- Elisa Mitko
Bienvenue dans Les Dessous de l'Agro, le podcast d'Agrosolutions. Ici, on ne se contente pas de parler agriculture, on va voir ce qu'il se passe derrière le décor. Nos experts et expertes vous emmènent dans les coulisses pour décrypter, éclairer et parfois bousculer les idées reçues autour des grands sujets qui transforment le monde agricole. Aujourd'hui, je suis avec Morgane Hénaff, qui va nous parler d'adaptation au changement climatique. Alors installez-vous, on entre ensemble dans les Dessous de l'Agro. Bonjour Morgane !
- Morgane Hénaff
Bonjour Elisa.
- Elisa Mitko
Donc sur ce sujet, on va parler un petit peu des sujets autour de l'adaptation au changement climatique, qui sont des sujets qui nous concernent de plus en plus et qu'on commence à constater nous-mêmes entre les épisodes de gel qu'on a pu commencer à avoir il y a quelques semaines, les épisodes d'hiverno qui sont avec des pluies très intenses et des inondations qu'on a pu avoir cet hiver, ou les étés qu'on a eu de plus en plus secs et de plus en plus chauds, le changement climatique, il est déjà sur nous et il touche déjà l'agriculture. On va essayer de voir du coup comment est-ce qu'on peut concrètement réussir à s'adapter avec toi Morgane. Donc pour commencer, peut-être qu'est-ce que tu peux te présenter et nous expliquer quel est ton lien personnel ou professionnel avec l'agriculture s'il te plaît ?
- Morgane Hénaff
Oui, bien sûr. Donc moi, je suis ingénieure agro de formation. Comment j'en suis venue à travailler dans l'agriculture a ujourd'hui, chez Agrosolutions, je travaille comme experte sur les sujets du changement climatique, à la fois sur l'accompagnement à la décarbonation et l'adaptation. Et comment j'en suis venue à l'agriculture ? Je pourrais dire effectivement que c'est lié à mes grands-parents qui étaient maraîchers, ils étaient horticulteurs. Mais ça serait un peu mentir parce que je ne les ai pas vraiment bien connu. En réalité, ce qui m'a amené à l'agriculture, c'est plus que j'ai grandi à la campagne. Je me suis toujours intéressée aux vivants, aux animaux. J'ai toujours crapahuté dans les champs, autour de la maison. Et du coup, assez vite, quand j'étais jeune, j'ai eu envie de travailler dans le vivant. Donc, j'ai fait des études dans le vivant et puis ça m'a amenée... aux écoles d'agro. Je m'y suis assez vite retrouvée parce qu'en fait, ça permet de travailler dans le vivant et en même temps de travailler avec l'humain, avec les agriculteurs. Et donc, voilà, travailler sur la thématique du bien manger, des filières agricoles : c'est des sujets d'avenir. On aura toujours besoin de manger. Donc voilà, je m'y épanouis plutôt bien.
- Elisa Mitko
Pour commencer, concrètement, est-ce que tu peux déjà nous faire le point sur ce qui a déjà commencé à changer au niveau du climat ces dernières années, s'il te plaît ?
- Morgane Hénaff
Oui, bien sûr. C'est vrai, comme tu le disais tout à l'heure, on voit que le changement climatique, il est déjà à l'œuvre. Ça fait déjà une bonne vingtaine d'années que ça devient de plus en plus concret pour les citoyens. Parce qu'en fait, le climat, il a déjà commencé à changer. En France, par exemple, on est déjà à plus 1,8 degrés d'augmentation de température sur les dix dernières années, par rapport au début du XXe siècle. Et ça s'est beaucoup accéléré les 4 dernières décennies. 2022, par exemple, ça a été l'année la plus chaude jamais enregistrée. Donc là, on est vraiment sur des années qui, chaque année, deviennent de plus en plus chaudes. Et plus concrètement, sur ce qui va ensuite être très impactant pour l'agriculture, il y a déjà les vagues de chaleur. On voit que cet été, par exemple, sur la ville de Toulouse, si je donne cet exemple, en 1960, il y avait une journée de vagues de chaleur par an. On est plutôt à 10 aujourd'hui, 10 journées. Pour les jours de gel, c'est l'inverse. On était à 20 jours de gel par an dans les années 42. Et on est passé à 20 jours. Donc en fait, on a divisé par deux le nombre de jours de gel. Donc ça, on va vite le voir. C'est très impactant pour l'agriculture. Et puis, ça, c'est le côté température, mais il y a aussi le côté, évidemment, précipitation, pluviométrie. En fait, tout a tendance à s'accentuer. On va avoir des précipitations hivernales qui vont avoir tendance à être plus fortes, plus intenses. On l'a vu avec des phénomènes d'inondations qui sont de plus en plus réguliers. Et puis, l'été, on va avoir de plus en plus de sécheresse, des manques d'eau de plus en plus chroniques. Et en fait, ça va aussi s'accentuer, ça va être un peu plus marqué dans le sud. et les tendances avec les fortes précipitations vont être un peu plus marquées dans le nord. Ça, ça va évidemment avoir de l'impact sur l'agriculture. Et en plus, il y a le sujet des vapeurs de transpiration. Il va faire plus chaud et pourtant, on ne va pas avoir plus d'eau. Donc, les plantes, pour continuer à grandir, elles transpirent. Et donc, comme il va faire plus chaud, elles vont avoir besoin de plus transpirer. Elles sont comme nous. Et ça, ça a vraiment un impact sur la quantité d'eau résiduelle qui va rester dans le sol. donc en fait ben Les plantes vont évacotranspirer plus et donc potentiellement le contenu en eau du sol va se raréfier. Donc on estime qu'en fait le phénomène de sécheresse du sol va être deux fois plus étendu sur l'ensemble du territoire que ce qu'il l'était par le passé. Donc voilà, ça c'est déjà ce qu'on a pu constater par le passé et ça va faire évidemment... que s'intensifier dans les années à venir selon les scénarios climatiques qu'on envisage.
- Elisa Mitko
Donc, c'est déjà une réalité qui est concrète et tangible. Les impacts sur l'agriculture, tu as déjà commencé à l'aborder un petit peu, mais est-ce qu'on peut être un peu plus précis et peut-être faire aussi un petit focus sur les impacts sur la partie élevage, pas que production végétale ?
- Morgane Hénaff
Oui, bien sûr. Alors, sur l'agriculture, évidemment, tout ce dont on a parlé : le fait qu'on va avoir moins d'eau disponible, potentiellement plus de coups de chaud, moins de froid. Tout ça, ça va être des phénomènes qui vont faire qu'on va avoir des rendements de cultures qui vont être plutôt impactés, notamment par exemple sur les céréales. On voit qu'en fait, depuis 20 ans, on stagne un peu sur les rendements. Jusqu'à maintenant, en fait, tout ce qui est développement des techniques, développement des nouvelles variétés, permettait d'avoir un progrès des rendements, une augmentation tous les ans des rendements. Et en fait, on voit que depuis une vingtaine d'années, on stagne. Et les chercheurs sont quand même aujourd'hui plutôt d'accord pour dire que cette stagnation des rendements est en partie due au changement climatique. Parce qu'en fait, finalement, tous les dix ans, le changement climatique nous fait perdre 5% de rendement, par exemple sur la culture du blé. Donc en fait, c'est quand même vraiment assez impactant. Sur les céréales, par exemple, ça se traduit directement sur le rendement. Sur des cultures comme la vigne, les arbres fruitiers, tu as parlé en intro des gelées. C'est vrai qu'on en entend pas mal parler dans les actualités, parce qu'à chaque fois, c'est un peu le branle-bas de combat pour les viticulteurs et les arboriculteurs...
- Elisa Mitko
Oui, il faut trouver des bougies, il faut être dans les champs.
- Morgane Hénaff
...qui sont en panique parce qu'évidemment, ils vont perdre. Le risque, c'est pour eux de perdre toute leur récolte de l'année. En fait, l'augmentation des températures fait que la végétation démarre plus tôt en sortie d'hiver. Et donc, des coups de gel qui vont arriver début avril arrivent au pire moment, au moment où les bourgeons sont bien développés, où les fleurs commencent à être là. Et donc, potentiellement, c'est un coup de gel assez ravageur pour ces filières-là. En 2021, ça a été assez fort, je ne sais pas si vous en souvenez, mais quasiment 80% du vignoble avait été touché. C'est 25% de rendement en moins pour l'ensemble de la filière en France. Donc voilà, à chaque fois, on voit que c'est des gros coups de massue pour les différentes filières. En élevage, effectivement, les animaux vont être aussi très sensibles au coup de chaleur, pour le coup. C'est vrai qu'on a en France quand même beaucoup d'élevages où les animaux sont dans des bâtiments : les porcins, les volailles, ces animaux sont quand même aujourd'hui beaucoup confinés et c'est des animaux qui ont été sélectionnés aussi pour grandir vite et donc quand on grandit vite, on a une moindre tolérance à la chaleur et en fait ces animaux on a vraiment besoin, quand il y a un coup de chaleur d'avoir une bonne aération, une bonne ventilation des bâtiments, sinon ils sont vraiment très sensibles au coup de chaud. De la même manière, il faut vraiment qu'on arrive à adapter les bâtiments d'élevage, à adapter les systèmes d'élevage pour éviter une surmortalité, éviter justement ces animaux qui vont perdre en fait en productivité parce que le chaud fait que, t u vois bien, quand on est en canicule, on n'est pas très productif au bureau !
- Elisa Mitko
C'est ça.
- Morgane Hénaff
Bon, ben voilà, les animaux, c'est un peu pareil, c'est la même chose ! Donc, il faut vraiment qu'on arrive à anticiper ça. Et pour l'élevage, il y a aussi un sujet : mais c'est aussi un sujet sur les productions végétales, c'est que l'augmentation des températures fait qu'on a une émergence de maladies ou de bioagresseurs qui est beaucoup plus marquée et probable. C'est vrai que sur les élevages... L'émergence des épizocytes, des maladies qui se développent, est beaucoup plus prégnante. Pour les cultures, c'est pareil. On a un risque de développer des bioagresseurs beaucoup plus importants parce qu'on a de moins en moins de gel. On a beaucoup plus de journées dans l'année où on favorise le cycle de développement de ces ravageurs. C'est vrai que ça peut amplifier de façon très importante l'impact sur les cultures.
- Elisa Mitko
C'est comme avoir plus de moustiques l'été quand on n'a pas d'hiver !
- Morgane Hénaff
Oui, exactement.
- Elisa Mitko
Et donc, face à tous ces constats et tous ces risques, est-ce qu'aujourd'hui, les agriculteurs sont plutôt attentistes ou est-ce qu'ils commencent déjà à s'adapter ? Qu'est-ce qu'ils font aujourd'hui déjà ?
- Morgane Hénaff
Bien sûr, les agriculteurs ne nous ont pas attendus pour s'adapter. Ça fait longtemps qu'ils travaillent avec le climat, qu'ils s'adaptent. En fait, les exploitations, elles s'adaptent un petit peu en continu parce qu'elles vont tester de nouvelles variétés. La recherche travaille aussi sur des nouvelles variétés qui vont être de plus en plus adaptées au climat. Le sujet variétal, c'est un vrai sujet qui est évidemment travaillé, mais qui mérite encore d'être poursuivi.
- Elisa Mitko
Et qui prend du temps !
- Morgane Hénaff
Et qui prend énormément de temps, c'est clair. Mais c'est vrai qu'on met quand même beaucoup d'espoir sur le fait d'avoir des variétés qui soient un peu plus résistantes à la sécheresse, qui soient résistantes à certains ravageurs parce qu'effectivement, ils vont être beaucoup plus présents. Donc voilà, ça, c'est des mesures qui sont déjà en place, mais qui doivent être vraiment poursuivies, intensifiées à l'échelle de R&D. Et puis ensuite, au niveau des exploitations. Après, il y a des mesures très concrètes. Les agriculteurs, ils commencent déjà à le faire : on va décaler la date de semis, par exemple. Quand on a des cultures d'été qu'on va semer au printemps, ce qui est intéressant, c'est que comme les sols se réchauffent plus vite, vous voyez, parfois en février/mars, on est déjà sur la terrasse à profiter. Là, l'idée, c'est qu'on va pouvoir semer les cultures un peu plus tôt dans l'année. Et l'idée, c'est qu'on va esquiver un petit peu les coups de chaud de l'été. On va pouvoir produire, la culture va se développer un peu plus tôt sur le printemps, où il y a un petit peu moins de risque de coups de chaud, de stress hydrique. Et donc, l'idée, c'est qu'on sécurise au maximum. On évite aussi les périodes d'été où il y a besoin de beaucoup irriguer. Donc, on va avoir un peu des stratégies d'esquive comme ça qui peuvent être mises en place par les agriculteurs. Et puis, évidemment, ensuite, il y a des sujets de diversification. Donc là, on parle d'adaptation de pratiques. Mais l'idée, c'est aussi d e diversifier ses cultures, voir ses ateliers à l'échelle de son exploitation. L'idée, c'est vraiment de ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier pour être plus résilient à des chocs climatiques. Si on a un choc climatique qui vient toucher notre blé et qu'on a trois ou quatre autres cultures qui, elles, ont des cycles un peu différents, elles ne vont pas être sensibles aux mêmes aléas. Donc, à l'échelle d'une exploitation, on va être plus résilient, on va réussir à mieux amortir les chocs. C'est diversifier avec des nouvelles cultures : du soja, du sorgho, du tournesol, par exemple. Mais aussi pour des exploitations de grandes cultures, par exemple, remettre de l'élevage. Il y a de la demande aujourd'hui sur des sujets volailles, poules pondeuses, par exemple. On cherche à redévelopper la filière en France. Ça peut être aussi intéressant pour les exploitations. Évidemment, c'est un autre métier, on redevient éleveur, mais en termes de résilience : réintroduire des ateliers d'élevage, ç a a du sens.
- Elisa Mitko
On peut parler d'agroforesterie aussi en termes de diversification potentiellement.
- Morgane Hénaff
Oui, exactement. Après l'agroforesterie, c'est vrai que c'est un système assez complexe, très intéressant, mais aussi très technique. Donc on ne le destine pas forcément à toute la ferme France. Mais effectivement, pour des agriculteurs qui sont motivés et qui ont envie de se lancer là-dedans, c'est un système qui a vraiment beaucoup de vertu.
- Elisa Mitko
Tu nous as donné pas mal d'exemples de levier, mais j'imagine que pour pouvoir mettre en place tout ça, il faut prendre le temps de faire et puis avoir un accompagnement aussi, à la fois économique et financier. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus là-dessus ?
- Morgane Hénaff
Oui, bien sûr. C'est vrai qu'il y a un chiffre qui m'a pas mal marqué. Il y a une étude qui a été faite par le groupe InVivo, Sofiprotéol et le Crédit Agricole, pour essayer de mesurer justement quel va être l'impact du changement climatique sur les exploitations agricoles si en fait, on ne met rien en place.
- Elisa Mitko
L'étude Résilience 2050 ?
- Morgane Hénaff
L'étude Résilience 2050. Et ce que ça a montré, c'est qu'en fait, les exploitations (plusieurs exploitations de type en France) si elles ne changent pas leur pratique, potentiellement elles pourraient perdre 20 à 70% de rentabilité à l'horizon 2050.
- Elisa Mitko
Donc des entreprises qui disparaissent ?
- Morgane Hénaff
Voilà. 70% de rentabilité, les exploitations, elles n'existent plus. Donc... Il y a un énorme enjeu à accompagner les exploitations pour qu'elles transforment leur système, pour être plus résilients. Et cette étude, elle estimait à peu près l'investissement qu'il fallait mettre dans la Ferme France pour faire face au changement climatique. Et ils ont estimé à 29 milliards d'euros le besoin d'investissement dans la Ferme France. Donc ça représente entre 3 à 5 milliards d'euros par an à mettre dans les exploitations pour les accompagner. On voit que c'est vraiment colossal si on veut assurer la rentabilité de nos fermes à l'avenir, à l'horizon 2050. Et là, on a vraiment besoin du soutien de tout l'écosystème qui est autour de l'agriculture et des exploitations. C'est les filières qui achètent les productions, mais c'est aussi les coopératives, c'est aussi les banques, c'est les assurances. Tout le monde doit essayer d'accompagner pour réussir à anticiper avec les agriculteurs le bouleversement qui est à venir. Et là-dessus, il faut vraiment que tout le monde unisse ses forces.
- Elisa Mitko
Pour faire un petit pas de côté, un petit focus peut-être sur le sujet de l'eau, qui est un sujet qui arrive assez rapidement quand on parle de changement climatique. Tu l'as parlé des problèmes de saisonnalisation un peu extrêmes de la pluviométrie. Donc l'accès à l'eau, c'est un enjeu important dès qu'on parle d'adaptation. Est-ce que tu peux nous en parler un peu plus ? Est-ce que l'idée, c'est juste d'irriguer plus ?
- Morgane Hénaff
Oui, c'est un bon sujet. C'est vrai qu'on ne peut pas passer à côté quand on parle d'adaptation au changement climatique. Évidemment, il va y avoir plus de sécheresse, moins d'eau l'été. Donc si on veut continuer à cultiver nos sols, à élever des animaux, ils ont besoin d'eau, y compris l'été. Donc irriguer, c'est une solution pour permettre aux plantes de continuer à grandir. Et souvent, on pense un peu au maïs, qui est effectivement une des plantes qui est beaucoup irriguée en France : c'est 40% à peu près des surfaces irriguées. Mais il n'y a quand même pas que le maïs qui est irrigué et qui a besoin d'eau l'été. Tous nos légumes qui poussent, tous les vergers qui se développent ont besoin d'eau. Les animaux boivent aussi de l'eau l'été, évidemment. Mais en fait, on n'a pas le choix que de continuer à utiliser de l'eau en agriculture et notamment l'été. Mais le problème, c'est qu'effectivement, les ressources vont être de plus en plus contraintes. On estime qu'en 2050, vu qu'il va faire plus chaud et qu'on va avoir besoin globalement de plus d'eau, l a consommation globale de la France, elle va être multipliée par deux par rapport à aujourd'hui. Il va y avoir moins d'eau, mais on va en consommer deux fois plus. Donc en fait, il y a un vrai enjeu à réussir à savoir comment on va utiliser l'eau et à utiliser l'eau de façon la plus sobre possible et à bon escient. Une des idées, ça va être de dire : ok, de toute façon, on a besoin d'irriguer certaines cultures, mais réfléchir à quelles cultures on irrigue, répartir bien l'irrigation sur les cultures qui en ont le plus besoin. Peut-être pas forcément chercher à tout recouvrir 100% des besoins en eau des plantes ou travailler avec des variétés aussi plus résistantes à la sécheresse pour abaisser justement le besoin en eau de ces cultures. Et puis on parle beaucoup du besoin en eau l'été. Mais de plus en plus, on sème des cultures d'hiver. Le colza, par exemple, ça se sème fin août, début septembre, à une période qui est souvent sèche. Et en fait, on voit que c'est beaucoup maintenant des cultures qui deviennent très dures à implanter, parce qu'en fait, parfois, on est sur des périodes où on sème et puis on n'a pas d'eau pendant trois semaines. Donc, on va aussi avoir besoin d'eau pour sécuriser l'implantation de certaines cultures. Je parle du colza, mais ça peut aussi être des couverts végétaux. On parle beaucoup des vertus des couverts végétaux. Les couverts végétaux, quand on les sème l'été et qu'il n'y a pas d'eau pendant trois semaines, ils ne lèvent pas. Et donc, on ne peut pas bénéficier de toutes leurs vertus après si on n'arrive pas à mettre de l'eau au bon endroit. Donc, il va falloir réfléchir et être le plus sobre possible. Et évidemment, mobiliser aussi des techniques de goutte à goutte pour être le plus frugal dans notre utilisation de l'eau au futur.
- Elisa Mitko
Ok, donc on essaie d'être sobre et frugal pour pouvoir irriguer quand il faut, de façon parcimonieuse. Il y a aussi des principes de ralentissement du cycle de l'eau qui peuvent être des principes intéressants pour éviter que la pluie qui tombe sur une parcelle parte directement en ruissellement dans un cours d'eau puis dans la mer : l'idée c'est de pouvoir faire un peu un tampon dans le sol, dans les zones humides, pour pouvoir - voir dans des retenues s'il y a besoin, dans certaines eaux spécifiques - pour pouvoir éventuellement ralentir un peu ce cycle de l'eau. On a parlé des agriculteurs. Au niveau des filières, des entreprises de l'agroalimentaire, est-ce que ces entreprises subissent un impact ou vont subir un impact ? Quel est-il ? Et est-ce que tu peux aussi nous approcher un petit peu : leurs impacts à la fois en termes d'approvisionnement et sur leurs sites, leurs usines en tant que telles.
- Morgane Hénaff
C'est sûr que les filières agricoles, agroalimentaires, elles sont au premier poste de ces impacts parce que dans certains cas, par exemple, des filières légumes nous disaient que là, sur les dernières années, elles avaient perdu quasiment 40 % de leur production en rendement. Les filières légumières, c'est des cultures qui sont faites sur des cycles assez courts. Et en fait, quand il y a un aléa qui intervient sur un cycle de production de trois mois, les cultures sont très fragiles. Donc quand on perd 40% de sa production en tant qu'entreprise agroalimentaire, ça nous fait un petit électrochoc. On n'a pas vraiment le choix que de s'intéresser à cette question et de voir comment on peut agir et anticiper pour s'adapter à ça. Il y a des filières aussi qui sont propices à vraiment une grosse évolution de leur zone de production. On peut parler de la banane : i l y a pas mal d'études qui montrent qu'en 2080, les zones de production actuelles de bananes, potentiellement, elles pourraient ne plus exister, en fait. D ans tous les cas, elles sont un peu obligées de se poser la question parce que l'agriculture, c'est un des secteurs qui va être le plus impacté par le des secteurs économiques, par le changement climatique. Elles doivent réfléchir à comment elles vont accompagner les exploitations agricoles dans les endroits où ça peut encore être produit, mettre en place des mesures d'adaptation, transformer les systèmes pour être plus résilients et continuer à produire dans ces bassins de production. Dans certains endroits, on parlait du maïs irrigué, mais c'est aussi le cas de la tomate en Espagne, des pommes de terre en Espagne, des cultures qui ont besoin de beaucoup d'eau. Dans des zones sud où la ressource va venir à manquer de plus en plus fort. Voilà, il faut réfléchir à se dire...
- Elisa Mitko
À délocaliser les zones d'approvisionnement ?
- Morgane Hénaff
Exactement. Ça peut être aussi une opportunité, du coup, pour les agriculteurs en France de relocaliser certaines productions. On peut parler de la tomate, par exemple d'industrie.
- Elisa Mitko
Des pistaches qui commencent à se développer, les avocats en Corse.
- Morgane Hénaff
Voilà, exactement. Ça, c'est une des opportunités. C'est que les zones de production, de culture, vont remonter petit à petit avec l'augmentation des températures. Donc, ça ouvre des opportunités pour les agriculteurs de se diversifier. Et donc, les filières, elles doivent réfléchir à la fois à accompagner leurs fournisseurs actuels et également, dans certains cas, à réfléchir à la relocalisation de leur production.
- Elisa Mitko
Ou à changer leur recette, même, potentiellement ?
- Morgane Hénaff
Oui, effectivement, à l'échelle industrielle, parfois, c'est se dire, en fait, si j'estime que je ne peux pas, demain, je n'ai pas de levier pour accompagner les exploitations à continuer à produire ici. Je n'ai pas vraiment de levier pour me délocaliser et aller installer une usine à 200 kilomètres plus au nord. En fait, je vais réfléchir peut-être à changer ma recette et à produire avec des cultures qui peuvent être développées au niveau local. Donc, oui, c'est vraiment des leviers qu'elles doivent intégrer.
- Elisa Mitko
En deux mots, s'il y avait deux étapespour dire quel est le premier pas à faire pour les exploitations agricoles ou les agro-industriels pour s'adapter, ce serait quoi selon toi ?
- Morgane Hénaff
Eh bien, faire un diagnostic, déjà : se dire où sont mes risques, est-ce que je suis à risque sur toutes mes filières ? Quels sont les risques les plus prioritaires pour savoir par quel bout le prendre, avec qui je commence à travailler ?
- Elisa Mitko
Ah, des constats.
- Morgane Hénaff
Et puis ensuite, anticiper, travailler sur une stratégie d'adaptation avec tous ses partenaires, ses fournisseurs, se dire qu'est-ce qu'on peut faire ? Quelles mesures d'adaptation on met en place ? Est-ce qu'on doit relocaliser ? Essayer de voir loin pour perdurer. Et je vois le dé qui approche !
- Elisa Mitko
Oui parce qu'on va bientôt arriver à la fin et donc comme pour tous les podcasts des Dessous de l'Agro, l'idée c'est de tirer un dé ! Bon tu vas voir on le fait pas rouler mais tu nous donnes un chiffre clé parce qu'on aime bien les chiffres chez Agrosolutions qui correspond à la phase du dé sur laquelle on tombe. Tu me dis stop tu triches pas, hop 5 !
- Morgane Hénaff
5 c'est peut-être le cinquième rapport du GIEC qui est sorti et qui dresse une partie des constats dont on a parlé. Et effectivement, si vous avez un petit peu de temps devant vous et intéressant à parcourir, il y a des résumés qui peuvent se lire vite. Courage.
- Elisa Mitko
Super, merci Morgane. Donc, on aura bien compris avec ton intervention que s'adapter, ça ne doit pas être réagir, être en réaction. Il faut anticiper, c'est un peu le mot-clé de ce que tu nous as donné. Il faut anticiper, il faut se former. On n'a pas beaucoup eu le temps d'aborder ces sujets de formation, de progrès technique des individus, des entreprises, mais ça fait partie aussi de l'anticipation et de la stratégie d'adaptation. Il faut mobiliser ces parties prenantes et puis il faut choisir les bons leviers, éviter les facteurs de maladaptation et tout ça, ça permettra de rester résilient face aux aléas du changement climatique d'aujourd'hui et surtout de demain. Merci beaucoup, Morgane.
- Morgane Hénaff
Merci, Elisa. À bientôt.
- Elisa Mitko
À bientôt.