- Elisa Mitko
Bonjour à tous et bienvenue dans Les Dessous de l'agro, le podcast Agrosolutions. Ici, on ne se contente pas de parler agriculture, on va voir ce qui se passe derrière le décor. Nos experts et expertes vous emmènent dans les coulisses pour décrypter, éclairer et parfois bousculer les idées reçues autour des grands sujets qui transforment le monde agricole. Aujourd'hui, je suis avec Sophie Benabla Debarge qui va nous parler de relocalisation territoriale alimentaire. Alors installez-vous, on entre ensemble dans les dessous de l'agro. Bonjour Sophie.
- Sophie Benabla
Bonjour Elisa.
- Elisa Mitko
Est-ce que tu peux peut-être commencer par te présenter et nous dire quel est ton lien avec (personnel ou professionnel) avec l'agriculture s'il te plaît ?
- Sophie Benabla
Oui, bonjour Elisa, merci de me recevoir. Donc moi je suis agronome de formation. Quand j'étais petite, je voulais être vétérinaire. Et puis au dernier moment, j'ai finalement opté pour l'agro. en optant pour un angle différent mais toujours en lien avec le vivant. Moi, ce qui me parle, c'est le vivant. C'est un autre nom des ingénieurs agro, on dit ingénieur du vivant. Et voilà, du coup, sinon j'ai un lien, je pense, comme beaucoup de personnes en France, comme l'agriculture prend quand même beaucoup de surface et a aussi un rôle important dans l'imaginaire collectif, il y a ce lien un peu affectif, on va dire. Et je sais que les fermes, c'est des endroits où j'aime bien être, travailler à titre bénévole ou professionnel. Voilà en quelques mots mon lien à l'agriculture et puis je suis chez Agrosolutions depuis bientôt un an pour notamment travailler sur les sujets de relocalisation alimentaire.
- Elisa Mitko
Ok merci beaucoup et donc avec toi aujourd'hui on va parler de relocalisation territoriale alimentaire et on va essayer de démêler un peu le faux du vrai ou en tout cas essayer de voir est-ce que c'est un vrai levier réel ou une illusion, une utopie territoriale. Quand on parle de ce sujet on parle en fait derrière de manger local, de souveraineté alimentaire, de résilience. Comme j'ai commencé déjà un petit peu à le dire, il y a certains qui voient un enjeu écologique majeur, d'autres, y voient un levier économique potentiellement pour l'agriculture, pour l'alimentation. Et puis certains, peut-être moins positifs, ils voient une forme d'utopie un petit peu coûteuse. Est-ce qu'on se raconte une belle histoire ? Est-ce que c'est un vrai levier ? Est-ce qu'il se joue quelque chose en ce moment dans les territoires ? C'est tout ce qu'on va essayer de voir avec toi, Sophie, aujourd'hui. Donc peut-être pour commencer... Est-ce que tu pourrais nous dire un petit peu de quoi on parle quand on parle de relocalisation, s'il te plaît ?
- Sophie Benabla
Oui. Alors, relocaliser, c'est rapprocher les différents maillons de la chaîne qui vont de la fourche à la fourchette. Donc, la production, le stockage, la logistique, la transformation et puis la consommation. Donc, relocaliser, c'est essayer de rapprocher tous ces maillons à l'échelle d'un territoire. Donc, une échelle qui peut être variable selon l'acteur et selon qui on interroge.
- Elisa Mitko
OK. Ce n'est pas non plus être en autarcie, on est d'accord que c'est un peu plus vaste que ça : ce n'est pas le local contre le reste du monde ?
- Sophie Benabla
Oui, exactement. Relocaliser, c'est une notion qui est quand même un peu moins radicale et plus pragmatique que ça. Viser l'autarcie, c'est vraiment vouloir être 100% autonome en idéalisant un peu des fonctionnements passés. Et la relocalisation, c'est un concept qui est un peu plus pragmatique et nuancé que ça.
- Elisa Mitko
OK. Pourquoi est-ce qu'on en parle autant depuis quelques années ?
- Sophie Benabla
Alors, je pense qu'il y a plusieurs facteurs qui convergent. Côté des citoyens et citoyennes, il y a un lien affectif fort avec l'alimentation, qui a toujours existé, puisque c'est un des besoins de base de l'être humain. Et donc, du coup, plus ce lien émotionnel, un peu, dont on parlait, ce lien affectif avec l'agriculture et le fait de vouloir... Enfin, ça tient à cœur de beaucoup de personnes de savoir d'où viennent les produits qu'ils mangent et puis de soutenir l'agriculteur du coin, on va dire. Et donc c'est aussi une vision et des attentes qui remontent au niveau des collectivités territoriales qui ont une fonction notamment de représenter les citoyens et citoyennes de leur secteur. Et plus récemment, il y a quand même aussi pas mal de facteurs qui ont un peu accentué cette tendance, c'est notamment les tensions géopolitiques et le fait que... Depuis l'après-guerre, on a des filières qui sont globalement mondialisées et on essaye d'optimiser les coûts. On en parlera peut-être plus en détail, mais en gros, optimisation = concentration schématiquement. Or, dès qu'il y a une tension, un détroit qui est bloqué ou une guerre quelque part, tout de suite, ça fragilise les filières qui sont vraiment très spécialisées. Du coup, c'est ça qui fait monter dans l'échelle des préoccupations des personnes. De se dire, si demain, ma grande surface n'est plus approvisionnée, qu'est-ce que je vais manger ?
- Elisa Mitko
Si on n'est pas assez souverain dans notre approvisionnement.
- Sophie Benabla
Exactement. Du coup, d'ailleurs, le ministère de l'Agriculture s'est renommé ministère de, notamment, la souveraineté alimentaire, en lien avec cette préoccupation de se dire, en cas de crise, comment est-ce que je peux manger ?
- Elisa Mitko
Est-ce que tu penses que c'est réellement en réaction directe au fait que la France est un pays importateur ?
- Sophie Benabla
C'est intéressant comme question parce que la France, dans l'esprit collectif et en particulier dans le secteur agricole, on est assez fiers de notre pays qui est un des premiers pays agricoles européens, qui est aussi un gros pays exportateur. Mais on n'a pas forcément conscience que près de 20% de notre alimentation est importée, y compris sur des produits que parfois on exporte aussi. Un exemple qui avait un peu fait parler, parce qu'il était très parlant, c'était quand il y avait une collision de deux camions qui transportaient des tomates, un camion qui venait de Bretagne, un camion qui venait d'Espagne, qui se sont rentrés dedans et les deux, donc un partait de France, l'autre arrivait pour approvisionner le marché français. Donc, oui, on est un grand pays agricole et pour autant on est quand même intégré dans des marchés internationaux.
- Elisa Mitko
Et qui vont peut-être encore plus évoluer, on a beaucoup parlé de la grogne agricole avec la signature du Mercosur. Et donc, on a un pays qui, en réaction à cet accord de libre-échange, est en train de construire un projet de loi d'urgence agricole. Alors, on verra quel sera le projet, la loi définitive, mais justement pour essayer de contredire un petit peu cet accord du Mercosur. Donc, il y a des sujets qui sont de compensation ou en tout cas de limitation de ces accords de libre-échange qui sont discutés en ce moment. On comprend donc dans tes propos qu'il existe une contradiction entre une envie de manger local, de relocalisation, voire même de s'approvisionner dans la petite ferme d'à côté. Une contradiction qui se présente face à cette dynamique de concentration qu'on peut observer. au niveau de certains acteurs agricoles. On a récemment encore des fusions d'acteurs, notamment de coopératives agricoles, qui ont été assez marquants. On a aussi des agro-industriels qui ont tendance à avoir des outils qui sont de taille, de capacité de traitement assez importants pour pouvoir assumer des investissements infrastructurels. Qu'est-ce que tu en penses ?
- Sophie Benabla
C'est vrai qu'il y a ces deux tendances de fond qui sont en apparence, et peut-être même quand on creuse, contradictoires. Effectivement, la concentration des acteurs agricoles, c'est une réalité. Aujourd'hui, il y a deux fois moins de coopératives agricoles qu'il y a 40 ans. Et que 80% du chiffre d'affaires des coopératives françaises est fait par 10% des coopératives. Donc effectivement, il y a une concentration qui est réelle et qui, comme tu le disais, s'accentue. Cette concentration, elle répond aussi à une logique d'optimisation des coûts. Quand on concentre les fonctions, on optimise des flux, on optimise des outils, et donc on est plus performant sur le plan économique. Et à la fois, il y a l'autre tendance, la recherche de souveraineté, la recherche de liens au local. Et donc, la notion de relocalisation, elle se joue un peu à l'interface entre les deux. Et on essaye d'apporter des nuances pour trouver un optimum entre ces deux plans.
- Elisa Mitko
Et si on reste sur les coopératives agricoles, c'est des acteurs qui peut-être ont grossi, mais qui touchent quand même 3 agriculteurs sur 4 à peu près, qui sont coopérateurs, qui sont adhérents de coopératives. Donc est-ce qu'on constate un éloignement des coopératives de leurs adhérents ? Ou est-ce qu'il y a des changements d'échelle qui existent, là aujourd'hui, dans la prise de décision dans les territoires ?
- Sophie Benabla
Oui, comme tu dis, 3 agriculteurs sur 4 sont collectés par une coopérative, et donc ça reste des acteurs incontournables du secteur agricole, assez méconnus du grand public. Et quant à la proximité des adhérents, je pense qu'ils restent quand même proches au quotidien, même si c'est vrai que ce regroupement, ça éloigne les centres décisionnels du terrain. C'est un peu une fatalité qui va avec cette logique.
- Elisa Mitko
Donc, on peut dire que, si on doit traduire différemment, la relocalisation, ça ne doit pas forcément vouloir dire de retourner à des petites échelles, mais ça doit avant tout être de décider où se situent les interactions, les décisions, à quelle échelle est-ce qu'il faut décider quand on a un territoire qui discute avec une coopérative, est-ce qu'on peut avoir ces prises de décision, ces échelles qui communiquent. Pour revenir un petit peu sur la tendance que les collectivités territoriales et les consommateurs veulent, c'est-à-dire d'avoir... Plus de local, on entend aussi parfois plus de circuits courts. Ça te crée un peu une confusion entre les deux notions. Est-ce que tu peux nous réexpliquer peut-être la différence entre circuit de proximité, circuit local et circuit court, s'il te plaît ?
- Sophie Benabla
Oui, c'est très simple. Un circuit court, ça parle du nombre d'intermédiaires. Et un circuit de proximité, ça parle du périmètre géographique, mais pas du nombre d'intermédiaires. Donc, on peut avoir une filière dite longue sur un territoire très restreint. Et on peut avoir, à l'inverse, un approvisionnement en circuit court si on importe directement de l'autre côté du globe, mais avec aucun intermédiaire. Ou juste un seul. Voilà.
- Elisa Mitko
Il y a la tolérance. Donc, relocaliser, finalement, ce n'est pas forcément non plus une histoire de distance absolue. C'est aussi, avant tout, regarder si les acteurs qui peuvent permettre de composer cette chaîne, ce système alimentaire, sont présents localement. Peut-être qu'on peut donner des exemples de ce qui est appelé une distance au local. Je sais que, par exemple, on ne va pas parler exactement des mêmes distances quand on est dans le centre de la France, en Auvergne, et qu'on veut s'approviser localement, versus quand on est d'une métropole comme Paris.
- Sophie Benabla
Oui, c'est sûr qu'on a le local qu'on peut. Historiquement, les villes avaient leur ceinture maraîchère, mais maintenant, c'est... plus tellement le cas. Pour Paris, du local, ça va être 250 km, alors que pour des villes de moindre taille, on peut parler de peut-être 50 km. De toute façon, si on regarde à l'échelle de la France, on est quand même, comme on le disait tout à l'heure, on importe notamment des fruits et légumes, parce que la France n'est pas autosuffisante en fruits et légumes. De toute façon, l'autarcie, on en a déjà parlé, c'est plutôt une utopie pour moi. Mais tu parlais de résilience, et moi, la relocalisation, je le vois vraiment comme ça, comme son but est de réintroduire de la résilience dans des systèmes et de réduire leur vulnérabilité à des crises. Et donc, du coup, en termes d'échelle, entre 50 et 250, on va dire, pour ce qui est de la France.
- Elisa Mitko
C'est des distances effectivement différentes. C'est d'ailleurs pour ça qu'à l'inverse d'un circuit court, il n'y a pas de définition précise d'un circuit de proximité, puisque ce n'est pas vraiment réaliste. On comprend du coup qu'il faut questionner un petit peu ces histoires d'échelle, questionner aussi ces histoires de système et d'acteurs, de maillons de ce système alimentaire. Est-ce que tu pourrais essayer de nous dire un petit peu pourquoi est-ce qu'aujourd'hui ça reste compliqué de relocaliser un système alimentaire et peut-être essayer de le distinguer par type d'acteurs avec leurs contraintes propres ?
- Sophie Benabla
Oui, en effet, Ça reste pas aussi simple que certains l'aimeraient parce qu'il y a quand même beaucoup de travail impliqué dans le stockage, la distribution, la transformation de l'alimentation. On ne mange pas des grains de blé comme ça, directement sorti du champ. Donc du coup, beaucoup de travail = possiblement pas mal d'acteurs différents et chacun de ces acteurs a ses propres contraintes. Par exemple, les agriculteurs doivent avoir... Ils ont un pas de temps assez long pour raisonner leur exploitation, leur choix en termes de production. Et donc, ils ont besoin d'avoir des débouchés qui aient un peu de visibilité, un peu de stabilité pour pouvoir se projeter et faire des choix en conséquence.
- Elisa Mitko
Et ils ont besoin d'avoir des prix rémunérateurs aussi.
- Sophie Benabla
Et oui, la base. C'est vrai qu'on parle beaucoup de la rémunération des agriculteurs. Et donc, c'est évidemment un critère. Ça, c'est un critère qui se retrouve à tous les échelons de la chaîne, au final. Les industriels... Eux, ils raisonnent plutôt des tailles d'outils et donc ils ont des tailles critiques d'outils en dessous desquels c'est très compliqué d'être rentable. Et donc, encore une fois, ils ne peuvent pas se rémunérer, donc ne pas pérenniser leur activité. On pourra parler peut-être après d'outils qui seraient coportés par du public, parce que c'est aussi une des questions qui vient quand des territoires veulent s'emparer de la question. Elles proposent aussi de contribuer à l'établissement. On va y revenir. On pourra en reparler. Les consommateurs.
- Elisa Mitko
Je me permets de s'habiliter aussi dans l'approvisionnement. Il faut que les usines tournent de façon à peu près continue pour pouvoir avoir une activité cohérente avec leur business model.
- Sophie Benabla
Oui, voilà, ce n'est pas facile d'avoir un outil. Un outil, idéalement, il a des produits calibrés qui arrivent de faction régulière sur toute l'année, alors que c'est très en décalage avec la réalité des productions agricoles. Donc c'est ça qui engendre notamment les dynamiques de concentration.
- Elisa Mitko
Donc les agriculteurs, les agro-industriels, si on regarde peut-être au niveau des acheteurs publics par exemple ?
- Sophie Benabla
Voilà, les acheteurs publics qui sont contraints par une réglementation qui est assez encadrée sur... Qu'est-ce qu'ils peuvent acheter et dans quelles conditions ? Le but, c'est de garantir une bonne mise en concurrence et éviter la corruption dans les achats publics. Ce qui est louable sur le principe, mais qui en même temps engendre des complexités quand ils veulent avoir la main sur leur approvisionnement.
- Elisa Mitko
Par exemple, le circuit de proximité n'est pas un critère acceptable dans le cadre de marché public. On ne peut pas dire je veux acheter à proximité dans un rayon de X kilomètres.
- Sophie Benabla
Il y en a qui le font, mais on n'a pas vraiment le droit. Donc voilà, ils font de leur mieux.
- Elisa Mitko
Ils ont aussi des questions de budget, au-delà d'avoir ces aspects de complexité et de valeur administrative.
- Sophie Benabla
Oui, les autres acteurs dont on n'a pas parlé, qui sont souvent liés aux collectivités, c'est les délégataires de services publics. Sodexo, par exemple, le plus connu. Eux, ils ont des contraintes qu'on retrouve au niveau des consommateurs finaux, de budget parfois très très serré. Et ils ont un coût au plateau qui est très contraint. Et voilà, et toutes les personnes qui nous écoutent, du coup, ont bien conscience de toutes ces contradictions qu'elles peuvent héberger à l'intérieur d'elles-mêmes entre le consommateur et le citoyen qui veut de la proximité du local et le parent d'élève pour qui ça a un impact budgétaire fort de voir une augmentation de son coût de repas pour ses enfants.
- Elisa Mitko
On a du coup abordé des maillons assez clés, qui sont les premiers auxquels on pense assez immédiatement. Il y a d'autres acteurs du système alimentaire, des maillons, je pense notamment à tout ce qui est logistique, distribution, les grossistes, qui sont parfois un petit peu des acteurs qui soit sont absents, soit ont du mal à travailler en hyper proximité. Et puis on peut aussi, je vais te laisser aborder aussi le sujet des unités de transformation locale, peut-être de plus petite envergure. Je sais notamment que tu as des exemples autour de légumeries qui peuvent être intéressants d'implanter dans les territoires pour relocaliser des filières. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?
- Sophie Benabla
Oui, ça c'est justement une illustration d'une volonté de collectivité. Il y a des collectivités qui s'impliquent dans ce sujet. Pour qui ça tient à cœur de relocaliser leur alimentation ? Donc, elles commencent déjà en général par mettre autour de la table tous les acteurs dont on a parlé, qui sont plus ou moins faciles à mobiliser.
- Elisa Mitko
Dans quel cadre ?
- Sophie Benabla
Dans le cadre de ce qu'on appelle des plans alimentaires de territoire ou programmes alimentaires de territoire. Alors, leur petit nom, c'est PAT. C'est des politiques qui sont volontaires, mais pourtant, je n'ai plus le pourcentage en tête, mais je pense que c'est plus des trois quarts du territoire français qui est couvert par des PAT.
- Elisa Mitko
Je crois que c'est 450 en tout recensés.
- Sophie Benabla
Il y en a qui se recoupent, mais en tout cas, il y a très peu de zones de blanc à l'échelle du territoire français. Donc, ce n'est pas obligatoire, mais pourtant, ça illustre vraiment l'importance de cette préoccupation pour les territoires. Et donc, du coup, il y a certaines collectivités qui vont jusqu'à dire, moi, je veux relocaliser, donc je suis prête à m'engager pour créer une légumerie. C'est juste une petite, comme une... petite usine on va dire mais c'est plutôt artisanal bref une petite unité qui sert à prendre des légumes bruts et derrière donner des légumes par exemple laver, éplucher, découper et prêt à être cuisiné, portionné et donc du coup j'ai travaillé sur un projet en particulier dans la région Grand Est où du coup on est vraiment rentré dans le dur de se dire cette légumerie à quelles conditions elle pourrait fonctionner et on s'est aperçu qu'en dessous de 100 à 300 tonnes transformés par an, c'était compliqué d'être rentable et même là, il y avait quand même une dépendance au financement public. Donc du coup, c'est pour dire que c'est pas sur un claquement de doigts, ça se fait de recréer des petits outils. S'ils ont disparu, c'est parce qu'il y a des logiques de concentration, comme on a dit, qui répondent à des objectifs d'optimisation des prix. Et donc du coup, certains territoires veulent le faire, mais c'est un engagement, enfin c'est un engagement, et notamment dans la durée, à la fois pour l'investissement, à la fois pour le fonctionnement de ces installations.
- Elisa Mitko
Ce qui n'est pas toujours possible pour la finance publique, quand on voit les baisses de budget qu'elles peuvent subir depuis quelques temps, de pouvoir pérenniser ces soutiens financiers à ces outils locaux. Est-ce que tu as peut-être des exemples de territoires où ça a fonctionné, ou en tout cas, identifier des clés de réussite qui peuvent permettre d'avoir une relocalisation territoriale de l'alimentation effective ? quelle que soit l'échelle. Est-ce que tu as des exemples ou des clés de réussite ?
- Sophie Benabla
Oui, des clés de réussite, j'en vois trois. D'abord, avoir un diagnostic robuste de son territoire sur tous les maillons de la chaîne qu'on a abordés.
- Elisa Mitko
Donc, comprendre qui a besoin de quoi, qui vend quoi, dans quel format, quelle période.
- Sophie Benabla
Et les mettre autour de la table pour qu'ils se connaissent et que chacun comprenne les contraintes des autres. Et après, on peut travailler ensemble, mais c'est un temps qui est parfois... enfin qui est... assez long parce qu'il y a beaucoup d'acteurs et il y a ce temps d'interconnaissance. Et un peu incompressible. Ça, c'est le premier levier. Le deuxième, je pense que c'est, du coup, une fois qu'on a fait ça, de mettre une gouvernance qui prend les décisions, qui se réunit comment pour décider quoi. Donc, un modèle de gouvernance qui soit aussi robuste, légitime et qui tienne dans le temps.
- Elisa Mitko
Transparent aussi, même sur la fixation des prises, j'imagine.
- Sophie Benabla
Oui, c'est clair. Et le troisième, malgré tout, la volonté politique, ça joue aussi. Parce que comme tu le disais, ce n'est pas évident. Les collectivités ont des contraintes budgétaires fortes. Et en même temps, il y en a quand c'est leur volonté qui sont soutenues par leurs électeurs, qui le font et qui vont très loin. Parce que ça va jusqu'à des régies agricoles, où vraiment la commune salarie un agriculteur sur des terres communales. Pour produire des légumes pour la cantine. Et il y en a même qui arrivent à optimiser... L'exemple dont on parle tout le temps, mais une commune dans le sud, dans les Alpes-Maritimes de Montsartout, où ils ont tellement optimisé leur fonctionnement, baissé le gaspillage alimentaire, qu'ils ont réussi à maintenir un coût plateau constant, tout en internalisant cette fonction de la production agricole et de la transformation.
- Elisa Mitko
Donc un exemple qui est assez connu, effectivement.
- Sophie Benabla
Et qui fait des élus, puisque maintenant, il y a, je crois, entre 60 et 100 régies agricoles communales en France. Donc ça commence à... une des formes que ça peut prendre, en tout cas, l'implication des territoires là-dessus.
- Elisa Mitko
Donc un diagnostic solide, des partenariats durables, pérennes, en tout cas, un peu au long cours, une gouvernance claire, et le local ne doit pas être la solution ultime, ça ne fera pas tout, mais c'est une brique de la solution.
- Sophie Benabla
C'est une brique de résilience parmi d'autres, et voilà, c'est un peu de la... Du bon sens, on va dire, de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même padier. Ça s'applique au système alimentaire. Donc du coup, on était peut-être dans un extrême avec des circuits très globalisés, très longs et donc très fragiles à certains types de risques. Et maintenant, on essaye d'équilibrer un peu ce mix. Et c'est là que ça prend son sens, on va dire, les démarches de relocalisation.
- Elisa Mitko
Donc pas d'opposition à un rééquilibrage. Pas de repli sur soi non plus, si on doit conclure un petit peu rapidement. L'idée, c'est de... mobiliser un collectif pour décider ensemble qu'est-ce qu'on veut avoir à notre main, qu'est-ce qu'on veut déléguer peut-être ailleurs, dans le sens géographique. Ça, c'est un petit peu la conclusion peut-être qu'on peut donner à ce sujet.
- Sophie Benabla
Oui, voilà. Quelle valeur on veut garder, qu'est-ce qu'on est en mesure d'assurer et qu'est-ce qu'on accepte de déléguer et de même que ce qu'on accepte nous d'importer, ça fait l'export et le développement. d'un autre territoire. Donc, voilà, tout à fait. On n'est pas là pour couper tout lien. Et voilà, couper tout lien entre les territoires.
- Elisa Mitko
Comme pour tous les podcasts des Dessous de l'agro, on va conclure avec un petit dé parce qu'on aime les chiffres chez Agrosolutions. L'idée, c'est que tu m'interrompes quand tu veux et le numéro qui sera affiché sur la face, il faudra que tu essaies de nous donner un petit chiffre en lien avec le sujet et ce numéro. Donc, tu me dis stop.
- Sophie Benabla
Je le sors de mon mieux. Stop.
- Elisa Mitko
Ok, le 3 s'il te plaît.
- Sophie Benabla
Le 3, alors 3, peut-être quelque chose que j'ai moi-même appris, alors que pourtant ça fait quand même 10 ans que je travaille dans le milieu, mais qu'on me l'a remis en tête récemment, qu'à l'échelle de la ferme France, il y avait 3 principaux débouchés. 15% à peu près de la production est destinée à nourrir la population française, 35% est destinée à l'alimentation animale et 50% à l'export. Je trouve que c'est intéressant de parler de ces ordres de grandeur par rapport à... Je trouve que les différents débouchés n'ont pas la même importance dans le débat collectif qu'au final ce qu'ils représentent en part de marché, on va dire.
- Elisa Mitko
Je pense que c'est pour certains types de cultures, mais super. Merci beaucoup pour ce chiffre, Sophie, et pour cet échange qui était hyper enrichissant. Merci à tous et bonne fin de journée.
- Sophie Benabla
Merci à toi. Les Dessous de l'agro, explorez les défis, éclairez les solutions.