- Speaker #0
Bienvenue dans un nouvel épisode de « Les coopératives, un modèle d'avenir » . Alors que les défis sociaux, économiques et environnementaux continuent de croître, les coopératives se positionnent comme une réponse innovante et durable. Ce podcast explore comment ces structures collectives peuvent transformer notre avenir et apporter des solutions concrètes aux enjeux contemporains. Dans cet épisode, nous avons le plaisir d'accueillir Youssef Achour, président de la Scope Up, ex-cheque déjeuner coopérative détenue par ses salariés. Leader reconnu dans le domaine des coopératives, Youssef Achour nous apporte son expertise et ses réflexions sur l'évolution et le potentiel de ce modèle économique. Je m'appelle Clémence Perron et je vous souhaite la bienvenue dans ce nouvel épisode de notre podcast « Les coopératives, un modèle d'avenir » . Youssef Achour, bonjour !
- Speaker #1
Bonjour !
- Speaker #0
Alors avant de commencer Youssef Achour, est-ce que vous pouvez nous parler brièvement de votre parcours et de votre rôle en tant que président du HUBCOP ? Comment vous êtes tombé dans la marmite coopérative ? C'est quand même une marmite un peu particulière.
- Speaker #1
J'ai rejoint la coopérative en 1999, il y a donc près de 26 ans, et avant d'être chez Cheikh Déjeuner, puisqu'à l'époque l'entreprise s'appelait Cheikh Déjeuner, maintenant nous l'appelons UpCoop, j'ai travaillé dans des grands groupes, en particulier le groupe Vivendi et la Caisse des dépôts, j'ai aussi travaillé dans une maison d'édition, les éditions de la Découverte, plutôt dans des postes financiers, et j'avais pour ambition, pour projet, à un moment, de donner un peu plus de sens à ma carrière professionnelle en rejoignant une entreprise de l'économie sociale et solidaire. Et j'ai eu la chance de rejoindre, en 1999, donc, Cheikh Déjeuner, et y faire la suite de ma carrière jusqu'à devenir le PDG du groupe, effectivement.
- Speaker #0
Donc, c'était en vous, en fait, dans votre parcours, vous avez eu cette volonté de... Parce qu'une coopérative, on va en parler, c'est plus qu'une entreprise, c'est une entreprise solidaire qui partage certaines valeurs avec l'ESS, dont elle fait partie d'ailleurs, l'économie sociale et solidaire. Qu'est-ce qui, chez vous, a nourri cette flamme ?
- Speaker #1
En fait, cette flamme vient de très loin, puisque quand j'étais gamin, je vivais dans les cités à Bondy, en Seine-Saint-Denis, et il y avait énormément de militantisme dans le quartier dans lequel j'étais. Donc j'ai été baigné de l'engagement. de l'esprit militant qui m'a amené à m'engager dans l'associatif, à découvrir aussi le monde des scopes, parce qu'à l'époque, il y avait des jeunes, des plus grands que moi, qui s'engageaient plutôt en créant des scopes, des sociétés coopératives de production. Donc j'ai connu ça très tôt, plutôt dans le domaine du BTP ou dans le domaine des travaux en direction des populations. Donc tout cela m'a structuré. Ensuite, j'ai eu un parcours universitaire syndicaliste et puis un parcours engagé politiquement, etc. Donc pour moi, ça paraissait normal de relier mon engagement citoyen dans la cité avec celui de faire que l'entreprise ne soit pas un lieu comme ça, complètement isolé de mes aspirations. Donc c'est pour ça que le projet coopératif m'intéressait. J'ai eu la chance de pouvoir rejoindre un projet coopératif, en particulier celui du chèque-déjeuner. aujourd'hui, celui de HopCop.
- Speaker #0
Merci beaucoup pour ce partage. Vous avez pris connaissance des résultats de l'étude menée par la Fédération nationale des caisses d'épargne sur la perception des coopératives par les Français. Sans vous donner d'orientation, est-ce que vous pouvez me dire ce qui vous a plus marqué, quelque chose qui vous a choqué, par exemple ?
- Speaker #1
Lorsque l'on sonde les gens sur le modèle coopératif, on retrouve effectivement le paradoxe. C'est un modèle qui est attractif. mais qui reste méconnu. C'est un modèle pour lequel les gens ont une certaine aspiration, en se disant que c'est vrai que c'est un modèle intéressant, dans lequel les personnes qui y travaillent, les salariés, sont associés à la vie de l'entreprise, mais en même temps, il reste un petit peu méconnu. Il y a une zone d'ombre comme ça qui reste autour, parce que ce n'est pas un modèle dominant. Ce n'est pas le modèle, effectivement, que l'on nous apprend à l'école. Ce n'est pas celui sur lequel s'appuient aujourd'hui les modèles économiques de la société. Donc on y a retrouvé dans ce sondage, dans cette étude, on y a retrouvé un petit peu ces aspects paradoxaux. On aspire à plus de valorisation des gens dans l'entreprise. Les gens ont plus envie de s'investir dans l'entreprise, mais l'entreprise ne leur permet pas forcément de pouvoir remplir, en tout cas satisfaire ces aspirations. Et donc il y a cette perception un peu particulière. C'est en même temps un modèle... intéressant, attractif et en même temps un modèle qui questionne sur le fait qu'il n'est pas très connu. Donc il reste utopique dans l'esprit de certains. Et en même temps, il questionne sur le fait, est-ce qu'une coopérative peut tenir dans la durée, alors que les faits le prouvent ?
- Speaker #0
Exactement, on va en parler avec vous en particulier. Alors effectivement, il y a un paradoxe qui est mis en avant, mis au jour dans cette étude. Les aspirations des Français, vous l'avez dit, plus d'entraide, plus de solidarité. Et les valeurs actuelles, en tout cas qu'on perçoit, est-ce qu'elles sont réelles ou pas, c'est les valeurs de rentabilité, de performance. Vous avez dit à très juste titre qu'il y avait un décalage. Est-ce que vous pouvez l'expliquer avec votre expérience ? Pourquoi on n'identifie pas le modèle coopératif comme immédiatement la solution à toutes ces aspirations ?
- Speaker #1
On nous a construit sur le fait qu'il y avait probablement une contradiction à être en même temps performant et solidaire. La performance est souvent identifiée comme étant un acte individuel. donc la performance collective n'est pas forcément perçue alors qu'on en parle souvent dans le sport, dans d'autres mais dans l'entreprise, non, il faut être performant individuellement donc finalement le collectif n'est que le résultat d'association de performance mais pas finalement un groupe qui s'auto-alimente et qui constitue les bases d'une efficacité collective et je crois que c'est ça aujourd'hui qui reste un sujet d'interrogation, comment on peut être dans une entreprise, partager le pouvoir, partager la richesse, travailler ensemble et construire une forme de performance qui n'est pas forcément uniquement la performance individuelle.
- Speaker #0
Exactement. Alors le modèle coopératif repose entre autres sur la démocratie, la participation des sociétaires. En quoi se représente-t-il pour vous une réponse pertinente à ce que nous traversons actuellement ? Ce sont des crises à la fois politiques, sociales, environnementales, géopolitiques, économiques.
- Speaker #1
Je crois qu'encore une fois, aujourd'hui, nos sociétés ont montré les limites d'un modèle économique, j'ai dit dominant, qui a construit ses principes sur, c'est le capital détenu qui va fixer les règles et qui va s'imposer à ceux qui vont apporter. Leur contribution personnelle. Et on ne vous demande pas votre avis. Globalement, j'ai le capital. Donc, je décide de la manière dont l'entreprise doit fonctionner. Et je crois qu'aujourd'hui, les limites que j'ai évoquées, celles qui montrent qu'aujourd'hui, ça crée sans doute une richesse sociale, sociétale, pardon. Mais globalement, cette richesse, elle est mal répartie. On ne donne pas la possibilité de pouvoir discuter de la manière... de créer de la richesse et discuter de la manière de la répartir. Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, les aspirations à plus de démocratie dans l'entreprise, à plus de partage de la valeur, à plus de règles d'échange pour être en mesure de participer à la vie de l'entreprise, dans un monde où justement participer à la vie de la cité devient de plus en plus compliqué, l'entreprise devient une sorte de refuge. Et qu'aujourd'hui, les personnes se disent Dans l'entreprise où je travaille, j'aimerais bien être plus associé. Et je crois que c'est là où se situe le nœud aujourd'hui de la problématique de l'aspiration des personnes à être plus associées, à avoir une vie démocratique dans l'entreprise plus forte, à l'inverse de ce qui a été très longtemps la perception qu'on nous donnait. tu viens, tu travailles, t'es efficace, tes performances ça va, si tu ne l'es pas, tu seras soumis aux règles du système. Et je crois qu'aujourd'hui, cette volonté de collaborer, cette volonté de partager le pouvoir, mais aussi la richesse, est une donnée sur laquelle on ne pourra pas, je dirais, s'exonérer dans l'avenir. Les défis de la société d'aujourd'hui nous amènent progressivement à plus de démocratie d'entreprise, à plus de citoyenneté d'entreprise.
- Speaker #0
Et vous, justement, en tant que président d'un grand groupe coopératif, est-ce que vous pouvez nous dire quels sont les défis auxquels vous devez faire face, les difficultés et aussi les avantages de ce type de gouvernance ?
- Speaker #1
Je crois que les défis sont les mêmes que toutes les entreprises. On est dans un monde de plus en plus concurrentiel, de plus en plus complexe à lire, à traduire, à décliner. Présenter aujourd'hui un plan stratégique, il y a encore quelques années, c'était à 5 ans maintenant, je veux dire un plan stratégique à 2-3 ans, on a déjà l'impression d'être dans du long terme. Donc les problématiques d'une entreprise coopérative ou pas sont les mêmes. Toutefois, dans une entreprise coopérative, il y a cette possibilité de pouvoir échanger, de pouvoir discuter. D'abord parce que le système nous l'impose. Je rappelle que moi-même, je suis aujourd'hui président parce que j'ai été élu par mes pères. Voilà, c'est donc, j'ai des comptes à rendre. J'ai des comptes à rendre à ceux qui m'ont élu et j'ai des comptes à rendre à un conseil d'administration composé lui-même de salariés. Et je crois que ça, ça participe vraiment à faire en sorte que nous puissions travailler ensemble dans une orientation qui va privilégier le long terme au court terme, qui va s'inscrire dans la durée plutôt qu'effectivement être soumis au diktat du dividende, du résultat immédiat. Et ces aspects-là, aujourd'hui, font que pour moi, c'est plutôt confortable de pouvoir présider un groupe qui ne s'inscrit pas que dans le court terme. Bien évidemment, il y a des échéances. Il faut que je rende compte tous les ans à mon assemblée générale, avec mon conseil d'administration, du travail que nous fournissons. Mais je pense que nous pouvons nous inscrire dans la durée. Et ça, c'est quand même une forme de confort. En même temps, tous les jours, il y a un combat à mener. En tant que président, il y a le combat. de faire en sorte de maintenir ces deux piliers d'une entreprise coopérative. Celle de rester fidèle à ses valeurs, de ne pas lâcher sur les grands principes qui font que depuis maintenant 61 ans, notre coopérative existe. Et en même temps, des aspirations naturelles des équipes, à savoir être mieux payé, avoir en fin d'année des résultats positifs qui permettent de pouvoir... toucher les dividendes, ce qu'on appelle nous la participation, qui est égalitaire dans l'entreprise. Et en même temps, être confronté à toutes les problématiques que la société nous renvoie. Celle de l'inclusion, celle de l'égalité pro, celle aussi des difficultés que peuvent rencontrer les gens dans leur quotidien, avec la pression sur le pouvoir d'achat. Voilà, donc là, c'est le côté, je dirais, peut-être un peu moins avantageux, c'est qu'on est en prise directe avec... Ceux qui nous ont fait confiance et qui sont extrêmement exigeants aussi vis-à-vis de ce que nous devons réaliser en tant que président élu et d'administrateur élu.
- Speaker #0
Alors, on a vu qu'il y a un déficit de connaissances et de reconnaissances. Que devrait-on faire pour faire mieux connaître ce modèle coopératif qui nous lie d'ailleurs, puisque les caisses d'épargne partagent également ce modèle, auprès du grand public et auprès des décideurs ?
- Speaker #1
Je crois d'abord qu'il faut sortir peut-être d'une... et être plus offensif sur le fait de ne pas ramener la coopération à une économie entre guillemets dite aidée ou subventionnée. Nous sommes mélangés, nous sommes intégrés dans ce mouvement de l'économie sociale et solidaire qui est lui-même disparate. Et l'économie sociale et solidaire, ce n'est pas que les associations. qui jouent un rôle fondamental dans la société d'aujourd'hui. Et si elles ont des aides de l'État, c'est parce qu'elles remplissent une mission. Les entreprises d'insertion également. Et puis il y a les mutuelles, les banques coopératives, il y a les scopes dont nous faisons partie, qui sont des entreprises qui, elles, affrontent le marché tous les jours. Nous ne sommes pas une économie subventionnée ou une économie aidée. Et je pense que ça, il faut qu'on l'affirme, parce qu'on représente quand même aujourd'hui près de 15% de la population active et 10% du PIB. voire un peu plus. Et donc, il nous faut être plus offensifs, plus affirmés dans nos positions. Et lié à ça, pour moi, je crois fondamentalement qu'aujourd'hui, le monde de la coopération doit travailler ensemble plus fortement. Vous savez, la coopération, ce n'est pas que les scopes, ce n'est pas que les banques coopératives, c'est aussi d'autres types de coopératives qui existent, les coopératives de consommation, les coopératives de distribution. les coopératives agricoles, tout cet univers de la coopération ne travaille pas suffisamment ensemble, à mon sens. Et que l'intercoopération doit pouvoir permettre de s'auto-alimenter. En un mot, si on est plus fort ensemble, on sera plus fort dans la société. Si on travaille tous dans l'intérêt de la coopération, on s'entraide, on se soutient. Les gros aident les petits, on fait progresser l'ensemble du mouvement coopératif par le haut. Et à ce moment-là, on sera plus identifié. On sera plus reconnu par les pouvoirs publics, par les collectivités locales. Et naturellement, notre place grandira. Donc je crois fondamentalement au mouvement, à l'effet de levier. Et aujourd'hui, plutôt que nager dans son couloir, chacun, il faut que l'on apprenne effectivement à peut-être tous nager ensemble.
- Speaker #0
Est-ce que vous pensez que les jeunes générations sont plus réceptives à tous ces principes coopératifs ?
- Speaker #1
On a à affronter un problème culturel. Quand on dit qu'on est une coopérative, Il y a quand même une grande partie des personnes, quelles que soient les générations, qui ont un regard... plutôt d'une entreprise d'un modèle vieillissant, voire d'un modèle has-been, dépassé, qui nous renvoie à une autre époque, voire à d'autres aspects de l'histoire. On est en train de revenir là-dessus, pour les raisons évoquées tout à l'heure, à savoir les limites du système dit capitaliste classique, et en particulier parce que c'est un capitalisme plutôt financier. Et aujourd'hui, nous avons... une frange des générations nouvelles qui a envie de s'engager, de retrouver du sens. Ce n'est plus forcément dans le militantisme tel qu'on l'a connu il y a encore une vingtaine d'années. C'est dans une sorte de militantisme et d'engagement un peu différent, celui qui attache une importance au sociétal, à l'environnemental, au social, et qui considère effectivement que travailler, et quitte à passer dix heures par jour au travail, il faut effectivement pouvoir faire en sorte que cela qui remplissent une vie, constituent un projet personnel dans un projet collectif. Et donc, il y a aujourd'hui une génération, pas toute la génération, il y en a qui sont plutôt orientés vers les start-up, d'autres qui continuent à dire que pour eux, leur avenir se passe dans des grands groupes, cotés en bourse, qui sont des têtes d'affiches de l'économie française ou internationale. Mais il y a aujourd'hui une frange qu'il faut capter. une population de jeunes engagés qui ont envie de travailler dans le monde de l'économie sociale et plus spécifiquement dans le monde de la coopération.
- Speaker #0
On espère qu'ils écoutent le podcast. Et pour terminer, est-ce que vous auriez un message à adresser aux décideurs publics ou aux citoyens pour soutenir les coopératives ?
- Speaker #1
Le message aux pouvoirs publics, encore une fois, c'est n'oubliez pas que quand on est un décideur public, et qu'on est confronté à des difficultés par rapport à un modèle de développement de la société qui est en échec aujourd'hui, il faut se repenser. Et il ne faut pas vouloir régler les problèmes d'aujourd'hui avec les vieilles recettes. Et qu'aujourd'hui, parmi les recettes dont il dispose, je crois que celui de la coopération est une recette qu'il faut peut-être privilégier parce qu'elle a un avantage dans la société, c'est qu'elle peut rapprocher les gens. Et quand on est un décideur politique et quand on est un citoyen, ce que l'on a surtout envie, c'est quand même de vivre ensemble. Et dans le vivre ensemble, il y a la dimension économique et sociale et sociétale. Et je pense que plus il y aura de la coopération, plus il y aura de la solidarité, plus il y aura des modèles de développement qui privilégient une économie au service des gens, une économie au service du progrès social, plus je pense que ça permettra d'apaiser et de réconcilier la société.
- Speaker #0
Merci beaucoup Youssef. Merci à vous. Président de UpCop pour ce podcast Les Coopératives, un modèle d'avenir. Merci de nous avoir écoutés et à bientôt pour un nouvel épisode.