoir un réseau diversifié est important à la fois pour générer de nouvelles idées, mais également pour les challenger. La théorie des trous structurels de Burt a été largement validée empiriquement. Dans l'entreprise, les salariés les plus créatifs sont ceux qui sont connectés à différents groupes non connectés. Et les entrepreneurs les plus innovants sont aussi ceux qui sont connectés à différents groupes non connectés. A l'inverse, la créativité est limitée par notre homophilie naturelle, c'est-à-dire notre tendance à nous lier avec des personnes qui nous sont semblables. Les explications de l'homophilie reposent en général sur la fluidité de la communication, la similarité des expériences et sur la tendance à avoir davantage confiance dans des personnes qui nous sont a priori similaires. Malheureusement, ces personnes qui nous sont très semblables auront aussi tendance à s'informer et à penser comme nous, nous empêchant de profiter d'une diversité de points de vue, d'expériences et d'informations. On retrouve le même mécanisme à l'œuvre avec la polarisation. Les personnes aux réseaux sociaux plus larges et plus diversifiées ont tendance à être moins polarisées politiquement, donc à tenir des positions moins radicales et également à moins ressentir de polarisation affective, c'est-à-dire à moins développer d'émotions très négatives vis-à-vis des supporters du camp politique adverse.
Permettez-je que vous emprunte vos lunettes Lissac à polarisation variable ? Plutôt que des lunettes magiques, pour diminuer la polarisation, le plus simple c'est d'avoir régulièrement des contacts avec des personnes de l'autre camp politique. Ça permet en général de lever, ou moins de mitiger, les préjugés sur l'autre camp. Cette hypothèse du contact social a été formulée en 1954 par Gordon Allport, psychologue social à Harvard. Décidément, on rencontre beaucoup de gens en provenance de Harvard dans cet épisode.
- Speaker #10
Ça va peut-être vous paraître stupide, mais depuis que je sais que vous avez fait Sciences Po, Harvard ou je sais pas quoi, j'arrive plus à vous parler.
- Speaker #0
Madame, il ne faut surtout pas être impressionnée, même si les gens qui sont passés par Harvard ont souvent de bonnes idées. L'hypothèse du contact social a en effet été largement validée empiriquement dans de multiples contextes intergroupes et pas seulement politiques. Ce sont les personnes les moins exposées qui ont le plus de préjugés et le contact dans la plupart des cas aide à diminuer les préjugés.
- Speaker #10
Les mondains sont des gens qui vivent toujours dans le même cercle étroit de relations, qui vivent dans Paris comme dans un village.
- Speaker #0
Ce qui sans doute entretient leurs préjugés sur les gens qui n'habitent pas Saint-Germain-des-Prés. Enfin, dernier point non négligeable, les interactions sociales sont également connues pour être un bon moyen pour retarder le déclin cognitif et la démence chez les personnes âgées. Bref, des relations sociales fréquentes et variées aident à être plus ouverts, plus créatifs, moins polarisés et à ralentir le déclin cognitif. C'est quand même pas mal. Nous pouvons maintenant passer aux effets psychologiques des liens faibles, notamment sur le bonheur.
- Speaker #11
Bonheur, le plaisir, ces grands mots d'aujourd'hui, mais allez-y !
- Speaker #0
L'effet positif des interactions sociales sur le bonheur ne fait aucun doute. Mais ce qui est particulièrement intéressant, c'est que la dimension sociale du bonheur ne passe pas uniquement par les liens forts. Les petites interactions du quotidien avec nos connaissances jouent aussi un rôle prépondérant. Il ressort d'une multitude de travaux sur le sujet que les gens avec des réseaux plus larges ou qui interagissent avec plus de gens ou qui passent une plus grande partie de leur temps dans des activités sociales sont en général plus satisfaites de leur vie. Les gens éprouvent également davantage d'émotions positives dans des activités sociales que dans des activités solitaires. Et les activités réalisées à plusieurs génèrent davantage d'émotions positives que les mêmes activités réalisées en solo.
- Speaker #10
Mais finalement, c'est lui qui a raison, c'est ça le vrai bonheur, on va faire comme eux !
- Speaker #0
Les effets psychologiques dépassent le seul champ du bonheur. Les personnes sociables ont également une meilleure estime d'eux-mêmes et éprouvent un plus grand sentiment de sens pour leur vie. Le fait d'être connecté et accepté par les autres, même des gens avec qui on n'est pas fortement émotionnellement attaché, donne le sentiment qu'on est une personne de valeur et que notre vie est signifiante. D'ailleurs, des neuroscientifiques japonais ont montré que les activités sociales activaient simultanément dans le cerveau le circuit de la récompense, notamment le striatum ventral, Ainsi qu'une zone connue pour être active lorsque l'on ressent une image positive de soi-même. Interagir fréquemment est donc un moyen simple de se voir positivement et d'en ressentir les effets neuronaux agréables.
- Speaker #12
Aujourd'hui, j'ai bien dû rencontrer une quinzaine de connaissances.
- Speaker #0
C'est très bien. Notez qu'il y a également de nombreux effets détaillés des interactions sociales sur la santé mentale. Par exemple, sur le risque de tomber en dépression. Mais selon moi, ce qui est le plus surprenant, c'est que les interactions sociales agissent également sur la santé physique.
- Speaker #10
La solitude d'un roi est néfaste à sa santé.
La solitude c'est bon pour personne.
- Speaker #13
Est-ce que vous avez déjà remarqué que la solitude laisse une odeur ?
- Speaker #0
Il est vrai que le fait d'être seul objectivement, c'est-à-dire l'isolement, ou de se sentir seul subjectivement, c'est-à-dire la solitude, sont l'un comme l'autre très néfastes pour la santé, avec des effets scientifiquement avérés sur le risque de maladies cardiovasculaires, de crises cardiaques, d'hypertension et de diabète de type 2. La qualité de la vie sociale semble également influer sur le fonctionnement du système immunitaire. C'est ce qu'a pu montrer une expérience menée par une équipe de médecins et psychologues à la fin des années 1990.
- Speaker #2
Les scientifiques font des expériences sur des mouches trosophiles.
- Speaker #0
Et bien là, c'était sur des humains. L'expérience impliquait d'inoculer un rhinovirus à des patients après avoir analysé les caractéristiques de leur vie sociale. Les résultats ont montré qu'après avoir été exposés au virus, les patients avaient significativement moins développé de rhume lorsqu'ils avaient préalablement une vie sociale plus riche, c'est-à-dire lorsqu'ils entretenaient des relations sociales de différents types, en tant que parents, partenaires, amis, voisins, etc. par rapport aux personnes qui avaient une palette de rôles sociaux plus limitée. Et cela même après contrôle par différents types de comportements qui auraient pu influer sur les résultats, par exemple le tabac, l'alcool ou la qualité du sommeil. Cette expérience a donc pu montrer qu'il y avait un effet direct des relations sociales sur le système immunitaire. C'est une super expérience ! Non, non,
- Speaker #14
non. Une expérience qui peut être très dangereuse.
- Speaker #15
Vous-même, professeur, avez-vous procédé à des expériences de ce type ?
- Speaker #0
Oui, ça m'est arrivé une fois. Une seule fois. J'avais voulu reproduire cette expérience avec un virus de mon cru. C'était en février 2020. Je m'en souviens très bien, je gardais à l'époque le pangolin d'un de mes amis. Malheureusement, j'ai fait tomber toutes mes éprouvettes avec le virus dedans en descendant l'escalier. Je peux être très maladroit parfois. Du coup, j'ai cru bon de ne parler de cette expérience à personne. Sachez plutôt que, de manière logique, vu tout ce que nous venons de dire, les personnes peu socialement connectées vivent significativement moins longtemps que les personnes très connectées, avec des risques de mort prématurée augmentés pour toutes les causes de mortalité, notamment le cancer, les maladies cardiovasculaires et les morts violentes. Et cela vaut... peu importe l'indicateur de sociabilité utilisé. La taille du réseau social, la fréquence des interactions, le fait de vivre seul ou encore de se sentir seul. Clairement, les relations sociales sont un antidote efficace contre une mort prématurée.
- Speaker #10
Ce n'est pas la solitude qui provoque la mort.
- Speaker #16
Je ne comprends pas que vous ayez de la peine à imaginer qu'il puisse y avoir un rapport entre la solitude et la maladie organique.
- Speaker #0
Bien que l'ampleur de l'effet varie d'une étude à l'autre et en fonction de l'aspect des liens sociaux examinés, les données disponibles aboutissent à la même conclusion générale. Les indicateurs de liens sociaux plus forts sont associés à une réduction du risque, tandis que les indicateurs de déficit sociaux sont associés à un risque accru de mort prématurée. Pour la santé et pour son corollaire la mortalité, l'activité sociale joue à peu près le même rôle que l'activité physique. Résumons tout ce que nous avons vu jusqu'ici. Les liens sociaux, que l'on dit pourtant faibles, sont bons à la fois pour la réussite économique, pour l'agilité cognitive, pour le bien-être et pour la santé. Et les mécanismes à l'œuvre sont variés. En étant sociable, on est à la fois davantage exposé à des idées et à des perspectives différentes, On peut profiter de l'expérience, de l'expertise et du carnet d'adresse d'un réseau plus large et on multiplie les interactions sociales qui génèrent une sorte de validation sociale régulière, ce qui entretient une bonne estime de soi et confère du sens à notre existence, tout en nous apportant de manière répétée des récompenses et de niques. Le tableau paraît merveilleux et on a envie de courir chercher notre dose de vitamine S. S comme social, au cas où vous n'auriez pas compris.
- Speaker #1
C'est pourtant...assez évident.
- Speaker #0
Mais on peut aussi se demander si tous ces effets positifs sont valables pour tout le monde. Qu'en est-il notamment des personnes introverties, pour qui l'on dit souvent que les relations sociales sont coûteuses ?
- Speaker #17
J'aimerais vous présenter un ami excessivement sympathique, un petit peu timide.
- Speaker #0
Eh bien, dites à votre ami timide que sur ce point aussi, on a une réponse très claire. Oui, tous ces résultats positifs valent aussi bien pour les introvertis que pour les extravertis. Les deux types de personnalités profitent à plein des relations sociales. Et il n'est pas évident que les extravertis en bénéficient davantage. Certaines études obtiennent même le contraire, avec une sensibilité aux relations sociales plus forte chez les introvertis. En fait, les liens faibles ne constituent pas la pente naturelle des introvertis. Par défaut, les personnes introverties ont davantage tendance à se tourner vers des activités solitaires ou à se concentrer sur leurs liens forts. Mais quand ils se forcent... ou que les événements les amènent à vivre une existence plus sociale, eh bien ils en profitent largement. Changeons maintenant de perspective. Au-delà des multiples effets positifs pour les individus, la sociabilité est-elle également bonne pour le collectif ?
- Speaker #18
Le groupe, le collectif ! Le collectif... Le collectif... Mais c'est à l'entraînement que ça se construit, le collectif !
- Speaker #0
C'est ce que l'on va voir. Posons-nous la question. Les sociétés humaines fonctionnent-elles mieux ? avec des individus très sociables. Là encore, la réponse est largement positive. Les effets déjà vus au niveau micro, sur l'innovation et sur l'entrepreneuriat, débouchent sans grande surprise sur des effets positifs au niveau macro pour la croissance économique. Plus les citoyens sont connectés, au-delà de leur cercle proche, et plus la croissance d'un pays est dynamique. D'ailleurs, sachez qu'on ne retrouve pas le même résultat pour les liens forts. C'est même le contraire. Plus les individus sont... tournées vers leur cercle proche, notamment leur famille, et plus la croissance économique d'un pays ou d'une région est faible. Car la force des liens familiaux a souvent comme conséquence de réduire la coopération au-delà du cercle familial. C'est d'ailleurs une explication souvent proposée pour expliquer le décalage de développement entre l'Italie du Sud et l'Italie du Nord. Les liens faibles sont également positifs pour la cohésion sociale. Plus les gens sont connectés socialement et plus il y a de confiance dans les autres. de confiance dans les institutions et plus il y a un sentiment partagé d'appartenance commune. Il y a également moins de délinquance, moins de préjugés entre groupes sociaux et moins de polarisation affective. Il y a donc plein d'externalités positives à la sociabilité au-delà des proches. Et on a grosso modo le même tableau rose bonbon au niveau macro qu'au niveau micro. Ce qui conduit certains chercheurs à recommander une cure de vitamine S pour tout le monde. Afin de mettre de l'huile dans les rouages de la société. Si les liens faibles sont si bénéfiques, qu'est-ce qui, au juste, empêche certaines personnes de mieux exploiter ce filon ? On peut ébaucher une liste d'explications. Il y a d'abord le temps quasi incompressible alloué au travail et aux tâches familiales, ce qui laisse mécaniquement moins de temps pour les autres relations sociales. Il y a aussi notre homophilie naturelle, qui nous fait concentrer nos relations sur des personnes qui nous ressemble. Il y a ensuite des erreurs psychologiques, bien documentées par la psychologie sociale, notamment une sous-appréciation générale des bienfaits des différents types d'interactions sociales pour soi comme pour les autres personnes impliquées. Mêlée à une tendance à sous-estimer l'envie des autres d'une connexion sociale avec nous. Ces deux types d'erreurs conduisent à une préférence mal avisée pour des comportements et des activités solitaires.
- Speaker #14
Tu vois ce que j'aimerais, c'est qu'on arrête de reproduire tout le temps les mêmes erreurs.
- Speaker #0
Et puis les relations sociales impliquent un coût de maintenance sous forme d'argent, de temps, d'énergie et de travail émotionnel. Un peu comme les actifs immobiliers, les liens sociaux sont une forme de capital qui réclame un entretien régulier. Rien que financièrement, cela peut coûter cher d'entretenir ces relations sociales, que ce soit sous la forme de verres dans des bars ou de repas au restaurant. Les interactions sociales forment aussi un terreau favorable à la comparaison sociale, poussant à augmenter sa consommation pour tenir le rythme des personnes fréquentées. notamment lorsque ces personnes ont un statut socio-économique plus élevé. Enfin, les moments solitaires ont eux aussi des effets bénéfiques, en permettant de se reposer, de laisser son esprit vagabonder, d'accéder à des formes de spiritualité, de se concentrer et de se recentrer sur soi ou sur ses objectifs personnels.
- Speaker #19
Je ne sais pas si c'est l'âge, mais j'ai de plus en plus besoin de solitude.
- Speaker #0
De quoi se demander s'il n'y a pas, tout compte fait, un niveau optimal de sociabilité à ne pas dépasser. Plusieurs études concluent en ce sens. Dans l'entreprise, il semblerait que les employés font preuve d'une plus grande créativité lorsque leur nombre de liens faibles se situe à des niveaux intermédiaires plutôt qu'à des niveaux très bas ou très élevés. De la même manière, l'effet de la sociabilité pour la santé et la mortalité cesse d'être positif au-delà d'un certain seuil d'interaction, puis s'inverse. Pour le bonheur, les études concluent en général que la relation avec les interactions sociales est concave. L'effet sur le bonheur d'une augmentation de la fréquence des interactions sociales ou du temps total passé par jour à socialiser est de plus en plus décroissant jusqu'à devenir nul à des niveaux élevés. Mais je vous vois venir. Ces descriptions ne vous suffisent pas. Vous aimeriez avoir des chiffres précis.
- Speaker #20
Il doit y avoir un moyen pour avoir des chiffres exacts.
- Speaker #10
Je suis brouillée avec les chiffres et de plus, je ne mange pas de moutarde.
- Speaker #0
Il n'y a pas vraiment de chiffres magiques consensuels. au-delà duquel les interactions sociales cesseraient d'être bénéfiques. Selon les études, le point haut se situe entre 2h30 et 5h de socialisation par jour. Tout type de lien confondu. Ou entre 1 quart et 2 tiers du temps libre. Autant dire des plages très larges. Concernant le nombre optimal de relations sociales, il y a un nombre important, au moins pour la culture générale. C'est le nombre de Dunbar. Dunbar, D-U-N-B-A-R. Au début des années 1990, l'anthropologue anglais Robin Dunbar a émis l'hypothèse évolutionniste dite du cerveau social qui veut que les grands singes auraient développé des cerveaux plus larges afin de gérer leurs relations sociales complexes. En procédant à une régression linéaire entre la taille des groupes sociaux et la taille des cerveaux, sur un échantillon de 38 espèces de primates, Dunbar a pu observer que plus les espèces de primates évoluaient dans des groupes sociaux larges et plus la taille moyenne du cerveau était importante. Surtout, il a conclu que vu sa taille, le cerveau humain étaient optimisés pour entretenir des relations sociales avec des groupes de 150 personnes. Au-delà de 150 personnes, les coûts cognitifs dépassent les bénéfices sociaux, si bien que lorsque l'on fait rentrer une nouvelle personne dans son réseau social, il faut alors en faire sortir une. Par la suite, Dunbar a pu également montrer que les humains, de facto, structuraient leurs relations sociales en cercles concentriques. Plus on est au centre et plus les relations sont fortes émotionnellement et impliquent des interactions fréquentes, Et inversement, lorsque l'on se déplace vers la périphérie. Dunbar et ses équipes ont ainsi pu distinguer quatre couches de relations sociales composées respectivement de 5, 15, 50 et donc 150 membres.
- Speaker #18
Quatre chiffres que j'ai retenus et qui m'ont fasciné.
- Speaker #0
Aussi marquant soit-il, il ne faut pas fétichiser ces quatre nombres. Les nombres de Dunbar ne font pas consensus auprès des anthropologues. D'autres équipes de chercheurs ont obtenu un nombre maximal de relations supérieur à celui de Dunbar. entre 230 et 290. L'idée d'une coexistence de plusieurs cercles concentriques de liens sociaux, des plus forts aux plus faibles, est en revanche plus consensuelle. De même pour l'idée que les réseaux sociaux ne peuvent pas grandir indéfiniment, de sorte qu'à un moment donné, les nouvelles entrées impliquent nécessairement des sorties.
- Speaker #21
On peut aller directement à la conclusion ? Ça ne vous dérange pas ?
- Speaker #0
Ok, l'épisode est assez long comme ça, je file à la conclusion. Ce qui ressort de notre investigation... c'est que les liens sociaux faibles sont loin d'être secondaires. Ils apportent toute une gamme de services sociaux sous la forme d'idées nouvelles, de perspectives différentes, de réassurance sociale, voire de soutien social à bas coût. En cela, ils offrent des apports différents et complémentaires de ceux des liens forts. Ce serait donc préjudiciable de consacrer tout son temps uniquement à entretenir ces liens forts. D'ailleurs, des études ont montré que les personnes les plus heureuses étaient celles qui partageaient leur temps social de manière équilibrée entre liens forts et liens faibles. Et vous, comment partagez-vous votre temps social ? Enfin, si l'on devait faire le portrait robot du réseau social optimal, celui-ci prendrait la forme d'un réseau riche et diversifié, composé de personnes venant d'horizons différents, nous permettant de tenir des rôles sociaux variés, des personnes qui ne sont pas systématiquement connectées entre elles, et dont une proportion significative affiche un niveau technique, économique ou social élevé. Je vous laisse voir si votre réseau personnel respecte tous ces critères. Notre tour d'horizon s'est volontairement limité aux liens faibles. Il nous restera dans de prochains épisodes à disséquer les autres types de relations sociales, les liens forts, les relations avec les inconnus et les relations dans le monde digital. Nous aurons aussi l'occasion de nous intéresser aux autres composantes du capital social, notamment les attitudes comme la confiance, la réciprocité et la générosité. Bref... On est loin d'en avoir fini avec le capital social. Les 7 capitaux, ce serait pécher de ne pas s'y intéresser.