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Les Archives des Rendez-vous de l'Histoire

L'invention du départ en vacances - Christophe Granger

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48min |12/08/2025
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L'invention du départ en vacances - Christophe Granger

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Description

Le départ en vacances à la plage n'a rien d'une évidence : c'est une pratique façonnée par des années de luttes et de débats sur la santé publique, l'équité sociale et la moralisation des loisirs. L'historien Christophe Granger interroge ainsi la construction historique des vacances en France à travers différents moments clefs : la "question des grandes vacances" en 1891, la revendication des congés ouvriers dès 1900 et l'institutionnalisation nationale des vacances dans les années 1950-60.


Christophe GRANGER, historien, chercheur associé au Centre d'histoire sociale des mondes contemporains, spécialiste de l'histoire des temps sociaux et des usages sociaux du corps, auteur de La Saison des apparences. Naissance des corps d’été (Anamosa, 2017).


Communication initialement intitulée "Histoire de vacances ou pourquoi faut-il partir ?", issue de la 19e édition des Rendez-vous de l'histoire sur le thème "Partir".


Voix du générique : Michel Hagnerelle (2006), Michaelle Jean (2016), Michelle Perrot (2002) 


https://rdv-histoire.com/


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Les récits de l'histoire sont bien pour les études de rencontre, d'échanges, la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.

  • Speaker #1

    Enseignants, chercheurs,

  • Speaker #0

    le grand lieu d'expression et de débat,

  • Speaker #1

    lecteurs,

  • Speaker #0

    amateurs sur tout ce qui se dit,

  • Speaker #1

    curieux,

  • Speaker #0

    rêveurs sur tout ce qui s'écrit,

  • Speaker #1

    qui aident à prendre la mesure des choses, à éclairer le présent et l'avenir dans l'espace et dans le temps. Monsieur Granger est donc un historien, il est historien contemporanéiste du XXe siècle et il est chercheur associé au Centre d'Histoire Sociale du XXe siècle. Il travaille particulièrement dans la dimension de l'histoire sociale des modes de perception et entre autres des modes de perception des corps avec un ouvrage qui s'appelle « Les corps d'été » publié aux éditions Autrement en 2006. Vous voyez le lien entre les représentations des corps d'été et des vacances. C'est la raison pour laquelle nous accueillons aujourd'hui M. Granger, qui est spécialiste de ces questions-là. Je vous souhaite une très belle conférence pédagogique.

  • Speaker #0

    Merci, bonjour à tous. Ce que je vais essayer de faire devant vous, c'est un exercice qui est à la fois... Je suis parti de la question toute bête qui est « Mais qu'est-ce qu'un historien fait quand il est confronté à cette question des vacances ? » Je pars pas de n'importe où parce que j'y ai passé beaucoup. beaucoup de temps, j'ai dépouillé pendant des années, des milliers et des milliers de choses et d'autres se rapportant à la question. Donc c'est de ça dont je voudrais vous parler. Et j'ai mis l'accent en particulier sur la partie scientifique, ça s'articulera ensuite avec la partie pédagogique, sur la manière dont on pose des questions à cet objet. Les vacances, qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça a à être quelque chose ? Qu'est-ce que ça nous raconte ? Et ainsi de suite. Voilà, donc je commence tout de suite. Si mes souvenirs de collège ne m'abusent... Il y a dans la langue peu de... ...somme plus agréablement aux oreilles d'un élève que celui de vacances. Ce mot est de ceux auxquels on trouve je ne sais quoi de gracieux et de souriant. Après y avoir pensé le jour, on y rêve la nuit, on se livre sur lui à de longs et minutieux calculs dont on pourrait témoigner les feuilles de plus d'un calendrier, les pages de plus d'un cahier. Donc cette entrée en matière, évidemment, ce n'est pas la mienne. Je l'emprunte à Hector Mallet, qui était un écrivain de la fin du XIXe siècle, et qui, en l'occurrence, prononçait ces paroles-là, qui me semblent assez exemplaires. En 1882, lors d'un exercice dont je vais vous reparler après, un discours de distribution de prix au collège de Chalon-sur-Saône, donc en 1882. Si je commence par là, ce n'est pas simplement pour vous mettre dans le bain directement. Et ce n'est pas non plus pour insister sur le fait que les vacances sont déjà d'une longue fréquentation dans la société française. Là, on part de 1882. Non, si je commence là, c'est avant tout pour vous faire toucher du doigt. l'une des difficultés qu'il y a à se saisir en historien de cette question des vacances, pour l'avoir expérimenté. Une question, quand on dit qu'on travaille sur les vacances, la plupart du temps on n'est pas pris au sérieux, on rigole doucement, après on commence à se poser des questions et ainsi de suite. Précisément, j'ai envie de dire, c'est ça qui m'a semblé intéressant de travailler, c'est-à-dire que les vacances ont été construites comme étant le revers pas très sérieux de nos existences, et là il y a déjà une question, c'est-à-dire, bah oui, mais naturellement il n'y a pas... Il n'y a pas besoin qu'il y ait quelque part quelque chose comme un temps qui ne serait pas sérieux à côté d'un temps sérieux. Or, ce que je voudrais vous montrer, c'est que pour arriver à ça, pour arriver à ce à quoi on est habitué, les vacances, c'est un terme qui fait rêver, on note ça sur le calendrier, on est content au retour, on les regrette, on les rêve, on les vit. Pour arriver à ça, il faut au contraire se demander et arriver à comprendre comment ça s'est fait, comment les vacances sont en fait mêlées à la plupart des enjeux. sociaux, politiques, économiques, et j'en passe, pédagogiques aussi, puisque j'en parlais, qui ont fait la société française du XXe siècle. Ils sont profondément mêlés à ça. Il ne faut pas les mettre à côté. Il n'y a pas les vacances, pas sérieux, et les choses sérieuses de l'autre côté. Ça, c'est une première chose sur laquelle je m'arrêterai. Comment ça s'est construit, cette évidence-là ? Alors, évidemment, l'histoire des vacances est déjà ancienne, ce n'est pas moi qui l'invente. On peut répartir l'historiographie autour de la question des vacances en deux courants. en taillant un peu à la serpe. Le premier qui peut être dit d'histoire culturelle, pour aller très vite, et qui a trouvé son illustration classique, disons, dans un livre d'André Roche, qui date de 1996, qui s'appelait de tête « Vacances en France, 1830 à nos jours » . Et en fait, le principe est assez simple, c'est de nous raconter dans un récit linéaire comment est-ce qu'on est passé de pratiques dites de vacances. Par exemple, les aristocrates de 1830 ou la bourgeoisie flamboyante de 1830 qui part à un moment de l'année, souvent... l'automne, passer du temps en famille dans une maison de famille ou dans une maison de campagne au bord de la mer ou autre. Comment on est passé de ça aux pratiques massifiées, donc à la massification des pratiques, auxquelles la plupart du XXe siècle on a donné le nom de tourisme, tourisme de masse et autres. Donc le récit nous raconte ça, comment est-ce qu'on est passé de l'un à l'autre. Il repose sur un présupposé qui, à mon sens, pose problème, et c'est précisément pour ça qu'il faut aller plus loin, qui est justement ça, qui est justement d'avoir mis ensemble des pratiques qui ne se ressemblent pas. Qu'est-ce qu'il y a de commun entre, je ne sais pas moi, des Romains qui se réunissaient dans les termes pour passer du temps, et on appelait ça des loisirs, à vous et moi sur une plage pendant l'été ? Qu'est-ce qui fait ce fil-là ? De quels droits on les relie ensemble pour faire un seul et même objet qu'on appellerait vacances ? Pour les Romains, ça n'a aucun sens, de la même manière que pour les aristocrates de 1830, ça n'a aucun sens non plus. Ça a un sens pour nous, et on tire le fil rétrospectivement, et on découvre qu'il y a des pratiques qui ressemblent. Et on en fait l'histoire. Donc c'est ce présupposé-là qui me pose problème et qui pose problème à pas mal d'historiens, parce qu'au bout du compte, c'est nous-mêmes qui créons le sujet sur lequel on travaille. Ah ben ça, je vais appeler ça vacances, ça je vais appeler ça vacances, ça aussi. Et regardez, on fait une seule et même histoire avec ça. Dans les années 60, 1960, on avait des histoires de vacances par Alain Decaux ou André Castello qui faisaient ça, des romains à nos jours. Comment est-ce que ça se constitue ? À côté de ça, le deuxième courant, encore une fois pour aller très vite, qu'on peut appeler d'histoire sociale, C'est incarné dans un livre, il y en a eu beaucoup d'autres, mais l'un des premiers, l'un des plus marquants, c'est celui de Roger-Henri Guéran, qui s'appelait « La conquête des vacances » . On est en 1963. « La conquête des vacances » et pratiquement tout est dit, je n'ai pas besoin d'insister. Ce qu'il fait, c'est raconter, là aussi dans un récit linéaire, comment est-ce que des travailleurs, là en l'occurrence en France, ont réclamé puis obtenu petit à petit des vacances. C'est-à-dire qu'il raconte les luttes sociales, syndicales, politiques. associatives qui ont mené à l'obtention de la chose qu'on connaît, le droit à avoir des vacances dans l'année. Là aussi ça repose sur des présupposés qui posent problème. Le premier serait, à mon sens, est de comme si on avait d'un côté les revendications des vacances et de l'autre leurs pratiques effectives. Or, ce que ne raconte jamais le livre c'est où les ouvriers, les salariés ou les patrons qui accordaient des vacances. trouvaient le modèle vacances pour réclamer ou accorder ce droit-là. C'est-à-dire, c'est quoi la norme qui était constituée derrière, au nom de quelle valeur, au nom de quel principe ? Or, les revendications des vacances au nom de la santé ne sont évidemment pas les mêmes que les revendications de vacances au nom du bien-être, du bonheur et autres. Donc, on constitue ça en un seul et même objet. L'autre présupposé qui pose problème, parce qu'on oublie d'en faire l'histoire, c'est l'idée... Parce que c'est le point de départ de cette histoire-là, telle que la raconte Guérant. C'est l'idée qu'il y aurait quelque part, en chacun d'entre nous, un besoin de vacances qui serait naturel et qui aurait donné lieu à une revendication, à une réclamation. Nous sommes privés de vacances, nous les voulons, nous les réclamons, nous les obtenons. Plus ou moins vite, plus ou moins vite, ça se passe à telle ou telle période. Le problème qu'on oublie de construire quand on procède de cette manière-là, c'est de se demander, mais d'où il vient ? D'où vient ce sentiment de privation ? C'est-à-dire le fait de considérer comme une injustice de n'avoir pas de vacances, à quel moment ça se constitue et sur quoi, sur quel type de valeur, de croyance ça peut reposer ? Donc là, il y a un point d'interrogation qu'il faut apprendre à poser au bon endroit. Donc ce que j'ai essayé de faire, c'est de formuler des problèmes à une question des vacances que dans l'historiographie traditionnelle, on tient pour acquises. Jusqu'à présent... La plupart du temps, on considère qu'il y a les vacances, elles existent, on sait ce que c'est, et on en raconte l'histoire, on tire le fil dans un sens ou dans un autre. Ce que j'essaierais de construire ici, c'est de se poser des problèmes à chaque endroit. C'est-à-dire, comment naît ce sentiment de privation ? Comment se fait-il, et je le dis juste pour vous faire réfléchir à ça pendant que je parle, comment se fait-il qu'on associe vacances avec l'été ? Jusqu'à la fin du 19e siècle, on n'associe pas avec l'été. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a un calendrier ? Quel type d'acteurs ont pesé là-dessus ? Quel type d'enjeux ? Comment des pratiques aussi en sont venues à incarner les vacances à nos yeux ? Si je vous montre une photo de moi sur une plage, ça va vous évoquer les vacances. S'il fait beau, s'il machin, tout un tas de conditions. Qu'est-ce qui fait qu'on a investi les vacances d'un certain nombre de pratiques qui en sont le symbole ? C'était le sous-titre que j'avais donné à ma conférence. Pourquoi faut-il qu'on parte ? Pourquoi vacances, ce serait synonyme de départ ? Voilà une question qu'il faut se poser. Ça ne l'a pas toujours été, ça ne le sera probablement pas toujours. c'est intéressant de se poser la question à cet endroit-là. L'autre question qu'il faut se poser, c'est qu'est-ce qui fait que... Comme elles sont devenues une sorte d'institution nationale, si vous ne partez pas en vacances, vous êtes vraiment le has-been de service, qu'est-ce qui fait que ça s'est passé comme ça ? Je dis, ce n'est pas un jugement de valeur, c'est pour l'historien une question. C'est devenu une institution. Comment ça marche ? Mais qu'est-ce qui fait que cette institution, on prend autant de temps à la faire parler, à lui poser des questions et à lui faire dire des choses ? C'est-à-dire qu'en France, le fait de partir ou de ne pas partir, on en a fait un indicateur de l'équité sociale, de la même manière qu'un certain nombre de pratiques. de vacances nous posent des problèmes. Pensez à la manière dont le Burkini a pu poser des problèmes cet été. À la base, c'est bien un problème, je mets de côté toute la partie religieuse, un problème qui n'est pas inédit en France, de savoir, il y a eu des batailles apocalyptiques dont je vous parlais dans l'entre-deux-guerres, d'autres motifs sur la plage. Qu'est-ce qui fait que des pratiques de vacances renvoient à des normes qu'on peut transgresser, c'est-à-dire que les vacances sont investies d'interdits, de normes, de présupposés avec lesquels on arrive et qui nous sont devenus naturels ? C'est tout ça qu'il faut questionner. Alors évidemment, je ne l'ai pas fait de manière linéaire et continue, parce qu'il me faudrait trois heures, j'ai passé bien dix ans à faire ça, donc trois heures, ce serait un minimum. J'ai choisi de mettre l'accent sur quatre lieux d'observation, pour réfléchir à l'idée qu'on peut faire l'histoire en prenant appui sur des lieux d'observation. En vingt secondes, pour réfléchir un petit peu sur ce que c'est que de faire de l'histoire, ce n'est pas simplement par sadisme. Ah tiens, l'histoire, il faut réfléchir, qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? Ce n'est pas simplement non plus encore que ce que disait Marc Bloch, que je ne vous présente pas, Marc Bloch, c'est un patron des historiens, il disait qu'il n'y a rien de plus détestable, il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un historien qui arrive et qui vous dit voilà ce que je sais, voilà comment c'est, voilà comment c'était. Non, il faut raconter aux gens, lui il le faisait et il en faisait l'étendard d'un bon historien, il faut passer du temps à expliquer aux gens comment je sais ce que je sais, comment je me suis posé des questions, comment telle chose qui a l'air de tomber dans ne sais pas où, à la nécessité du travail, à la nécessité des questionnements. Et je rajoute une chose qui est que, à mon sens, dans mon métier d'historien, c'est devenu central, c'est que poser des problèmes, c'est bien aussi l'un des seuls moyens de suturer le passé sur lequel on travaille au présent. C'est-à-dire qu'on pose toujours des questions présentes à un passé, et j'ai envie de dire, moi, mon métier d'historien, je le conçois comme ça, c'est ce que j'ai fait là, c'est des choses qui nous sont naturelles, comme... Le besoin de partir en vacances, j'espère qu'il y aura des questions, oui, mais moi, quand je ne pars pas en vacances, je suis fatigué. Comment ça s'est construit ? Défaire des évidences en passant par l'histoire. La clé, l'arme de l'historien quand on travaille comme ça, c'est de se dire tout est construit. Tout procède d'une construction, y compris les choses corporelles, de s'allonger sur une plage. Ça n'est pas naturel, c'est construit historiquement. Et là réside le travail de l'historien. alors ces quatre lieux je vais pas vous les donner tout de suite parce que si jamais j'ai pas le temps de les faire vous serez frustré mais Le premier, j'ai pris par ordre chronologique, va vous évoquer un certain nombre de choses. C'est ce que j'ai appelé la question des grandes vacances. Ce n'est pas un point de départ. Il n'y a pas de point de départ à l'histoire des vacances. Il y a plein de formulations possibles. Il y avait des vacances au XVIIIe siècle, les vacances des tribunaux, les vacances des écoles et autres. Moi, je suis parti d'un point qui, à la fin du XIXe siècle, pose problème à la société française et ce qu'on appelle alors la question des vacances. Ce n'est pas anodin, déjà, je le dis juste comme ça, de lui trouver un nom. La question des vacances. C'est quoi la question des vacances ? Vous allez me regarder avec des grands yeux. Je ne sais pas si ce n'est qu'elle ne dure pas assez longtemps ou je ne sais quoi. Là, à l'époque, il y a une question des vacances et on la constitue. Alors, pour vous mettre un petit peu en place le contexte, on est à la fin du 19e siècle, dans les premières années de la République, la Troisième République. Et je passe très vite, la grande œuvre qui occupe les pédagogues de la République naissante, Ferry, Buisson, Paul Baer, c'est évidemment l'école laïque, gratuite et obligatoire. les lois de 82, 81-82. Et donc, ils se sont très peu posé la question du temps qui n'est pas école, c'est-à-dire le temps des vacances. Ce qu'ils font, quand on regarde les débats et les discussions qu'ils ont entre eux, ils n'en parlent jamais. Ce qu'ils font, c'est qu'ils reconduisent le calendrier des vacances de la bourgeoisie du Second Empire. C'est-à-dire, en gros, elle commençait au 15 août, c'était la Saint-Napoléon, et elle finissait, la rentrée, c'était au début octobre. Donc, personne n'a pensé à se dire, tiens, est-ce qu'il faut réfléchir à ça ? Est-ce qu'il se passe à la fin du 19e siècle et au début du 20e ? C'est que ça devient, par la force des choses, un enjeu que personne n'avait calculé. Alors, ça se passe comment ? Au début, c'est assez simple. Un certain nombre d'instituteurs font remonter des difficultés avec les enfants qui sont très fatigués. J'insiste bien sur le fait que les vacances commençaient au 15 août. Donc, les enfants sont très fatigués. On les maintient dans des classes surchauffées jusqu'au 15 août. Ils n'écoutent plus rien. beaucoup s'absentent. Donc la question de l'absentéisme se pose particulièrement au moment où on a mis l'école obligatoire, évidemment. Si les enfants n'y vont pas, qu'est-ce qui se passe ? Et se pose d'un autre côté la question pour les médecins qui se mettent à s'inquiéter du fait que garder les enfants dans des classes surchauffées pendant l'été, alors elles ne sont pas ventilées, parfois les fenêtres ne s'ouvrent pas, parfois il n'y a même pas de fenêtres, ça détermine une recrudescence des maladies, c'est-à-dire notamment la tuberculose, les maladies infectieuses, les maladies pulmonaires. L'Académie de médecine est mandatée pour se pencher sur la question et le rapport est sans appel, c'est une catastrophe absolue. il faut absolument se poser la question de... ce que c'est que ce temps des vacances. Et petit 2, il faut avancer la date coûte que coûte. Donc l'Académie rend son rapport, il y a un mouvement, les inspecteurs d'Académie et les instituteurs poussent dans le même sens à partir d'un certain nombre de rapports qui existent et qui sont encore consultables. Et le gouvernement, en 1891, il est saisi de l'affaire, décide de ne rien décider, c'est-à-dire de garder en l'état les choses comme elles étaient. Et c'est là où les choses commencent à coincer, c'est que... Dans la population, un certain nombre d'instituteurs, de chefs d'établissement, c'est pas toujours les mêmes, de maires et de parents d'élèves disent « c'est pas possible, c'est n'importe quoi, vous vous rendez pas compte » . Et là s'organise une grande campagne de résistance populaire pour que la question soit réglée autrement et qu'elle le soit vraiment. Elle est prise en main par les grands journaux de l'époque et en particulier le Petit Journal. Pour aller très vite, c'est un peu l'équivalent du Monde et de l'Ibé réunis aujourd'hui, c'est-à-dire un million de lecteurs à l'époque. Et ce que ce journal fait, pour coaliser les mécontentements, c'est faire un grand référendum de presse. On est au début aussi d'une forme de démocratie, c'est-à-dire apprendre à voter et apprendre à devenir citoyen. Et eux, ce qu'ils disent, c'est « Nous, nous allons vous montrer ce qu'est la vox populi, la parole populaire à travers ce référendum. » La question, donc la campagne est orchestrée pendant plus de deux mois, donc ça dure très longtemps, on est en 1891. Et la question principale, je vous la livre de tête, c'est... Faut-il avancer au 14 juillet la date des vacances scolaires ? Toute cette campagne est adossée aux arguments dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire la santé, c'est-à-dire la santé des enfants, on va en faire des dégénérés si on les maintient dans les classes, la question de la pédagogie, s'ils n'apprennent plus rien, à quoi ça rime ? Et le journal et les autres journaux qui vont avec rajoutent un argument éminemment symbolique. Ça veut dire éminemment symbolique pour nous, c'est-à-dire quand on s'intéresse à la question des vacances, on se rend compte que là, d'un seul coup, on les met à un endroit qu'on n'avait pas imaginé. La question symbolique, la voilà. Sous le Second Empire, c'est les vacances au 15 août, puisque c'était la Saint-Napoléon. Sous la Troisième République, il est logique de les faire commencer le 14 juillet, qui est la fête nationale. Donc, l'argument n'est pas juste un décoratif. Ça nous montre que les vacances sont parties d'un environnement beaucoup plus vaste et beaucoup plus disputé. Alors, je vais très vite, mais résultat de l'affaire, le oui l'emporte, donc faut-il avancer. Le oui l'emporte à 90%, ce qui est considérable, mais surtout il y a plus de 100 000 votants, ce qui là aussi est considérable. Et le vote a pour conséquence, si on peut dire, trois choses. Je les énumère juste pour avoir le temps de le faire bien, de les décrire bien. La première, c'est que le gouvernement est obligé de transiger, c'est-à-dire d'écouter la vox populi et décide non pas de déplacer la période des vacances, mais de les allonger. C'est-à-dire on les fait commencer plus tôt, mais on les fait terminer toujours à la même période. Donc en fait, on passe en quelques années de 6 semaines à 10 semaines pour commencer le 14 juillet et toujours finir l'octobre. Ça, c'est une conséquence considérable sur ce que ça veut dire que la question des vacances n'est pas qu'une question de date. La deuxième conséquence, qui est beaucoup plus proche de nous, c'est que ça devient un débat de société. Tout le monde parle de la question des vacances, que ce soit les médecins, que ce soit les instituteurs, que ce soit la presse. que ce soit les parents, les cercles d'intellectuels qui naissent à l'époque. Ça devient un problème légitime dont on peut parler légitimement avec des arguments. Ce n'est pas juste des pratiques de la vie privée et de la vie familiale. C'est un débat de société nationale. Et la troisième conséquence, c'est « mais est-ce que ça ne pose pas un problème ? » Si vous suivez la logique, c'était ça. Le grand œuvre de la Troisième République en termes de pédagogie, c'était de faire en sorte que les enfants et les jeunes adolescents soient encadré par les valeurs républicaines, par le biais de l'école, au maximum, c'est-à-dire le plus et le plus longtemps possible. Or là, on met dans l'échelle de l'année un temps totalement libéré des apprentissages scolaires, de l'emprise de l'instituteur et de l'emprise de la République pensée sur ce mode-là. Ça pose un problème à double fond, si je puis dire, qui est, et ça fait partie du débat à l'époque, est-ce que ce n'est pas précisément dans ce temps-là que l'Église catholique est curée ? vont pouvoir récupérer la main sur nos chères têtes blondes qui seront libérées de l'emprise de l'école. Et ça, c'est un problème épineux, parce qu'évidemment, c'est ce que font les sociétés catholiques, c'est ce que font les curés dans les œuvres locales. Hop, on quadrille ce temps, on essaye de récupérer les enfants vers ces associations-là. Et donc, s'ouvre le deuxième temps du problème, parce qu'il n'est pas qu'une question de date, le vrai problème, il est là, il est que deviennent les enfants qui sont brusquement libérés et qui passent de l'école aux vacances ? Qu'est-ce qu'ils deviennent ? Le problème, oui, c'est un problème éminemment actuel. On est aux alentours de 1900, entre 1890 et 1914. Qu'est-ce que deviennent les enfants ? Alors, première chose qu'il faut avoir en tête, c'est que vous n'imaginez pas le nombre de sociétés qui se réunissent, de concours qui sont lancés sur trouver la meilleure solution pour que les enfants passent de bonnes vacances, trouver la meilleure méthode pour qu'on comprenne ce que c'est qu'un enfant en vacances. Toutes les sociétés possibles et imaginables du pays se penchent sur la question, lancent des concours sur la question. Ça fait un monceau de documents monstrueux. Et on aboutit, pour aller très vite là aussi, à deux choses qui sont mêlées, qui sont en réalité la mise en œuvre d'une morale des bonnes vacances qui se constitue au tournant du siècle dont je parle là. Une morale des bonnes vacances. Et elle prend appui sur deux pattes. L'une qui est, il va falloir occuper les enfants pendant leurs vacances. Il va bien falloir trouver une solution. Et petit deux, il va falloir moraliser le rapport à ce temps de vacances. Je ne vous parle pas des pratiques, je vous parle là sur comment est-ce qu'on fait en sorte qu'il y ait un fil de continuité qui fasse qu'on n'ait pas un temps où les enfants soient complètement lâchés dans la nature. Ça, c'est la grande obsession. Quand je vous dis que ça occupe beaucoup de monde, c'est le moment où se constitue un discours sur les enfants qui sont abandonnés à eux-mêmes pendant les vacances d'été. Donc ce sont les enfants pauvres, les enfants... peuple des villes, des faubourgs, et ils se retrouvent dans la rue à la merci des apaches, des bandes d'apaches, comme on disait à l'époque, des gangs si vous voulez, des petites frappes, à la merci du cinéma, de mauvaise influence du cinéma ou des mauvaises lectures, et à la merci des mauvaises fréquentations, et pire que ça, de l'ennui. S'ils s'ennuient, c'est la porte ouverte à tout ce qui peut. Donc qu'est-ce qu'on fait ? La première jambe dont je vous parlais pour construire cette morale des bonnes vacances, je passe très vite parce qu'elle est assez évidente, c'était on met en place... tout un maillage de pratiques, d'instances, d'institutions, de dispositifs pour faire en sorte que les enfants restent encadrés pendant le temps des vacances. Évidemment, il vous vient à l'esprit la question des colonies de vacances. C'est très intéressant parce qu'à l'époque, ce n'est pas du tout, ce n'est pas ce qui est principal. Ça concerne très peu d'enfants. C'est en partie organisé très vite, beaucoup dans le monde catholique et pas dans le monde des républicains. C'est un fil très rapidement. Donc, ce n'est pas ça qui l'emporte. Ce qui l'emporte plus, ce sont les promenades de vacances, c'est-à-dire un instituteur ou quelques parents ou deux instituteurs décident pendant le temps des vacances de réunir les enfants et de les emmener en promenade, je ne sais pas, dans la forêt, dans un bois à côté, ou de les occuper et en même temps de continuer l'activité. Et encore mieux que ça, on invente les classes de vacances, D'ailleurs l'idée que sous... où la surveillance de deux instituteurs, souvent des instituteurs suppléants, on va garder l'école du quartier ou l'école du village ouverte pendant le temps des vacances et on y fait venir les enfants, pas pour travailler, pour qu'ils s'amusent. On codifie des jeux, on codifie des activités à l'échelle de la journée. Tout ça est très pensé. Et comme ça, on permet de faire le fil de continuité avec l'œuvre scolaire. C'est la grande obsession. Donc ça, c'est pour la première partie, l'occupation des enfants. Je dis bien, ce qui est très intéressant, c'est ça, c'est que le but... Les vacances rentrent dans une morale de l'égalité sociale. Les vacances des riches, oui, on sait, ils partent en famille. Mais que deviennent l'immense majorité des enfants qui sont laissés à leur sort à ce moment-là ? Donc là, on a un problème d'équité sociale. L'autre recette qui est inventée à l'époque, je vous disais, la moralisation des vacances. C'est-à-dire, en fait, la solution, c'est quoi ? C'est de se dire, dans le temps scolaire, il faut apprendre aux enfants à bien utiliser leurs vacances. C'est-à-dire, vous allez être livré à vous-même. Attention, les vacances, ce n'est pas n'importe quoi. Il ne faut pas faire n'importe quoi. Tout ce qui vous passe par l'esprit, c'est dangereux. Voilà comment ça doit être occupé. Ça, ça prend la forme, toute cette moralisation prend la forme de, là aussi, un maillage très serré d'activités dans le temps scolaire. Ils peuvent être, là j'ai un bon exemple, donner des sujets de composition. Là, vous avez un exemple de 1921 donné au certificat d'études de jeune fille. Mais on se met à donner des sujets de composition aux enfants. Comme ça. On les fait réfléchir et on leur fait prendre à travers leurs mots, leur vocabulaire, ce que doivent être les bonnes vacances. On leur demande, dans vos vacances, on leur demande, qu'est-ce que vous allez faire ? Alors là, évidemment, et si vous avez eu le temps de lire le corrigé, vous voyez bien, il faut la bonne utilisation, montrer qu'on va savoir utiliser ce temps pour se reposer, pour découvrir sa famille, pour se rapprocher de sa maman, de son papa, pour découvrir la patrie. pour découvrir le paysage, pour découvrir les artisans du coin. Donc, c'est des vacances dignes de ce nom qui se constitue, cette première phase de la moralisation. Le deuxième outil, le douzième instrument de cette moralisation, c'est, j'en ai déjà parlé, les discours de distribution de prix, qui là, à partir de 1895, ne sont plus que sur les vacances. D'ailleurs, c'est le moment, pour ceux qui ne voient pas du tout de quoi il s'agit, c'est le moment de la distribution des prix, c'est à la fin de l'année, il y a un tableau d'honneur et on distribue les prix aux élèves, mairies. Et à l'époque, c'est l'occasion dans les écoles d'organiser une fête avec un discours très officiel sur une estrade. Il y a le drapeau tricolore, tout ça. Souvent, on s'est précédé par la fanfare. Le maire dit quelques mots et ça peut être un inspecteur d'académie, ça peut être un universitaire, ça peut être un médecin, un avocat ou autre. Ou un journaliste connu ou un écrivain connu qui habite dans le coin. Ils viennent prononcer un discours où ils racontent, où ils disent. C'est quoi les vacances ? Parce que c'est le coup d'envoi et évidemment, que ce soit Ernest Lavis ou Anatole France ou qui vous voudrez, raconte les bonnes vacances, les met en discipline, les construisent comme étant un modèle à suivre. Et là aussi, c'est le patriotisme. En parcourant les paysages de votre petite région, vous allez apprendre à aimer autrement que par les livres. Oubliez les savoirs livresques. Vous allez apprendre en vrai à aimer votre patrie parce que là, tel paysage ou tel monument aux morts va vous rappeler ou tel monument. Donc, il y a un apprentissage, une espèce de propédeutique du bon citoyen à travers l'usage des bonnes vacances. Il y en a beaucoup d'autres. Il faudrait continuer. Il y a des dictées sur les vacances. Il y a des sujets de morale. Il y a des poésies. Et même des livres de lecture. C'est-à-dire que, intéressé à ça, la Bible, des livres de lecture à l'époque, c'est le tour de la France par deux enfants, achète une année en 1902, par exemple, sort pour renouveler les lectures. Le bouquin s'appelle Un voyage de vacances. sous-titré « L'être d'un écolier à son ami » . Et en fait, le modèle, c'est le même. C'est des enfants qui sont en vacances et qui font le tour de la France à travers soit des lieux qu'il faut avoir connus pour être un bon Français, soit des lieux qui rappellent des batailles historiques, soit « Et puis ces matinées de petites morales, ah oui, je vois un enfant malheureux, est-ce que je m'arrête ? » Donc les vacances deviennent un support pédagogique pendant le temps scolaire. Donc ça, ça me semble important. J'ai oublié de regarder à combien j'en étais. Ça me semble important parce que ça construit les vacances comme étant, encore une fois, on n'en est pas rentré dans les pratiques, comme étant un enjeu national. Et ça, c'est complètement nouveau à la fin du 19e siècle. Et ça devient aussi, c'est l'autre conclusion qu'on peut tirer de ce premier point, ça devient un complément. C'est-à-dire qu'il y a soit vacances et écoles, et ce sera la même chose, vacances et travail, j'y viens. Donc vacances et écoles suivant un fil de continuité. c'est pas On envoie tout balader, ça y est, on est en vacances. C'est pensé comme étant construit avec un fil de continuité, c'est-à-dire la morale que vous apprenez à avoir, vous, enfant de la République, pendant votre temps scolaire, ça doit être cultivé autrement, mais ça doit être cultivé et maintenu pendant cette longue période de vacances scolaires. Alors j'en viens rapidement à mon point 2, que j'ai appelé « Donner des vacances à ceux qui n'en ont pas » . Et je voudrais, juste avant de commencer ça, insister, ça se fait pas, bon pédagogue ça se fait pas, mais là... Comme ça, vous verrez les ficelles du discours. Insistez sur un des points dont je vous parlais, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun sens à tenir séparés les vacances des enfants, telles que je viens de vous les présenter là, des vacances des adultes ou des vacances des familles ou des vacances des travailleurs, des ouvriers et autres. On le fait souvent. Soit on s'intéresse aux vacances scolaires. Ah bah oui, c'est normal, il y a des vacances scolaires. Soit on s'intéresse, je ne sais pas, à 36, Front populaire ou aux vacances ouvrières. C'est la même histoire, pour une bonne et simple raison, c'est qu'elles se constituent à la même époque, à partir des mêmes arguments. souvent des mêmes acteurs, et elle aboutit à peu de choses près aux mêmes conclusions que celles que je viens d'évoquer. Alors, oubliez 36, la mythologie, les premiers départs, les machins, et écoutez ce que je vous raconte, et ensuite on reviendra à 36, et s'il y a des questions, j'en parlerai volontiers. En réalité, les premières vacances ouvrières telles qu'on peut les considérer, naissent à partir de 1900, et elles naissent sur le même mode que celui des vacances scolaires, pour une raison assez simple qui est... La question commence à se poser, vers 1900 toujours, que deviennent les travailleurs des ateliers, des boutiques et les travailleuses, notamment les couturières, pendant la morte saison, c'est-à-dire l'été. Pendant que les belles madames et les beaux-monsieurs partent au bord de la mer ou dans leur maison de campagne, tout s'arrête. Il n'y a plus de clients, il n'y a plus de commanditaires, il n'y a plus de machin. Donc c'est la morte saison. C'est très intéressant pour nous. Il faut imaginer que le travail ne se conçoit pas à l'époque sur le mode du CDD ou CDI. On n'a pas un contrat qui court toute l'année et qui couvrirait les différentes périodes. Le travail pendant le moment où il y a une tâche à accomplir, et puis il y a d'autres moments où il n'y a pas de travail du tout. Le moment estival des vacances correspond à un moment de morte-saison et de creux. Et on commence sur le même mode, pratiquement dans les mêmes mots, et suivant les mêmes procédures, à s'inquiéter des jeunes travailleurs ou des couturières qui se retrouvent abandonnés dans leur... appartement du cinquième étage au centre de Paris pendant l'été. Qu'est-ce qu'elles deviennent ? Est-ce qu'elles aussi ne sont pas exposées aux miasmes, aux mauvaises rencontres, au fait d'aller dilapider ce que j'ai gagné pendant 10 mois ou 11 mois au cabaret du coin et ainsi de suite ? Ce qui est intéressant, c'est que la question des vacances se constitue comme un enjeu là aussi. Et se met en place des choses qui sont de l'ordre du « on va organiser ce qui s'appelle à l'époque des colonies ouvrières de... » un peu sur le mode des colonies de vacances pour les enfants. Là, c'est des colonies ouvrières de vacances et qui concernent les adultes, les travailleurs et les travailleuses, qu'on emmène au bord de la mer, à la campagne. Parfois, on demande, et c'est notamment le cas en 1902 et en 1903, un universitaire connu qui est au Collège de France, qui prête sa maison de famille, et puis on emmène une trentaine d'ouvrières par roulement profiter de ce moment de vacances. Parfois, on les emmène sous la tente. vacances sous l'attente à ce moment-là. Et les journaux, là c'est aussi le signe que ça s'institutionnalise, les journaux, la gravure que je vous fais passer, c'est un bon exemple, le petit journal lance en 1903 ce qu'il appelle les parisianettes en vacances, c'est-à-dire que lui aussi, après avoir récolté de l'argent, il demande à ses lecteurs d'envoyer des fonds, ou il demande aux ouvrières des ateliers de couture qui ont des vacances non payées, en l'occurrence, qui ont des vacances. d'épargner pendant leur temps de travail pour pouvoir aller passer du temps, là en l'occurrence 15 jours, sur les plateformes. Évidemment, ils communiquent dessus. C'est une espèce de réclame sur la bonne âme du journal, les bons sentiments du journal. Mais ce qui est très intéressant pour nous, c'est que ça se constitue à ce moment-là sur un mode à peu près identique à celui des vacances pour les enfants. Et c'est le moment aussi où, dans les milieux du syndicalisme, en particulier du syndicalisme révolutionnaire de l'époque, Et dans les milieux du socialisme, en gros pour aller vite, ce qui serait l'aile gauche du socialisme d'aujourd'hui, c'est-à-dire très marqué à gauche, c'est pas le socialisme de gouvernement de l'époque. On se met à réclamer des vacances pour les travailleurs. C'est-à-dire en 1906, un groupe de députés dépose la première proposition de loi pour que chaque travailleur du pays ait au moins 15 jours de vacances payées par an. 1906. Je vous laisse mesurer, je ne le fais pas avec vous, mais je vous laisse mesurer le temps qu'il a fallu pour que ce soit voté en 1936. Mais c'est bien là que ça commence. Ça n'est pas en 36 parce qu'il y aurait une opération de je ne sais pas quoi. Donc, ça se met en place autour de ce moment-là. Et ce qu'on voit se mettre en place, c'est la même argumentation pour la question de la santé. C'est-à-dire, oui, pendant ce temps-là, pendant les vacances forcées des travailleurs qui sont obligés de rester chez eux parce que l'atelier ferme, il y a la mauvaise influence, il y a la tuberculose qui guette et autres. Et il y a aussi, très important pour une histoire des vacances, sinon on ne comprend rien, l'idée que les travailleurs ont besoin de repos. C'est-à-dire, oui, c'est au patron de s'occuper de considérer le repos de leurs travailleurs. Parce que si on ne leur donne pas un temps pendant lequel ils se reposent, tout le monde est perdant. Il y aura plus d'accidents de travail, ils seront plus malades, ils travailleront moins vite, il y aura moins de rendement. Donc l'argument est très constitué à ce moment-là. Et s'ajoute, comme pour les enfants, l'idée d'une injustice sociale à constituer. C'est là que se constitue l'idée qu'une partie de la population française, et une large partie, et... privé de vacances. Jusqu'à présent, c'est venu à l'idée de personne d'envisager les choses dans ce sens-là. Il y a l'idée d'une privation de quelque chose qu'on appelle vacances. Les riches madames, elles, elles en ont. Les travailleuses, elles, elles en ont. Et dans les milieux que je viens d'évoquer, syndicalistes et socialistes révolutionnaires, se mettent en place, en fait, on passe de la revendication à l'action et des groupes d'intellectuels, de syndicalistes et autres, Merci. font la démarche, comme pour les enfants, de s'occuper eux-mêmes, d'organiser les vacances des travailleurs et des travailleuses, des petits groupes, mais c'est quand même extrêmement important. Ils vont négocier des vacances payées auprès des patrons. Souvent, ce sont des intellectuels, je ne l'ai pas expliqué, mais souvent, ce sont des intellectuels qui gravitent dans le milieu des universités populaires, qui sont flamboyantes à l'époque. C'est l'idée des universités populaires, en fait, c'est l'école du pauvre et des adultes. L'idée que tout le monde a le droit à de l'éducation. Tout le monde a le droit à l'éducation, et bien eux ils font la même chose, tout le monde a le droit à des vacances. Et ils prennent en charge les vacances des pauvres, comme on l'appelle à l'époque les vacances des pauvres. Ils ont le droit à la même chose, donc on les emmène sous la tente, comme je l'ai évoqué tout à l'heure. Et alors là je vais être très rapide parce que le temps presse, mais c'est ça qui aboutit à 1936. C'est-à-dire que dans l'entre-deux-guerres, cette idée qui devient la réclamation d'un droit, on réclame, il y a beaucoup de grèves entre 1925 et 1930 qui réclament le droit aux vacances. Ça devient un droit. qu'on peut faire valoir. Donc beaucoup de grèves, beaucoup de pétitions, et même une chanson plus ou moins officielle de 1928, « Donnez des vacances à ceux qui n'en ont pas » qui passe derrière moi, qui met en avant ça, l'idée d'injustice sociale. Et oui, c'est le peuple qui est privé, on est en 1928. C'est ce mouvement-là qui aboutit à 1936. Alors, je m'en voudrais de vous laisser imaginer que ça a été une conquête difficile et qu'on aurait le peuple qui finit par arracher au vilain patron un temps de vacances. En réalité, comme toujours, pour l'historien, c'est plus compliqué que ça. L'idée, c'est qu'un certain nombre de patrons ont accordé des vacances payées à leurs salariés dès 1920. Pour une raison assez simple, c'est qu'il y a une pénurie de main-d'œuvre après la guerre et que les salariés sont en position de faire jouer... les différentes conditions de travail qui s'offrent à eux, et donc de dire, là, dans telle boîte, je n'ai pas de vacances, là, les patrons sont obligés de s'aligner, sinon ils sont obligés de former des salariés sans arrêt. Et, je tire le fil très vite, mais il ne faut pas oublier aussi que les vacances payées telles qu'elles vont être accordées en 1936 ne sont pas simplement le fruit d'une conquête qui serait belle, et voilà, ça y est, c'est l'égalité sociale. C'est assujetti, c'est pétri d'une forme de domination. qui est que ça exclut toute une partie de la population ouvrière et travailleuse de l'époque. C'est-à-dire qu'il faut avoir un an d'ancienneté pour avoir droit aux vacances payées en 36. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les vacances deviennent un outil de discipline du salariat. C'est-à-dire qu'il faut être bien sage parce que sinon vous n'aurez jamais votre année d'ancienneté. Et surtout, ça se fait au détriment de toute cette population qu'on dirait précaire aujourd'hui, qui sont embauchées deux mois, un mois, trois semaines à la tâche. Le plus souvent, les femmes et les travailleurs immigrés, qui sont très nombreux dans l'entre-deux-guerres, ... qui eux n'ont jamais de rôle aux vacances, la plupart du temps, parce qu'ils n'ont jamais l'année d'ancienneté. Donc ce n'est pas aussi rose que ce qu'on imagine. Alors, en 5 minutes, je vais essayer juste de... Parce que je vous avais dit 4 points, donc je suis allé être frustré, c'est moi. Mon troisième point, c'était celui de... Parce qu'évidemment, là, vous me dites, oui, mais il est bien gentil, mais les vacances, on ne les a pas vues. Les vacances chez Mémé Marguerite ou les vacances sur la plage, c'est quoi ? Ce qui me semble intéressant pour le travailler, c'est qu'on peut, en tant qu'historien, mettre en série... je sais pas moi des pratiques de vacances comme celle que je montre ici qui date de 1920 des années 20 on a quelque chose d'exemplaire on est sur une plage on a des gens qui sont allongés réfléchissez à ça deux secondes ce que ça veut dire que de s'allonger en public c'est un non sens avant l'entre-deux-guerres personne s'allonge dans l'espace public en plus en grande partie des nudés là on invente des nouvelles pratiques et on se fait bronzer c'est pareil l'entre-deux-guerres tout ce qui nous est devenu plus ou moins le symbole des vraies vacances des vacances dignes de ce nom alors Vous allez me dire, oui, mais moi, je n'aime pas ça. Oui, mais il n'empêche que ça devient des symboles. Ça se met en place dans l'entre-deux-guerres. Ce qui est important pour l'historien quand il travaille, ce n'est pas de les mettre en série. On serait passé de, là, ils sont plus ou moins habillés. Avant, ils étaient beaucoup plus habillés. Ils avaient la crinoline et machin. C'est ça qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est les moments où ça coince. C'est-à-dire ne pas mettre les pratiques en série et dire, on est passé de, je ne sais pas, les vacances à la campagne des vacances à la mer, pourquoi pas ? Ce qui est important, c'est à quel moment on constitue des vacances légitimes, c'est-à-dire des pratiques qui deviennent symboles de vacances, qui deviennent les vacances légitimes. Et ce qu'il y a derrière ça, c'est évidemment jamais un mouvement historique très beau, très simple qui se passerait comme ça. Il y a des luttes dans une société, c'est-à-dire une fraction de la population prend la main sur la définition de ce qu'est telle ou telle pratique et parvient à l'imposer parce qu'elle lui est naturelle. Et c'est ce qui se passe dans l'entre-deux-guerres. Tout le moment où la plage devient l'étendard des vacances, où, par exemple, le bronzage, je l'ai refait par un par un, deviennent l'étendard des vacances réussies. C'est un moment de lutte qu'on a oublié, mais qui est extrêmement prononcé entre une, pour aller très vite, une bourgeoisie traditionnaliste qui avait la main sur la définition officielle des vacances avant-guerre, plutôt maison de campagne, plutôt si on va à la plage, on se dénude, on vient, on s'assied sur un petit siège, on ne va pas se baigner si possible, à une autre définition des vacances, qui est le moment où on en voit tout balader. L'inverse de ce que j'ai décrit tout à l'heure, on en voit tout balader, c'est le moment du relâchement, de la décontraction. On n'appartient plus à une catégorie sociale. Ce qui est important, c'est l'apparence et la personne dans la situation où elle est. C'est pour ça que les plages deviennent un étendard. On ne peut pas reconnaître quelqu'un en maillot de bain d'une autre personne en maillot de bain. Est-ce que c'est un ouvrier ? Est-ce que c'est un patron ? C'est mythifié. Je ne vous dis pas que ça se passe comme ça. Mais voilà la morale des vacances qui devient dominante dans l'entre-deux-guerres et qui nous est devenue habituelle. Or, elle va poser, voilà un autre exemple. Elle va poser un certain nombre de problèmes. C'est pour ça aussi que je parlais du burkini tout à l'heure. On a un moment dans l'entre-deux-guerres qui est épouvantable de bagarres de plages. C'est-à-dire que les plages deviennent un lieu d'affrontement, de bagarres physiques, d'insultes, de violences verbales, mais extrêmement prononcées. D'abord parce que la société d'entre-deux-guerres est très violente. Il y a des périodes de recomposition après-guerre qui sont extrêmement importantes. On s'insulte beaucoup, on parle par exemple, regardez, c'est pas des vacances, c'est de la partouze licite sur les plages, il y a des corps emmêlés avec d'autres corps, qu'est-ce que c'est que ce truc-là, ça ressemble à rien, il faut l'interdire. L'église catholique s'emmêle très vite parce qu'elle reprend beaucoup la main dans l'entre-deux-guerres. Beaucoup de curés font des sermons le dimanche pour chasser les vacanciers de nos plages. Et c'est ce qui se passe. Il y a des bastonnades, il y a des bagarres physiques. On en recense sur les côtes, beaucoup dans le nord, en Bretagne et sur le pourtour atlantique. Et à côté de ces bagarres, elles sont pittoresques, elles sont marrantes à étudier, mais ce n'est pas ça qui est intéressant, c'est ce qui se passe derrière. Et tout un courant de la bourgeoisie traditionnaliste, souvent des professeurs d'université, des militaires, vous voyez, cette population-là. qui avait la main sur les modes de vie dominants avant-guerre, qui le perd à ce moment-là, organise une grande mobilisation pour faire interdire, regardez, le genre de maillots de bain qu'on voit ici, qui sont profondément jugés indécents, pour tenir la décence et ce qu'ils appellent eux les devoirs de vacances. On a des devoirs de vacances, ça, ça y contrevient. Donc il faut les chasser. Et leur campagne, je passe sur les détails, mais leur campagne consiste, alors elle échoue, puisque nous on peut faire à peu près ce qu'on veut sur une plage. mais elle marche à l'époque si on considère le nombre d'arrêtés municipaux qui sont pris à Gournay-sur-Marne, c'est dans la région parisienne, dans l'actuelle Seine-Saint-Denis, parce que ça ne concerne pas que la plage bord de mer, ça concerne aussi les étangs, les rivières. Donc beaucoup d'arrêtés municipaux qui interdisent par exemple de se balader en maillot de bain. C'est-à-dire qu'il ne faut pas marcher en maillot de bain, il faut un peignoir fermé sur certaines plages, à La Rochelle par exemple, et on est dans les années 30, 34, qui interdisent de se changer sur une plage, parce que ça peut donner lieu à des contorsions bizarres où on va entrevoir des morceaux de corps qu'on ne devrait pas, qui interdisent parfois de jouer en maillot de bain, de jouer au ballon, qui interdisent parfois aussi de se faire bronzer, parce que là, il faut exposer le corps, comme dans une chambre à coucher, imaginez, mais aux yeux, aux vues et au sud de tout le monde, et qui prescrivent très exactement ce que doit être le maillot de bain. Ça doit couvrir le haut des cuisses, ça doit couvrir les épaules, ça doit couvrir les hanches. Le dos, voilà. Donc on a une grande campagne comme ça qui est à l'échelon municipal. Il y en a des centaines. On ne peut pas les recenser tous. Il y en a des centaines. L'État refuse de s'emmêler parce que l'État est sommé de s'emmêler. Il refuse de s'emmêler en disant une chose très importante pour nous qui est oui, mais on n'a pas ni à interdire ni à autoriser. La plage, c'est un espace public. On est dans les années 30 dans lequel le rôle de l'État, c'est de permettre à des gens qui n'ont pas les mêmes valeurs. les mêmes habitudes, les mêmes pratiques, de coexister en paix. Donc on doit organiser la paix sur les plages, qu'il n'y ait pas de bagarres, qu'il n'y ait pas d'indécence, qu'il n'y ait pas de voyeurisme et de nudisme, par exemple. Mais l'État refuse d'intervenir pour légiférer sur la taille du maillot de bain. Je dis tout ça, mais pour nous, encore une fois, ce qui est très intéressant, on ne sait pas qui a gagné et qui a perdu la bataille. On le voit bien. À l'époque, c'est beaucoup plus compliqué. Personne ne le sait. ceux qui prennent des arrêtés municipaux pour interdire de se promener en maillot de bain. Ils ne peuvent pas deviner deux secondes que ça va devenir complètement archaïque et même pittoresque ou risible aux yeux des générations futures. Ce qui est important, c'est ça. Y compris les pratiques qu'on tient pour évidentes. Je pense que c'est arrivé à peu près à tout le monde de se mettre plus ou moins dénudé sur une plage, ou dans son jardin, ou sur le bord d'un étang, d'une rivière, tout ce que vous voudrez. Cette pratique-là n'a rien de naturel. Elle est construite. Et elle vient du fait qu'à un moment donné, il y a eu des luttes à l'intérieur de la population française entre des fractions de cette population qui sont dominantes à un moment donné contre d'autres et qui arrivent à imposer leur valeur. Là, en l'occurrence, le relâchement, la décontraction, l'idée que les vacances, c'est fait pour renverser complètement les codes, les habitudes et tout ce qui va avec. Alors, je dis juste un dernier mot sur mon quatrième point. Je n'en dis pas plus. Je me suis posé la question. À quel moment les vacances deviennent cette institution nationale ? C'est-à-dire le fait de ne pas partir devient une tare. devient une entorse à la norme et où s'organise ce devoir d'équité sociale qui fait que tout le monde doit partir, donc il faut prendre en charge, y compris ceux qui ne partent pas parce qu'ils sont pas dans... Vous vous rendez compte, il leur manque quelque chose ou ils sont privés de quelque chose. À quel moment ça s'institue dans notre société ? Ce qui est très intéressant, c'est quand on étudie le moment 50-60. Donc là, c'est une enquête de l'INSEE, parce qu'en réalité, on l'a oublié. Mais demandez-vous deux secondes comment on fait pour mesurer les vacances des Français. Qu'est-ce qu'on peut bien mesurer ? Or, il a fallu se doter de codes, il a fallu se doter de définitions. Au début, il ne savait absolument pas, il bricole. Alors chaque enquêteur prend sa définition à lui. Parfois, on retient la définition du voisin. Moi, je vais aller pêcher ou je vais aller jardiner. Pendant tout mon temps de vacances, je passe au moins chaque matinée ou une matinée sur deux à aller jardiner. C'est des vacances ou ce n'est pas des vacances ? Au début, on ne se pose pas la question et après, on commence à se la poser. Et on se la pose pour une raison assez simple. Alors, je vous donne la chute, la définition. Et j'espère que ça fera bondir tout le monde de se dire... Ah bon, c'est ça qu'on mesure quand on mesure les vacances. C'est quoi ? C'est au moins 4 jours, on est en 1954, au moins 4 jours d'affilée hors du domicile habituel, au moins 4 jours à plus de 200 km. C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un voyage de plus de 200 km. Pour des raisons d'agrément, c'est assez logique à comprendre, c'est-à-dire qu'il ne faut pas que ce soit pour des raisons de santé ou pour des raisons de travail. Si vous allez bosser pendant plus de 4 jours, je ne sais pas, au bout du pays, ce n'est pas considéré comme vacances. Donc on se dote de cette définition-là. Juste pour être provocateur, évidemment, on écarte complètement plus de la moitié de la population française qui ne part jamais, mais qui a des vacances. Là, à ce moment-là, vacances devient partir en vacances. Il a fallu l'inventer, ça. À un moment donné, ceux qui ont des vacances, mais qui ne partent pas en vacances, disparaissent complètement. de la statistique et de la statistique officielle. Ils deviennent les variables de manquement, c'est-à-dire ceux qui sont à côté de la norme. Donc là, dans mes statistiques dont je vous parle, on ne les compte pas, ils disparaissent. Mais par contre, dans les politiques publiques, alors on a des médecins qui expliquent que ceux qui ne partent pas en vacances sont plus souvent, chez les jeunes par exemple, désœuvrés, donc deviennent plus souvent délinquants. Si vous n'êtes pas parti en vacances en famille, en étant jeune, vous êtes plus, ça c'est une grande enquête éthiologique des années 60, vous êtes plus prédisposé à devenir marginal et autres. En fait, on fait des vacances une norme dans la société. Et on va même jusqu'à en faire un besoin vital dans l'après-guerre. L'État français se charge d'organiser ses plans de reconstruction et de développement. On est obsédé notamment par la modernisation et par l'américanisation du pays. On cherche à codifier c'est quoi le besoin vital des Français. Parce qu'on va en faire un marché de consommation et puis parce qu'aussi on va en faire une politique de garantie pour tout le monde. Et par exemple, je terminerai juste là-dessus. Par exemple, dans le calcul des allocations familiales, tel qu'il est mis en œuvre dans les années 50, et dans le calcul du SMIC, l'ancêtre du SMIC d'aujourd'hui, en 1950, il y a eu des débats, des commissions à n'en plus finir pour savoir ce qu'on mettait dedans. Eh bien, on met les vacances, il faut les définir. Il faut qu'il y ait 15 jours, là, ils n'allaient pas 4 jours, mais 15 jours, 15 jours en pension, ça c'est pour les allocations familiales, et un mois en colonie de vacances pour les enfants, et pour le SMIC, c'est... Je crois que c'est 8 jours de vacances pour toute la famille du salarié en question, en pension, et un voyage de, il me semble qu'ils ont retenu, 150 km. Donc ça, ça rentre dans le calcul du SMIC de l'époque. C'est très intéressant pour nous, c'est-à-dire qu'on institue une pratique, on lui donne un contenu et on en fait une norme dans les modes de vie. C'est-à-dire qu'on classifie les modes de vie, on les organise et on dit... On fait en sorte que les pratiques de vacances, telles que je viens de les énoncer là, rentrent dans le mode de vie légitime, dans l'existence légitime. Et ça pose des problèmes qui sont assez simples à comprendre. C'est-à-dire, qu'est-ce qu'on devient dans une société quand on n'appartient plus à cette norme-là ? Qu'est-ce que ça veut dire de ne pas partir en vacances, ou de ne pas revenir bronzer, ou de ne pas... Voilà, je termine... Et je tire un fil de conclusion. Vous voyez, le chemin qu'il y a dans une pratique de vacances, il a fallu définir le calendrier. Il y a... Rien de naturel au fait que ça coïncide avec l'été, c'est une construction. Il a fallu construire un droit aux vacances et la privation de ces vacances. Le sentiment qu'on est privé de quelque chose quand on part pas ou quand on n'a pas de vacances. Ça s'est construit, c'est pas naturel. Il a fallu construire des pratiques légitimes. Alors je suis passé très vite sur les plages, mais c'est très intéressant que ça se relie parce qu'il y a une morale des vacances qui s'institue là-dedans. Et il a fallu construire l'institution nationale. C'est-à-dire l'idée que les vacances existent indépendamment des pratiques et qu'on en serait tous dépositaires plus ou moins. On a à partir, parce que c'est notre mode de vie de Français qui vivent au 21e siècle. Moi, je me suis arrêté dans les années 50-60. Vous voyez ce que ça veut dire. À l'époque, ça voulait dire être moderne. Et on en fait un indicateur. Plus les Français partent en vacances et plus le pays est moderne. Qu'est-ce que ça veut dire de construire un indicateur comme celui-ci ? Tout ça, c'est le produit d'une... En tout cas... Moi, j'ai fait mon travail, j'ai appris à faire mon travail d'historien comme ça. C'est-à-dire que le boulot de l'historien, c'est d'aller comprendre tout ça. Comment ça se constitue ? Rien n'est naturel, tout est construit historiquement. Donc, mon boulot, c'est de comprendre en permanence quels sont les acteurs qui ont agi dans ce sens-là, pourquoi, avec quelle valeur, avec quels critères et qu'est-ce que ça produit. Voilà, j'en dis pas plus. Merci.

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  • Conférence

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Description

Le départ en vacances à la plage n'a rien d'une évidence : c'est une pratique façonnée par des années de luttes et de débats sur la santé publique, l'équité sociale et la moralisation des loisirs. L'historien Christophe Granger interroge ainsi la construction historique des vacances en France à travers différents moments clefs : la "question des grandes vacances" en 1891, la revendication des congés ouvriers dès 1900 et l'institutionnalisation nationale des vacances dans les années 1950-60.


Christophe GRANGER, historien, chercheur associé au Centre d'histoire sociale des mondes contemporains, spécialiste de l'histoire des temps sociaux et des usages sociaux du corps, auteur de La Saison des apparences. Naissance des corps d’été (Anamosa, 2017).


Communication initialement intitulée "Histoire de vacances ou pourquoi faut-il partir ?", issue de la 19e édition des Rendez-vous de l'histoire sur le thème "Partir".


Voix du générique : Michel Hagnerelle (2006), Michaelle Jean (2016), Michelle Perrot (2002) 


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Transcription

  • Speaker #0

    Les récits de l'histoire sont bien pour les études de rencontre, d'échanges, la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.

  • Speaker #1

    Enseignants, chercheurs,

  • Speaker #0

    le grand lieu d'expression et de débat,

  • Speaker #1

    lecteurs,

  • Speaker #0

    amateurs sur tout ce qui se dit,

  • Speaker #1

    curieux,

  • Speaker #0

    rêveurs sur tout ce qui s'écrit,

  • Speaker #1

    qui aident à prendre la mesure des choses, à éclairer le présent et l'avenir dans l'espace et dans le temps. Monsieur Granger est donc un historien, il est historien contemporanéiste du XXe siècle et il est chercheur associé au Centre d'Histoire Sociale du XXe siècle. Il travaille particulièrement dans la dimension de l'histoire sociale des modes de perception et entre autres des modes de perception des corps avec un ouvrage qui s'appelle « Les corps d'été » publié aux éditions Autrement en 2006. Vous voyez le lien entre les représentations des corps d'été et des vacances. C'est la raison pour laquelle nous accueillons aujourd'hui M. Granger, qui est spécialiste de ces questions-là. Je vous souhaite une très belle conférence pédagogique.

  • Speaker #0

    Merci, bonjour à tous. Ce que je vais essayer de faire devant vous, c'est un exercice qui est à la fois... Je suis parti de la question toute bête qui est « Mais qu'est-ce qu'un historien fait quand il est confronté à cette question des vacances ? » Je pars pas de n'importe où parce que j'y ai passé beaucoup. beaucoup de temps, j'ai dépouillé pendant des années, des milliers et des milliers de choses et d'autres se rapportant à la question. Donc c'est de ça dont je voudrais vous parler. Et j'ai mis l'accent en particulier sur la partie scientifique, ça s'articulera ensuite avec la partie pédagogique, sur la manière dont on pose des questions à cet objet. Les vacances, qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça a à être quelque chose ? Qu'est-ce que ça nous raconte ? Et ainsi de suite. Voilà, donc je commence tout de suite. Si mes souvenirs de collège ne m'abusent... Il y a dans la langue peu de... ...somme plus agréablement aux oreilles d'un élève que celui de vacances. Ce mot est de ceux auxquels on trouve je ne sais quoi de gracieux et de souriant. Après y avoir pensé le jour, on y rêve la nuit, on se livre sur lui à de longs et minutieux calculs dont on pourrait témoigner les feuilles de plus d'un calendrier, les pages de plus d'un cahier. Donc cette entrée en matière, évidemment, ce n'est pas la mienne. Je l'emprunte à Hector Mallet, qui était un écrivain de la fin du XIXe siècle, et qui, en l'occurrence, prononçait ces paroles-là, qui me semblent assez exemplaires. En 1882, lors d'un exercice dont je vais vous reparler après, un discours de distribution de prix au collège de Chalon-sur-Saône, donc en 1882. Si je commence par là, ce n'est pas simplement pour vous mettre dans le bain directement. Et ce n'est pas non plus pour insister sur le fait que les vacances sont déjà d'une longue fréquentation dans la société française. Là, on part de 1882. Non, si je commence là, c'est avant tout pour vous faire toucher du doigt. l'une des difficultés qu'il y a à se saisir en historien de cette question des vacances, pour l'avoir expérimenté. Une question, quand on dit qu'on travaille sur les vacances, la plupart du temps on n'est pas pris au sérieux, on rigole doucement, après on commence à se poser des questions et ainsi de suite. Précisément, j'ai envie de dire, c'est ça qui m'a semblé intéressant de travailler, c'est-à-dire que les vacances ont été construites comme étant le revers pas très sérieux de nos existences, et là il y a déjà une question, c'est-à-dire, bah oui, mais naturellement il n'y a pas... Il n'y a pas besoin qu'il y ait quelque part quelque chose comme un temps qui ne serait pas sérieux à côté d'un temps sérieux. Or, ce que je voudrais vous montrer, c'est que pour arriver à ça, pour arriver à ce à quoi on est habitué, les vacances, c'est un terme qui fait rêver, on note ça sur le calendrier, on est content au retour, on les regrette, on les rêve, on les vit. Pour arriver à ça, il faut au contraire se demander et arriver à comprendre comment ça s'est fait, comment les vacances sont en fait mêlées à la plupart des enjeux. sociaux, politiques, économiques, et j'en passe, pédagogiques aussi, puisque j'en parlais, qui ont fait la société française du XXe siècle. Ils sont profondément mêlés à ça. Il ne faut pas les mettre à côté. Il n'y a pas les vacances, pas sérieux, et les choses sérieuses de l'autre côté. Ça, c'est une première chose sur laquelle je m'arrêterai. Comment ça s'est construit, cette évidence-là ? Alors, évidemment, l'histoire des vacances est déjà ancienne, ce n'est pas moi qui l'invente. On peut répartir l'historiographie autour de la question des vacances en deux courants. en taillant un peu à la serpe. Le premier qui peut être dit d'histoire culturelle, pour aller très vite, et qui a trouvé son illustration classique, disons, dans un livre d'André Roche, qui date de 1996, qui s'appelait de tête « Vacances en France, 1830 à nos jours » . Et en fait, le principe est assez simple, c'est de nous raconter dans un récit linéaire comment est-ce qu'on est passé de pratiques dites de vacances. Par exemple, les aristocrates de 1830 ou la bourgeoisie flamboyante de 1830 qui part à un moment de l'année, souvent... l'automne, passer du temps en famille dans une maison de famille ou dans une maison de campagne au bord de la mer ou autre. Comment on est passé de ça aux pratiques massifiées, donc à la massification des pratiques, auxquelles la plupart du XXe siècle on a donné le nom de tourisme, tourisme de masse et autres. Donc le récit nous raconte ça, comment est-ce qu'on est passé de l'un à l'autre. Il repose sur un présupposé qui, à mon sens, pose problème, et c'est précisément pour ça qu'il faut aller plus loin, qui est justement ça, qui est justement d'avoir mis ensemble des pratiques qui ne se ressemblent pas. Qu'est-ce qu'il y a de commun entre, je ne sais pas moi, des Romains qui se réunissaient dans les termes pour passer du temps, et on appelait ça des loisirs, à vous et moi sur une plage pendant l'été ? Qu'est-ce qui fait ce fil-là ? De quels droits on les relie ensemble pour faire un seul et même objet qu'on appellerait vacances ? Pour les Romains, ça n'a aucun sens, de la même manière que pour les aristocrates de 1830, ça n'a aucun sens non plus. Ça a un sens pour nous, et on tire le fil rétrospectivement, et on découvre qu'il y a des pratiques qui ressemblent. Et on en fait l'histoire. Donc c'est ce présupposé-là qui me pose problème et qui pose problème à pas mal d'historiens, parce qu'au bout du compte, c'est nous-mêmes qui créons le sujet sur lequel on travaille. Ah ben ça, je vais appeler ça vacances, ça je vais appeler ça vacances, ça aussi. Et regardez, on fait une seule et même histoire avec ça. Dans les années 60, 1960, on avait des histoires de vacances par Alain Decaux ou André Castello qui faisaient ça, des romains à nos jours. Comment est-ce que ça se constitue ? À côté de ça, le deuxième courant, encore une fois pour aller très vite, qu'on peut appeler d'histoire sociale, C'est incarné dans un livre, il y en a eu beaucoup d'autres, mais l'un des premiers, l'un des plus marquants, c'est celui de Roger-Henri Guéran, qui s'appelait « La conquête des vacances » . On est en 1963. « La conquête des vacances » et pratiquement tout est dit, je n'ai pas besoin d'insister. Ce qu'il fait, c'est raconter, là aussi dans un récit linéaire, comment est-ce que des travailleurs, là en l'occurrence en France, ont réclamé puis obtenu petit à petit des vacances. C'est-à-dire qu'il raconte les luttes sociales, syndicales, politiques. associatives qui ont mené à l'obtention de la chose qu'on connaît, le droit à avoir des vacances dans l'année. Là aussi ça repose sur des présupposés qui posent problème. Le premier serait, à mon sens, est de comme si on avait d'un côté les revendications des vacances et de l'autre leurs pratiques effectives. Or, ce que ne raconte jamais le livre c'est où les ouvriers, les salariés ou les patrons qui accordaient des vacances. trouvaient le modèle vacances pour réclamer ou accorder ce droit-là. C'est-à-dire, c'est quoi la norme qui était constituée derrière, au nom de quelle valeur, au nom de quel principe ? Or, les revendications des vacances au nom de la santé ne sont évidemment pas les mêmes que les revendications de vacances au nom du bien-être, du bonheur et autres. Donc, on constitue ça en un seul et même objet. L'autre présupposé qui pose problème, parce qu'on oublie d'en faire l'histoire, c'est l'idée... Parce que c'est le point de départ de cette histoire-là, telle que la raconte Guérant. C'est l'idée qu'il y aurait quelque part, en chacun d'entre nous, un besoin de vacances qui serait naturel et qui aurait donné lieu à une revendication, à une réclamation. Nous sommes privés de vacances, nous les voulons, nous les réclamons, nous les obtenons. Plus ou moins vite, plus ou moins vite, ça se passe à telle ou telle période. Le problème qu'on oublie de construire quand on procède de cette manière-là, c'est de se demander, mais d'où il vient ? D'où vient ce sentiment de privation ? C'est-à-dire le fait de considérer comme une injustice de n'avoir pas de vacances, à quel moment ça se constitue et sur quoi, sur quel type de valeur, de croyance ça peut reposer ? Donc là, il y a un point d'interrogation qu'il faut apprendre à poser au bon endroit. Donc ce que j'ai essayé de faire, c'est de formuler des problèmes à une question des vacances que dans l'historiographie traditionnelle, on tient pour acquises. Jusqu'à présent... La plupart du temps, on considère qu'il y a les vacances, elles existent, on sait ce que c'est, et on en raconte l'histoire, on tire le fil dans un sens ou dans un autre. Ce que j'essaierais de construire ici, c'est de se poser des problèmes à chaque endroit. C'est-à-dire, comment naît ce sentiment de privation ? Comment se fait-il, et je le dis juste pour vous faire réfléchir à ça pendant que je parle, comment se fait-il qu'on associe vacances avec l'été ? Jusqu'à la fin du 19e siècle, on n'associe pas avec l'été. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a un calendrier ? Quel type d'acteurs ont pesé là-dessus ? Quel type d'enjeux ? Comment des pratiques aussi en sont venues à incarner les vacances à nos yeux ? Si je vous montre une photo de moi sur une plage, ça va vous évoquer les vacances. S'il fait beau, s'il machin, tout un tas de conditions. Qu'est-ce qui fait qu'on a investi les vacances d'un certain nombre de pratiques qui en sont le symbole ? C'était le sous-titre que j'avais donné à ma conférence. Pourquoi faut-il qu'on parte ? Pourquoi vacances, ce serait synonyme de départ ? Voilà une question qu'il faut se poser. Ça ne l'a pas toujours été, ça ne le sera probablement pas toujours. c'est intéressant de se poser la question à cet endroit-là. L'autre question qu'il faut se poser, c'est qu'est-ce qui fait que... Comme elles sont devenues une sorte d'institution nationale, si vous ne partez pas en vacances, vous êtes vraiment le has-been de service, qu'est-ce qui fait que ça s'est passé comme ça ? Je dis, ce n'est pas un jugement de valeur, c'est pour l'historien une question. C'est devenu une institution. Comment ça marche ? Mais qu'est-ce qui fait que cette institution, on prend autant de temps à la faire parler, à lui poser des questions et à lui faire dire des choses ? C'est-à-dire qu'en France, le fait de partir ou de ne pas partir, on en a fait un indicateur de l'équité sociale, de la même manière qu'un certain nombre de pratiques. de vacances nous posent des problèmes. Pensez à la manière dont le Burkini a pu poser des problèmes cet été. À la base, c'est bien un problème, je mets de côté toute la partie religieuse, un problème qui n'est pas inédit en France, de savoir, il y a eu des batailles apocalyptiques dont je vous parlais dans l'entre-deux-guerres, d'autres motifs sur la plage. Qu'est-ce qui fait que des pratiques de vacances renvoient à des normes qu'on peut transgresser, c'est-à-dire que les vacances sont investies d'interdits, de normes, de présupposés avec lesquels on arrive et qui nous sont devenus naturels ? C'est tout ça qu'il faut questionner. Alors évidemment, je ne l'ai pas fait de manière linéaire et continue, parce qu'il me faudrait trois heures, j'ai passé bien dix ans à faire ça, donc trois heures, ce serait un minimum. J'ai choisi de mettre l'accent sur quatre lieux d'observation, pour réfléchir à l'idée qu'on peut faire l'histoire en prenant appui sur des lieux d'observation. En vingt secondes, pour réfléchir un petit peu sur ce que c'est que de faire de l'histoire, ce n'est pas simplement par sadisme. Ah tiens, l'histoire, il faut réfléchir, qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? Ce n'est pas simplement non plus encore que ce que disait Marc Bloch, que je ne vous présente pas, Marc Bloch, c'est un patron des historiens, il disait qu'il n'y a rien de plus détestable, il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un historien qui arrive et qui vous dit voilà ce que je sais, voilà comment c'est, voilà comment c'était. Non, il faut raconter aux gens, lui il le faisait et il en faisait l'étendard d'un bon historien, il faut passer du temps à expliquer aux gens comment je sais ce que je sais, comment je me suis posé des questions, comment telle chose qui a l'air de tomber dans ne sais pas où, à la nécessité du travail, à la nécessité des questionnements. Et je rajoute une chose qui est que, à mon sens, dans mon métier d'historien, c'est devenu central, c'est que poser des problèmes, c'est bien aussi l'un des seuls moyens de suturer le passé sur lequel on travaille au présent. C'est-à-dire qu'on pose toujours des questions présentes à un passé, et j'ai envie de dire, moi, mon métier d'historien, je le conçois comme ça, c'est ce que j'ai fait là, c'est des choses qui nous sont naturelles, comme... Le besoin de partir en vacances, j'espère qu'il y aura des questions, oui, mais moi, quand je ne pars pas en vacances, je suis fatigué. Comment ça s'est construit ? Défaire des évidences en passant par l'histoire. La clé, l'arme de l'historien quand on travaille comme ça, c'est de se dire tout est construit. Tout procède d'une construction, y compris les choses corporelles, de s'allonger sur une plage. Ça n'est pas naturel, c'est construit historiquement. Et là réside le travail de l'historien. alors ces quatre lieux je vais pas vous les donner tout de suite parce que si jamais j'ai pas le temps de les faire vous serez frustré mais Le premier, j'ai pris par ordre chronologique, va vous évoquer un certain nombre de choses. C'est ce que j'ai appelé la question des grandes vacances. Ce n'est pas un point de départ. Il n'y a pas de point de départ à l'histoire des vacances. Il y a plein de formulations possibles. Il y avait des vacances au XVIIIe siècle, les vacances des tribunaux, les vacances des écoles et autres. Moi, je suis parti d'un point qui, à la fin du XIXe siècle, pose problème à la société française et ce qu'on appelle alors la question des vacances. Ce n'est pas anodin, déjà, je le dis juste comme ça, de lui trouver un nom. La question des vacances. C'est quoi la question des vacances ? Vous allez me regarder avec des grands yeux. Je ne sais pas si ce n'est qu'elle ne dure pas assez longtemps ou je ne sais quoi. Là, à l'époque, il y a une question des vacances et on la constitue. Alors, pour vous mettre un petit peu en place le contexte, on est à la fin du 19e siècle, dans les premières années de la République, la Troisième République. Et je passe très vite, la grande œuvre qui occupe les pédagogues de la République naissante, Ferry, Buisson, Paul Baer, c'est évidemment l'école laïque, gratuite et obligatoire. les lois de 82, 81-82. Et donc, ils se sont très peu posé la question du temps qui n'est pas école, c'est-à-dire le temps des vacances. Ce qu'ils font, quand on regarde les débats et les discussions qu'ils ont entre eux, ils n'en parlent jamais. Ce qu'ils font, c'est qu'ils reconduisent le calendrier des vacances de la bourgeoisie du Second Empire. C'est-à-dire, en gros, elle commençait au 15 août, c'était la Saint-Napoléon, et elle finissait, la rentrée, c'était au début octobre. Donc, personne n'a pensé à se dire, tiens, est-ce qu'il faut réfléchir à ça ? Est-ce qu'il se passe à la fin du 19e siècle et au début du 20e ? C'est que ça devient, par la force des choses, un enjeu que personne n'avait calculé. Alors, ça se passe comment ? Au début, c'est assez simple. Un certain nombre d'instituteurs font remonter des difficultés avec les enfants qui sont très fatigués. J'insiste bien sur le fait que les vacances commençaient au 15 août. Donc, les enfants sont très fatigués. On les maintient dans des classes surchauffées jusqu'au 15 août. Ils n'écoutent plus rien. beaucoup s'absentent. Donc la question de l'absentéisme se pose particulièrement au moment où on a mis l'école obligatoire, évidemment. Si les enfants n'y vont pas, qu'est-ce qui se passe ? Et se pose d'un autre côté la question pour les médecins qui se mettent à s'inquiéter du fait que garder les enfants dans des classes surchauffées pendant l'été, alors elles ne sont pas ventilées, parfois les fenêtres ne s'ouvrent pas, parfois il n'y a même pas de fenêtres, ça détermine une recrudescence des maladies, c'est-à-dire notamment la tuberculose, les maladies infectieuses, les maladies pulmonaires. L'Académie de médecine est mandatée pour se pencher sur la question et le rapport est sans appel, c'est une catastrophe absolue. il faut absolument se poser la question de... ce que c'est que ce temps des vacances. Et petit 2, il faut avancer la date coûte que coûte. Donc l'Académie rend son rapport, il y a un mouvement, les inspecteurs d'Académie et les instituteurs poussent dans le même sens à partir d'un certain nombre de rapports qui existent et qui sont encore consultables. Et le gouvernement, en 1891, il est saisi de l'affaire, décide de ne rien décider, c'est-à-dire de garder en l'état les choses comme elles étaient. Et c'est là où les choses commencent à coincer, c'est que... Dans la population, un certain nombre d'instituteurs, de chefs d'établissement, c'est pas toujours les mêmes, de maires et de parents d'élèves disent « c'est pas possible, c'est n'importe quoi, vous vous rendez pas compte » . Et là s'organise une grande campagne de résistance populaire pour que la question soit réglée autrement et qu'elle le soit vraiment. Elle est prise en main par les grands journaux de l'époque et en particulier le Petit Journal. Pour aller très vite, c'est un peu l'équivalent du Monde et de l'Ibé réunis aujourd'hui, c'est-à-dire un million de lecteurs à l'époque. Et ce que ce journal fait, pour coaliser les mécontentements, c'est faire un grand référendum de presse. On est au début aussi d'une forme de démocratie, c'est-à-dire apprendre à voter et apprendre à devenir citoyen. Et eux, ce qu'ils disent, c'est « Nous, nous allons vous montrer ce qu'est la vox populi, la parole populaire à travers ce référendum. » La question, donc la campagne est orchestrée pendant plus de deux mois, donc ça dure très longtemps, on est en 1891. Et la question principale, je vous la livre de tête, c'est... Faut-il avancer au 14 juillet la date des vacances scolaires ? Toute cette campagne est adossée aux arguments dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire la santé, c'est-à-dire la santé des enfants, on va en faire des dégénérés si on les maintient dans les classes, la question de la pédagogie, s'ils n'apprennent plus rien, à quoi ça rime ? Et le journal et les autres journaux qui vont avec rajoutent un argument éminemment symbolique. Ça veut dire éminemment symbolique pour nous, c'est-à-dire quand on s'intéresse à la question des vacances, on se rend compte que là, d'un seul coup, on les met à un endroit qu'on n'avait pas imaginé. La question symbolique, la voilà. Sous le Second Empire, c'est les vacances au 15 août, puisque c'était la Saint-Napoléon. Sous la Troisième République, il est logique de les faire commencer le 14 juillet, qui est la fête nationale. Donc, l'argument n'est pas juste un décoratif. Ça nous montre que les vacances sont parties d'un environnement beaucoup plus vaste et beaucoup plus disputé. Alors, je vais très vite, mais résultat de l'affaire, le oui l'emporte, donc faut-il avancer. Le oui l'emporte à 90%, ce qui est considérable, mais surtout il y a plus de 100 000 votants, ce qui là aussi est considérable. Et le vote a pour conséquence, si on peut dire, trois choses. Je les énumère juste pour avoir le temps de le faire bien, de les décrire bien. La première, c'est que le gouvernement est obligé de transiger, c'est-à-dire d'écouter la vox populi et décide non pas de déplacer la période des vacances, mais de les allonger. C'est-à-dire on les fait commencer plus tôt, mais on les fait terminer toujours à la même période. Donc en fait, on passe en quelques années de 6 semaines à 10 semaines pour commencer le 14 juillet et toujours finir l'octobre. Ça, c'est une conséquence considérable sur ce que ça veut dire que la question des vacances n'est pas qu'une question de date. La deuxième conséquence, qui est beaucoup plus proche de nous, c'est que ça devient un débat de société. Tout le monde parle de la question des vacances, que ce soit les médecins, que ce soit les instituteurs, que ce soit la presse. que ce soit les parents, les cercles d'intellectuels qui naissent à l'époque. Ça devient un problème légitime dont on peut parler légitimement avec des arguments. Ce n'est pas juste des pratiques de la vie privée et de la vie familiale. C'est un débat de société nationale. Et la troisième conséquence, c'est « mais est-ce que ça ne pose pas un problème ? » Si vous suivez la logique, c'était ça. Le grand œuvre de la Troisième République en termes de pédagogie, c'était de faire en sorte que les enfants et les jeunes adolescents soient encadré par les valeurs républicaines, par le biais de l'école, au maximum, c'est-à-dire le plus et le plus longtemps possible. Or là, on met dans l'échelle de l'année un temps totalement libéré des apprentissages scolaires, de l'emprise de l'instituteur et de l'emprise de la République pensée sur ce mode-là. Ça pose un problème à double fond, si je puis dire, qui est, et ça fait partie du débat à l'époque, est-ce que ce n'est pas précisément dans ce temps-là que l'Église catholique est curée ? vont pouvoir récupérer la main sur nos chères têtes blondes qui seront libérées de l'emprise de l'école. Et ça, c'est un problème épineux, parce qu'évidemment, c'est ce que font les sociétés catholiques, c'est ce que font les curés dans les œuvres locales. Hop, on quadrille ce temps, on essaye de récupérer les enfants vers ces associations-là. Et donc, s'ouvre le deuxième temps du problème, parce qu'il n'est pas qu'une question de date, le vrai problème, il est là, il est que deviennent les enfants qui sont brusquement libérés et qui passent de l'école aux vacances ? Qu'est-ce qu'ils deviennent ? Le problème, oui, c'est un problème éminemment actuel. On est aux alentours de 1900, entre 1890 et 1914. Qu'est-ce que deviennent les enfants ? Alors, première chose qu'il faut avoir en tête, c'est que vous n'imaginez pas le nombre de sociétés qui se réunissent, de concours qui sont lancés sur trouver la meilleure solution pour que les enfants passent de bonnes vacances, trouver la meilleure méthode pour qu'on comprenne ce que c'est qu'un enfant en vacances. Toutes les sociétés possibles et imaginables du pays se penchent sur la question, lancent des concours sur la question. Ça fait un monceau de documents monstrueux. Et on aboutit, pour aller très vite là aussi, à deux choses qui sont mêlées, qui sont en réalité la mise en œuvre d'une morale des bonnes vacances qui se constitue au tournant du siècle dont je parle là. Une morale des bonnes vacances. Et elle prend appui sur deux pattes. L'une qui est, il va falloir occuper les enfants pendant leurs vacances. Il va bien falloir trouver une solution. Et petit deux, il va falloir moraliser le rapport à ce temps de vacances. Je ne vous parle pas des pratiques, je vous parle là sur comment est-ce qu'on fait en sorte qu'il y ait un fil de continuité qui fasse qu'on n'ait pas un temps où les enfants soient complètement lâchés dans la nature. Ça, c'est la grande obsession. Quand je vous dis que ça occupe beaucoup de monde, c'est le moment où se constitue un discours sur les enfants qui sont abandonnés à eux-mêmes pendant les vacances d'été. Donc ce sont les enfants pauvres, les enfants... peuple des villes, des faubourgs, et ils se retrouvent dans la rue à la merci des apaches, des bandes d'apaches, comme on disait à l'époque, des gangs si vous voulez, des petites frappes, à la merci du cinéma, de mauvaise influence du cinéma ou des mauvaises lectures, et à la merci des mauvaises fréquentations, et pire que ça, de l'ennui. S'ils s'ennuient, c'est la porte ouverte à tout ce qui peut. Donc qu'est-ce qu'on fait ? La première jambe dont je vous parlais pour construire cette morale des bonnes vacances, je passe très vite parce qu'elle est assez évidente, c'était on met en place... tout un maillage de pratiques, d'instances, d'institutions, de dispositifs pour faire en sorte que les enfants restent encadrés pendant le temps des vacances. Évidemment, il vous vient à l'esprit la question des colonies de vacances. C'est très intéressant parce qu'à l'époque, ce n'est pas du tout, ce n'est pas ce qui est principal. Ça concerne très peu d'enfants. C'est en partie organisé très vite, beaucoup dans le monde catholique et pas dans le monde des républicains. C'est un fil très rapidement. Donc, ce n'est pas ça qui l'emporte. Ce qui l'emporte plus, ce sont les promenades de vacances, c'est-à-dire un instituteur ou quelques parents ou deux instituteurs décident pendant le temps des vacances de réunir les enfants et de les emmener en promenade, je ne sais pas, dans la forêt, dans un bois à côté, ou de les occuper et en même temps de continuer l'activité. Et encore mieux que ça, on invente les classes de vacances, D'ailleurs l'idée que sous... où la surveillance de deux instituteurs, souvent des instituteurs suppléants, on va garder l'école du quartier ou l'école du village ouverte pendant le temps des vacances et on y fait venir les enfants, pas pour travailler, pour qu'ils s'amusent. On codifie des jeux, on codifie des activités à l'échelle de la journée. Tout ça est très pensé. Et comme ça, on permet de faire le fil de continuité avec l'œuvre scolaire. C'est la grande obsession. Donc ça, c'est pour la première partie, l'occupation des enfants. Je dis bien, ce qui est très intéressant, c'est ça, c'est que le but... Les vacances rentrent dans une morale de l'égalité sociale. Les vacances des riches, oui, on sait, ils partent en famille. Mais que deviennent l'immense majorité des enfants qui sont laissés à leur sort à ce moment-là ? Donc là, on a un problème d'équité sociale. L'autre recette qui est inventée à l'époque, je vous disais, la moralisation des vacances. C'est-à-dire, en fait, la solution, c'est quoi ? C'est de se dire, dans le temps scolaire, il faut apprendre aux enfants à bien utiliser leurs vacances. C'est-à-dire, vous allez être livré à vous-même. Attention, les vacances, ce n'est pas n'importe quoi. Il ne faut pas faire n'importe quoi. Tout ce qui vous passe par l'esprit, c'est dangereux. Voilà comment ça doit être occupé. Ça, ça prend la forme, toute cette moralisation prend la forme de, là aussi, un maillage très serré d'activités dans le temps scolaire. Ils peuvent être, là j'ai un bon exemple, donner des sujets de composition. Là, vous avez un exemple de 1921 donné au certificat d'études de jeune fille. Mais on se met à donner des sujets de composition aux enfants. Comme ça. On les fait réfléchir et on leur fait prendre à travers leurs mots, leur vocabulaire, ce que doivent être les bonnes vacances. On leur demande, dans vos vacances, on leur demande, qu'est-ce que vous allez faire ? Alors là, évidemment, et si vous avez eu le temps de lire le corrigé, vous voyez bien, il faut la bonne utilisation, montrer qu'on va savoir utiliser ce temps pour se reposer, pour découvrir sa famille, pour se rapprocher de sa maman, de son papa, pour découvrir la patrie. pour découvrir le paysage, pour découvrir les artisans du coin. Donc, c'est des vacances dignes de ce nom qui se constitue, cette première phase de la moralisation. Le deuxième outil, le douzième instrument de cette moralisation, c'est, j'en ai déjà parlé, les discours de distribution de prix, qui là, à partir de 1895, ne sont plus que sur les vacances. D'ailleurs, c'est le moment, pour ceux qui ne voient pas du tout de quoi il s'agit, c'est le moment de la distribution des prix, c'est à la fin de l'année, il y a un tableau d'honneur et on distribue les prix aux élèves, mairies. Et à l'époque, c'est l'occasion dans les écoles d'organiser une fête avec un discours très officiel sur une estrade. Il y a le drapeau tricolore, tout ça. Souvent, on s'est précédé par la fanfare. Le maire dit quelques mots et ça peut être un inspecteur d'académie, ça peut être un universitaire, ça peut être un médecin, un avocat ou autre. Ou un journaliste connu ou un écrivain connu qui habite dans le coin. Ils viennent prononcer un discours où ils racontent, où ils disent. C'est quoi les vacances ? Parce que c'est le coup d'envoi et évidemment, que ce soit Ernest Lavis ou Anatole France ou qui vous voudrez, raconte les bonnes vacances, les met en discipline, les construisent comme étant un modèle à suivre. Et là aussi, c'est le patriotisme. En parcourant les paysages de votre petite région, vous allez apprendre à aimer autrement que par les livres. Oubliez les savoirs livresques. Vous allez apprendre en vrai à aimer votre patrie parce que là, tel paysage ou tel monument aux morts va vous rappeler ou tel monument. Donc, il y a un apprentissage, une espèce de propédeutique du bon citoyen à travers l'usage des bonnes vacances. Il y en a beaucoup d'autres. Il faudrait continuer. Il y a des dictées sur les vacances. Il y a des sujets de morale. Il y a des poésies. Et même des livres de lecture. C'est-à-dire que, intéressé à ça, la Bible, des livres de lecture à l'époque, c'est le tour de la France par deux enfants, achète une année en 1902, par exemple, sort pour renouveler les lectures. Le bouquin s'appelle Un voyage de vacances. sous-titré « L'être d'un écolier à son ami » . Et en fait, le modèle, c'est le même. C'est des enfants qui sont en vacances et qui font le tour de la France à travers soit des lieux qu'il faut avoir connus pour être un bon Français, soit des lieux qui rappellent des batailles historiques, soit « Et puis ces matinées de petites morales, ah oui, je vois un enfant malheureux, est-ce que je m'arrête ? » Donc les vacances deviennent un support pédagogique pendant le temps scolaire. Donc ça, ça me semble important. J'ai oublié de regarder à combien j'en étais. Ça me semble important parce que ça construit les vacances comme étant, encore une fois, on n'en est pas rentré dans les pratiques, comme étant un enjeu national. Et ça, c'est complètement nouveau à la fin du 19e siècle. Et ça devient aussi, c'est l'autre conclusion qu'on peut tirer de ce premier point, ça devient un complément. C'est-à-dire qu'il y a soit vacances et écoles, et ce sera la même chose, vacances et travail, j'y viens. Donc vacances et écoles suivant un fil de continuité. c'est pas On envoie tout balader, ça y est, on est en vacances. C'est pensé comme étant construit avec un fil de continuité, c'est-à-dire la morale que vous apprenez à avoir, vous, enfant de la République, pendant votre temps scolaire, ça doit être cultivé autrement, mais ça doit être cultivé et maintenu pendant cette longue période de vacances scolaires. Alors j'en viens rapidement à mon point 2, que j'ai appelé « Donner des vacances à ceux qui n'en ont pas » . Et je voudrais, juste avant de commencer ça, insister, ça se fait pas, bon pédagogue ça se fait pas, mais là... Comme ça, vous verrez les ficelles du discours. Insistez sur un des points dont je vous parlais, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun sens à tenir séparés les vacances des enfants, telles que je viens de vous les présenter là, des vacances des adultes ou des vacances des familles ou des vacances des travailleurs, des ouvriers et autres. On le fait souvent. Soit on s'intéresse aux vacances scolaires. Ah bah oui, c'est normal, il y a des vacances scolaires. Soit on s'intéresse, je ne sais pas, à 36, Front populaire ou aux vacances ouvrières. C'est la même histoire, pour une bonne et simple raison, c'est qu'elles se constituent à la même époque, à partir des mêmes arguments. souvent des mêmes acteurs, et elle aboutit à peu de choses près aux mêmes conclusions que celles que je viens d'évoquer. Alors, oubliez 36, la mythologie, les premiers départs, les machins, et écoutez ce que je vous raconte, et ensuite on reviendra à 36, et s'il y a des questions, j'en parlerai volontiers. En réalité, les premières vacances ouvrières telles qu'on peut les considérer, naissent à partir de 1900, et elles naissent sur le même mode que celui des vacances scolaires, pour une raison assez simple qui est... La question commence à se poser, vers 1900 toujours, que deviennent les travailleurs des ateliers, des boutiques et les travailleuses, notamment les couturières, pendant la morte saison, c'est-à-dire l'été. Pendant que les belles madames et les beaux-monsieurs partent au bord de la mer ou dans leur maison de campagne, tout s'arrête. Il n'y a plus de clients, il n'y a plus de commanditaires, il n'y a plus de machin. Donc c'est la morte saison. C'est très intéressant pour nous. Il faut imaginer que le travail ne se conçoit pas à l'époque sur le mode du CDD ou CDI. On n'a pas un contrat qui court toute l'année et qui couvrirait les différentes périodes. Le travail pendant le moment où il y a une tâche à accomplir, et puis il y a d'autres moments où il n'y a pas de travail du tout. Le moment estival des vacances correspond à un moment de morte-saison et de creux. Et on commence sur le même mode, pratiquement dans les mêmes mots, et suivant les mêmes procédures, à s'inquiéter des jeunes travailleurs ou des couturières qui se retrouvent abandonnés dans leur... appartement du cinquième étage au centre de Paris pendant l'été. Qu'est-ce qu'elles deviennent ? Est-ce qu'elles aussi ne sont pas exposées aux miasmes, aux mauvaises rencontres, au fait d'aller dilapider ce que j'ai gagné pendant 10 mois ou 11 mois au cabaret du coin et ainsi de suite ? Ce qui est intéressant, c'est que la question des vacances se constitue comme un enjeu là aussi. Et se met en place des choses qui sont de l'ordre du « on va organiser ce qui s'appelle à l'époque des colonies ouvrières de... » un peu sur le mode des colonies de vacances pour les enfants. Là, c'est des colonies ouvrières de vacances et qui concernent les adultes, les travailleurs et les travailleuses, qu'on emmène au bord de la mer, à la campagne. Parfois, on demande, et c'est notamment le cas en 1902 et en 1903, un universitaire connu qui est au Collège de France, qui prête sa maison de famille, et puis on emmène une trentaine d'ouvrières par roulement profiter de ce moment de vacances. Parfois, on les emmène sous la tente. vacances sous l'attente à ce moment-là. Et les journaux, là c'est aussi le signe que ça s'institutionnalise, les journaux, la gravure que je vous fais passer, c'est un bon exemple, le petit journal lance en 1903 ce qu'il appelle les parisianettes en vacances, c'est-à-dire que lui aussi, après avoir récolté de l'argent, il demande à ses lecteurs d'envoyer des fonds, ou il demande aux ouvrières des ateliers de couture qui ont des vacances non payées, en l'occurrence, qui ont des vacances. d'épargner pendant leur temps de travail pour pouvoir aller passer du temps, là en l'occurrence 15 jours, sur les plateformes. Évidemment, ils communiquent dessus. C'est une espèce de réclame sur la bonne âme du journal, les bons sentiments du journal. Mais ce qui est très intéressant pour nous, c'est que ça se constitue à ce moment-là sur un mode à peu près identique à celui des vacances pour les enfants. Et c'est le moment aussi où, dans les milieux du syndicalisme, en particulier du syndicalisme révolutionnaire de l'époque, Et dans les milieux du socialisme, en gros pour aller vite, ce qui serait l'aile gauche du socialisme d'aujourd'hui, c'est-à-dire très marqué à gauche, c'est pas le socialisme de gouvernement de l'époque. On se met à réclamer des vacances pour les travailleurs. C'est-à-dire en 1906, un groupe de députés dépose la première proposition de loi pour que chaque travailleur du pays ait au moins 15 jours de vacances payées par an. 1906. Je vous laisse mesurer, je ne le fais pas avec vous, mais je vous laisse mesurer le temps qu'il a fallu pour que ce soit voté en 1936. Mais c'est bien là que ça commence. Ça n'est pas en 36 parce qu'il y aurait une opération de je ne sais pas quoi. Donc, ça se met en place autour de ce moment-là. Et ce qu'on voit se mettre en place, c'est la même argumentation pour la question de la santé. C'est-à-dire, oui, pendant ce temps-là, pendant les vacances forcées des travailleurs qui sont obligés de rester chez eux parce que l'atelier ferme, il y a la mauvaise influence, il y a la tuberculose qui guette et autres. Et il y a aussi, très important pour une histoire des vacances, sinon on ne comprend rien, l'idée que les travailleurs ont besoin de repos. C'est-à-dire, oui, c'est au patron de s'occuper de considérer le repos de leurs travailleurs. Parce que si on ne leur donne pas un temps pendant lequel ils se reposent, tout le monde est perdant. Il y aura plus d'accidents de travail, ils seront plus malades, ils travailleront moins vite, il y aura moins de rendement. Donc l'argument est très constitué à ce moment-là. Et s'ajoute, comme pour les enfants, l'idée d'une injustice sociale à constituer. C'est là que se constitue l'idée qu'une partie de la population française, et une large partie, et... privé de vacances. Jusqu'à présent, c'est venu à l'idée de personne d'envisager les choses dans ce sens-là. Il y a l'idée d'une privation de quelque chose qu'on appelle vacances. Les riches madames, elles, elles en ont. Les travailleuses, elles, elles en ont. Et dans les milieux que je viens d'évoquer, syndicalistes et socialistes révolutionnaires, se mettent en place, en fait, on passe de la revendication à l'action et des groupes d'intellectuels, de syndicalistes et autres, Merci. font la démarche, comme pour les enfants, de s'occuper eux-mêmes, d'organiser les vacances des travailleurs et des travailleuses, des petits groupes, mais c'est quand même extrêmement important. Ils vont négocier des vacances payées auprès des patrons. Souvent, ce sont des intellectuels, je ne l'ai pas expliqué, mais souvent, ce sont des intellectuels qui gravitent dans le milieu des universités populaires, qui sont flamboyantes à l'époque. C'est l'idée des universités populaires, en fait, c'est l'école du pauvre et des adultes. L'idée que tout le monde a le droit à de l'éducation. Tout le monde a le droit à l'éducation, et bien eux ils font la même chose, tout le monde a le droit à des vacances. Et ils prennent en charge les vacances des pauvres, comme on l'appelle à l'époque les vacances des pauvres. Ils ont le droit à la même chose, donc on les emmène sous la tente, comme je l'ai évoqué tout à l'heure. Et alors là je vais être très rapide parce que le temps presse, mais c'est ça qui aboutit à 1936. C'est-à-dire que dans l'entre-deux-guerres, cette idée qui devient la réclamation d'un droit, on réclame, il y a beaucoup de grèves entre 1925 et 1930 qui réclament le droit aux vacances. Ça devient un droit. qu'on peut faire valoir. Donc beaucoup de grèves, beaucoup de pétitions, et même une chanson plus ou moins officielle de 1928, « Donnez des vacances à ceux qui n'en ont pas » qui passe derrière moi, qui met en avant ça, l'idée d'injustice sociale. Et oui, c'est le peuple qui est privé, on est en 1928. C'est ce mouvement-là qui aboutit à 1936. Alors, je m'en voudrais de vous laisser imaginer que ça a été une conquête difficile et qu'on aurait le peuple qui finit par arracher au vilain patron un temps de vacances. En réalité, comme toujours, pour l'historien, c'est plus compliqué que ça. L'idée, c'est qu'un certain nombre de patrons ont accordé des vacances payées à leurs salariés dès 1920. Pour une raison assez simple, c'est qu'il y a une pénurie de main-d'œuvre après la guerre et que les salariés sont en position de faire jouer... les différentes conditions de travail qui s'offrent à eux, et donc de dire, là, dans telle boîte, je n'ai pas de vacances, là, les patrons sont obligés de s'aligner, sinon ils sont obligés de former des salariés sans arrêt. Et, je tire le fil très vite, mais il ne faut pas oublier aussi que les vacances payées telles qu'elles vont être accordées en 1936 ne sont pas simplement le fruit d'une conquête qui serait belle, et voilà, ça y est, c'est l'égalité sociale. C'est assujetti, c'est pétri d'une forme de domination. qui est que ça exclut toute une partie de la population ouvrière et travailleuse de l'époque. C'est-à-dire qu'il faut avoir un an d'ancienneté pour avoir droit aux vacances payées en 36. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les vacances deviennent un outil de discipline du salariat. C'est-à-dire qu'il faut être bien sage parce que sinon vous n'aurez jamais votre année d'ancienneté. Et surtout, ça se fait au détriment de toute cette population qu'on dirait précaire aujourd'hui, qui sont embauchées deux mois, un mois, trois semaines à la tâche. Le plus souvent, les femmes et les travailleurs immigrés, qui sont très nombreux dans l'entre-deux-guerres, ... qui eux n'ont jamais de rôle aux vacances, la plupart du temps, parce qu'ils n'ont jamais l'année d'ancienneté. Donc ce n'est pas aussi rose que ce qu'on imagine. Alors, en 5 minutes, je vais essayer juste de... Parce que je vous avais dit 4 points, donc je suis allé être frustré, c'est moi. Mon troisième point, c'était celui de... Parce qu'évidemment, là, vous me dites, oui, mais il est bien gentil, mais les vacances, on ne les a pas vues. Les vacances chez Mémé Marguerite ou les vacances sur la plage, c'est quoi ? Ce qui me semble intéressant pour le travailler, c'est qu'on peut, en tant qu'historien, mettre en série... je sais pas moi des pratiques de vacances comme celle que je montre ici qui date de 1920 des années 20 on a quelque chose d'exemplaire on est sur une plage on a des gens qui sont allongés réfléchissez à ça deux secondes ce que ça veut dire que de s'allonger en public c'est un non sens avant l'entre-deux-guerres personne s'allonge dans l'espace public en plus en grande partie des nudés là on invente des nouvelles pratiques et on se fait bronzer c'est pareil l'entre-deux-guerres tout ce qui nous est devenu plus ou moins le symbole des vraies vacances des vacances dignes de ce nom alors Vous allez me dire, oui, mais moi, je n'aime pas ça. Oui, mais il n'empêche que ça devient des symboles. Ça se met en place dans l'entre-deux-guerres. Ce qui est important pour l'historien quand il travaille, ce n'est pas de les mettre en série. On serait passé de, là, ils sont plus ou moins habillés. Avant, ils étaient beaucoup plus habillés. Ils avaient la crinoline et machin. C'est ça qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est les moments où ça coince. C'est-à-dire ne pas mettre les pratiques en série et dire, on est passé de, je ne sais pas, les vacances à la campagne des vacances à la mer, pourquoi pas ? Ce qui est important, c'est à quel moment on constitue des vacances légitimes, c'est-à-dire des pratiques qui deviennent symboles de vacances, qui deviennent les vacances légitimes. Et ce qu'il y a derrière ça, c'est évidemment jamais un mouvement historique très beau, très simple qui se passerait comme ça. Il y a des luttes dans une société, c'est-à-dire une fraction de la population prend la main sur la définition de ce qu'est telle ou telle pratique et parvient à l'imposer parce qu'elle lui est naturelle. Et c'est ce qui se passe dans l'entre-deux-guerres. Tout le moment où la plage devient l'étendard des vacances, où, par exemple, le bronzage, je l'ai refait par un par un, deviennent l'étendard des vacances réussies. C'est un moment de lutte qu'on a oublié, mais qui est extrêmement prononcé entre une, pour aller très vite, une bourgeoisie traditionnaliste qui avait la main sur la définition officielle des vacances avant-guerre, plutôt maison de campagne, plutôt si on va à la plage, on se dénude, on vient, on s'assied sur un petit siège, on ne va pas se baigner si possible, à une autre définition des vacances, qui est le moment où on en voit tout balader. L'inverse de ce que j'ai décrit tout à l'heure, on en voit tout balader, c'est le moment du relâchement, de la décontraction. On n'appartient plus à une catégorie sociale. Ce qui est important, c'est l'apparence et la personne dans la situation où elle est. C'est pour ça que les plages deviennent un étendard. On ne peut pas reconnaître quelqu'un en maillot de bain d'une autre personne en maillot de bain. Est-ce que c'est un ouvrier ? Est-ce que c'est un patron ? C'est mythifié. Je ne vous dis pas que ça se passe comme ça. Mais voilà la morale des vacances qui devient dominante dans l'entre-deux-guerres et qui nous est devenue habituelle. Or, elle va poser, voilà un autre exemple. Elle va poser un certain nombre de problèmes. C'est pour ça aussi que je parlais du burkini tout à l'heure. On a un moment dans l'entre-deux-guerres qui est épouvantable de bagarres de plages. C'est-à-dire que les plages deviennent un lieu d'affrontement, de bagarres physiques, d'insultes, de violences verbales, mais extrêmement prononcées. D'abord parce que la société d'entre-deux-guerres est très violente. Il y a des périodes de recomposition après-guerre qui sont extrêmement importantes. On s'insulte beaucoup, on parle par exemple, regardez, c'est pas des vacances, c'est de la partouze licite sur les plages, il y a des corps emmêlés avec d'autres corps, qu'est-ce que c'est que ce truc-là, ça ressemble à rien, il faut l'interdire. L'église catholique s'emmêle très vite parce qu'elle reprend beaucoup la main dans l'entre-deux-guerres. Beaucoup de curés font des sermons le dimanche pour chasser les vacanciers de nos plages. Et c'est ce qui se passe. Il y a des bastonnades, il y a des bagarres physiques. On en recense sur les côtes, beaucoup dans le nord, en Bretagne et sur le pourtour atlantique. Et à côté de ces bagarres, elles sont pittoresques, elles sont marrantes à étudier, mais ce n'est pas ça qui est intéressant, c'est ce qui se passe derrière. Et tout un courant de la bourgeoisie traditionnaliste, souvent des professeurs d'université, des militaires, vous voyez, cette population-là. qui avait la main sur les modes de vie dominants avant-guerre, qui le perd à ce moment-là, organise une grande mobilisation pour faire interdire, regardez, le genre de maillots de bain qu'on voit ici, qui sont profondément jugés indécents, pour tenir la décence et ce qu'ils appellent eux les devoirs de vacances. On a des devoirs de vacances, ça, ça y contrevient. Donc il faut les chasser. Et leur campagne, je passe sur les détails, mais leur campagne consiste, alors elle échoue, puisque nous on peut faire à peu près ce qu'on veut sur une plage. mais elle marche à l'époque si on considère le nombre d'arrêtés municipaux qui sont pris à Gournay-sur-Marne, c'est dans la région parisienne, dans l'actuelle Seine-Saint-Denis, parce que ça ne concerne pas que la plage bord de mer, ça concerne aussi les étangs, les rivières. Donc beaucoup d'arrêtés municipaux qui interdisent par exemple de se balader en maillot de bain. C'est-à-dire qu'il ne faut pas marcher en maillot de bain, il faut un peignoir fermé sur certaines plages, à La Rochelle par exemple, et on est dans les années 30, 34, qui interdisent de se changer sur une plage, parce que ça peut donner lieu à des contorsions bizarres où on va entrevoir des morceaux de corps qu'on ne devrait pas, qui interdisent parfois de jouer en maillot de bain, de jouer au ballon, qui interdisent parfois aussi de se faire bronzer, parce que là, il faut exposer le corps, comme dans une chambre à coucher, imaginez, mais aux yeux, aux vues et au sud de tout le monde, et qui prescrivent très exactement ce que doit être le maillot de bain. Ça doit couvrir le haut des cuisses, ça doit couvrir les épaules, ça doit couvrir les hanches. Le dos, voilà. Donc on a une grande campagne comme ça qui est à l'échelon municipal. Il y en a des centaines. On ne peut pas les recenser tous. Il y en a des centaines. L'État refuse de s'emmêler parce que l'État est sommé de s'emmêler. Il refuse de s'emmêler en disant une chose très importante pour nous qui est oui, mais on n'a pas ni à interdire ni à autoriser. La plage, c'est un espace public. On est dans les années 30 dans lequel le rôle de l'État, c'est de permettre à des gens qui n'ont pas les mêmes valeurs. les mêmes habitudes, les mêmes pratiques, de coexister en paix. Donc on doit organiser la paix sur les plages, qu'il n'y ait pas de bagarres, qu'il n'y ait pas d'indécence, qu'il n'y ait pas de voyeurisme et de nudisme, par exemple. Mais l'État refuse d'intervenir pour légiférer sur la taille du maillot de bain. Je dis tout ça, mais pour nous, encore une fois, ce qui est très intéressant, on ne sait pas qui a gagné et qui a perdu la bataille. On le voit bien. À l'époque, c'est beaucoup plus compliqué. Personne ne le sait. ceux qui prennent des arrêtés municipaux pour interdire de se promener en maillot de bain. Ils ne peuvent pas deviner deux secondes que ça va devenir complètement archaïque et même pittoresque ou risible aux yeux des générations futures. Ce qui est important, c'est ça. Y compris les pratiques qu'on tient pour évidentes. Je pense que c'est arrivé à peu près à tout le monde de se mettre plus ou moins dénudé sur une plage, ou dans son jardin, ou sur le bord d'un étang, d'une rivière, tout ce que vous voudrez. Cette pratique-là n'a rien de naturel. Elle est construite. Et elle vient du fait qu'à un moment donné, il y a eu des luttes à l'intérieur de la population française entre des fractions de cette population qui sont dominantes à un moment donné contre d'autres et qui arrivent à imposer leur valeur. Là, en l'occurrence, le relâchement, la décontraction, l'idée que les vacances, c'est fait pour renverser complètement les codes, les habitudes et tout ce qui va avec. Alors, je dis juste un dernier mot sur mon quatrième point. Je n'en dis pas plus. Je me suis posé la question. À quel moment les vacances deviennent cette institution nationale ? C'est-à-dire le fait de ne pas partir devient une tare. devient une entorse à la norme et où s'organise ce devoir d'équité sociale qui fait que tout le monde doit partir, donc il faut prendre en charge, y compris ceux qui ne partent pas parce qu'ils sont pas dans... Vous vous rendez compte, il leur manque quelque chose ou ils sont privés de quelque chose. À quel moment ça s'institue dans notre société ? Ce qui est très intéressant, c'est quand on étudie le moment 50-60. Donc là, c'est une enquête de l'INSEE, parce qu'en réalité, on l'a oublié. Mais demandez-vous deux secondes comment on fait pour mesurer les vacances des Français. Qu'est-ce qu'on peut bien mesurer ? Or, il a fallu se doter de codes, il a fallu se doter de définitions. Au début, il ne savait absolument pas, il bricole. Alors chaque enquêteur prend sa définition à lui. Parfois, on retient la définition du voisin. Moi, je vais aller pêcher ou je vais aller jardiner. Pendant tout mon temps de vacances, je passe au moins chaque matinée ou une matinée sur deux à aller jardiner. C'est des vacances ou ce n'est pas des vacances ? Au début, on ne se pose pas la question et après, on commence à se la poser. Et on se la pose pour une raison assez simple. Alors, je vous donne la chute, la définition. Et j'espère que ça fera bondir tout le monde de se dire... Ah bon, c'est ça qu'on mesure quand on mesure les vacances. C'est quoi ? C'est au moins 4 jours, on est en 1954, au moins 4 jours d'affilée hors du domicile habituel, au moins 4 jours à plus de 200 km. C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un voyage de plus de 200 km. Pour des raisons d'agrément, c'est assez logique à comprendre, c'est-à-dire qu'il ne faut pas que ce soit pour des raisons de santé ou pour des raisons de travail. Si vous allez bosser pendant plus de 4 jours, je ne sais pas, au bout du pays, ce n'est pas considéré comme vacances. Donc on se dote de cette définition-là. Juste pour être provocateur, évidemment, on écarte complètement plus de la moitié de la population française qui ne part jamais, mais qui a des vacances. Là, à ce moment-là, vacances devient partir en vacances. Il a fallu l'inventer, ça. À un moment donné, ceux qui ont des vacances, mais qui ne partent pas en vacances, disparaissent complètement. de la statistique et de la statistique officielle. Ils deviennent les variables de manquement, c'est-à-dire ceux qui sont à côté de la norme. Donc là, dans mes statistiques dont je vous parle, on ne les compte pas, ils disparaissent. Mais par contre, dans les politiques publiques, alors on a des médecins qui expliquent que ceux qui ne partent pas en vacances sont plus souvent, chez les jeunes par exemple, désœuvrés, donc deviennent plus souvent délinquants. Si vous n'êtes pas parti en vacances en famille, en étant jeune, vous êtes plus, ça c'est une grande enquête éthiologique des années 60, vous êtes plus prédisposé à devenir marginal et autres. En fait, on fait des vacances une norme dans la société. Et on va même jusqu'à en faire un besoin vital dans l'après-guerre. L'État français se charge d'organiser ses plans de reconstruction et de développement. On est obsédé notamment par la modernisation et par l'américanisation du pays. On cherche à codifier c'est quoi le besoin vital des Français. Parce qu'on va en faire un marché de consommation et puis parce qu'aussi on va en faire une politique de garantie pour tout le monde. Et par exemple, je terminerai juste là-dessus. Par exemple, dans le calcul des allocations familiales, tel qu'il est mis en œuvre dans les années 50, et dans le calcul du SMIC, l'ancêtre du SMIC d'aujourd'hui, en 1950, il y a eu des débats, des commissions à n'en plus finir pour savoir ce qu'on mettait dedans. Eh bien, on met les vacances, il faut les définir. Il faut qu'il y ait 15 jours, là, ils n'allaient pas 4 jours, mais 15 jours, 15 jours en pension, ça c'est pour les allocations familiales, et un mois en colonie de vacances pour les enfants, et pour le SMIC, c'est... Je crois que c'est 8 jours de vacances pour toute la famille du salarié en question, en pension, et un voyage de, il me semble qu'ils ont retenu, 150 km. Donc ça, ça rentre dans le calcul du SMIC de l'époque. C'est très intéressant pour nous, c'est-à-dire qu'on institue une pratique, on lui donne un contenu et on en fait une norme dans les modes de vie. C'est-à-dire qu'on classifie les modes de vie, on les organise et on dit... On fait en sorte que les pratiques de vacances, telles que je viens de les énoncer là, rentrent dans le mode de vie légitime, dans l'existence légitime. Et ça pose des problèmes qui sont assez simples à comprendre. C'est-à-dire, qu'est-ce qu'on devient dans une société quand on n'appartient plus à cette norme-là ? Qu'est-ce que ça veut dire de ne pas partir en vacances, ou de ne pas revenir bronzer, ou de ne pas... Voilà, je termine... Et je tire un fil de conclusion. Vous voyez, le chemin qu'il y a dans une pratique de vacances, il a fallu définir le calendrier. Il y a... Rien de naturel au fait que ça coïncide avec l'été, c'est une construction. Il a fallu construire un droit aux vacances et la privation de ces vacances. Le sentiment qu'on est privé de quelque chose quand on part pas ou quand on n'a pas de vacances. Ça s'est construit, c'est pas naturel. Il a fallu construire des pratiques légitimes. Alors je suis passé très vite sur les plages, mais c'est très intéressant que ça se relie parce qu'il y a une morale des vacances qui s'institue là-dedans. Et il a fallu construire l'institution nationale. C'est-à-dire l'idée que les vacances existent indépendamment des pratiques et qu'on en serait tous dépositaires plus ou moins. On a à partir, parce que c'est notre mode de vie de Français qui vivent au 21e siècle. Moi, je me suis arrêté dans les années 50-60. Vous voyez ce que ça veut dire. À l'époque, ça voulait dire être moderne. Et on en fait un indicateur. Plus les Français partent en vacances et plus le pays est moderne. Qu'est-ce que ça veut dire de construire un indicateur comme celui-ci ? Tout ça, c'est le produit d'une... En tout cas... Moi, j'ai fait mon travail, j'ai appris à faire mon travail d'historien comme ça. C'est-à-dire que le boulot de l'historien, c'est d'aller comprendre tout ça. Comment ça se constitue ? Rien n'est naturel, tout est construit historiquement. Donc, mon boulot, c'est de comprendre en permanence quels sont les acteurs qui ont agi dans ce sens-là, pourquoi, avec quelle valeur, avec quels critères et qu'est-ce que ça produit. Voilà, j'en dis pas plus. Merci.

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Le départ en vacances à la plage n'a rien d'une évidence : c'est une pratique façonnée par des années de luttes et de débats sur la santé publique, l'équité sociale et la moralisation des loisirs. L'historien Christophe Granger interroge ainsi la construction historique des vacances en France à travers différents moments clefs : la "question des grandes vacances" en 1891, la revendication des congés ouvriers dès 1900 et l'institutionnalisation nationale des vacances dans les années 1950-60.


Christophe GRANGER, historien, chercheur associé au Centre d'histoire sociale des mondes contemporains, spécialiste de l'histoire des temps sociaux et des usages sociaux du corps, auteur de La Saison des apparences. Naissance des corps d’été (Anamosa, 2017).


Communication initialement intitulée "Histoire de vacances ou pourquoi faut-il partir ?", issue de la 19e édition des Rendez-vous de l'histoire sur le thème "Partir".


Voix du générique : Michel Hagnerelle (2006), Michaelle Jean (2016), Michelle Perrot (2002) 


https://rdv-histoire.com/


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Les récits de l'histoire sont bien pour les études de rencontre, d'échanges, la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.

  • Speaker #1

    Enseignants, chercheurs,

  • Speaker #0

    le grand lieu d'expression et de débat,

  • Speaker #1

    lecteurs,

  • Speaker #0

    amateurs sur tout ce qui se dit,

  • Speaker #1

    curieux,

  • Speaker #0

    rêveurs sur tout ce qui s'écrit,

  • Speaker #1

    qui aident à prendre la mesure des choses, à éclairer le présent et l'avenir dans l'espace et dans le temps. Monsieur Granger est donc un historien, il est historien contemporanéiste du XXe siècle et il est chercheur associé au Centre d'Histoire Sociale du XXe siècle. Il travaille particulièrement dans la dimension de l'histoire sociale des modes de perception et entre autres des modes de perception des corps avec un ouvrage qui s'appelle « Les corps d'été » publié aux éditions Autrement en 2006. Vous voyez le lien entre les représentations des corps d'été et des vacances. C'est la raison pour laquelle nous accueillons aujourd'hui M. Granger, qui est spécialiste de ces questions-là. Je vous souhaite une très belle conférence pédagogique.

  • Speaker #0

    Merci, bonjour à tous. Ce que je vais essayer de faire devant vous, c'est un exercice qui est à la fois... Je suis parti de la question toute bête qui est « Mais qu'est-ce qu'un historien fait quand il est confronté à cette question des vacances ? » Je pars pas de n'importe où parce que j'y ai passé beaucoup. beaucoup de temps, j'ai dépouillé pendant des années, des milliers et des milliers de choses et d'autres se rapportant à la question. Donc c'est de ça dont je voudrais vous parler. Et j'ai mis l'accent en particulier sur la partie scientifique, ça s'articulera ensuite avec la partie pédagogique, sur la manière dont on pose des questions à cet objet. Les vacances, qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça a à être quelque chose ? Qu'est-ce que ça nous raconte ? Et ainsi de suite. Voilà, donc je commence tout de suite. Si mes souvenirs de collège ne m'abusent... Il y a dans la langue peu de... ...somme plus agréablement aux oreilles d'un élève que celui de vacances. Ce mot est de ceux auxquels on trouve je ne sais quoi de gracieux et de souriant. Après y avoir pensé le jour, on y rêve la nuit, on se livre sur lui à de longs et minutieux calculs dont on pourrait témoigner les feuilles de plus d'un calendrier, les pages de plus d'un cahier. Donc cette entrée en matière, évidemment, ce n'est pas la mienne. Je l'emprunte à Hector Mallet, qui était un écrivain de la fin du XIXe siècle, et qui, en l'occurrence, prononçait ces paroles-là, qui me semblent assez exemplaires. En 1882, lors d'un exercice dont je vais vous reparler après, un discours de distribution de prix au collège de Chalon-sur-Saône, donc en 1882. Si je commence par là, ce n'est pas simplement pour vous mettre dans le bain directement. Et ce n'est pas non plus pour insister sur le fait que les vacances sont déjà d'une longue fréquentation dans la société française. Là, on part de 1882. Non, si je commence là, c'est avant tout pour vous faire toucher du doigt. l'une des difficultés qu'il y a à se saisir en historien de cette question des vacances, pour l'avoir expérimenté. Une question, quand on dit qu'on travaille sur les vacances, la plupart du temps on n'est pas pris au sérieux, on rigole doucement, après on commence à se poser des questions et ainsi de suite. Précisément, j'ai envie de dire, c'est ça qui m'a semblé intéressant de travailler, c'est-à-dire que les vacances ont été construites comme étant le revers pas très sérieux de nos existences, et là il y a déjà une question, c'est-à-dire, bah oui, mais naturellement il n'y a pas... Il n'y a pas besoin qu'il y ait quelque part quelque chose comme un temps qui ne serait pas sérieux à côté d'un temps sérieux. Or, ce que je voudrais vous montrer, c'est que pour arriver à ça, pour arriver à ce à quoi on est habitué, les vacances, c'est un terme qui fait rêver, on note ça sur le calendrier, on est content au retour, on les regrette, on les rêve, on les vit. Pour arriver à ça, il faut au contraire se demander et arriver à comprendre comment ça s'est fait, comment les vacances sont en fait mêlées à la plupart des enjeux. sociaux, politiques, économiques, et j'en passe, pédagogiques aussi, puisque j'en parlais, qui ont fait la société française du XXe siècle. Ils sont profondément mêlés à ça. Il ne faut pas les mettre à côté. Il n'y a pas les vacances, pas sérieux, et les choses sérieuses de l'autre côté. Ça, c'est une première chose sur laquelle je m'arrêterai. Comment ça s'est construit, cette évidence-là ? Alors, évidemment, l'histoire des vacances est déjà ancienne, ce n'est pas moi qui l'invente. On peut répartir l'historiographie autour de la question des vacances en deux courants. en taillant un peu à la serpe. Le premier qui peut être dit d'histoire culturelle, pour aller très vite, et qui a trouvé son illustration classique, disons, dans un livre d'André Roche, qui date de 1996, qui s'appelait de tête « Vacances en France, 1830 à nos jours » . Et en fait, le principe est assez simple, c'est de nous raconter dans un récit linéaire comment est-ce qu'on est passé de pratiques dites de vacances. Par exemple, les aristocrates de 1830 ou la bourgeoisie flamboyante de 1830 qui part à un moment de l'année, souvent... l'automne, passer du temps en famille dans une maison de famille ou dans une maison de campagne au bord de la mer ou autre. Comment on est passé de ça aux pratiques massifiées, donc à la massification des pratiques, auxquelles la plupart du XXe siècle on a donné le nom de tourisme, tourisme de masse et autres. Donc le récit nous raconte ça, comment est-ce qu'on est passé de l'un à l'autre. Il repose sur un présupposé qui, à mon sens, pose problème, et c'est précisément pour ça qu'il faut aller plus loin, qui est justement ça, qui est justement d'avoir mis ensemble des pratiques qui ne se ressemblent pas. Qu'est-ce qu'il y a de commun entre, je ne sais pas moi, des Romains qui se réunissaient dans les termes pour passer du temps, et on appelait ça des loisirs, à vous et moi sur une plage pendant l'été ? Qu'est-ce qui fait ce fil-là ? De quels droits on les relie ensemble pour faire un seul et même objet qu'on appellerait vacances ? Pour les Romains, ça n'a aucun sens, de la même manière que pour les aristocrates de 1830, ça n'a aucun sens non plus. Ça a un sens pour nous, et on tire le fil rétrospectivement, et on découvre qu'il y a des pratiques qui ressemblent. Et on en fait l'histoire. Donc c'est ce présupposé-là qui me pose problème et qui pose problème à pas mal d'historiens, parce qu'au bout du compte, c'est nous-mêmes qui créons le sujet sur lequel on travaille. Ah ben ça, je vais appeler ça vacances, ça je vais appeler ça vacances, ça aussi. Et regardez, on fait une seule et même histoire avec ça. Dans les années 60, 1960, on avait des histoires de vacances par Alain Decaux ou André Castello qui faisaient ça, des romains à nos jours. Comment est-ce que ça se constitue ? À côté de ça, le deuxième courant, encore une fois pour aller très vite, qu'on peut appeler d'histoire sociale, C'est incarné dans un livre, il y en a eu beaucoup d'autres, mais l'un des premiers, l'un des plus marquants, c'est celui de Roger-Henri Guéran, qui s'appelait « La conquête des vacances » . On est en 1963. « La conquête des vacances » et pratiquement tout est dit, je n'ai pas besoin d'insister. Ce qu'il fait, c'est raconter, là aussi dans un récit linéaire, comment est-ce que des travailleurs, là en l'occurrence en France, ont réclamé puis obtenu petit à petit des vacances. C'est-à-dire qu'il raconte les luttes sociales, syndicales, politiques. associatives qui ont mené à l'obtention de la chose qu'on connaît, le droit à avoir des vacances dans l'année. Là aussi ça repose sur des présupposés qui posent problème. Le premier serait, à mon sens, est de comme si on avait d'un côté les revendications des vacances et de l'autre leurs pratiques effectives. Or, ce que ne raconte jamais le livre c'est où les ouvriers, les salariés ou les patrons qui accordaient des vacances. trouvaient le modèle vacances pour réclamer ou accorder ce droit-là. C'est-à-dire, c'est quoi la norme qui était constituée derrière, au nom de quelle valeur, au nom de quel principe ? Or, les revendications des vacances au nom de la santé ne sont évidemment pas les mêmes que les revendications de vacances au nom du bien-être, du bonheur et autres. Donc, on constitue ça en un seul et même objet. L'autre présupposé qui pose problème, parce qu'on oublie d'en faire l'histoire, c'est l'idée... Parce que c'est le point de départ de cette histoire-là, telle que la raconte Guérant. C'est l'idée qu'il y aurait quelque part, en chacun d'entre nous, un besoin de vacances qui serait naturel et qui aurait donné lieu à une revendication, à une réclamation. Nous sommes privés de vacances, nous les voulons, nous les réclamons, nous les obtenons. Plus ou moins vite, plus ou moins vite, ça se passe à telle ou telle période. Le problème qu'on oublie de construire quand on procède de cette manière-là, c'est de se demander, mais d'où il vient ? D'où vient ce sentiment de privation ? C'est-à-dire le fait de considérer comme une injustice de n'avoir pas de vacances, à quel moment ça se constitue et sur quoi, sur quel type de valeur, de croyance ça peut reposer ? Donc là, il y a un point d'interrogation qu'il faut apprendre à poser au bon endroit. Donc ce que j'ai essayé de faire, c'est de formuler des problèmes à une question des vacances que dans l'historiographie traditionnelle, on tient pour acquises. Jusqu'à présent... La plupart du temps, on considère qu'il y a les vacances, elles existent, on sait ce que c'est, et on en raconte l'histoire, on tire le fil dans un sens ou dans un autre. Ce que j'essaierais de construire ici, c'est de se poser des problèmes à chaque endroit. C'est-à-dire, comment naît ce sentiment de privation ? Comment se fait-il, et je le dis juste pour vous faire réfléchir à ça pendant que je parle, comment se fait-il qu'on associe vacances avec l'été ? Jusqu'à la fin du 19e siècle, on n'associe pas avec l'été. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a un calendrier ? Quel type d'acteurs ont pesé là-dessus ? Quel type d'enjeux ? Comment des pratiques aussi en sont venues à incarner les vacances à nos yeux ? Si je vous montre une photo de moi sur une plage, ça va vous évoquer les vacances. S'il fait beau, s'il machin, tout un tas de conditions. Qu'est-ce qui fait qu'on a investi les vacances d'un certain nombre de pratiques qui en sont le symbole ? C'était le sous-titre que j'avais donné à ma conférence. Pourquoi faut-il qu'on parte ? Pourquoi vacances, ce serait synonyme de départ ? Voilà une question qu'il faut se poser. Ça ne l'a pas toujours été, ça ne le sera probablement pas toujours. c'est intéressant de se poser la question à cet endroit-là. L'autre question qu'il faut se poser, c'est qu'est-ce qui fait que... Comme elles sont devenues une sorte d'institution nationale, si vous ne partez pas en vacances, vous êtes vraiment le has-been de service, qu'est-ce qui fait que ça s'est passé comme ça ? Je dis, ce n'est pas un jugement de valeur, c'est pour l'historien une question. C'est devenu une institution. Comment ça marche ? Mais qu'est-ce qui fait que cette institution, on prend autant de temps à la faire parler, à lui poser des questions et à lui faire dire des choses ? C'est-à-dire qu'en France, le fait de partir ou de ne pas partir, on en a fait un indicateur de l'équité sociale, de la même manière qu'un certain nombre de pratiques. de vacances nous posent des problèmes. Pensez à la manière dont le Burkini a pu poser des problèmes cet été. À la base, c'est bien un problème, je mets de côté toute la partie religieuse, un problème qui n'est pas inédit en France, de savoir, il y a eu des batailles apocalyptiques dont je vous parlais dans l'entre-deux-guerres, d'autres motifs sur la plage. Qu'est-ce qui fait que des pratiques de vacances renvoient à des normes qu'on peut transgresser, c'est-à-dire que les vacances sont investies d'interdits, de normes, de présupposés avec lesquels on arrive et qui nous sont devenus naturels ? C'est tout ça qu'il faut questionner. Alors évidemment, je ne l'ai pas fait de manière linéaire et continue, parce qu'il me faudrait trois heures, j'ai passé bien dix ans à faire ça, donc trois heures, ce serait un minimum. J'ai choisi de mettre l'accent sur quatre lieux d'observation, pour réfléchir à l'idée qu'on peut faire l'histoire en prenant appui sur des lieux d'observation. En vingt secondes, pour réfléchir un petit peu sur ce que c'est que de faire de l'histoire, ce n'est pas simplement par sadisme. Ah tiens, l'histoire, il faut réfléchir, qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? Ce n'est pas simplement non plus encore que ce que disait Marc Bloch, que je ne vous présente pas, Marc Bloch, c'est un patron des historiens, il disait qu'il n'y a rien de plus détestable, il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un historien qui arrive et qui vous dit voilà ce que je sais, voilà comment c'est, voilà comment c'était. Non, il faut raconter aux gens, lui il le faisait et il en faisait l'étendard d'un bon historien, il faut passer du temps à expliquer aux gens comment je sais ce que je sais, comment je me suis posé des questions, comment telle chose qui a l'air de tomber dans ne sais pas où, à la nécessité du travail, à la nécessité des questionnements. Et je rajoute une chose qui est que, à mon sens, dans mon métier d'historien, c'est devenu central, c'est que poser des problèmes, c'est bien aussi l'un des seuls moyens de suturer le passé sur lequel on travaille au présent. C'est-à-dire qu'on pose toujours des questions présentes à un passé, et j'ai envie de dire, moi, mon métier d'historien, je le conçois comme ça, c'est ce que j'ai fait là, c'est des choses qui nous sont naturelles, comme... Le besoin de partir en vacances, j'espère qu'il y aura des questions, oui, mais moi, quand je ne pars pas en vacances, je suis fatigué. Comment ça s'est construit ? Défaire des évidences en passant par l'histoire. La clé, l'arme de l'historien quand on travaille comme ça, c'est de se dire tout est construit. Tout procède d'une construction, y compris les choses corporelles, de s'allonger sur une plage. Ça n'est pas naturel, c'est construit historiquement. Et là réside le travail de l'historien. alors ces quatre lieux je vais pas vous les donner tout de suite parce que si jamais j'ai pas le temps de les faire vous serez frustré mais Le premier, j'ai pris par ordre chronologique, va vous évoquer un certain nombre de choses. C'est ce que j'ai appelé la question des grandes vacances. Ce n'est pas un point de départ. Il n'y a pas de point de départ à l'histoire des vacances. Il y a plein de formulations possibles. Il y avait des vacances au XVIIIe siècle, les vacances des tribunaux, les vacances des écoles et autres. Moi, je suis parti d'un point qui, à la fin du XIXe siècle, pose problème à la société française et ce qu'on appelle alors la question des vacances. Ce n'est pas anodin, déjà, je le dis juste comme ça, de lui trouver un nom. La question des vacances. C'est quoi la question des vacances ? Vous allez me regarder avec des grands yeux. Je ne sais pas si ce n'est qu'elle ne dure pas assez longtemps ou je ne sais quoi. Là, à l'époque, il y a une question des vacances et on la constitue. Alors, pour vous mettre un petit peu en place le contexte, on est à la fin du 19e siècle, dans les premières années de la République, la Troisième République. Et je passe très vite, la grande œuvre qui occupe les pédagogues de la République naissante, Ferry, Buisson, Paul Baer, c'est évidemment l'école laïque, gratuite et obligatoire. les lois de 82, 81-82. Et donc, ils se sont très peu posé la question du temps qui n'est pas école, c'est-à-dire le temps des vacances. Ce qu'ils font, quand on regarde les débats et les discussions qu'ils ont entre eux, ils n'en parlent jamais. Ce qu'ils font, c'est qu'ils reconduisent le calendrier des vacances de la bourgeoisie du Second Empire. C'est-à-dire, en gros, elle commençait au 15 août, c'était la Saint-Napoléon, et elle finissait, la rentrée, c'était au début octobre. Donc, personne n'a pensé à se dire, tiens, est-ce qu'il faut réfléchir à ça ? Est-ce qu'il se passe à la fin du 19e siècle et au début du 20e ? C'est que ça devient, par la force des choses, un enjeu que personne n'avait calculé. Alors, ça se passe comment ? Au début, c'est assez simple. Un certain nombre d'instituteurs font remonter des difficultés avec les enfants qui sont très fatigués. J'insiste bien sur le fait que les vacances commençaient au 15 août. Donc, les enfants sont très fatigués. On les maintient dans des classes surchauffées jusqu'au 15 août. Ils n'écoutent plus rien. beaucoup s'absentent. Donc la question de l'absentéisme se pose particulièrement au moment où on a mis l'école obligatoire, évidemment. Si les enfants n'y vont pas, qu'est-ce qui se passe ? Et se pose d'un autre côté la question pour les médecins qui se mettent à s'inquiéter du fait que garder les enfants dans des classes surchauffées pendant l'été, alors elles ne sont pas ventilées, parfois les fenêtres ne s'ouvrent pas, parfois il n'y a même pas de fenêtres, ça détermine une recrudescence des maladies, c'est-à-dire notamment la tuberculose, les maladies infectieuses, les maladies pulmonaires. L'Académie de médecine est mandatée pour se pencher sur la question et le rapport est sans appel, c'est une catastrophe absolue. il faut absolument se poser la question de... ce que c'est que ce temps des vacances. Et petit 2, il faut avancer la date coûte que coûte. Donc l'Académie rend son rapport, il y a un mouvement, les inspecteurs d'Académie et les instituteurs poussent dans le même sens à partir d'un certain nombre de rapports qui existent et qui sont encore consultables. Et le gouvernement, en 1891, il est saisi de l'affaire, décide de ne rien décider, c'est-à-dire de garder en l'état les choses comme elles étaient. Et c'est là où les choses commencent à coincer, c'est que... Dans la population, un certain nombre d'instituteurs, de chefs d'établissement, c'est pas toujours les mêmes, de maires et de parents d'élèves disent « c'est pas possible, c'est n'importe quoi, vous vous rendez pas compte » . Et là s'organise une grande campagne de résistance populaire pour que la question soit réglée autrement et qu'elle le soit vraiment. Elle est prise en main par les grands journaux de l'époque et en particulier le Petit Journal. Pour aller très vite, c'est un peu l'équivalent du Monde et de l'Ibé réunis aujourd'hui, c'est-à-dire un million de lecteurs à l'époque. Et ce que ce journal fait, pour coaliser les mécontentements, c'est faire un grand référendum de presse. On est au début aussi d'une forme de démocratie, c'est-à-dire apprendre à voter et apprendre à devenir citoyen. Et eux, ce qu'ils disent, c'est « Nous, nous allons vous montrer ce qu'est la vox populi, la parole populaire à travers ce référendum. » La question, donc la campagne est orchestrée pendant plus de deux mois, donc ça dure très longtemps, on est en 1891. Et la question principale, je vous la livre de tête, c'est... Faut-il avancer au 14 juillet la date des vacances scolaires ? Toute cette campagne est adossée aux arguments dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire la santé, c'est-à-dire la santé des enfants, on va en faire des dégénérés si on les maintient dans les classes, la question de la pédagogie, s'ils n'apprennent plus rien, à quoi ça rime ? Et le journal et les autres journaux qui vont avec rajoutent un argument éminemment symbolique. Ça veut dire éminemment symbolique pour nous, c'est-à-dire quand on s'intéresse à la question des vacances, on se rend compte que là, d'un seul coup, on les met à un endroit qu'on n'avait pas imaginé. La question symbolique, la voilà. Sous le Second Empire, c'est les vacances au 15 août, puisque c'était la Saint-Napoléon. Sous la Troisième République, il est logique de les faire commencer le 14 juillet, qui est la fête nationale. Donc, l'argument n'est pas juste un décoratif. Ça nous montre que les vacances sont parties d'un environnement beaucoup plus vaste et beaucoup plus disputé. Alors, je vais très vite, mais résultat de l'affaire, le oui l'emporte, donc faut-il avancer. Le oui l'emporte à 90%, ce qui est considérable, mais surtout il y a plus de 100 000 votants, ce qui là aussi est considérable. Et le vote a pour conséquence, si on peut dire, trois choses. Je les énumère juste pour avoir le temps de le faire bien, de les décrire bien. La première, c'est que le gouvernement est obligé de transiger, c'est-à-dire d'écouter la vox populi et décide non pas de déplacer la période des vacances, mais de les allonger. C'est-à-dire on les fait commencer plus tôt, mais on les fait terminer toujours à la même période. Donc en fait, on passe en quelques années de 6 semaines à 10 semaines pour commencer le 14 juillet et toujours finir l'octobre. Ça, c'est une conséquence considérable sur ce que ça veut dire que la question des vacances n'est pas qu'une question de date. La deuxième conséquence, qui est beaucoup plus proche de nous, c'est que ça devient un débat de société. Tout le monde parle de la question des vacances, que ce soit les médecins, que ce soit les instituteurs, que ce soit la presse. que ce soit les parents, les cercles d'intellectuels qui naissent à l'époque. Ça devient un problème légitime dont on peut parler légitimement avec des arguments. Ce n'est pas juste des pratiques de la vie privée et de la vie familiale. C'est un débat de société nationale. Et la troisième conséquence, c'est « mais est-ce que ça ne pose pas un problème ? » Si vous suivez la logique, c'était ça. Le grand œuvre de la Troisième République en termes de pédagogie, c'était de faire en sorte que les enfants et les jeunes adolescents soient encadré par les valeurs républicaines, par le biais de l'école, au maximum, c'est-à-dire le plus et le plus longtemps possible. Or là, on met dans l'échelle de l'année un temps totalement libéré des apprentissages scolaires, de l'emprise de l'instituteur et de l'emprise de la République pensée sur ce mode-là. Ça pose un problème à double fond, si je puis dire, qui est, et ça fait partie du débat à l'époque, est-ce que ce n'est pas précisément dans ce temps-là que l'Église catholique est curée ? vont pouvoir récupérer la main sur nos chères têtes blondes qui seront libérées de l'emprise de l'école. Et ça, c'est un problème épineux, parce qu'évidemment, c'est ce que font les sociétés catholiques, c'est ce que font les curés dans les œuvres locales. Hop, on quadrille ce temps, on essaye de récupérer les enfants vers ces associations-là. Et donc, s'ouvre le deuxième temps du problème, parce qu'il n'est pas qu'une question de date, le vrai problème, il est là, il est que deviennent les enfants qui sont brusquement libérés et qui passent de l'école aux vacances ? Qu'est-ce qu'ils deviennent ? Le problème, oui, c'est un problème éminemment actuel. On est aux alentours de 1900, entre 1890 et 1914. Qu'est-ce que deviennent les enfants ? Alors, première chose qu'il faut avoir en tête, c'est que vous n'imaginez pas le nombre de sociétés qui se réunissent, de concours qui sont lancés sur trouver la meilleure solution pour que les enfants passent de bonnes vacances, trouver la meilleure méthode pour qu'on comprenne ce que c'est qu'un enfant en vacances. Toutes les sociétés possibles et imaginables du pays se penchent sur la question, lancent des concours sur la question. Ça fait un monceau de documents monstrueux. Et on aboutit, pour aller très vite là aussi, à deux choses qui sont mêlées, qui sont en réalité la mise en œuvre d'une morale des bonnes vacances qui se constitue au tournant du siècle dont je parle là. Une morale des bonnes vacances. Et elle prend appui sur deux pattes. L'une qui est, il va falloir occuper les enfants pendant leurs vacances. Il va bien falloir trouver une solution. Et petit deux, il va falloir moraliser le rapport à ce temps de vacances. Je ne vous parle pas des pratiques, je vous parle là sur comment est-ce qu'on fait en sorte qu'il y ait un fil de continuité qui fasse qu'on n'ait pas un temps où les enfants soient complètement lâchés dans la nature. Ça, c'est la grande obsession. Quand je vous dis que ça occupe beaucoup de monde, c'est le moment où se constitue un discours sur les enfants qui sont abandonnés à eux-mêmes pendant les vacances d'été. Donc ce sont les enfants pauvres, les enfants... peuple des villes, des faubourgs, et ils se retrouvent dans la rue à la merci des apaches, des bandes d'apaches, comme on disait à l'époque, des gangs si vous voulez, des petites frappes, à la merci du cinéma, de mauvaise influence du cinéma ou des mauvaises lectures, et à la merci des mauvaises fréquentations, et pire que ça, de l'ennui. S'ils s'ennuient, c'est la porte ouverte à tout ce qui peut. Donc qu'est-ce qu'on fait ? La première jambe dont je vous parlais pour construire cette morale des bonnes vacances, je passe très vite parce qu'elle est assez évidente, c'était on met en place... tout un maillage de pratiques, d'instances, d'institutions, de dispositifs pour faire en sorte que les enfants restent encadrés pendant le temps des vacances. Évidemment, il vous vient à l'esprit la question des colonies de vacances. C'est très intéressant parce qu'à l'époque, ce n'est pas du tout, ce n'est pas ce qui est principal. Ça concerne très peu d'enfants. C'est en partie organisé très vite, beaucoup dans le monde catholique et pas dans le monde des républicains. C'est un fil très rapidement. Donc, ce n'est pas ça qui l'emporte. Ce qui l'emporte plus, ce sont les promenades de vacances, c'est-à-dire un instituteur ou quelques parents ou deux instituteurs décident pendant le temps des vacances de réunir les enfants et de les emmener en promenade, je ne sais pas, dans la forêt, dans un bois à côté, ou de les occuper et en même temps de continuer l'activité. Et encore mieux que ça, on invente les classes de vacances, D'ailleurs l'idée que sous... où la surveillance de deux instituteurs, souvent des instituteurs suppléants, on va garder l'école du quartier ou l'école du village ouverte pendant le temps des vacances et on y fait venir les enfants, pas pour travailler, pour qu'ils s'amusent. On codifie des jeux, on codifie des activités à l'échelle de la journée. Tout ça est très pensé. Et comme ça, on permet de faire le fil de continuité avec l'œuvre scolaire. C'est la grande obsession. Donc ça, c'est pour la première partie, l'occupation des enfants. Je dis bien, ce qui est très intéressant, c'est ça, c'est que le but... Les vacances rentrent dans une morale de l'égalité sociale. Les vacances des riches, oui, on sait, ils partent en famille. Mais que deviennent l'immense majorité des enfants qui sont laissés à leur sort à ce moment-là ? Donc là, on a un problème d'équité sociale. L'autre recette qui est inventée à l'époque, je vous disais, la moralisation des vacances. C'est-à-dire, en fait, la solution, c'est quoi ? C'est de se dire, dans le temps scolaire, il faut apprendre aux enfants à bien utiliser leurs vacances. C'est-à-dire, vous allez être livré à vous-même. Attention, les vacances, ce n'est pas n'importe quoi. Il ne faut pas faire n'importe quoi. Tout ce qui vous passe par l'esprit, c'est dangereux. Voilà comment ça doit être occupé. Ça, ça prend la forme, toute cette moralisation prend la forme de, là aussi, un maillage très serré d'activités dans le temps scolaire. Ils peuvent être, là j'ai un bon exemple, donner des sujets de composition. Là, vous avez un exemple de 1921 donné au certificat d'études de jeune fille. Mais on se met à donner des sujets de composition aux enfants. Comme ça. On les fait réfléchir et on leur fait prendre à travers leurs mots, leur vocabulaire, ce que doivent être les bonnes vacances. On leur demande, dans vos vacances, on leur demande, qu'est-ce que vous allez faire ? Alors là, évidemment, et si vous avez eu le temps de lire le corrigé, vous voyez bien, il faut la bonne utilisation, montrer qu'on va savoir utiliser ce temps pour se reposer, pour découvrir sa famille, pour se rapprocher de sa maman, de son papa, pour découvrir la patrie. pour découvrir le paysage, pour découvrir les artisans du coin. Donc, c'est des vacances dignes de ce nom qui se constitue, cette première phase de la moralisation. Le deuxième outil, le douzième instrument de cette moralisation, c'est, j'en ai déjà parlé, les discours de distribution de prix, qui là, à partir de 1895, ne sont plus que sur les vacances. D'ailleurs, c'est le moment, pour ceux qui ne voient pas du tout de quoi il s'agit, c'est le moment de la distribution des prix, c'est à la fin de l'année, il y a un tableau d'honneur et on distribue les prix aux élèves, mairies. Et à l'époque, c'est l'occasion dans les écoles d'organiser une fête avec un discours très officiel sur une estrade. Il y a le drapeau tricolore, tout ça. Souvent, on s'est précédé par la fanfare. Le maire dit quelques mots et ça peut être un inspecteur d'académie, ça peut être un universitaire, ça peut être un médecin, un avocat ou autre. Ou un journaliste connu ou un écrivain connu qui habite dans le coin. Ils viennent prononcer un discours où ils racontent, où ils disent. C'est quoi les vacances ? Parce que c'est le coup d'envoi et évidemment, que ce soit Ernest Lavis ou Anatole France ou qui vous voudrez, raconte les bonnes vacances, les met en discipline, les construisent comme étant un modèle à suivre. Et là aussi, c'est le patriotisme. En parcourant les paysages de votre petite région, vous allez apprendre à aimer autrement que par les livres. Oubliez les savoirs livresques. Vous allez apprendre en vrai à aimer votre patrie parce que là, tel paysage ou tel monument aux morts va vous rappeler ou tel monument. Donc, il y a un apprentissage, une espèce de propédeutique du bon citoyen à travers l'usage des bonnes vacances. Il y en a beaucoup d'autres. Il faudrait continuer. Il y a des dictées sur les vacances. Il y a des sujets de morale. Il y a des poésies. Et même des livres de lecture. C'est-à-dire que, intéressé à ça, la Bible, des livres de lecture à l'époque, c'est le tour de la France par deux enfants, achète une année en 1902, par exemple, sort pour renouveler les lectures. Le bouquin s'appelle Un voyage de vacances. sous-titré « L'être d'un écolier à son ami » . Et en fait, le modèle, c'est le même. C'est des enfants qui sont en vacances et qui font le tour de la France à travers soit des lieux qu'il faut avoir connus pour être un bon Français, soit des lieux qui rappellent des batailles historiques, soit « Et puis ces matinées de petites morales, ah oui, je vois un enfant malheureux, est-ce que je m'arrête ? » Donc les vacances deviennent un support pédagogique pendant le temps scolaire. Donc ça, ça me semble important. J'ai oublié de regarder à combien j'en étais. Ça me semble important parce que ça construit les vacances comme étant, encore une fois, on n'en est pas rentré dans les pratiques, comme étant un enjeu national. Et ça, c'est complètement nouveau à la fin du 19e siècle. Et ça devient aussi, c'est l'autre conclusion qu'on peut tirer de ce premier point, ça devient un complément. C'est-à-dire qu'il y a soit vacances et écoles, et ce sera la même chose, vacances et travail, j'y viens. Donc vacances et écoles suivant un fil de continuité. c'est pas On envoie tout balader, ça y est, on est en vacances. C'est pensé comme étant construit avec un fil de continuité, c'est-à-dire la morale que vous apprenez à avoir, vous, enfant de la République, pendant votre temps scolaire, ça doit être cultivé autrement, mais ça doit être cultivé et maintenu pendant cette longue période de vacances scolaires. Alors j'en viens rapidement à mon point 2, que j'ai appelé « Donner des vacances à ceux qui n'en ont pas » . Et je voudrais, juste avant de commencer ça, insister, ça se fait pas, bon pédagogue ça se fait pas, mais là... Comme ça, vous verrez les ficelles du discours. Insistez sur un des points dont je vous parlais, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun sens à tenir séparés les vacances des enfants, telles que je viens de vous les présenter là, des vacances des adultes ou des vacances des familles ou des vacances des travailleurs, des ouvriers et autres. On le fait souvent. Soit on s'intéresse aux vacances scolaires. Ah bah oui, c'est normal, il y a des vacances scolaires. Soit on s'intéresse, je ne sais pas, à 36, Front populaire ou aux vacances ouvrières. C'est la même histoire, pour une bonne et simple raison, c'est qu'elles se constituent à la même époque, à partir des mêmes arguments. souvent des mêmes acteurs, et elle aboutit à peu de choses près aux mêmes conclusions que celles que je viens d'évoquer. Alors, oubliez 36, la mythologie, les premiers départs, les machins, et écoutez ce que je vous raconte, et ensuite on reviendra à 36, et s'il y a des questions, j'en parlerai volontiers. En réalité, les premières vacances ouvrières telles qu'on peut les considérer, naissent à partir de 1900, et elles naissent sur le même mode que celui des vacances scolaires, pour une raison assez simple qui est... La question commence à se poser, vers 1900 toujours, que deviennent les travailleurs des ateliers, des boutiques et les travailleuses, notamment les couturières, pendant la morte saison, c'est-à-dire l'été. Pendant que les belles madames et les beaux-monsieurs partent au bord de la mer ou dans leur maison de campagne, tout s'arrête. Il n'y a plus de clients, il n'y a plus de commanditaires, il n'y a plus de machin. Donc c'est la morte saison. C'est très intéressant pour nous. Il faut imaginer que le travail ne se conçoit pas à l'époque sur le mode du CDD ou CDI. On n'a pas un contrat qui court toute l'année et qui couvrirait les différentes périodes. Le travail pendant le moment où il y a une tâche à accomplir, et puis il y a d'autres moments où il n'y a pas de travail du tout. Le moment estival des vacances correspond à un moment de morte-saison et de creux. Et on commence sur le même mode, pratiquement dans les mêmes mots, et suivant les mêmes procédures, à s'inquiéter des jeunes travailleurs ou des couturières qui se retrouvent abandonnés dans leur... appartement du cinquième étage au centre de Paris pendant l'été. Qu'est-ce qu'elles deviennent ? Est-ce qu'elles aussi ne sont pas exposées aux miasmes, aux mauvaises rencontres, au fait d'aller dilapider ce que j'ai gagné pendant 10 mois ou 11 mois au cabaret du coin et ainsi de suite ? Ce qui est intéressant, c'est que la question des vacances se constitue comme un enjeu là aussi. Et se met en place des choses qui sont de l'ordre du « on va organiser ce qui s'appelle à l'époque des colonies ouvrières de... » un peu sur le mode des colonies de vacances pour les enfants. Là, c'est des colonies ouvrières de vacances et qui concernent les adultes, les travailleurs et les travailleuses, qu'on emmène au bord de la mer, à la campagne. Parfois, on demande, et c'est notamment le cas en 1902 et en 1903, un universitaire connu qui est au Collège de France, qui prête sa maison de famille, et puis on emmène une trentaine d'ouvrières par roulement profiter de ce moment de vacances. Parfois, on les emmène sous la tente. vacances sous l'attente à ce moment-là. Et les journaux, là c'est aussi le signe que ça s'institutionnalise, les journaux, la gravure que je vous fais passer, c'est un bon exemple, le petit journal lance en 1903 ce qu'il appelle les parisianettes en vacances, c'est-à-dire que lui aussi, après avoir récolté de l'argent, il demande à ses lecteurs d'envoyer des fonds, ou il demande aux ouvrières des ateliers de couture qui ont des vacances non payées, en l'occurrence, qui ont des vacances. d'épargner pendant leur temps de travail pour pouvoir aller passer du temps, là en l'occurrence 15 jours, sur les plateformes. Évidemment, ils communiquent dessus. C'est une espèce de réclame sur la bonne âme du journal, les bons sentiments du journal. Mais ce qui est très intéressant pour nous, c'est que ça se constitue à ce moment-là sur un mode à peu près identique à celui des vacances pour les enfants. Et c'est le moment aussi où, dans les milieux du syndicalisme, en particulier du syndicalisme révolutionnaire de l'époque, Et dans les milieux du socialisme, en gros pour aller vite, ce qui serait l'aile gauche du socialisme d'aujourd'hui, c'est-à-dire très marqué à gauche, c'est pas le socialisme de gouvernement de l'époque. On se met à réclamer des vacances pour les travailleurs. C'est-à-dire en 1906, un groupe de députés dépose la première proposition de loi pour que chaque travailleur du pays ait au moins 15 jours de vacances payées par an. 1906. Je vous laisse mesurer, je ne le fais pas avec vous, mais je vous laisse mesurer le temps qu'il a fallu pour que ce soit voté en 1936. Mais c'est bien là que ça commence. Ça n'est pas en 36 parce qu'il y aurait une opération de je ne sais pas quoi. Donc, ça se met en place autour de ce moment-là. Et ce qu'on voit se mettre en place, c'est la même argumentation pour la question de la santé. C'est-à-dire, oui, pendant ce temps-là, pendant les vacances forcées des travailleurs qui sont obligés de rester chez eux parce que l'atelier ferme, il y a la mauvaise influence, il y a la tuberculose qui guette et autres. Et il y a aussi, très important pour une histoire des vacances, sinon on ne comprend rien, l'idée que les travailleurs ont besoin de repos. C'est-à-dire, oui, c'est au patron de s'occuper de considérer le repos de leurs travailleurs. Parce que si on ne leur donne pas un temps pendant lequel ils se reposent, tout le monde est perdant. Il y aura plus d'accidents de travail, ils seront plus malades, ils travailleront moins vite, il y aura moins de rendement. Donc l'argument est très constitué à ce moment-là. Et s'ajoute, comme pour les enfants, l'idée d'une injustice sociale à constituer. C'est là que se constitue l'idée qu'une partie de la population française, et une large partie, et... privé de vacances. Jusqu'à présent, c'est venu à l'idée de personne d'envisager les choses dans ce sens-là. Il y a l'idée d'une privation de quelque chose qu'on appelle vacances. Les riches madames, elles, elles en ont. Les travailleuses, elles, elles en ont. Et dans les milieux que je viens d'évoquer, syndicalistes et socialistes révolutionnaires, se mettent en place, en fait, on passe de la revendication à l'action et des groupes d'intellectuels, de syndicalistes et autres, Merci. font la démarche, comme pour les enfants, de s'occuper eux-mêmes, d'organiser les vacances des travailleurs et des travailleuses, des petits groupes, mais c'est quand même extrêmement important. Ils vont négocier des vacances payées auprès des patrons. Souvent, ce sont des intellectuels, je ne l'ai pas expliqué, mais souvent, ce sont des intellectuels qui gravitent dans le milieu des universités populaires, qui sont flamboyantes à l'époque. C'est l'idée des universités populaires, en fait, c'est l'école du pauvre et des adultes. L'idée que tout le monde a le droit à de l'éducation. Tout le monde a le droit à l'éducation, et bien eux ils font la même chose, tout le monde a le droit à des vacances. Et ils prennent en charge les vacances des pauvres, comme on l'appelle à l'époque les vacances des pauvres. Ils ont le droit à la même chose, donc on les emmène sous la tente, comme je l'ai évoqué tout à l'heure. Et alors là je vais être très rapide parce que le temps presse, mais c'est ça qui aboutit à 1936. C'est-à-dire que dans l'entre-deux-guerres, cette idée qui devient la réclamation d'un droit, on réclame, il y a beaucoup de grèves entre 1925 et 1930 qui réclament le droit aux vacances. Ça devient un droit. qu'on peut faire valoir. Donc beaucoup de grèves, beaucoup de pétitions, et même une chanson plus ou moins officielle de 1928, « Donnez des vacances à ceux qui n'en ont pas » qui passe derrière moi, qui met en avant ça, l'idée d'injustice sociale. Et oui, c'est le peuple qui est privé, on est en 1928. C'est ce mouvement-là qui aboutit à 1936. Alors, je m'en voudrais de vous laisser imaginer que ça a été une conquête difficile et qu'on aurait le peuple qui finit par arracher au vilain patron un temps de vacances. En réalité, comme toujours, pour l'historien, c'est plus compliqué que ça. L'idée, c'est qu'un certain nombre de patrons ont accordé des vacances payées à leurs salariés dès 1920. Pour une raison assez simple, c'est qu'il y a une pénurie de main-d'œuvre après la guerre et que les salariés sont en position de faire jouer... les différentes conditions de travail qui s'offrent à eux, et donc de dire, là, dans telle boîte, je n'ai pas de vacances, là, les patrons sont obligés de s'aligner, sinon ils sont obligés de former des salariés sans arrêt. Et, je tire le fil très vite, mais il ne faut pas oublier aussi que les vacances payées telles qu'elles vont être accordées en 1936 ne sont pas simplement le fruit d'une conquête qui serait belle, et voilà, ça y est, c'est l'égalité sociale. C'est assujetti, c'est pétri d'une forme de domination. qui est que ça exclut toute une partie de la population ouvrière et travailleuse de l'époque. C'est-à-dire qu'il faut avoir un an d'ancienneté pour avoir droit aux vacances payées en 36. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les vacances deviennent un outil de discipline du salariat. C'est-à-dire qu'il faut être bien sage parce que sinon vous n'aurez jamais votre année d'ancienneté. Et surtout, ça se fait au détriment de toute cette population qu'on dirait précaire aujourd'hui, qui sont embauchées deux mois, un mois, trois semaines à la tâche. Le plus souvent, les femmes et les travailleurs immigrés, qui sont très nombreux dans l'entre-deux-guerres, ... qui eux n'ont jamais de rôle aux vacances, la plupart du temps, parce qu'ils n'ont jamais l'année d'ancienneté. Donc ce n'est pas aussi rose que ce qu'on imagine. Alors, en 5 minutes, je vais essayer juste de... Parce que je vous avais dit 4 points, donc je suis allé être frustré, c'est moi. Mon troisième point, c'était celui de... Parce qu'évidemment, là, vous me dites, oui, mais il est bien gentil, mais les vacances, on ne les a pas vues. Les vacances chez Mémé Marguerite ou les vacances sur la plage, c'est quoi ? Ce qui me semble intéressant pour le travailler, c'est qu'on peut, en tant qu'historien, mettre en série... je sais pas moi des pratiques de vacances comme celle que je montre ici qui date de 1920 des années 20 on a quelque chose d'exemplaire on est sur une plage on a des gens qui sont allongés réfléchissez à ça deux secondes ce que ça veut dire que de s'allonger en public c'est un non sens avant l'entre-deux-guerres personne s'allonge dans l'espace public en plus en grande partie des nudés là on invente des nouvelles pratiques et on se fait bronzer c'est pareil l'entre-deux-guerres tout ce qui nous est devenu plus ou moins le symbole des vraies vacances des vacances dignes de ce nom alors Vous allez me dire, oui, mais moi, je n'aime pas ça. Oui, mais il n'empêche que ça devient des symboles. Ça se met en place dans l'entre-deux-guerres. Ce qui est important pour l'historien quand il travaille, ce n'est pas de les mettre en série. On serait passé de, là, ils sont plus ou moins habillés. Avant, ils étaient beaucoup plus habillés. Ils avaient la crinoline et machin. C'est ça qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est les moments où ça coince. C'est-à-dire ne pas mettre les pratiques en série et dire, on est passé de, je ne sais pas, les vacances à la campagne des vacances à la mer, pourquoi pas ? Ce qui est important, c'est à quel moment on constitue des vacances légitimes, c'est-à-dire des pratiques qui deviennent symboles de vacances, qui deviennent les vacances légitimes. Et ce qu'il y a derrière ça, c'est évidemment jamais un mouvement historique très beau, très simple qui se passerait comme ça. Il y a des luttes dans une société, c'est-à-dire une fraction de la population prend la main sur la définition de ce qu'est telle ou telle pratique et parvient à l'imposer parce qu'elle lui est naturelle. Et c'est ce qui se passe dans l'entre-deux-guerres. Tout le moment où la plage devient l'étendard des vacances, où, par exemple, le bronzage, je l'ai refait par un par un, deviennent l'étendard des vacances réussies. C'est un moment de lutte qu'on a oublié, mais qui est extrêmement prononcé entre une, pour aller très vite, une bourgeoisie traditionnaliste qui avait la main sur la définition officielle des vacances avant-guerre, plutôt maison de campagne, plutôt si on va à la plage, on se dénude, on vient, on s'assied sur un petit siège, on ne va pas se baigner si possible, à une autre définition des vacances, qui est le moment où on en voit tout balader. L'inverse de ce que j'ai décrit tout à l'heure, on en voit tout balader, c'est le moment du relâchement, de la décontraction. On n'appartient plus à une catégorie sociale. Ce qui est important, c'est l'apparence et la personne dans la situation où elle est. C'est pour ça que les plages deviennent un étendard. On ne peut pas reconnaître quelqu'un en maillot de bain d'une autre personne en maillot de bain. Est-ce que c'est un ouvrier ? Est-ce que c'est un patron ? C'est mythifié. Je ne vous dis pas que ça se passe comme ça. Mais voilà la morale des vacances qui devient dominante dans l'entre-deux-guerres et qui nous est devenue habituelle. Or, elle va poser, voilà un autre exemple. Elle va poser un certain nombre de problèmes. C'est pour ça aussi que je parlais du burkini tout à l'heure. On a un moment dans l'entre-deux-guerres qui est épouvantable de bagarres de plages. C'est-à-dire que les plages deviennent un lieu d'affrontement, de bagarres physiques, d'insultes, de violences verbales, mais extrêmement prononcées. D'abord parce que la société d'entre-deux-guerres est très violente. Il y a des périodes de recomposition après-guerre qui sont extrêmement importantes. On s'insulte beaucoup, on parle par exemple, regardez, c'est pas des vacances, c'est de la partouze licite sur les plages, il y a des corps emmêlés avec d'autres corps, qu'est-ce que c'est que ce truc-là, ça ressemble à rien, il faut l'interdire. L'église catholique s'emmêle très vite parce qu'elle reprend beaucoup la main dans l'entre-deux-guerres. Beaucoup de curés font des sermons le dimanche pour chasser les vacanciers de nos plages. Et c'est ce qui se passe. Il y a des bastonnades, il y a des bagarres physiques. On en recense sur les côtes, beaucoup dans le nord, en Bretagne et sur le pourtour atlantique. Et à côté de ces bagarres, elles sont pittoresques, elles sont marrantes à étudier, mais ce n'est pas ça qui est intéressant, c'est ce qui se passe derrière. Et tout un courant de la bourgeoisie traditionnaliste, souvent des professeurs d'université, des militaires, vous voyez, cette population-là. qui avait la main sur les modes de vie dominants avant-guerre, qui le perd à ce moment-là, organise une grande mobilisation pour faire interdire, regardez, le genre de maillots de bain qu'on voit ici, qui sont profondément jugés indécents, pour tenir la décence et ce qu'ils appellent eux les devoirs de vacances. On a des devoirs de vacances, ça, ça y contrevient. Donc il faut les chasser. Et leur campagne, je passe sur les détails, mais leur campagne consiste, alors elle échoue, puisque nous on peut faire à peu près ce qu'on veut sur une plage. mais elle marche à l'époque si on considère le nombre d'arrêtés municipaux qui sont pris à Gournay-sur-Marne, c'est dans la région parisienne, dans l'actuelle Seine-Saint-Denis, parce que ça ne concerne pas que la plage bord de mer, ça concerne aussi les étangs, les rivières. Donc beaucoup d'arrêtés municipaux qui interdisent par exemple de se balader en maillot de bain. C'est-à-dire qu'il ne faut pas marcher en maillot de bain, il faut un peignoir fermé sur certaines plages, à La Rochelle par exemple, et on est dans les années 30, 34, qui interdisent de se changer sur une plage, parce que ça peut donner lieu à des contorsions bizarres où on va entrevoir des morceaux de corps qu'on ne devrait pas, qui interdisent parfois de jouer en maillot de bain, de jouer au ballon, qui interdisent parfois aussi de se faire bronzer, parce que là, il faut exposer le corps, comme dans une chambre à coucher, imaginez, mais aux yeux, aux vues et au sud de tout le monde, et qui prescrivent très exactement ce que doit être le maillot de bain. Ça doit couvrir le haut des cuisses, ça doit couvrir les épaules, ça doit couvrir les hanches. Le dos, voilà. Donc on a une grande campagne comme ça qui est à l'échelon municipal. Il y en a des centaines. On ne peut pas les recenser tous. Il y en a des centaines. L'État refuse de s'emmêler parce que l'État est sommé de s'emmêler. Il refuse de s'emmêler en disant une chose très importante pour nous qui est oui, mais on n'a pas ni à interdire ni à autoriser. La plage, c'est un espace public. On est dans les années 30 dans lequel le rôle de l'État, c'est de permettre à des gens qui n'ont pas les mêmes valeurs. les mêmes habitudes, les mêmes pratiques, de coexister en paix. Donc on doit organiser la paix sur les plages, qu'il n'y ait pas de bagarres, qu'il n'y ait pas d'indécence, qu'il n'y ait pas de voyeurisme et de nudisme, par exemple. Mais l'État refuse d'intervenir pour légiférer sur la taille du maillot de bain. Je dis tout ça, mais pour nous, encore une fois, ce qui est très intéressant, on ne sait pas qui a gagné et qui a perdu la bataille. On le voit bien. À l'époque, c'est beaucoup plus compliqué. Personne ne le sait. ceux qui prennent des arrêtés municipaux pour interdire de se promener en maillot de bain. Ils ne peuvent pas deviner deux secondes que ça va devenir complètement archaïque et même pittoresque ou risible aux yeux des générations futures. Ce qui est important, c'est ça. Y compris les pratiques qu'on tient pour évidentes. Je pense que c'est arrivé à peu près à tout le monde de se mettre plus ou moins dénudé sur une plage, ou dans son jardin, ou sur le bord d'un étang, d'une rivière, tout ce que vous voudrez. Cette pratique-là n'a rien de naturel. Elle est construite. Et elle vient du fait qu'à un moment donné, il y a eu des luttes à l'intérieur de la population française entre des fractions de cette population qui sont dominantes à un moment donné contre d'autres et qui arrivent à imposer leur valeur. Là, en l'occurrence, le relâchement, la décontraction, l'idée que les vacances, c'est fait pour renverser complètement les codes, les habitudes et tout ce qui va avec. Alors, je dis juste un dernier mot sur mon quatrième point. Je n'en dis pas plus. Je me suis posé la question. À quel moment les vacances deviennent cette institution nationale ? C'est-à-dire le fait de ne pas partir devient une tare. devient une entorse à la norme et où s'organise ce devoir d'équité sociale qui fait que tout le monde doit partir, donc il faut prendre en charge, y compris ceux qui ne partent pas parce qu'ils sont pas dans... Vous vous rendez compte, il leur manque quelque chose ou ils sont privés de quelque chose. À quel moment ça s'institue dans notre société ? Ce qui est très intéressant, c'est quand on étudie le moment 50-60. Donc là, c'est une enquête de l'INSEE, parce qu'en réalité, on l'a oublié. Mais demandez-vous deux secondes comment on fait pour mesurer les vacances des Français. Qu'est-ce qu'on peut bien mesurer ? Or, il a fallu se doter de codes, il a fallu se doter de définitions. Au début, il ne savait absolument pas, il bricole. Alors chaque enquêteur prend sa définition à lui. Parfois, on retient la définition du voisin. Moi, je vais aller pêcher ou je vais aller jardiner. Pendant tout mon temps de vacances, je passe au moins chaque matinée ou une matinée sur deux à aller jardiner. C'est des vacances ou ce n'est pas des vacances ? Au début, on ne se pose pas la question et après, on commence à se la poser. Et on se la pose pour une raison assez simple. Alors, je vous donne la chute, la définition. Et j'espère que ça fera bondir tout le monde de se dire... Ah bon, c'est ça qu'on mesure quand on mesure les vacances. C'est quoi ? C'est au moins 4 jours, on est en 1954, au moins 4 jours d'affilée hors du domicile habituel, au moins 4 jours à plus de 200 km. C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un voyage de plus de 200 km. Pour des raisons d'agrément, c'est assez logique à comprendre, c'est-à-dire qu'il ne faut pas que ce soit pour des raisons de santé ou pour des raisons de travail. Si vous allez bosser pendant plus de 4 jours, je ne sais pas, au bout du pays, ce n'est pas considéré comme vacances. Donc on se dote de cette définition-là. Juste pour être provocateur, évidemment, on écarte complètement plus de la moitié de la population française qui ne part jamais, mais qui a des vacances. Là, à ce moment-là, vacances devient partir en vacances. Il a fallu l'inventer, ça. À un moment donné, ceux qui ont des vacances, mais qui ne partent pas en vacances, disparaissent complètement. de la statistique et de la statistique officielle. Ils deviennent les variables de manquement, c'est-à-dire ceux qui sont à côté de la norme. Donc là, dans mes statistiques dont je vous parle, on ne les compte pas, ils disparaissent. Mais par contre, dans les politiques publiques, alors on a des médecins qui expliquent que ceux qui ne partent pas en vacances sont plus souvent, chez les jeunes par exemple, désœuvrés, donc deviennent plus souvent délinquants. Si vous n'êtes pas parti en vacances en famille, en étant jeune, vous êtes plus, ça c'est une grande enquête éthiologique des années 60, vous êtes plus prédisposé à devenir marginal et autres. En fait, on fait des vacances une norme dans la société. Et on va même jusqu'à en faire un besoin vital dans l'après-guerre. L'État français se charge d'organiser ses plans de reconstruction et de développement. On est obsédé notamment par la modernisation et par l'américanisation du pays. On cherche à codifier c'est quoi le besoin vital des Français. Parce qu'on va en faire un marché de consommation et puis parce qu'aussi on va en faire une politique de garantie pour tout le monde. Et par exemple, je terminerai juste là-dessus. Par exemple, dans le calcul des allocations familiales, tel qu'il est mis en œuvre dans les années 50, et dans le calcul du SMIC, l'ancêtre du SMIC d'aujourd'hui, en 1950, il y a eu des débats, des commissions à n'en plus finir pour savoir ce qu'on mettait dedans. Eh bien, on met les vacances, il faut les définir. Il faut qu'il y ait 15 jours, là, ils n'allaient pas 4 jours, mais 15 jours, 15 jours en pension, ça c'est pour les allocations familiales, et un mois en colonie de vacances pour les enfants, et pour le SMIC, c'est... Je crois que c'est 8 jours de vacances pour toute la famille du salarié en question, en pension, et un voyage de, il me semble qu'ils ont retenu, 150 km. Donc ça, ça rentre dans le calcul du SMIC de l'époque. C'est très intéressant pour nous, c'est-à-dire qu'on institue une pratique, on lui donne un contenu et on en fait une norme dans les modes de vie. C'est-à-dire qu'on classifie les modes de vie, on les organise et on dit... On fait en sorte que les pratiques de vacances, telles que je viens de les énoncer là, rentrent dans le mode de vie légitime, dans l'existence légitime. Et ça pose des problèmes qui sont assez simples à comprendre. C'est-à-dire, qu'est-ce qu'on devient dans une société quand on n'appartient plus à cette norme-là ? Qu'est-ce que ça veut dire de ne pas partir en vacances, ou de ne pas revenir bronzer, ou de ne pas... Voilà, je termine... Et je tire un fil de conclusion. Vous voyez, le chemin qu'il y a dans une pratique de vacances, il a fallu définir le calendrier. Il y a... Rien de naturel au fait que ça coïncide avec l'été, c'est une construction. Il a fallu construire un droit aux vacances et la privation de ces vacances. Le sentiment qu'on est privé de quelque chose quand on part pas ou quand on n'a pas de vacances. Ça s'est construit, c'est pas naturel. Il a fallu construire des pratiques légitimes. Alors je suis passé très vite sur les plages, mais c'est très intéressant que ça se relie parce qu'il y a une morale des vacances qui s'institue là-dedans. Et il a fallu construire l'institution nationale. C'est-à-dire l'idée que les vacances existent indépendamment des pratiques et qu'on en serait tous dépositaires plus ou moins. On a à partir, parce que c'est notre mode de vie de Français qui vivent au 21e siècle. Moi, je me suis arrêté dans les années 50-60. Vous voyez ce que ça veut dire. À l'époque, ça voulait dire être moderne. Et on en fait un indicateur. Plus les Français partent en vacances et plus le pays est moderne. Qu'est-ce que ça veut dire de construire un indicateur comme celui-ci ? Tout ça, c'est le produit d'une... En tout cas... Moi, j'ai fait mon travail, j'ai appris à faire mon travail d'historien comme ça. C'est-à-dire que le boulot de l'historien, c'est d'aller comprendre tout ça. Comment ça se constitue ? Rien n'est naturel, tout est construit historiquement. Donc, mon boulot, c'est de comprendre en permanence quels sont les acteurs qui ont agi dans ce sens-là, pourquoi, avec quelle valeur, avec quels critères et qu'est-ce que ça produit. Voilà, j'en dis pas plus. Merci.

Chapters

  • Générique

    00:00

  • Conférence

    00:03

Description

Le départ en vacances à la plage n'a rien d'une évidence : c'est une pratique façonnée par des années de luttes et de débats sur la santé publique, l'équité sociale et la moralisation des loisirs. L'historien Christophe Granger interroge ainsi la construction historique des vacances en France à travers différents moments clefs : la "question des grandes vacances" en 1891, la revendication des congés ouvriers dès 1900 et l'institutionnalisation nationale des vacances dans les années 1950-60.


Christophe GRANGER, historien, chercheur associé au Centre d'histoire sociale des mondes contemporains, spécialiste de l'histoire des temps sociaux et des usages sociaux du corps, auteur de La Saison des apparences. Naissance des corps d’été (Anamosa, 2017).


Communication initialement intitulée "Histoire de vacances ou pourquoi faut-il partir ?", issue de la 19e édition des Rendez-vous de l'histoire sur le thème "Partir".


Voix du générique : Michel Hagnerelle (2006), Michaelle Jean (2016), Michelle Perrot (2002) 


https://rdv-histoire.com/


Hébergé par Ausha. Visitez ausha.co/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

Transcription

  • Speaker #0

    Les récits de l'histoire sont bien pour les études de rencontre, d'échanges, la grande fête annuelle de l'histoire et des passionnés de l'histoire.

  • Speaker #1

    Enseignants, chercheurs,

  • Speaker #0

    le grand lieu d'expression et de débat,

  • Speaker #1

    lecteurs,

  • Speaker #0

    amateurs sur tout ce qui se dit,

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    curieux,

  • Speaker #0

    rêveurs sur tout ce qui s'écrit,

  • Speaker #1

    qui aident à prendre la mesure des choses, à éclairer le présent et l'avenir dans l'espace et dans le temps. Monsieur Granger est donc un historien, il est historien contemporanéiste du XXe siècle et il est chercheur associé au Centre d'Histoire Sociale du XXe siècle. Il travaille particulièrement dans la dimension de l'histoire sociale des modes de perception et entre autres des modes de perception des corps avec un ouvrage qui s'appelle « Les corps d'été » publié aux éditions Autrement en 2006. Vous voyez le lien entre les représentations des corps d'été et des vacances. C'est la raison pour laquelle nous accueillons aujourd'hui M. Granger, qui est spécialiste de ces questions-là. Je vous souhaite une très belle conférence pédagogique.

  • Speaker #0

    Merci, bonjour à tous. Ce que je vais essayer de faire devant vous, c'est un exercice qui est à la fois... Je suis parti de la question toute bête qui est « Mais qu'est-ce qu'un historien fait quand il est confronté à cette question des vacances ? » Je pars pas de n'importe où parce que j'y ai passé beaucoup. beaucoup de temps, j'ai dépouillé pendant des années, des milliers et des milliers de choses et d'autres se rapportant à la question. Donc c'est de ça dont je voudrais vous parler. Et j'ai mis l'accent en particulier sur la partie scientifique, ça s'articulera ensuite avec la partie pédagogique, sur la manière dont on pose des questions à cet objet. Les vacances, qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ça a à être quelque chose ? Qu'est-ce que ça nous raconte ? Et ainsi de suite. Voilà, donc je commence tout de suite. Si mes souvenirs de collège ne m'abusent... Il y a dans la langue peu de... ...somme plus agréablement aux oreilles d'un élève que celui de vacances. Ce mot est de ceux auxquels on trouve je ne sais quoi de gracieux et de souriant. Après y avoir pensé le jour, on y rêve la nuit, on se livre sur lui à de longs et minutieux calculs dont on pourrait témoigner les feuilles de plus d'un calendrier, les pages de plus d'un cahier. Donc cette entrée en matière, évidemment, ce n'est pas la mienne. Je l'emprunte à Hector Mallet, qui était un écrivain de la fin du XIXe siècle, et qui, en l'occurrence, prononçait ces paroles-là, qui me semblent assez exemplaires. En 1882, lors d'un exercice dont je vais vous reparler après, un discours de distribution de prix au collège de Chalon-sur-Saône, donc en 1882. Si je commence par là, ce n'est pas simplement pour vous mettre dans le bain directement. Et ce n'est pas non plus pour insister sur le fait que les vacances sont déjà d'une longue fréquentation dans la société française. Là, on part de 1882. Non, si je commence là, c'est avant tout pour vous faire toucher du doigt. l'une des difficultés qu'il y a à se saisir en historien de cette question des vacances, pour l'avoir expérimenté. Une question, quand on dit qu'on travaille sur les vacances, la plupart du temps on n'est pas pris au sérieux, on rigole doucement, après on commence à se poser des questions et ainsi de suite. Précisément, j'ai envie de dire, c'est ça qui m'a semblé intéressant de travailler, c'est-à-dire que les vacances ont été construites comme étant le revers pas très sérieux de nos existences, et là il y a déjà une question, c'est-à-dire, bah oui, mais naturellement il n'y a pas... Il n'y a pas besoin qu'il y ait quelque part quelque chose comme un temps qui ne serait pas sérieux à côté d'un temps sérieux. Or, ce que je voudrais vous montrer, c'est que pour arriver à ça, pour arriver à ce à quoi on est habitué, les vacances, c'est un terme qui fait rêver, on note ça sur le calendrier, on est content au retour, on les regrette, on les rêve, on les vit. Pour arriver à ça, il faut au contraire se demander et arriver à comprendre comment ça s'est fait, comment les vacances sont en fait mêlées à la plupart des enjeux. sociaux, politiques, économiques, et j'en passe, pédagogiques aussi, puisque j'en parlais, qui ont fait la société française du XXe siècle. Ils sont profondément mêlés à ça. Il ne faut pas les mettre à côté. Il n'y a pas les vacances, pas sérieux, et les choses sérieuses de l'autre côté. Ça, c'est une première chose sur laquelle je m'arrêterai. Comment ça s'est construit, cette évidence-là ? Alors, évidemment, l'histoire des vacances est déjà ancienne, ce n'est pas moi qui l'invente. On peut répartir l'historiographie autour de la question des vacances en deux courants. en taillant un peu à la serpe. Le premier qui peut être dit d'histoire culturelle, pour aller très vite, et qui a trouvé son illustration classique, disons, dans un livre d'André Roche, qui date de 1996, qui s'appelait de tête « Vacances en France, 1830 à nos jours » . Et en fait, le principe est assez simple, c'est de nous raconter dans un récit linéaire comment est-ce qu'on est passé de pratiques dites de vacances. Par exemple, les aristocrates de 1830 ou la bourgeoisie flamboyante de 1830 qui part à un moment de l'année, souvent... l'automne, passer du temps en famille dans une maison de famille ou dans une maison de campagne au bord de la mer ou autre. Comment on est passé de ça aux pratiques massifiées, donc à la massification des pratiques, auxquelles la plupart du XXe siècle on a donné le nom de tourisme, tourisme de masse et autres. Donc le récit nous raconte ça, comment est-ce qu'on est passé de l'un à l'autre. Il repose sur un présupposé qui, à mon sens, pose problème, et c'est précisément pour ça qu'il faut aller plus loin, qui est justement ça, qui est justement d'avoir mis ensemble des pratiques qui ne se ressemblent pas. Qu'est-ce qu'il y a de commun entre, je ne sais pas moi, des Romains qui se réunissaient dans les termes pour passer du temps, et on appelait ça des loisirs, à vous et moi sur une plage pendant l'été ? Qu'est-ce qui fait ce fil-là ? De quels droits on les relie ensemble pour faire un seul et même objet qu'on appellerait vacances ? Pour les Romains, ça n'a aucun sens, de la même manière que pour les aristocrates de 1830, ça n'a aucun sens non plus. Ça a un sens pour nous, et on tire le fil rétrospectivement, et on découvre qu'il y a des pratiques qui ressemblent. Et on en fait l'histoire. Donc c'est ce présupposé-là qui me pose problème et qui pose problème à pas mal d'historiens, parce qu'au bout du compte, c'est nous-mêmes qui créons le sujet sur lequel on travaille. Ah ben ça, je vais appeler ça vacances, ça je vais appeler ça vacances, ça aussi. Et regardez, on fait une seule et même histoire avec ça. Dans les années 60, 1960, on avait des histoires de vacances par Alain Decaux ou André Castello qui faisaient ça, des romains à nos jours. Comment est-ce que ça se constitue ? À côté de ça, le deuxième courant, encore une fois pour aller très vite, qu'on peut appeler d'histoire sociale, C'est incarné dans un livre, il y en a eu beaucoup d'autres, mais l'un des premiers, l'un des plus marquants, c'est celui de Roger-Henri Guéran, qui s'appelait « La conquête des vacances » . On est en 1963. « La conquête des vacances » et pratiquement tout est dit, je n'ai pas besoin d'insister. Ce qu'il fait, c'est raconter, là aussi dans un récit linéaire, comment est-ce que des travailleurs, là en l'occurrence en France, ont réclamé puis obtenu petit à petit des vacances. C'est-à-dire qu'il raconte les luttes sociales, syndicales, politiques. associatives qui ont mené à l'obtention de la chose qu'on connaît, le droit à avoir des vacances dans l'année. Là aussi ça repose sur des présupposés qui posent problème. Le premier serait, à mon sens, est de comme si on avait d'un côté les revendications des vacances et de l'autre leurs pratiques effectives. Or, ce que ne raconte jamais le livre c'est où les ouvriers, les salariés ou les patrons qui accordaient des vacances. trouvaient le modèle vacances pour réclamer ou accorder ce droit-là. C'est-à-dire, c'est quoi la norme qui était constituée derrière, au nom de quelle valeur, au nom de quel principe ? Or, les revendications des vacances au nom de la santé ne sont évidemment pas les mêmes que les revendications de vacances au nom du bien-être, du bonheur et autres. Donc, on constitue ça en un seul et même objet. L'autre présupposé qui pose problème, parce qu'on oublie d'en faire l'histoire, c'est l'idée... Parce que c'est le point de départ de cette histoire-là, telle que la raconte Guérant. C'est l'idée qu'il y aurait quelque part, en chacun d'entre nous, un besoin de vacances qui serait naturel et qui aurait donné lieu à une revendication, à une réclamation. Nous sommes privés de vacances, nous les voulons, nous les réclamons, nous les obtenons. Plus ou moins vite, plus ou moins vite, ça se passe à telle ou telle période. Le problème qu'on oublie de construire quand on procède de cette manière-là, c'est de se demander, mais d'où il vient ? D'où vient ce sentiment de privation ? C'est-à-dire le fait de considérer comme une injustice de n'avoir pas de vacances, à quel moment ça se constitue et sur quoi, sur quel type de valeur, de croyance ça peut reposer ? Donc là, il y a un point d'interrogation qu'il faut apprendre à poser au bon endroit. Donc ce que j'ai essayé de faire, c'est de formuler des problèmes à une question des vacances que dans l'historiographie traditionnelle, on tient pour acquises. Jusqu'à présent... La plupart du temps, on considère qu'il y a les vacances, elles existent, on sait ce que c'est, et on en raconte l'histoire, on tire le fil dans un sens ou dans un autre. Ce que j'essaierais de construire ici, c'est de se poser des problèmes à chaque endroit. C'est-à-dire, comment naît ce sentiment de privation ? Comment se fait-il, et je le dis juste pour vous faire réfléchir à ça pendant que je parle, comment se fait-il qu'on associe vacances avec l'été ? Jusqu'à la fin du 19e siècle, on n'associe pas avec l'été. Qu'est-ce qui s'est passé ? Qu'est-ce qui fait qu'il y a un calendrier ? Quel type d'acteurs ont pesé là-dessus ? Quel type d'enjeux ? Comment des pratiques aussi en sont venues à incarner les vacances à nos yeux ? Si je vous montre une photo de moi sur une plage, ça va vous évoquer les vacances. S'il fait beau, s'il machin, tout un tas de conditions. Qu'est-ce qui fait qu'on a investi les vacances d'un certain nombre de pratiques qui en sont le symbole ? C'était le sous-titre que j'avais donné à ma conférence. Pourquoi faut-il qu'on parte ? Pourquoi vacances, ce serait synonyme de départ ? Voilà une question qu'il faut se poser. Ça ne l'a pas toujours été, ça ne le sera probablement pas toujours. c'est intéressant de se poser la question à cet endroit-là. L'autre question qu'il faut se poser, c'est qu'est-ce qui fait que... Comme elles sont devenues une sorte d'institution nationale, si vous ne partez pas en vacances, vous êtes vraiment le has-been de service, qu'est-ce qui fait que ça s'est passé comme ça ? Je dis, ce n'est pas un jugement de valeur, c'est pour l'historien une question. C'est devenu une institution. Comment ça marche ? Mais qu'est-ce qui fait que cette institution, on prend autant de temps à la faire parler, à lui poser des questions et à lui faire dire des choses ? C'est-à-dire qu'en France, le fait de partir ou de ne pas partir, on en a fait un indicateur de l'équité sociale, de la même manière qu'un certain nombre de pratiques. de vacances nous posent des problèmes. Pensez à la manière dont le Burkini a pu poser des problèmes cet été. À la base, c'est bien un problème, je mets de côté toute la partie religieuse, un problème qui n'est pas inédit en France, de savoir, il y a eu des batailles apocalyptiques dont je vous parlais dans l'entre-deux-guerres, d'autres motifs sur la plage. Qu'est-ce qui fait que des pratiques de vacances renvoient à des normes qu'on peut transgresser, c'est-à-dire que les vacances sont investies d'interdits, de normes, de présupposés avec lesquels on arrive et qui nous sont devenus naturels ? C'est tout ça qu'il faut questionner. Alors évidemment, je ne l'ai pas fait de manière linéaire et continue, parce qu'il me faudrait trois heures, j'ai passé bien dix ans à faire ça, donc trois heures, ce serait un minimum. J'ai choisi de mettre l'accent sur quatre lieux d'observation, pour réfléchir à l'idée qu'on peut faire l'histoire en prenant appui sur des lieux d'observation. En vingt secondes, pour réfléchir un petit peu sur ce que c'est que de faire de l'histoire, ce n'est pas simplement par sadisme. Ah tiens, l'histoire, il faut réfléchir, qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? Ce n'est pas simplement non plus encore que ce que disait Marc Bloch, que je ne vous présente pas, Marc Bloch, c'est un patron des historiens, il disait qu'il n'y a rien de plus détestable, il n'y a rien de plus ennuyeux qu'un historien qui arrive et qui vous dit voilà ce que je sais, voilà comment c'est, voilà comment c'était. Non, il faut raconter aux gens, lui il le faisait et il en faisait l'étendard d'un bon historien, il faut passer du temps à expliquer aux gens comment je sais ce que je sais, comment je me suis posé des questions, comment telle chose qui a l'air de tomber dans ne sais pas où, à la nécessité du travail, à la nécessité des questionnements. Et je rajoute une chose qui est que, à mon sens, dans mon métier d'historien, c'est devenu central, c'est que poser des problèmes, c'est bien aussi l'un des seuls moyens de suturer le passé sur lequel on travaille au présent. C'est-à-dire qu'on pose toujours des questions présentes à un passé, et j'ai envie de dire, moi, mon métier d'historien, je le conçois comme ça, c'est ce que j'ai fait là, c'est des choses qui nous sont naturelles, comme... Le besoin de partir en vacances, j'espère qu'il y aura des questions, oui, mais moi, quand je ne pars pas en vacances, je suis fatigué. Comment ça s'est construit ? Défaire des évidences en passant par l'histoire. La clé, l'arme de l'historien quand on travaille comme ça, c'est de se dire tout est construit. Tout procède d'une construction, y compris les choses corporelles, de s'allonger sur une plage. Ça n'est pas naturel, c'est construit historiquement. Et là réside le travail de l'historien. alors ces quatre lieux je vais pas vous les donner tout de suite parce que si jamais j'ai pas le temps de les faire vous serez frustré mais Le premier, j'ai pris par ordre chronologique, va vous évoquer un certain nombre de choses. C'est ce que j'ai appelé la question des grandes vacances. Ce n'est pas un point de départ. Il n'y a pas de point de départ à l'histoire des vacances. Il y a plein de formulations possibles. Il y avait des vacances au XVIIIe siècle, les vacances des tribunaux, les vacances des écoles et autres. Moi, je suis parti d'un point qui, à la fin du XIXe siècle, pose problème à la société française et ce qu'on appelle alors la question des vacances. Ce n'est pas anodin, déjà, je le dis juste comme ça, de lui trouver un nom. La question des vacances. C'est quoi la question des vacances ? Vous allez me regarder avec des grands yeux. Je ne sais pas si ce n'est qu'elle ne dure pas assez longtemps ou je ne sais quoi. Là, à l'époque, il y a une question des vacances et on la constitue. Alors, pour vous mettre un petit peu en place le contexte, on est à la fin du 19e siècle, dans les premières années de la République, la Troisième République. Et je passe très vite, la grande œuvre qui occupe les pédagogues de la République naissante, Ferry, Buisson, Paul Baer, c'est évidemment l'école laïque, gratuite et obligatoire. les lois de 82, 81-82. Et donc, ils se sont très peu posé la question du temps qui n'est pas école, c'est-à-dire le temps des vacances. Ce qu'ils font, quand on regarde les débats et les discussions qu'ils ont entre eux, ils n'en parlent jamais. Ce qu'ils font, c'est qu'ils reconduisent le calendrier des vacances de la bourgeoisie du Second Empire. C'est-à-dire, en gros, elle commençait au 15 août, c'était la Saint-Napoléon, et elle finissait, la rentrée, c'était au début octobre. Donc, personne n'a pensé à se dire, tiens, est-ce qu'il faut réfléchir à ça ? Est-ce qu'il se passe à la fin du 19e siècle et au début du 20e ? C'est que ça devient, par la force des choses, un enjeu que personne n'avait calculé. Alors, ça se passe comment ? Au début, c'est assez simple. Un certain nombre d'instituteurs font remonter des difficultés avec les enfants qui sont très fatigués. J'insiste bien sur le fait que les vacances commençaient au 15 août. Donc, les enfants sont très fatigués. On les maintient dans des classes surchauffées jusqu'au 15 août. Ils n'écoutent plus rien. beaucoup s'absentent. Donc la question de l'absentéisme se pose particulièrement au moment où on a mis l'école obligatoire, évidemment. Si les enfants n'y vont pas, qu'est-ce qui se passe ? Et se pose d'un autre côté la question pour les médecins qui se mettent à s'inquiéter du fait que garder les enfants dans des classes surchauffées pendant l'été, alors elles ne sont pas ventilées, parfois les fenêtres ne s'ouvrent pas, parfois il n'y a même pas de fenêtres, ça détermine une recrudescence des maladies, c'est-à-dire notamment la tuberculose, les maladies infectieuses, les maladies pulmonaires. L'Académie de médecine est mandatée pour se pencher sur la question et le rapport est sans appel, c'est une catastrophe absolue. il faut absolument se poser la question de... ce que c'est que ce temps des vacances. Et petit 2, il faut avancer la date coûte que coûte. Donc l'Académie rend son rapport, il y a un mouvement, les inspecteurs d'Académie et les instituteurs poussent dans le même sens à partir d'un certain nombre de rapports qui existent et qui sont encore consultables. Et le gouvernement, en 1891, il est saisi de l'affaire, décide de ne rien décider, c'est-à-dire de garder en l'état les choses comme elles étaient. Et c'est là où les choses commencent à coincer, c'est que... Dans la population, un certain nombre d'instituteurs, de chefs d'établissement, c'est pas toujours les mêmes, de maires et de parents d'élèves disent « c'est pas possible, c'est n'importe quoi, vous vous rendez pas compte » . Et là s'organise une grande campagne de résistance populaire pour que la question soit réglée autrement et qu'elle le soit vraiment. Elle est prise en main par les grands journaux de l'époque et en particulier le Petit Journal. Pour aller très vite, c'est un peu l'équivalent du Monde et de l'Ibé réunis aujourd'hui, c'est-à-dire un million de lecteurs à l'époque. Et ce que ce journal fait, pour coaliser les mécontentements, c'est faire un grand référendum de presse. On est au début aussi d'une forme de démocratie, c'est-à-dire apprendre à voter et apprendre à devenir citoyen. Et eux, ce qu'ils disent, c'est « Nous, nous allons vous montrer ce qu'est la vox populi, la parole populaire à travers ce référendum. » La question, donc la campagne est orchestrée pendant plus de deux mois, donc ça dure très longtemps, on est en 1891. Et la question principale, je vous la livre de tête, c'est... Faut-il avancer au 14 juillet la date des vacances scolaires ? Toute cette campagne est adossée aux arguments dont j'ai déjà parlé, c'est-à-dire la santé, c'est-à-dire la santé des enfants, on va en faire des dégénérés si on les maintient dans les classes, la question de la pédagogie, s'ils n'apprennent plus rien, à quoi ça rime ? Et le journal et les autres journaux qui vont avec rajoutent un argument éminemment symbolique. Ça veut dire éminemment symbolique pour nous, c'est-à-dire quand on s'intéresse à la question des vacances, on se rend compte que là, d'un seul coup, on les met à un endroit qu'on n'avait pas imaginé. La question symbolique, la voilà. Sous le Second Empire, c'est les vacances au 15 août, puisque c'était la Saint-Napoléon. Sous la Troisième République, il est logique de les faire commencer le 14 juillet, qui est la fête nationale. Donc, l'argument n'est pas juste un décoratif. Ça nous montre que les vacances sont parties d'un environnement beaucoup plus vaste et beaucoup plus disputé. Alors, je vais très vite, mais résultat de l'affaire, le oui l'emporte, donc faut-il avancer. Le oui l'emporte à 90%, ce qui est considérable, mais surtout il y a plus de 100 000 votants, ce qui là aussi est considérable. Et le vote a pour conséquence, si on peut dire, trois choses. Je les énumère juste pour avoir le temps de le faire bien, de les décrire bien. La première, c'est que le gouvernement est obligé de transiger, c'est-à-dire d'écouter la vox populi et décide non pas de déplacer la période des vacances, mais de les allonger. C'est-à-dire on les fait commencer plus tôt, mais on les fait terminer toujours à la même période. Donc en fait, on passe en quelques années de 6 semaines à 10 semaines pour commencer le 14 juillet et toujours finir l'octobre. Ça, c'est une conséquence considérable sur ce que ça veut dire que la question des vacances n'est pas qu'une question de date. La deuxième conséquence, qui est beaucoup plus proche de nous, c'est que ça devient un débat de société. Tout le monde parle de la question des vacances, que ce soit les médecins, que ce soit les instituteurs, que ce soit la presse. que ce soit les parents, les cercles d'intellectuels qui naissent à l'époque. Ça devient un problème légitime dont on peut parler légitimement avec des arguments. Ce n'est pas juste des pratiques de la vie privée et de la vie familiale. C'est un débat de société nationale. Et la troisième conséquence, c'est « mais est-ce que ça ne pose pas un problème ? » Si vous suivez la logique, c'était ça. Le grand œuvre de la Troisième République en termes de pédagogie, c'était de faire en sorte que les enfants et les jeunes adolescents soient encadré par les valeurs républicaines, par le biais de l'école, au maximum, c'est-à-dire le plus et le plus longtemps possible. Or là, on met dans l'échelle de l'année un temps totalement libéré des apprentissages scolaires, de l'emprise de l'instituteur et de l'emprise de la République pensée sur ce mode-là. Ça pose un problème à double fond, si je puis dire, qui est, et ça fait partie du débat à l'époque, est-ce que ce n'est pas précisément dans ce temps-là que l'Église catholique est curée ? vont pouvoir récupérer la main sur nos chères têtes blondes qui seront libérées de l'emprise de l'école. Et ça, c'est un problème épineux, parce qu'évidemment, c'est ce que font les sociétés catholiques, c'est ce que font les curés dans les œuvres locales. Hop, on quadrille ce temps, on essaye de récupérer les enfants vers ces associations-là. Et donc, s'ouvre le deuxième temps du problème, parce qu'il n'est pas qu'une question de date, le vrai problème, il est là, il est que deviennent les enfants qui sont brusquement libérés et qui passent de l'école aux vacances ? Qu'est-ce qu'ils deviennent ? Le problème, oui, c'est un problème éminemment actuel. On est aux alentours de 1900, entre 1890 et 1914. Qu'est-ce que deviennent les enfants ? Alors, première chose qu'il faut avoir en tête, c'est que vous n'imaginez pas le nombre de sociétés qui se réunissent, de concours qui sont lancés sur trouver la meilleure solution pour que les enfants passent de bonnes vacances, trouver la meilleure méthode pour qu'on comprenne ce que c'est qu'un enfant en vacances. Toutes les sociétés possibles et imaginables du pays se penchent sur la question, lancent des concours sur la question. Ça fait un monceau de documents monstrueux. Et on aboutit, pour aller très vite là aussi, à deux choses qui sont mêlées, qui sont en réalité la mise en œuvre d'une morale des bonnes vacances qui se constitue au tournant du siècle dont je parle là. Une morale des bonnes vacances. Et elle prend appui sur deux pattes. L'une qui est, il va falloir occuper les enfants pendant leurs vacances. Il va bien falloir trouver une solution. Et petit deux, il va falloir moraliser le rapport à ce temps de vacances. Je ne vous parle pas des pratiques, je vous parle là sur comment est-ce qu'on fait en sorte qu'il y ait un fil de continuité qui fasse qu'on n'ait pas un temps où les enfants soient complètement lâchés dans la nature. Ça, c'est la grande obsession. Quand je vous dis que ça occupe beaucoup de monde, c'est le moment où se constitue un discours sur les enfants qui sont abandonnés à eux-mêmes pendant les vacances d'été. Donc ce sont les enfants pauvres, les enfants... peuple des villes, des faubourgs, et ils se retrouvent dans la rue à la merci des apaches, des bandes d'apaches, comme on disait à l'époque, des gangs si vous voulez, des petites frappes, à la merci du cinéma, de mauvaise influence du cinéma ou des mauvaises lectures, et à la merci des mauvaises fréquentations, et pire que ça, de l'ennui. S'ils s'ennuient, c'est la porte ouverte à tout ce qui peut. Donc qu'est-ce qu'on fait ? La première jambe dont je vous parlais pour construire cette morale des bonnes vacances, je passe très vite parce qu'elle est assez évidente, c'était on met en place... tout un maillage de pratiques, d'instances, d'institutions, de dispositifs pour faire en sorte que les enfants restent encadrés pendant le temps des vacances. Évidemment, il vous vient à l'esprit la question des colonies de vacances. C'est très intéressant parce qu'à l'époque, ce n'est pas du tout, ce n'est pas ce qui est principal. Ça concerne très peu d'enfants. C'est en partie organisé très vite, beaucoup dans le monde catholique et pas dans le monde des républicains. C'est un fil très rapidement. Donc, ce n'est pas ça qui l'emporte. Ce qui l'emporte plus, ce sont les promenades de vacances, c'est-à-dire un instituteur ou quelques parents ou deux instituteurs décident pendant le temps des vacances de réunir les enfants et de les emmener en promenade, je ne sais pas, dans la forêt, dans un bois à côté, ou de les occuper et en même temps de continuer l'activité. Et encore mieux que ça, on invente les classes de vacances, D'ailleurs l'idée que sous... où la surveillance de deux instituteurs, souvent des instituteurs suppléants, on va garder l'école du quartier ou l'école du village ouverte pendant le temps des vacances et on y fait venir les enfants, pas pour travailler, pour qu'ils s'amusent. On codifie des jeux, on codifie des activités à l'échelle de la journée. Tout ça est très pensé. Et comme ça, on permet de faire le fil de continuité avec l'œuvre scolaire. C'est la grande obsession. Donc ça, c'est pour la première partie, l'occupation des enfants. Je dis bien, ce qui est très intéressant, c'est ça, c'est que le but... Les vacances rentrent dans une morale de l'égalité sociale. Les vacances des riches, oui, on sait, ils partent en famille. Mais que deviennent l'immense majorité des enfants qui sont laissés à leur sort à ce moment-là ? Donc là, on a un problème d'équité sociale. L'autre recette qui est inventée à l'époque, je vous disais, la moralisation des vacances. C'est-à-dire, en fait, la solution, c'est quoi ? C'est de se dire, dans le temps scolaire, il faut apprendre aux enfants à bien utiliser leurs vacances. C'est-à-dire, vous allez être livré à vous-même. Attention, les vacances, ce n'est pas n'importe quoi. Il ne faut pas faire n'importe quoi. Tout ce qui vous passe par l'esprit, c'est dangereux. Voilà comment ça doit être occupé. Ça, ça prend la forme, toute cette moralisation prend la forme de, là aussi, un maillage très serré d'activités dans le temps scolaire. Ils peuvent être, là j'ai un bon exemple, donner des sujets de composition. Là, vous avez un exemple de 1921 donné au certificat d'études de jeune fille. Mais on se met à donner des sujets de composition aux enfants. Comme ça. On les fait réfléchir et on leur fait prendre à travers leurs mots, leur vocabulaire, ce que doivent être les bonnes vacances. On leur demande, dans vos vacances, on leur demande, qu'est-ce que vous allez faire ? Alors là, évidemment, et si vous avez eu le temps de lire le corrigé, vous voyez bien, il faut la bonne utilisation, montrer qu'on va savoir utiliser ce temps pour se reposer, pour découvrir sa famille, pour se rapprocher de sa maman, de son papa, pour découvrir la patrie. pour découvrir le paysage, pour découvrir les artisans du coin. Donc, c'est des vacances dignes de ce nom qui se constitue, cette première phase de la moralisation. Le deuxième outil, le douzième instrument de cette moralisation, c'est, j'en ai déjà parlé, les discours de distribution de prix, qui là, à partir de 1895, ne sont plus que sur les vacances. D'ailleurs, c'est le moment, pour ceux qui ne voient pas du tout de quoi il s'agit, c'est le moment de la distribution des prix, c'est à la fin de l'année, il y a un tableau d'honneur et on distribue les prix aux élèves, mairies. Et à l'époque, c'est l'occasion dans les écoles d'organiser une fête avec un discours très officiel sur une estrade. Il y a le drapeau tricolore, tout ça. Souvent, on s'est précédé par la fanfare. Le maire dit quelques mots et ça peut être un inspecteur d'académie, ça peut être un universitaire, ça peut être un médecin, un avocat ou autre. Ou un journaliste connu ou un écrivain connu qui habite dans le coin. Ils viennent prononcer un discours où ils racontent, où ils disent. C'est quoi les vacances ? Parce que c'est le coup d'envoi et évidemment, que ce soit Ernest Lavis ou Anatole France ou qui vous voudrez, raconte les bonnes vacances, les met en discipline, les construisent comme étant un modèle à suivre. Et là aussi, c'est le patriotisme. En parcourant les paysages de votre petite région, vous allez apprendre à aimer autrement que par les livres. Oubliez les savoirs livresques. Vous allez apprendre en vrai à aimer votre patrie parce que là, tel paysage ou tel monument aux morts va vous rappeler ou tel monument. Donc, il y a un apprentissage, une espèce de propédeutique du bon citoyen à travers l'usage des bonnes vacances. Il y en a beaucoup d'autres. Il faudrait continuer. Il y a des dictées sur les vacances. Il y a des sujets de morale. Il y a des poésies. Et même des livres de lecture. C'est-à-dire que, intéressé à ça, la Bible, des livres de lecture à l'époque, c'est le tour de la France par deux enfants, achète une année en 1902, par exemple, sort pour renouveler les lectures. Le bouquin s'appelle Un voyage de vacances. sous-titré « L'être d'un écolier à son ami » . Et en fait, le modèle, c'est le même. C'est des enfants qui sont en vacances et qui font le tour de la France à travers soit des lieux qu'il faut avoir connus pour être un bon Français, soit des lieux qui rappellent des batailles historiques, soit « Et puis ces matinées de petites morales, ah oui, je vois un enfant malheureux, est-ce que je m'arrête ? » Donc les vacances deviennent un support pédagogique pendant le temps scolaire. Donc ça, ça me semble important. J'ai oublié de regarder à combien j'en étais. Ça me semble important parce que ça construit les vacances comme étant, encore une fois, on n'en est pas rentré dans les pratiques, comme étant un enjeu national. Et ça, c'est complètement nouveau à la fin du 19e siècle. Et ça devient aussi, c'est l'autre conclusion qu'on peut tirer de ce premier point, ça devient un complément. C'est-à-dire qu'il y a soit vacances et écoles, et ce sera la même chose, vacances et travail, j'y viens. Donc vacances et écoles suivant un fil de continuité. c'est pas On envoie tout balader, ça y est, on est en vacances. C'est pensé comme étant construit avec un fil de continuité, c'est-à-dire la morale que vous apprenez à avoir, vous, enfant de la République, pendant votre temps scolaire, ça doit être cultivé autrement, mais ça doit être cultivé et maintenu pendant cette longue période de vacances scolaires. Alors j'en viens rapidement à mon point 2, que j'ai appelé « Donner des vacances à ceux qui n'en ont pas » . Et je voudrais, juste avant de commencer ça, insister, ça se fait pas, bon pédagogue ça se fait pas, mais là... Comme ça, vous verrez les ficelles du discours. Insistez sur un des points dont je vous parlais, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun sens à tenir séparés les vacances des enfants, telles que je viens de vous les présenter là, des vacances des adultes ou des vacances des familles ou des vacances des travailleurs, des ouvriers et autres. On le fait souvent. Soit on s'intéresse aux vacances scolaires. Ah bah oui, c'est normal, il y a des vacances scolaires. Soit on s'intéresse, je ne sais pas, à 36, Front populaire ou aux vacances ouvrières. C'est la même histoire, pour une bonne et simple raison, c'est qu'elles se constituent à la même époque, à partir des mêmes arguments. souvent des mêmes acteurs, et elle aboutit à peu de choses près aux mêmes conclusions que celles que je viens d'évoquer. Alors, oubliez 36, la mythologie, les premiers départs, les machins, et écoutez ce que je vous raconte, et ensuite on reviendra à 36, et s'il y a des questions, j'en parlerai volontiers. En réalité, les premières vacances ouvrières telles qu'on peut les considérer, naissent à partir de 1900, et elles naissent sur le même mode que celui des vacances scolaires, pour une raison assez simple qui est... La question commence à se poser, vers 1900 toujours, que deviennent les travailleurs des ateliers, des boutiques et les travailleuses, notamment les couturières, pendant la morte saison, c'est-à-dire l'été. Pendant que les belles madames et les beaux-monsieurs partent au bord de la mer ou dans leur maison de campagne, tout s'arrête. Il n'y a plus de clients, il n'y a plus de commanditaires, il n'y a plus de machin. Donc c'est la morte saison. C'est très intéressant pour nous. Il faut imaginer que le travail ne se conçoit pas à l'époque sur le mode du CDD ou CDI. On n'a pas un contrat qui court toute l'année et qui couvrirait les différentes périodes. Le travail pendant le moment où il y a une tâche à accomplir, et puis il y a d'autres moments où il n'y a pas de travail du tout. Le moment estival des vacances correspond à un moment de morte-saison et de creux. Et on commence sur le même mode, pratiquement dans les mêmes mots, et suivant les mêmes procédures, à s'inquiéter des jeunes travailleurs ou des couturières qui se retrouvent abandonnés dans leur... appartement du cinquième étage au centre de Paris pendant l'été. Qu'est-ce qu'elles deviennent ? Est-ce qu'elles aussi ne sont pas exposées aux miasmes, aux mauvaises rencontres, au fait d'aller dilapider ce que j'ai gagné pendant 10 mois ou 11 mois au cabaret du coin et ainsi de suite ? Ce qui est intéressant, c'est que la question des vacances se constitue comme un enjeu là aussi. Et se met en place des choses qui sont de l'ordre du « on va organiser ce qui s'appelle à l'époque des colonies ouvrières de... » un peu sur le mode des colonies de vacances pour les enfants. Là, c'est des colonies ouvrières de vacances et qui concernent les adultes, les travailleurs et les travailleuses, qu'on emmène au bord de la mer, à la campagne. Parfois, on demande, et c'est notamment le cas en 1902 et en 1903, un universitaire connu qui est au Collège de France, qui prête sa maison de famille, et puis on emmène une trentaine d'ouvrières par roulement profiter de ce moment de vacances. Parfois, on les emmène sous la tente. vacances sous l'attente à ce moment-là. Et les journaux, là c'est aussi le signe que ça s'institutionnalise, les journaux, la gravure que je vous fais passer, c'est un bon exemple, le petit journal lance en 1903 ce qu'il appelle les parisianettes en vacances, c'est-à-dire que lui aussi, après avoir récolté de l'argent, il demande à ses lecteurs d'envoyer des fonds, ou il demande aux ouvrières des ateliers de couture qui ont des vacances non payées, en l'occurrence, qui ont des vacances. d'épargner pendant leur temps de travail pour pouvoir aller passer du temps, là en l'occurrence 15 jours, sur les plateformes. Évidemment, ils communiquent dessus. C'est une espèce de réclame sur la bonne âme du journal, les bons sentiments du journal. Mais ce qui est très intéressant pour nous, c'est que ça se constitue à ce moment-là sur un mode à peu près identique à celui des vacances pour les enfants. Et c'est le moment aussi où, dans les milieux du syndicalisme, en particulier du syndicalisme révolutionnaire de l'époque, Et dans les milieux du socialisme, en gros pour aller vite, ce qui serait l'aile gauche du socialisme d'aujourd'hui, c'est-à-dire très marqué à gauche, c'est pas le socialisme de gouvernement de l'époque. On se met à réclamer des vacances pour les travailleurs. C'est-à-dire en 1906, un groupe de députés dépose la première proposition de loi pour que chaque travailleur du pays ait au moins 15 jours de vacances payées par an. 1906. Je vous laisse mesurer, je ne le fais pas avec vous, mais je vous laisse mesurer le temps qu'il a fallu pour que ce soit voté en 1936. Mais c'est bien là que ça commence. Ça n'est pas en 36 parce qu'il y aurait une opération de je ne sais pas quoi. Donc, ça se met en place autour de ce moment-là. Et ce qu'on voit se mettre en place, c'est la même argumentation pour la question de la santé. C'est-à-dire, oui, pendant ce temps-là, pendant les vacances forcées des travailleurs qui sont obligés de rester chez eux parce que l'atelier ferme, il y a la mauvaise influence, il y a la tuberculose qui guette et autres. Et il y a aussi, très important pour une histoire des vacances, sinon on ne comprend rien, l'idée que les travailleurs ont besoin de repos. C'est-à-dire, oui, c'est au patron de s'occuper de considérer le repos de leurs travailleurs. Parce que si on ne leur donne pas un temps pendant lequel ils se reposent, tout le monde est perdant. Il y aura plus d'accidents de travail, ils seront plus malades, ils travailleront moins vite, il y aura moins de rendement. Donc l'argument est très constitué à ce moment-là. Et s'ajoute, comme pour les enfants, l'idée d'une injustice sociale à constituer. C'est là que se constitue l'idée qu'une partie de la population française, et une large partie, et... privé de vacances. Jusqu'à présent, c'est venu à l'idée de personne d'envisager les choses dans ce sens-là. Il y a l'idée d'une privation de quelque chose qu'on appelle vacances. Les riches madames, elles, elles en ont. Les travailleuses, elles, elles en ont. Et dans les milieux que je viens d'évoquer, syndicalistes et socialistes révolutionnaires, se mettent en place, en fait, on passe de la revendication à l'action et des groupes d'intellectuels, de syndicalistes et autres, Merci. font la démarche, comme pour les enfants, de s'occuper eux-mêmes, d'organiser les vacances des travailleurs et des travailleuses, des petits groupes, mais c'est quand même extrêmement important. Ils vont négocier des vacances payées auprès des patrons. Souvent, ce sont des intellectuels, je ne l'ai pas expliqué, mais souvent, ce sont des intellectuels qui gravitent dans le milieu des universités populaires, qui sont flamboyantes à l'époque. C'est l'idée des universités populaires, en fait, c'est l'école du pauvre et des adultes. L'idée que tout le monde a le droit à de l'éducation. Tout le monde a le droit à l'éducation, et bien eux ils font la même chose, tout le monde a le droit à des vacances. Et ils prennent en charge les vacances des pauvres, comme on l'appelle à l'époque les vacances des pauvres. Ils ont le droit à la même chose, donc on les emmène sous la tente, comme je l'ai évoqué tout à l'heure. Et alors là je vais être très rapide parce que le temps presse, mais c'est ça qui aboutit à 1936. C'est-à-dire que dans l'entre-deux-guerres, cette idée qui devient la réclamation d'un droit, on réclame, il y a beaucoup de grèves entre 1925 et 1930 qui réclament le droit aux vacances. Ça devient un droit. qu'on peut faire valoir. Donc beaucoup de grèves, beaucoup de pétitions, et même une chanson plus ou moins officielle de 1928, « Donnez des vacances à ceux qui n'en ont pas » qui passe derrière moi, qui met en avant ça, l'idée d'injustice sociale. Et oui, c'est le peuple qui est privé, on est en 1928. C'est ce mouvement-là qui aboutit à 1936. Alors, je m'en voudrais de vous laisser imaginer que ça a été une conquête difficile et qu'on aurait le peuple qui finit par arracher au vilain patron un temps de vacances. En réalité, comme toujours, pour l'historien, c'est plus compliqué que ça. L'idée, c'est qu'un certain nombre de patrons ont accordé des vacances payées à leurs salariés dès 1920. Pour une raison assez simple, c'est qu'il y a une pénurie de main-d'œuvre après la guerre et que les salariés sont en position de faire jouer... les différentes conditions de travail qui s'offrent à eux, et donc de dire, là, dans telle boîte, je n'ai pas de vacances, là, les patrons sont obligés de s'aligner, sinon ils sont obligés de former des salariés sans arrêt. Et, je tire le fil très vite, mais il ne faut pas oublier aussi que les vacances payées telles qu'elles vont être accordées en 1936 ne sont pas simplement le fruit d'une conquête qui serait belle, et voilà, ça y est, c'est l'égalité sociale. C'est assujetti, c'est pétri d'une forme de domination. qui est que ça exclut toute une partie de la population ouvrière et travailleuse de l'époque. C'est-à-dire qu'il faut avoir un an d'ancienneté pour avoir droit aux vacances payées en 36. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les vacances deviennent un outil de discipline du salariat. C'est-à-dire qu'il faut être bien sage parce que sinon vous n'aurez jamais votre année d'ancienneté. Et surtout, ça se fait au détriment de toute cette population qu'on dirait précaire aujourd'hui, qui sont embauchées deux mois, un mois, trois semaines à la tâche. Le plus souvent, les femmes et les travailleurs immigrés, qui sont très nombreux dans l'entre-deux-guerres, ... qui eux n'ont jamais de rôle aux vacances, la plupart du temps, parce qu'ils n'ont jamais l'année d'ancienneté. Donc ce n'est pas aussi rose que ce qu'on imagine. Alors, en 5 minutes, je vais essayer juste de... Parce que je vous avais dit 4 points, donc je suis allé être frustré, c'est moi. Mon troisième point, c'était celui de... Parce qu'évidemment, là, vous me dites, oui, mais il est bien gentil, mais les vacances, on ne les a pas vues. Les vacances chez Mémé Marguerite ou les vacances sur la plage, c'est quoi ? Ce qui me semble intéressant pour le travailler, c'est qu'on peut, en tant qu'historien, mettre en série... je sais pas moi des pratiques de vacances comme celle que je montre ici qui date de 1920 des années 20 on a quelque chose d'exemplaire on est sur une plage on a des gens qui sont allongés réfléchissez à ça deux secondes ce que ça veut dire que de s'allonger en public c'est un non sens avant l'entre-deux-guerres personne s'allonge dans l'espace public en plus en grande partie des nudés là on invente des nouvelles pratiques et on se fait bronzer c'est pareil l'entre-deux-guerres tout ce qui nous est devenu plus ou moins le symbole des vraies vacances des vacances dignes de ce nom alors Vous allez me dire, oui, mais moi, je n'aime pas ça. Oui, mais il n'empêche que ça devient des symboles. Ça se met en place dans l'entre-deux-guerres. Ce qui est important pour l'historien quand il travaille, ce n'est pas de les mettre en série. On serait passé de, là, ils sont plus ou moins habillés. Avant, ils étaient beaucoup plus habillés. Ils avaient la crinoline et machin. C'est ça qui est intéressant. Ce qui est intéressant, c'est les moments où ça coince. C'est-à-dire ne pas mettre les pratiques en série et dire, on est passé de, je ne sais pas, les vacances à la campagne des vacances à la mer, pourquoi pas ? Ce qui est important, c'est à quel moment on constitue des vacances légitimes, c'est-à-dire des pratiques qui deviennent symboles de vacances, qui deviennent les vacances légitimes. Et ce qu'il y a derrière ça, c'est évidemment jamais un mouvement historique très beau, très simple qui se passerait comme ça. Il y a des luttes dans une société, c'est-à-dire une fraction de la population prend la main sur la définition de ce qu'est telle ou telle pratique et parvient à l'imposer parce qu'elle lui est naturelle. Et c'est ce qui se passe dans l'entre-deux-guerres. Tout le moment où la plage devient l'étendard des vacances, où, par exemple, le bronzage, je l'ai refait par un par un, deviennent l'étendard des vacances réussies. C'est un moment de lutte qu'on a oublié, mais qui est extrêmement prononcé entre une, pour aller très vite, une bourgeoisie traditionnaliste qui avait la main sur la définition officielle des vacances avant-guerre, plutôt maison de campagne, plutôt si on va à la plage, on se dénude, on vient, on s'assied sur un petit siège, on ne va pas se baigner si possible, à une autre définition des vacances, qui est le moment où on en voit tout balader. L'inverse de ce que j'ai décrit tout à l'heure, on en voit tout balader, c'est le moment du relâchement, de la décontraction. On n'appartient plus à une catégorie sociale. Ce qui est important, c'est l'apparence et la personne dans la situation où elle est. C'est pour ça que les plages deviennent un étendard. On ne peut pas reconnaître quelqu'un en maillot de bain d'une autre personne en maillot de bain. Est-ce que c'est un ouvrier ? Est-ce que c'est un patron ? C'est mythifié. Je ne vous dis pas que ça se passe comme ça. Mais voilà la morale des vacances qui devient dominante dans l'entre-deux-guerres et qui nous est devenue habituelle. Or, elle va poser, voilà un autre exemple. Elle va poser un certain nombre de problèmes. C'est pour ça aussi que je parlais du burkini tout à l'heure. On a un moment dans l'entre-deux-guerres qui est épouvantable de bagarres de plages. C'est-à-dire que les plages deviennent un lieu d'affrontement, de bagarres physiques, d'insultes, de violences verbales, mais extrêmement prononcées. D'abord parce que la société d'entre-deux-guerres est très violente. Il y a des périodes de recomposition après-guerre qui sont extrêmement importantes. On s'insulte beaucoup, on parle par exemple, regardez, c'est pas des vacances, c'est de la partouze licite sur les plages, il y a des corps emmêlés avec d'autres corps, qu'est-ce que c'est que ce truc-là, ça ressemble à rien, il faut l'interdire. L'église catholique s'emmêle très vite parce qu'elle reprend beaucoup la main dans l'entre-deux-guerres. Beaucoup de curés font des sermons le dimanche pour chasser les vacanciers de nos plages. Et c'est ce qui se passe. Il y a des bastonnades, il y a des bagarres physiques. On en recense sur les côtes, beaucoup dans le nord, en Bretagne et sur le pourtour atlantique. Et à côté de ces bagarres, elles sont pittoresques, elles sont marrantes à étudier, mais ce n'est pas ça qui est intéressant, c'est ce qui se passe derrière. Et tout un courant de la bourgeoisie traditionnaliste, souvent des professeurs d'université, des militaires, vous voyez, cette population-là. qui avait la main sur les modes de vie dominants avant-guerre, qui le perd à ce moment-là, organise une grande mobilisation pour faire interdire, regardez, le genre de maillots de bain qu'on voit ici, qui sont profondément jugés indécents, pour tenir la décence et ce qu'ils appellent eux les devoirs de vacances. On a des devoirs de vacances, ça, ça y contrevient. Donc il faut les chasser. Et leur campagne, je passe sur les détails, mais leur campagne consiste, alors elle échoue, puisque nous on peut faire à peu près ce qu'on veut sur une plage. mais elle marche à l'époque si on considère le nombre d'arrêtés municipaux qui sont pris à Gournay-sur-Marne, c'est dans la région parisienne, dans l'actuelle Seine-Saint-Denis, parce que ça ne concerne pas que la plage bord de mer, ça concerne aussi les étangs, les rivières. Donc beaucoup d'arrêtés municipaux qui interdisent par exemple de se balader en maillot de bain. C'est-à-dire qu'il ne faut pas marcher en maillot de bain, il faut un peignoir fermé sur certaines plages, à La Rochelle par exemple, et on est dans les années 30, 34, qui interdisent de se changer sur une plage, parce que ça peut donner lieu à des contorsions bizarres où on va entrevoir des morceaux de corps qu'on ne devrait pas, qui interdisent parfois de jouer en maillot de bain, de jouer au ballon, qui interdisent parfois aussi de se faire bronzer, parce que là, il faut exposer le corps, comme dans une chambre à coucher, imaginez, mais aux yeux, aux vues et au sud de tout le monde, et qui prescrivent très exactement ce que doit être le maillot de bain. Ça doit couvrir le haut des cuisses, ça doit couvrir les épaules, ça doit couvrir les hanches. Le dos, voilà. Donc on a une grande campagne comme ça qui est à l'échelon municipal. Il y en a des centaines. On ne peut pas les recenser tous. Il y en a des centaines. L'État refuse de s'emmêler parce que l'État est sommé de s'emmêler. Il refuse de s'emmêler en disant une chose très importante pour nous qui est oui, mais on n'a pas ni à interdire ni à autoriser. La plage, c'est un espace public. On est dans les années 30 dans lequel le rôle de l'État, c'est de permettre à des gens qui n'ont pas les mêmes valeurs. les mêmes habitudes, les mêmes pratiques, de coexister en paix. Donc on doit organiser la paix sur les plages, qu'il n'y ait pas de bagarres, qu'il n'y ait pas d'indécence, qu'il n'y ait pas de voyeurisme et de nudisme, par exemple. Mais l'État refuse d'intervenir pour légiférer sur la taille du maillot de bain. Je dis tout ça, mais pour nous, encore une fois, ce qui est très intéressant, on ne sait pas qui a gagné et qui a perdu la bataille. On le voit bien. À l'époque, c'est beaucoup plus compliqué. Personne ne le sait. ceux qui prennent des arrêtés municipaux pour interdire de se promener en maillot de bain. Ils ne peuvent pas deviner deux secondes que ça va devenir complètement archaïque et même pittoresque ou risible aux yeux des générations futures. Ce qui est important, c'est ça. Y compris les pratiques qu'on tient pour évidentes. Je pense que c'est arrivé à peu près à tout le monde de se mettre plus ou moins dénudé sur une plage, ou dans son jardin, ou sur le bord d'un étang, d'une rivière, tout ce que vous voudrez. Cette pratique-là n'a rien de naturel. Elle est construite. Et elle vient du fait qu'à un moment donné, il y a eu des luttes à l'intérieur de la population française entre des fractions de cette population qui sont dominantes à un moment donné contre d'autres et qui arrivent à imposer leur valeur. Là, en l'occurrence, le relâchement, la décontraction, l'idée que les vacances, c'est fait pour renverser complètement les codes, les habitudes et tout ce qui va avec. Alors, je dis juste un dernier mot sur mon quatrième point. Je n'en dis pas plus. Je me suis posé la question. À quel moment les vacances deviennent cette institution nationale ? C'est-à-dire le fait de ne pas partir devient une tare. devient une entorse à la norme et où s'organise ce devoir d'équité sociale qui fait que tout le monde doit partir, donc il faut prendre en charge, y compris ceux qui ne partent pas parce qu'ils sont pas dans... Vous vous rendez compte, il leur manque quelque chose ou ils sont privés de quelque chose. À quel moment ça s'institue dans notre société ? Ce qui est très intéressant, c'est quand on étudie le moment 50-60. Donc là, c'est une enquête de l'INSEE, parce qu'en réalité, on l'a oublié. Mais demandez-vous deux secondes comment on fait pour mesurer les vacances des Français. Qu'est-ce qu'on peut bien mesurer ? Or, il a fallu se doter de codes, il a fallu se doter de définitions. Au début, il ne savait absolument pas, il bricole. Alors chaque enquêteur prend sa définition à lui. Parfois, on retient la définition du voisin. Moi, je vais aller pêcher ou je vais aller jardiner. Pendant tout mon temps de vacances, je passe au moins chaque matinée ou une matinée sur deux à aller jardiner. C'est des vacances ou ce n'est pas des vacances ? Au début, on ne se pose pas la question et après, on commence à se la poser. Et on se la pose pour une raison assez simple. Alors, je vous donne la chute, la définition. Et j'espère que ça fera bondir tout le monde de se dire... Ah bon, c'est ça qu'on mesure quand on mesure les vacances. C'est quoi ? C'est au moins 4 jours, on est en 1954, au moins 4 jours d'affilée hors du domicile habituel, au moins 4 jours à plus de 200 km. C'est-à-dire qu'il faut qu'il y ait un voyage de plus de 200 km. Pour des raisons d'agrément, c'est assez logique à comprendre, c'est-à-dire qu'il ne faut pas que ce soit pour des raisons de santé ou pour des raisons de travail. Si vous allez bosser pendant plus de 4 jours, je ne sais pas, au bout du pays, ce n'est pas considéré comme vacances. Donc on se dote de cette définition-là. Juste pour être provocateur, évidemment, on écarte complètement plus de la moitié de la population française qui ne part jamais, mais qui a des vacances. Là, à ce moment-là, vacances devient partir en vacances. Il a fallu l'inventer, ça. À un moment donné, ceux qui ont des vacances, mais qui ne partent pas en vacances, disparaissent complètement. de la statistique et de la statistique officielle. Ils deviennent les variables de manquement, c'est-à-dire ceux qui sont à côté de la norme. Donc là, dans mes statistiques dont je vous parle, on ne les compte pas, ils disparaissent. Mais par contre, dans les politiques publiques, alors on a des médecins qui expliquent que ceux qui ne partent pas en vacances sont plus souvent, chez les jeunes par exemple, désœuvrés, donc deviennent plus souvent délinquants. Si vous n'êtes pas parti en vacances en famille, en étant jeune, vous êtes plus, ça c'est une grande enquête éthiologique des années 60, vous êtes plus prédisposé à devenir marginal et autres. En fait, on fait des vacances une norme dans la société. Et on va même jusqu'à en faire un besoin vital dans l'après-guerre. L'État français se charge d'organiser ses plans de reconstruction et de développement. On est obsédé notamment par la modernisation et par l'américanisation du pays. On cherche à codifier c'est quoi le besoin vital des Français. Parce qu'on va en faire un marché de consommation et puis parce qu'aussi on va en faire une politique de garantie pour tout le monde. Et par exemple, je terminerai juste là-dessus. Par exemple, dans le calcul des allocations familiales, tel qu'il est mis en œuvre dans les années 50, et dans le calcul du SMIC, l'ancêtre du SMIC d'aujourd'hui, en 1950, il y a eu des débats, des commissions à n'en plus finir pour savoir ce qu'on mettait dedans. Eh bien, on met les vacances, il faut les définir. Il faut qu'il y ait 15 jours, là, ils n'allaient pas 4 jours, mais 15 jours, 15 jours en pension, ça c'est pour les allocations familiales, et un mois en colonie de vacances pour les enfants, et pour le SMIC, c'est... Je crois que c'est 8 jours de vacances pour toute la famille du salarié en question, en pension, et un voyage de, il me semble qu'ils ont retenu, 150 km. Donc ça, ça rentre dans le calcul du SMIC de l'époque. C'est très intéressant pour nous, c'est-à-dire qu'on institue une pratique, on lui donne un contenu et on en fait une norme dans les modes de vie. C'est-à-dire qu'on classifie les modes de vie, on les organise et on dit... On fait en sorte que les pratiques de vacances, telles que je viens de les énoncer là, rentrent dans le mode de vie légitime, dans l'existence légitime. Et ça pose des problèmes qui sont assez simples à comprendre. C'est-à-dire, qu'est-ce qu'on devient dans une société quand on n'appartient plus à cette norme-là ? Qu'est-ce que ça veut dire de ne pas partir en vacances, ou de ne pas revenir bronzer, ou de ne pas... Voilà, je termine... Et je tire un fil de conclusion. Vous voyez, le chemin qu'il y a dans une pratique de vacances, il a fallu définir le calendrier. Il y a... Rien de naturel au fait que ça coïncide avec l'été, c'est une construction. Il a fallu construire un droit aux vacances et la privation de ces vacances. Le sentiment qu'on est privé de quelque chose quand on part pas ou quand on n'a pas de vacances. Ça s'est construit, c'est pas naturel. Il a fallu construire des pratiques légitimes. Alors je suis passé très vite sur les plages, mais c'est très intéressant que ça se relie parce qu'il y a une morale des vacances qui s'institue là-dedans. Et il a fallu construire l'institution nationale. C'est-à-dire l'idée que les vacances existent indépendamment des pratiques et qu'on en serait tous dépositaires plus ou moins. On a à partir, parce que c'est notre mode de vie de Français qui vivent au 21e siècle. Moi, je me suis arrêté dans les années 50-60. Vous voyez ce que ça veut dire. À l'époque, ça voulait dire être moderne. Et on en fait un indicateur. Plus les Français partent en vacances et plus le pays est moderne. Qu'est-ce que ça veut dire de construire un indicateur comme celui-ci ? Tout ça, c'est le produit d'une... En tout cas... Moi, j'ai fait mon travail, j'ai appris à faire mon travail d'historien comme ça. C'est-à-dire que le boulot de l'historien, c'est d'aller comprendre tout ça. Comment ça se constitue ? Rien n'est naturel, tout est construit historiquement. Donc, mon boulot, c'est de comprendre en permanence quels sont les acteurs qui ont agi dans ce sens-là, pourquoi, avec quelle valeur, avec quels critères et qu'est-ce que ça produit. Voilà, j'en dis pas plus. Merci.

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  • Conférence

    00:03

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