Speaker #0contagion sociale. Ils étaient devenus trois. Trois entités qui avançaient de manière parallèle mais à des rythmes différents. La première était la plus ancienne et peut-être la plus sage. La deuxième était brillante et paraissait parfaite. Enfin, la troisième était la plus récente et la plus passionnée. Ils étaient trois mais à la base ils étaient six. Antoine et Sarah, Paul et Valentine, Charles et Fleur. Un groupe d'amis composé de trois couples. Et lorsqu'un des trois se faisait, se mettait à, achetait eau, se préoccupait d'eux, investissait dans, partait à, les deux autres ne tardaient pas à suivre le mouvement. Et les dîners s'enchaînaient. Tous assis autour d'une table de salle à manger Maison du Monde conseillée par Valentine et achetée par Antoine et Sarah, ils voguaient à travers... tout type de conversation. Des plus sérieuses, celles d'adultes. Vous avez vu ? Les taux ont grimpé. On a bien fait d'acheter au bon moment. Les stagiaires de ma boîte m'ont invité à une soirée mais j'étais trop fatigué. Il faut absolument que tu portes tes couilles et que tu la demandes, cette augmentation. Non mais sérieux. Au plus futile. On a acheté un airfryer. C'est incroyable. Non, non, non, non. Je ne vais pas en reprendre. Merci. J'ai un peu la chichie en ce moment. Ouais, enfin, la chiasse, quoi. Ils représentaient parfaitement la bande de trentenaires sans enfants. Ainsi, lorsqu'Antoine et Sarah annoncèrent « Les gars, faut qu'on vous dise un truc » , tous les autres retinrent leur souffle. « Ce ne pouvait être que ça » , se disaient les quatre autres. Ils en parlaient souvent, bien sûr. C'était l'étape d'après. Ça faisait peur à tout le monde. Mais si les autres suivaient, peut-être que ce serait plus simple. Et après tout... C'était le plus vieux couple. C'est normal que ce soit eux qui démarrent les hostilités. Et puis, les humains le font depuis des milliers d'années, donc c'est normal de le faire. Et ce ne doit pas être si compliqué de devenir ce pour quoi tu as été créé finalement. Et après tout, pourquoi pas ? Il était peut-être temps pour chacun de démarrer une famille. Les quatre autres avaient tous à peu près ça en tête lorsque Sarah casse à le délire. Avec Antoine, on a décidé de se séparer. Un silence gênant se fit entendre pendant plusieurs secondes. La première pensée réflexe qui leur vint n'était pas sur la cause de la rupture, ni sur leur santé mentale, et ni même sur l'avenir proche qui les attendait. Non, chacun pensa immédiatement à son propre couple. Et pour nous, est-ce que tout va bien ? Puis, une fois l'information traitée par le cerveau reptilien, Les autres parties se remirent en route et ils commencèrent à se soucier de leurs amis. La suite du dîner fut une série de questionnements sur le « comment » , le « ça va aller » , le « et pour la suite » et enfin le « si on peut faire quoi que ce soit » . Sur le chemin du retour, chaque couple digérait différemment la nouvelle, chacun de leur côté. Dans la voiture de Paul et Valentine, l'un comme l'autre restait dans ses pensées. Et dans l'autre voiture... Charles s'inquiétait pour Fleur. « Ça va, toi ? » « Je sais pas. Je pense que je réalise pas trop encore. C'est vrai qu'elle me racontait qu'ils s'engueulaient beaucoup en ce moment. Mais ça faisait quand même cinq ans qu'ils étaient ensemble. Je pensais qu'ils tiendraient le coup. J'espère surtout que pour lui, ça va aller. Ils ont dit que c'était d'un commun accord, mais j'ai plutôt l'impression qu'elle ne lui a pas trop laissé le choix. T'imagines que là... » Ils vont devoir vendre leur appartement, déménager, faire le deuil de la relation, réapprendre à draguer. Oh là là, rien que de l'imaginer en boîte à essayer de conclure, ça me déprime. En même temps, vaut mieux que ça arrive maintenant plutôt que dans quelques années avec un gosse à séparer. Ce qui inquiétait particulièrement Fleur, c'était que le couple d'Antoine et Sarah était le plus ancien et montrait donc en quelque sorte la voie à suivre depuis le début des autres relations. Elle n'osa pas l'avouer à Charles, mais elle crut apercevoir dans son rétroviseur le reflet d'une vieille ennemie. L'angoisse. La semaine suivante, c'était l'anniversaire surprise de Paul organisé par Valentine. Pour l'occasion, elle avait invité ses amis de l'université, quelques collègues de travail, et bien sûr, leur couple d'amis. Antoine et Sarah avaient dit qu'ils ne viendraient pas tous les deux. Valentine avait répondu qu'elle comprenait et qu'il n'y avait pas de problème. Et c'était en réalité... Un soulagement pour elle. Si l'un d'entre eux était venu, cela aurait indiqué que c'était lui ou elle qui resterait dans le groupe et qu'il perdrait fatalement de vue l'autre. Ne pas venir tous les deux restait finalement la meilleure décision. Le couple historique n'étant pas là, certaines personnes s'interrogèrent sur leur absence. Paul lâcha alors l'information qui allait alimenter toutes les discussions de la soirée. Chacun avait sa petite théorie sur les raisons de la séparation. Nos quatre étaient cependant un peu mal à l'aise qu'on parle ainsi de leurs plus proches amis. Mais ce qui les acheva fut la remarque de Christophe, un collègue de Paul. C'est marrant parce que... J'ai justement de lire un truc qui s'appelle la contagion sociale. Il expliqua alors qu'il était tombé sur un article un peu putaclic qui s'intitulait « La rupture et le divorce seraient contagieux » . En gros, des chercheurs avaient prouvé que les personnes entourées d'individus qui divorcent ont plus de chances de rompre que le reste de la population. Cela illustrait le phénomène de contagion sociale par lequel des sentiments, des opinions ou des comportements originalement exprimés ou manifestés par un ou quelques individus, se propage à tout un groupe dans un contexte donné. Voyant le regard ahuri des deux couples qu'il avait face à lui, Christophe tenta de se rattraper en disant « C'est peut-être des conneries cet article. En plus, je me souviens l'avoir lu début avril. Donc très certainement un poisson d'avril ce truc. » Mais il était trop tard. Le doute empoisonnait déjà les pensées des quatre restants. Et celle qui n'arrêtait pas d'y penser, c'était Fleur. Elle et Charles étaient le plus jeune couple. Ils n'étaient pas aussi sages qu'Antoine et Sarah, ni aussi parfaits que Paul et Valentine. Ayant un peu bu, elle se dirigea vers la salle de bain pour s'isoler. Mais sur sa route, elle fut rattrapée par Valentine, également très alcoolisée, qui lui avoua « Comment ils font chier les autres ! » « Ça fait des semaines que je veux larguer Paul ! J'attendais juste que son anniversaire passe ! » « Mais là, je sais pas quoi faire ! » Cette confession était trop pour la pauvre Fleur, qui commença à avoir du mal à respirer. Elle ne lui répondit pas et continua sa route vers la salle de bain. Plus elle avançait, plus sa vision se troublait. « C'est sûr, maintenant, on va se séparer et ça va être horrible. » se répétait-elle en boucle. Arrivé à celle-ci, elle s'enferma. Son regard croisa son reflet dans le miroir. Elle avait l'impression d'y voir une petite fille terrifiée et, derrière elle, sa vieille ennemie, l'angoisse. Elle se retourna pour ne plus se voir et s'accroupit contre la baignoire. Ses mains tremblaient et les voir rendait sa panique encore plus réelle. Pour pallier cela, elle leva sa main vers l'interrupteur et éteignit la lumière. Plongée dans le noir, allongée contre le carrelage froid, elle se touchait les doigts un par un et tentait de contrôler sa respiration. C'était sa technique, quand elle venait lui rendre une petite visite. S'ancrer sur le sol, limiter la stimulation de ses sens et revenir dans le réel en touchant ses doigts. À 30 ans, Fleur se connaissait assez pour mieux supporter ses visites. Et c'était d'ailleurs la première fois que celle-ci s'invitait dans le cadre de sa vie intime. En même temps, elle n'avait jamais eu de copain assez longtemps pour que celle-ci se manifeste. Mais avant de trop réfléchir à ce que cette visite signifiait, elle reçut une notification sur son téléphone qui la fit sursauter. Son écran lui indiqua que son youtubeur préféré, Moham, venait tout juste de sortir une vidéo intitulée Le jeu du destin, fit Fleur. Intriguée, elle ouvrit la notification. Une première image surgit une demi-seconde sur l'écran, puis disparut pour laisser place à une première publicité pour un site de vente de voitures en ligne. Dans cette vision fugace, elle aurait juré s'être vue habillée avec un look années 90, derrière un pupitre où il y avait écrit son prénom, le tout dans un décor de jeu télévisé. Elle rationalisa... tout de suite ce qu'elle avait cru apercevoir en se persuadant que l'image n'était que son reflet dans le téléphone et qu'étant toujours dans un état d'angoisse et un peu bourré soyons honnêtes, son cerveau avait imaginé le reste. Mais avant la fin de la deuxième publicité, pour une chaîne de fast-food spécialisée dans le poulet frit, elle eut un doute. Apparut alors Moham et son introduction de début de vidéo. Salut mes petits Mohamis, on se retrouve ! aujourd'hui pour une nouvelle vidéo concept et comme vous pouvez le voir, on n'a pas fait les choses à moitié avec ma prod, puisqu'on est sur un authentique plateau d'un jeu télévisé qui n'a malheureusement jamais vu le jour. Le jeu du destin ! Un public présent sur le plateau applaudit à sa présentation. Lorsqu'ils eurent fini, il reprit. « Et pour ce concept aujourd'hui, je suis trop content d'avoir avec moi une abonnée ! Ça va Fleur, pas trop stressé ? » La caméra bascula alors sur Fleur qui répondit. « Un peu, mais trop contente d'être là. » La fleur, derrière son écran, mit quelques secondes à réaliser, puis laissa tomber son téléphone. « Putain, mais c'est moi ! » chuchota-t-elle pour une raison inconnue. Toujours allongée dans le noir sur le sol de la salle de bain, Elle ramassa son téléphone qui continuait à lire la vidéo. Donc, pour résumer le jeu du destin, c'est très simple. On fait tourner la roue de la destinée et on voit ce qu'il se passe. T'es prête, Fleur ? Tourne la roue ! Tourne la roue ! Elle se vit alors tourner une grande roue avec plein de cases remplies d'écritures que la fleur derrière son écran n'arrivait pas à lire. Tac, Tac, tac, la petite flèche blanche s'arrêta sur la case. Vous allez devoir vous séparer. À cette découverte du résultat, une moitié du public applaudit et l'autre, UA. Moi, à me repris. Un bien triste résultat, mais c'est comme ça dans le jeu du... Destin ! On va donc tout de suite accueillir Charles, votre futur ex-compagnon, ainsi que vos amis, pour qu'ils vous accompagnent pour l'étape finale de notre jeu, l'épreuve du... Le public cria en chœur « Destin ! » Derrière la fleur de la vidéo, un rideau s'ouvrit alors sur Charles, Antoine et Sarah, Paul et Valentine. Les deux ex-couples se positionnèrent derrière elle et Charles face à elle. Chacun leur tour, ils prirent la parole. Antoine commença par « Dans le fond, tu savais que tu pouvais trouver mieux que lui, non ? » Sarah prit la suite. « Même nous, on n'a pas réussi à tenir. » Tu pensais vraiment pouvoir faire mieux que nous ? Puis Paul. Vous êtes beaucoup trop différent. Tu croyais vraiment pouvoir surmonter ça ? Et enfin, Valentine. Tu étais tellement à fond dans la relation. Est-ce que tu pouvais en dire autant de lui ? Moham entraîna alors le public et ses amis à scander. C'est pas rêveux ! C'est pas rêveux ! C'est pas rêveux ! Fleur fit face à Charles qui baissa la tête en attendant la sentence. Moham s'approcha alors d'elle avec un buzzer à la main sur lequel il y avait une étiquette « séparation » . Il lui tendit et attendit qu'elle appuie dessus. Fleur regarda autour d'elle toutes ces voix qui lui hurlaient une vérité qu'elle ne voulait pas croire. Moham l'apprécia. « Bon, on va pas y passer la journée, Fleur, appuie sur le buzzer ! » Elle se pencha au-dessus du buzzer et vit son reflet. Mais au lieu de voir celui de Moham, Elle reconnut le reflet de sa vieille ennemie, l'angoisse. Elle s'éloigna alors du buzzer et cria à la caméra. « C'est un piège ! C'est la faute de l'angoisse ! Ne l'écoute pas ! » La fleur, dans la salle de bain, écouta son double et verrouilla son téléphone. Elle réalisa que toutes ces pensées qu'elle avait eues n'étaient qu'un reflet de sa peur du changement et de l'inconnu. « Fleur, ça va ? » entendit-elle d'un Charles inquiet. qui attendait derrière la porte. Elle lui ouvrit et alla se mettre dans ses bras. Surpris, il lui redemanda. « T'es sûr que ça va ? » « Oui, ça va le faire » , répondit-elle confiante. Merci d'avoir écouté cette histoire. Si vous l'avez aimée, n'hésitez pas à la partager et mettre 5 étoiles sur votre application de podcast. Enfin, si vous aimez les histoires de Papy Piro et que vous en voulez d'autres, Faites-le moi savoir en commentaire. Merci à vous !