Speaker #0Un mal nécessaire. L'agent Cerise se dirigea vers la rampe de lancement. Un technicien vint à sa rencontre pour s'assurer que tout allait bien. « Alors, pas trop stressé ? » lui demanda-t-il. « Oh, ben alors, c'est bien la première fois que vous me demandez ça avant une mission ? » répondit l'agent Cerise. « Oui, pardon, c'est qu'on commence à bien se connaître. Et à notre époque, j'imagine que les missions sont de plus en plus difficiles. » Oh, vous êtes sympa. Mais détrompez-vous, c'est plus subtil, mais ça reste un boulot assez simple. C'est vrai qu'on parle beaucoup de bienveillance, mais il donne encore beaucoup de visibilité aux personnes comme moi. Voyons, ce que vous faites là-bas, c'est pas vraiment vous. Vous ne faites qu'accomplir votre devoir, pour le bien de l'humanité finalement. Je l'espère vraiment de tout mon cœur. Mais j'en retire une... telle satisfaction qu'il est difficile de ne pas se sentir coupable. Tant que vous en êtes conscient, c'est ça le principal. Cela marqua la fin de leur échange et sans aucune hésitation, l'agent cerise sauta dans le vide. Son âme se sépara alors de son corps astral en traversant la limite céleste. Elle fusa ensuite dans les airs traversant mer et terre pour atterrir dans une enveloppe corporelle vide qui l'attendait. L'agence RISE appartenait à l'agence de malveillance céleste, l'AMC. Son boulot se résumait à aller sur Terre pour accomplir des actes malveillants. De l'insulte sur Internet au kidnapping, en passant par le harcèlement de rue et les blagues racistes, il devait cependant respecter deux règles fondamentales. La première était de ne pas trop porter atteinte à l'intégrité physique d'un humain. et gratinure au bleu Ok, mais pas de démembrement ou de meurtre. La deuxième était finalement plus une recommandation qu'une règle. Un agent ne devait jamais s'attacher à un humain. L'agence avait été créée après l'affaire méconnue du conseiller de Babylone. Celui-ci, après avoir vécu une vie de mensonges, de crimes, et avoir globalement pourri la vie à toutes les personnes qui avaient croisé sa route, avait demandé un audit. de son impact sur Terre. Des experts avaient alors étudié les personnes de son entourage et en avaient conclu que, par ses petites actions malveillantes tout au long de sa vie, il avait provoqué chez ses proches un nombre particulièrement élevé d'actes de bonté. Ces mêmes experts avaient alors théorisé que, tel un vaccin, si on mettait un peu de mal dans le monde, on récoltait finalement plus de bonté que si on ne faisait rien. Avec les années et la pratique, ils avaient pu démontrer ce qu'on appelle maintenant le théorème de Babylone. L'AMC envoyait donc ses agents accomplir des actes malveillants pour obtenir des actes de bonté de la part des humains. Au fil du temps, l'agent Cerise avait développé un modus operandi bien à lui. Il approchait plusieurs humains et constituait un groupe social dont le seul élément commun était lui-même. Cela prenait du temps. Mais en deux ans de travail, il avait enfin finalisé, sur sa mission actuelle, ce que ses victimes définissaient comme une belle bande de copains. Une fois bien confortablement installé dans son enveloppe corporelle humaine, il se leva et se dirigea vers l'appartement de Fabien. Celui-ci l'avait gentiment invité à boire un verre chez lui. Et l'agent Cerise savait pertinemment ce qui l'attendait. Et il savait exactement... comment il allait l'utiliser pour commettre un acte de malveillance. Arrivé devant la porte, il Ausha. Derrière celle-ci, il entendit plusieurs « chchch » puis Fabien qui cria « entre Charles, c'est ouvert ! » Le nom d'emprunt de l'agent cerise sur terre était Charles. Cela faisait un millénaire qu'il l'utilisait et il avait le mérite de n'être toujours pas passé de mode. Charles pénétra donc dans l'appartement Et l'intégralité de son groupe social lui hurla « Surprise ! » Il en profita pour hurler à son tour comme s'il était terrifié en agrippant son cœur. Puis il s'énerva et cria « Vous êtes fou ou quoi ? » Comme il s'y attendait, cela jeta un froid sur la soirée. Par la suite, il s'excusa platement en disant qu'il les remerciait de tout cœur d'être tous là, que ça lui faisait extrêmement plaisir, tout en sachant que sa réaction avait provoqué un sentiment de gêne et de culpabilité chez ses... Cela était un parfait exemple d'une de ses techniques préférées, le « une claque, un bisou » . Le principe était simple, il provoquait un acte malveillant de type sournois et le complétait par un geste affectueux. Cela provoquait souvent chez ses victimes un fort sentiment de confusion. Durant la suite de la soirée, il continua sur sa lancée en rabaissant implicitement les personnes autour de lui. En disant qu'ils avaient trop de la chance d'avoir une vie si simple, cela insinuait bien sûr qu'ils avaient des vies de merde. Il adorait susciter la haine et la fascination chez les humains. Et savoir qu'il faisait cela pour le bien commun le remplissait de fierté. Quand il présentait ce qu'il faisait dans la vie, il ne pouvait s'empêcher de dire « je suis le mal pour un bien » . Eh Charles ! « Il y a un mec pour toi à l'entrée » , l'interpella Fabien alors qu'il était plongé dans ses pensées. Cela n'était pas normal. L'agent Cerise avait devant lui tous ses clients du moment. Et effectivement, lorsqu'il vit l'homme qui l'attendait sur le pas de la porte, il ne le reconnut pas. Il sentit cependant qu'il avait face à lui un être céleste, très certainement envoyé par l'AMC. « On contrôle ? À cette période ? » pensa l'agent Cerise. Il avait un très mauvais pressentiment. L'homme l'accueillit sous couverture. « Hé, salut Charles ! Merci de m'avoir dit de passer pour qu'on puisse discuter. Tu veux qu'on sorte pour être plus tranquille ? » « Je te suis, mec ! » répondit Cerise. Ils sortirent de l'immeuble et, arrivés sur le trottoir, l'homme lui annonça. « Agent Cerise, je suis désolé de vous importuner en pleine mission, mais un ordre de la plus haute importance vient de tomber. J'écoute. » Je suis le docteur Sapotille et j'assure le suivi psychologique des agents sur le terrain. On m'a chargé de vous annoncer la fermeture de l'AMC, car plus assez rentable pour les instances célestes. A cette annonce, l'agent Cerise perçut de drôles défaits sur son enveloppe corporelle d'emprunt. Le désordre de la rue, qui était pourtant si fort à ses oreilles quelques instants plus tôt, n'était à présent qu'un bruit sourd, lointain. Les afflux de sang qui partaient de son cœur s'accélérait en même temps que rétrécissait le temps entre deux battements qu'il ressentait au niveau de ses tempes. Il regarda le sol, mais celui-ci n'avait pas bougé. Or, il avait l'impression qu'il s'était affaissé sous lui. « Ce doit être évidemment un choc pour vous, et je peux vous assurer que nous allons tout faire pour vous accompagner dans cette transition professionnelle. » « Mais, mais, je ne comprends pas. Et le directeur de l'agence, alors ? » « Il a maintenant une place de choix au sein des hautes... » instances célestes. Et nous, qu'est-ce qu'on devient ? Eh bien, c'est justement le travail que nous allons faire ensemble afin de vous réintégrer dans la vie céleste. Et ma mission en cours ? Ah, oui, certes. Je vous laisse encore ce soir sur Terre et nous pourrons commencer demain dans mon bureau. À ces mots, il partit en direction de la zone de stockage des enveloppes corporelles pour être céleste, en laissant l'agent cerise seul. Dans la rue. Il resta là, quelques instants dans la nuit, le regard vide. Il était en état de choc. Un millénaire, bon sang. Cela faisait mille putains d'années qu'il faisait ce taf. Et c'était pas le genre de taf comme dans les hautes instances célestes où tu fais tes petits horaires et après tu te barres. Non, là il fallait charbonner et c'était 24h sur 24 qu'il fallait produire. Et ça demandait une vraie expertise. Et psychologiquement, c'était pas toujours simple non plus. Il fallait toujours rester sur la fine ligne pour continuer à faire des actes malveillants sans devenir un psychopathe. Plus d'une fois, il avait vu des juniors prendre le boulot à la légère et ils avaient très mal fini. Mais tous ces efforts, cette expertise et les méthodes qu'il avait peaufinées au fil des années, ils devenaient quoi ? Et surtout... C'est quoi cette histoire de rentabilité ? Ça voulait dire que le théorème de Babylone ne fonctionnait plus ? Et que les actes malveillants étaient tellement devenus la norme que les humains ne les compensaient plus ? Il en avait plus qu'assez de ces humains. L'être céleste qu'il était allait les confronter à leur propre malveillance. Il remonta alors en furie dans l'appartement, mais sur la dernière marche des escaliers, Fabien l'attendait. Ça va Charles ? On s'inquiétait quand on t'a vu partir avec ce gars. « C'était qui ? » L'agent cerise, qui était toujours dans un élan de haine, lui répondit sèchement. « Un mec du boulot. C'est pas tes oignons, il me semble. » Le visage de Fabien se crispa, mais son regard était toujours le même, inquiet, ce qui déstabilisa un peu Cerise. « Un mec de ton boulot, tu dis ? Et qu'est-ce qu'il est venu te dire de si urgent ? » « Eh ben… » balbutia Cerise. « Il semblerait que… je n'ai plus de boulot. » À ces mots, plusieurs larmes coulèrent sur les joues de l'enveloppe charnelle de l'agent Cerise. Voyant cela, Fabien n'hésita pas une seconde. Il le prit dans ses bras. « Merde, je suis désolé, mec. Assieds-toi, je vais nous chercher des bières. » lui dit-il en le relâchant. De nouveau, Cerise se retrouva seule. Toute la colère qui était montée en lui quelques instants plus tôt avait disparu au contact de Fabien. Comment avait-il fait ? Pourquoi avait-il été si gentil avec lui alors que le Charles qu'il avait en face de lui ne l'était pas réellement ? Cerise réalisa alors que... que cela faisait mille ans qu'il était au contact des humains pour accomplir des actes malveillants, mais qu'il ne les connaissait pas vraiment. Peut-être que s'il avait mieux appris à leur contact, il aurait pu faire évoluer ses pratiques, et l'agence aurait pu perdurer. Ah, à quoi bon y penser maintenant ? Il était trop tard de toute façon. Ce n'était pas la faute des humains, mais d'une certaine façon, sa faute à lui. Il se leva, ouvrit la porte de l'appartement de Fabien et rejoignit ses amis pour faire la fête. Après tout, c'était sa fête d'anniversaire, non ? Au sein de la bande de copains, la soirée d'anniversaire de Charles restera comme l'une des soirées les plus mythiques du groupe. On entendait encore Charles hurler « Vous êtes les meilleurs ! Je vais rester avec vous pour toujours ! » Et le lendemain matin, le docteur Sapoti attendit longtemps l'agent Cerise, mais celui-ci ne vint pas. pas. Comme il l'avait prévu, il écrivit alors au directeur de l'AMC. Bonjour monsieur le directeur. Pour donner suite à ses excellents états de service et pour le récompenser pour sa carrière, je vous indique que la retraite de l'agent Cerise a bien été enclenchée selon la procédure prévue. La nuit dernière, il a découvert la bonté humaine et a développé sa relation aux humains, confirmant ainsi sa fin de carrière. à l'AMC. Comme inscrit dans la Convention Collective Secrète de l'Agence, nous allons assurer son suivi durant les prochaines années pour nous assurer qu'il soit heureux auprès des humains et vive une bonne retraite. Bien cordialement, Dr. Sapotille. et que vous en voulez d'autres, faites-le moi savoir en commentaire. Merci à vous !