Speaker #0Pérégrination d'un auteur attentif. Cela faisait quelques minutes que Raph, patron du café-bar La Petite Dernière, observait l'étrange spécimen qui s'était installé en terrasse. Il n'était pas rare qu'en début d'après-midi, des personnes seules s'installent pour écrire. De par son expérience, c'était toujours des étudiants, scénaristes ou même parfois des écrivains. Et dans 98% des cas, ils s'installaient avec un ordinateur portable. Les 2% restants étaient au bon vieux papier-stylo. Mais l'énergumène en question avait carrément ramené sa machine à écrire. C'était une magnifique Remington Monarch vintage d'un blanc nacré et l'homme qui l'accompagnait était cohérent avec son outil. Habillé d'un costume trois pièces d'où pendait une montre à gousset, il se tenait droit et prenait de temps en temps une gorgée de son Orangina. Ce choix de boisson avait d'ailleurs permis à Raph d'établir la théorie selon laquelle il serait juste un influenceur cherchant à faire des photos pour un placement de produit dans un beau café parisien. Le problème avec cette théorie, c'était qu'il n'avait vu aucun photographe et que, soyons honnêtes, on ne pouvait pas qualifier la petite dernière de beau café parisien. Le pire était qu'il n'avait toujours pas écrit ne serait-ce qu'un seul mot sur sa machine. Il souriait et regardait un peu partout, comme s'il attendait quelqu'un. Peut-être qu'il poireauter pour vendre sa machine à écrire à un collectionneur, théorisa de nouveau Raph. Mais une heure venait de s'écouler et pas un seul type ne s'était pointé. Pourtant, l'homme n'était pas le moins du monde énervé, ou même inquiet. N'en pouvant plus de ne pas savoir, Raph se décida à aller le voir. « Je vous remets un Orangina ? » L'homme lui adressa alors un grand sourire et lui répondit « Non, je vous remercie, ça ne devrait plus tarder. » Comme tout bon patron de café qui se respecte, Raph n'avait pas pour habitude de se mêler de la vie de ses clients. Et on le contraignait souvent à l'inverse. Entre les réguliers qui le prenaient pour un psy et les séances de coaching conjugal en groupe, moins il en savait, mieux il se portait. Mais il y avait chez cette personne quelque chose d'intriguant qu'il ne pouvait expliquer. Alors il lui demanda, « Quand vous dites ça, vous parlez de l'inspiration ? » L'homme plissa les yeux. « En quelque sorte, et celle-ci se matérialise toujours par une rencontre. » « Ah, donc vous attendez bien quelqu'un ? » « Oui, on peut dire ça. » « Mais vous ne paraissez pas contrarié, alors que ça fait une bonne heure que vous poireautez sur cette terrasse. » « Oh, je vous remercie de vous inquiéter pour moi, mais permettez-moi de vous rassurer. » « Certes, elle peut prendre son temps, mais la personne que j'attends finit toujours par arriver. » Alors, c'est vrai qu'il n'est pas toujours évident de la reconnaître. Par exemple, pendant notre conversation, j'ai suspecté quelques secondes que c'était vous. Mais, sans vouloir vous vexer, la personne que j'attends est rarement un patron de café. Raph n'y comprenait plus rien. Mais qu'est-ce qu'il attend à la fin, ce con ? Une certitude commençait néanmoins à se dessiner dans son esprit. L'homme qu'il avait devant lui était complètement fou. Ainsi, il finit la conversation par « Je vous apporte un autre Orangina, offert par la maison. » Et il quitta la table. Déjà qu'il était particulièrement fatigué, si en plus il devait parler à des barjots, les dimanches étaient toujours compliqués pour Raph. Mais ce jour-là, il n'avait vraiment pas eu de chance. Tout d'abord, il faisait anormalement chaud et beau pour la fin d'un mois de mars. Pour le reste de l'humanité, cela représentait une source de bonheur et de vitamine D. Mais pour lui, cela rimait toujours avec « terrasse bondée » et « thé glacé » . Et enfin, il en voulait particulièrement à Valéry Giscard d'Estaing, pour plein de raisons. Mais ce jour-là particulièrement, pour avoir initié le principe en France du changement d'heure. A cause de lui, Raph avait dormi une heure de moins à cause du passage à l'heure d'été. Sur le chemin vers le bar, il prit trois commandes d'autres tables. Il les priorisa par peur de reparler à l'autre excentrique. Cela lui prit donc plusieurs minutes pour retourner vers celui-ci. Et à son grand étonnement, en arrivant sur la terrasse, il découvrit que l'homme n'était plus seul. La personne qui l'attendait était enfin arrivée. Et ce n'était pas n'importe qui. Raph l'avait vue le matin même à la télévision. Le commissaire Poulard avait répondu à quelques questions de journalistes devant la maison d'un homme qui venait de se faire assassiner. Que faisait-il alors à la terrasse de la petite dernière à discuter avec un maboule ? Monsieur Poulard portait un uniforme standard de police et seul son vieux manteau en dain nous laissait deviner son parcours. Comme son vieux manteau, il avait été malmené par la vie et très souvent rapiécé. Tout son être dégageait un profond sentiment d'amertume. Raph, qui était particulièrement intrigué par la situation, ne put s'empêcher de nettoyer toutes les tables qui les entouraient pour entendre ce que racontait le commissaire Poulard. L'homme qu'on a retrouvé mort ce matin s'appelait François. D'après ses voisins, il était un peu bizarre. Le genre de gars avec des petites manies, vous voyez. Une parfaite illustration, c'est que... tous les matins à 8h et ce, quelle que soit la météo, il faisait une petite promenade autour de chez lui. Bon, jusque là vous allez me dire, rien de bizarre. Et effectivement, faire une balade tous les matins est une habitude saine pour le corps et l'esprit. Pour autant, faudrait-il marcher suffisamment longtemps pour en avoir les effets bénéfiques ? Dans le cas de la victime, autour de chez lui, c'est littéralement le tour de sa petite maison de 80 mètres carrés. Ce qui lui prenait 20 secondes tout au plus. Alors, pourquoi le faisait-il ? Personne ne le savait. Mais c'était une constante dans le voisinage. S'il voyait François sortir de chez lui et faire le tour de sa maison, c'était qu'il était bien 8h. Et celle qui ne loupait sous aucun prétexte le rendez-vous de 8h, c'était Madame Berger, sa voisine d'en face. Et voilà sa déposition. Poulard sortit alors un dictaphone et lança l'enregistrement qu'il avait fait le matin même.
Speaker #0Le commissaire coupa alors l'enregistrement et reprit. Voilà ce qu'on savait en quittant la scène de crime. Et j'avoue que la suite de la matinée m'a foutu le cul par terre. Un de ces timings, bon Dieu, j'avoue que je n'y ai pas cru. Non pas que l'histoire d'un mec un peu toqué, retrouvé mort par sa vieille voisine un peu commère soit particulièrement incroyable, mais le coup de bol qu'on a eu ensuite. Ah oui ? Cela veut dire que vous avez... « Déjà élucidé cette affaire ? » demanda l'écrivain. « Élucidé, élucidé, pas encore. Mais on a un très bon suspect. Une dame est venue au commissariat en fin de matinée pour dénoncer son mari qui avait menacé de tuer son amant. Et devinez qui était l'amant ? François, notre victime. Il se trouve que le mari de cette dame les a surpris pas plus tard qu'hier, faisant vous savez quoi. » « Je ne comprends pas. » « Si vous savez que c'est lui qui l'a tué, alors vous avez résolu l'enquête, non ? » questionna l'écrivain. « C'est-à-dire que c'est assez embarrassant. Je ne sais même pas pourquoi je vous en parle en plus. » « Si je devais être tout à fait honnête, la femme en question nous a indiqué que son mari était avec elle à 8h et qu'il n'est pas parti au boulot avant 8h30. » « Il a donc un alibi. J'ai beau me creuser la tête, je ne comprends pas comment ce... » cocu a fait pour tuer la victime. C'est peut-être quelqu'un d'autre alors, intervint Raph qui n'avait pas perdu une miette de tout l'échange. Poulard le dévisagea. « Je vous demande pardon ? Vous êtes en train d'interférer dans une affaire criminelle, là ! Pour qui vous vous prenez ? » répondit le commissaire avec une gravité qui ne laissait place à aucune réponse. Pourtant l'écrivain lui répondit avec un grand sourire. « Oh, mais bien au contraire ! Avoir un avis extérieur est une merveilleuse façon de prendre du recul et de ne négliger aucun élément. Asseyez-vous deux minutes. » À cette dernière phrase, il déchira un petit morceau de papier qui sortait de la Remington, se leva, prit une chaise et glissa discrètement le papier dans la poche avant de la chemise de Raph. Celui-ci trouva cela particulièrement étrange, mais à partir du moment où il avait le bout de papier, le visage du commissaire s'adoucit. Il changea même radicalement de posture. « C'est peut-être un hasard, effectivement ! » « Mais si mes années d'enquête m'ont appris quelque chose, c'est que le hasard n'existe pas. Dans notre cas, le timing est trop parfait pour que ce soit quelqu'un d'autre. » Raph ne comprit pas du tout ce revirement de la part du commissaire Poulard, mais ce qui était sûr, c'était que l'écrivain en était très certainement à l'origine. « Vous pensez donc qu'on passe à côté de quelque chose ? » demanda l'écrivain. « Oui, on n'a presque le tueur, et on a le mobile. » « Le problème, c'est qu'il était avec sa femme à 8h et qu'on ne peut pas être à deux endroits à la fois. » Pour y voir plus clair, le commissaire sortit de son dossier les photos de la scène de crime. « Oh mon Dieu, mais c'est horrible ! » s'exclama Raph, choqué de voir des photos d'un cadavre. L'écrivain, au contraire, ne semblait pas le moins du monde choqué. Ils restèrent alors silencieux à examiner les photos à la recherche d'indices. Raph ? qui ne supportait pas les photos du cadavre, examina les différents papiers de l'enquête. C'était étrange, mais aucun nouveau client n'était arrivé. Et personne ne voulait commander autre chose. Cela lui faisait très bizarre que lui, le patron de la petite dernière, et un écrivain viennent en aide à un commissaire de police pour résoudre un meurtre. Il regardait les documents sans trop savoir ce qu'il cherchait. Lorsqu'un élément retint son attention. « Vous dites que la victime faisait tous les matins le tour de chez lui à 8h précise ? » « Oui, tout le voisinage est catégorique. » Et la voisine dit qu'elle l'a vue entrer dans son jardin d'un côté, mais pas ressortir de l'autre. « Oui, c'est bien ça. » répondit Poulard qui ne voyait pas où il voulait en venir. Et elle raconte être allée directement le voir. « Et à trouver le corps. » « Oui, mais je commence à me répéter, là. » répliqua le représentant de l'ordre passablement énervé. « Eh bien, ça ne colle pas. » « Le rapport indique ici qu'elle a appelé police secours à 9h02. » « Faites-moi voir ça ! » cria-t-il en arrachant le papier. « Mais quel intérêt aurait-elle eu à attendre ? » « Ou de nous mentir ? » « Vous ne savez donc pas qu'hier, dans la nuit, nous avons changé d'heure ? » J'imagine que François n'est pas sorti à 8h, mais à 9h. Et Mme Berger n'a pas fait attention s'il était 8h ou 9h. Elle a vu François et, par réflexe, elle s'est dit qu'il était 8h. Sauf qu'elle avait une heure de retard. Sur son chemin pour aller au travail, le Marie-Cocu fait un arrêt devant chez François et le voit démarrer son tour matinal. Du côté de Mme Berger, voyant François sortir de chez lui, elle quitte sa fenêtre de salon et ne voit pas le Marie-Cocu se lancer à sa poursuite. Arrivé dans son dos, il poignarde François et reste quelques instants. Il est certainement sous le choc et peut-être envisage de cacher le corps. Mais il entend quelqu'un appeler François. Le tueur ressort alors par l'autre côté du jardin quand celle-ci y rentre. Et voilà comment le maricocu pouvait être à 8h chez lui et à 8h chez François pour le tuer. Poulard se leva alors de sa chaise. et passa un coup de téléphone à son équipe. En attendant, Raph retourna au nettoyage de ses tables. Une fois terminé, le commissaire Poulard ramassa son dossier et dit « On vient d'interpeller le cocu, et il a avoué. Merci infiniment pour votre aide. » Et il partit de la petite dernière. Raph, toujours étonné par la situation incroyable qu'il venait de vivre, interpella de nouveau l'écrivain. « Je comprends pourquoi vous n'avez pas voulu me dire qui vous attendiez tout à l'heure. » « C'est fou quand même, comme histoire. En tout cas, vous aviez raison. Il a fini par arriver, votre rendez-vous. » « Oui, bien sûr. » « Elles finissent toujours par venir à moi. » « Elles ? » « Les bonnes histoires, » répondit-il en pointant un tas de feuilles dictalographiées à côté de sa machine à écrire. Sur la première page, il y avait écrit « Un bon timing » . « Mais je ne vous ai même pas vu écrire. » « Euh, oui, c'est très déconcertant. » « Mais pour moi, les bonnes histoires s'écrivent toutes seules, » répondit-il embarrassé. « C'est incroyable votre truc ! Comment vous faites ? » « Ah, mais c'est une toute autre histoire que vous me demandez là. » « Je ne sais pas. Ça vous intéresse tant que ça ? » « Vous rigolez ? On ne voit pas ça tous les jours quand même ! » L'homme entra alors dans une intense réflexion et regarda ensuite de Ausha droite comme s'il était surveillé. Puis, s'éda à la demande. « Très bien, je vais vous expliquer ce que je sais. Mais je vous préviens, il est possible que vous soyez... » extrêmement frustré par ce que je vais vous révéler. Cela vous convient ? » N'en pouvant plus, Raph répondit. « Oui, oui, oui, allez, dites-moi. » Parfait. Je suis écrivain et je voyage dans le monde entier à la recherche d'histoire. Et à chaque fois que je me pose quelque part, dans un café par exemple, quelqu'un vient me raconter son histoire. C'est parfois drôle, parfois émouvant. Il me suffit d'écouter et parfois même d'intégrer des nouveaux personnages, dit-il avec un clin d'œil. Tant que j'ai un outil pour écrire, l'histoire se matérialise d'elle-même. Et il pointa son manuscrit. Je n'ai ensuite qu'à l'envoyer à mon éditeur et c'est publié. Un silence s'installa entre eux. C'est tout ? Mais c'est impossible votre truc ! Depuis quand vous pouvez faire ça ? Le récit qui suivit était aussi bizarre qu'invraisemblable. L'histoire de l'écrivain était déchirante et particulièrement héroïque. Après qu'il ait terminé, Raph ne pouvait que croire en l'histoire de cet homme incroyable. « Et qu'est-ce que vous avez écrit de connu ? C'est quoi d'ailleurs votre nom d'auteur ? » finit-il par demander. « Je ne sais pas si l'une de mes histoires est parvenue jusqu'à vous. » « Et mon nom ne vous dira rien. » À la tête de Raph, l'homme jugea utile de compléter. « Avec mon procédé d'écriture, je suis tellement prolifique que... » que je suis publié sous plusieurs noms d'auteurs. Quant au succès de mes livres, je n'en ai aucune idée. Je suis tellement occupé par mes voyages et par les rencontres que je n'ai jamais pris le temps de demander. Tout ce que je sais, c'est que je reçois chaque semaine un exemplaire de mon dernier livre publié. Et un million de dollars. Graff faillit tomber de sa chaise en entendant cette dernière phrase. Monsieur, ce fut très plaisant, mais je me vois contraint de vous laisser. « Je dois reprendre la route vers une nouvelle histoire. » annonça-t-il en rangeant ses affaires dans une vieille malle en cuir noir. « Déjà ? » s'insurgea Raph, qui souhaitait en savoir plus sur ce personnage. « Oui, et pour être honnête, c'est toujours compliqué de quitter un endroit accueillant et qui respire autant la vie que celui-ci. » Il se leva alors et commença sa route d'un pas décidé, son manuscrit dans une main, sa malle en cuir de l'autre. Raph était fasciné. Lui qui n'avait jamais voyagé de sa vie, la vie de cet homme n'était que voyage. Lui qui aurait adoré devenir écrivain, cet homme n'avait même pas conscience d'écrire. Lui qui avait écouté des tas d'histoires dans sa vie, jamais il n'avait entendu quelque chose qui vaille la peine d'être publié. Cet homme, lui, en entendait chaque semaine. Il n'avait aucune idée de quand le roman sortirait, mais il reconnaîtrait le titre. Ce qui l'excitait le plus était d'être devenu, l'espace d'un instant, un personnage à l'intérieur de cette histoire. Il était Raph, patron du bar de la petite dernière et enquêteur à ses heures perdues. Mais alors qu'il rêvassait en nettoyant les tables, il entendit des pas de course au loin. C'était l'écrivain qui revenait. « Bah alors, vous avez oublié quelque chose ? » « Oui, je suis désolé, » dit-il à bout de souffle. « Le papier que j'ai glissé dans votre poche. » Raph se souvint alors qu'effectivement, il avait glissé un morceau de papier dans sa poche, un peu plus tôt. Il plongea alors sa main et le regarda. Il n'y avait rien écrit dessus. « Je ne comprends pas pourquoi vous voulez le récupérer. Il n'y a rien dessus. » dit-il en le lui tendant. « Je suis désolé, mais j'ai des consignes très claires. Vous ne pouvez pas vous en souvenir. » dit-il en prenant le bout de papier. Raph eut alors une absence. Il ne comprenait pas. Me souvenir de quoi ? « De l'histoire ? » répondit l'homme au costume. « Quelle histoire ? » répondit-il. « Rien. Laissez tomber. Je vous laisse. » ajouta-t-il avec un grand sourire. Et Raph le vit repartir. Il réfléchit quelques secondes et se demanda ce que cette énergumène avait vraiment attendu tout ce temps finalement. Sûrement l'inspiration qui n'est jamais venue. Merci d'avoir écouté cette histoire. Si vous l'avez aimée, N'hésitez pas à la partager et mettre 5 étoiles sur votre application de podcast. Enfin, si vous aimez les histoires de Papy Piro et que vous en voulez d'autres, faites-le moi savoir en commentaire. Merci à vous !