Speaker #1Home, sweet home. Je me rappelle l'enfance grillée au soleil, la solitude dans la chaleur et l'espoir serré si fort et si près du cœur. Ô cher et pauvre âme, quand je repense à ces dernières années sous l'hiver de la honte, la route, la grande route, le pouce, fièrement levé pour la honte. Non, non, je ne devrais pas y penser, cela me ferait pleurer. Le soir, seul sur mon lit, ou les atroces images qui me reviennent. L'adolescence, disent-ils, j'ai encore son sang sur les mains. L'esclave célébrant ses proches prochaines. Enfin, je ne dois pas y penser. Maintenant, je devrais prendre conscience de la terre à habiter, si jamais terre il y a eu. Car à y voir de plus près, c'est bien d'un œil bleu blanc que je me suis toujours regardé. Et n'est-ce pas là vraiment la plus grande des faiblesses ? Que de n'être pas maître de son feu ? que de ne pas en avoir. Il faut être une pierre pour faire naître un feu, n'est-ce pas ? Et bien belle et bien forte pour en faire naître un sublime. Mes ancêtres pour seul héritage m'ont lié ses chaînes. Je suis pied et poing lié. L'agenouillement seul, alors me serait possible la bataille, non ? Non, je refuse. Non, je refuse. Alors je suis véritablement seul. Mais tant qu'à être seul, je me dois d'y être où il faut. Mais je ne peux pas revenir sur mes pas. Ça aurait l'air vraiment ridicule. Le repentir l'est trop souvent et humiliant qui pusait. J'espère tout de même que cette dernière rage n'est pas maladive. Puisque l'on parlait des pas d'hier, la révolution approche et avec elle la liberté. Il faut se battre, prendre les armes, maladroitement, illégalement, puisqu'on ne m'a pas appris à les porter, armés. De toute façon, les dés sont jetés, à prendre dans l'action. Ainsi, par l'action, j'irai à l'esprit. Mais il ne faut pas manquer cet instant, l'instant fatidique de l'ultime vengeance. Ensemble, enfin ensemble. Oui, la révolution approche de la sang, chacun met ses espérances où il pense devoir le faire, le cœur, l'âme ou l'esprit. Le son du froid atterrissant sur la peau, l'odeur du sang qui ruisselle sur cette peau de cuir. Le corps étendu sur la paille rêche, brûlante, ce soir et tous les soirs. Le labeur sous le soleil, chaud, cuisant, des heures durant. Pour seule récompense la survie, on ne gagne pas sa vie ici. Non, ce corps n'est qu'une prison terrestre, puisque je ne suis libre ni de mes déplacements ni de mes repos. Je pourrais m'évader loin de cette prison de chair, me laisser aller à l'imagination, mais cette infidélité me tuerait plutôt vivre que prisonnier. Il me faudrait mettre des mots bien ancrés et graves sur ces mots. M-A-U-X Me tuer à la tâche est sans doute la chose la plus intelligente à faire ou la plus bête. L'éclat de ce soleil de feu sur ma peau, en ce labeur enflammerait n'importe quel tempérament. Mais mon esprit étant dormi, s'il ne l'était pas, je n'aurais rien à perdre. Or, ce n'est pas le cas. Mon corps, ce piteux corps, se refuse à l'ultime sacrifice et pourtant on y pousse. outrageusement. Liberté, liberté, chérie, non, pour le pays, pour les ancêtres, marchons unis, marchons unis. Mais maintenant, quel nom vais-je porter ? De quel habit devrais-je me vêtir ? Où devrais-je habiter ? Qui suis-je ? Qui étais-je un autre ? Qui serai-je ? Dois-je apprendre à dire je, à dire nous ? Je repense au long voyage au fond de calme des ancêtres. La grande trahison des puissants, la perte de frères, d'amis, d'inconnus. La traversée est un enfer, où donc peuvent-ils me mener ? Qui veut réellement le savoir ? Oubliez père, mère, nom, N-O-M. Mais que peuvent-ils bien me vouloir ? Je suis arrivé. Où peuvent-ils bien me mener ? Qui pourra raconter mon histoire ? Où sont les conteurs ? La séparation est douloureuse, séparation d'avec celui que j'ai été, de ceux que j'ai aimé. À présent, ils peuvent dire que je suis libre, mais je porte un nom que je ne comprends pas, une langue qui n'est pas la mienne, que je dois apprivoiser. Et que puis-je dire ? Et qui puis-je aimer ? Pourtant, je suis libre. Je puis maintenant fonder une famille, ça s'apprend, mais comment l'apprend-on ? J'ai depuis longtemps quitté le champ et rejoint la maison du maître. Traître ou frère, il faut faire un choix. Enfin, la douleur physique est moins intense et puis on se doit la liberté même au prix de la trahison. Infortune. Non, je refuse d'être un traître. Je ne peux rester là à ressentir la souffrance des miens, cette souffrance lumienne. Elle me prend, me lève, me rabat continuellement. Mais c'est vrai que le labeur est immonde sur le soleil et certains nous envient cette position. Je porte un nom que je m'efforce de porter bien, mais je vois bien qu'il me colle mal à la peau. Et pourtant, il permet de m'identifier, il me suit, peu importe où je vais. Je travaille avec lui, je mange avec lui, je fais l'amour avec lui, je suis lui. Pitié. Pourtant il me faut travailler et travailler pour construire tant bien que mal, aimer ma femme, aimer mes enfants, aimer mes frères. Il me faut réapprendre à aimer, mais personne ne pourra me l'apprendre. J'ai pourtant une certaine position, la position du traître, nègre de maison. Peut-on construire ? Construire dans la trahison, vivre dans le détachement, permettez-moi d'en douter. Mais disons-le, j'ai une certaine position, je n'ai aucune raison de me plaindre. Après tout, je travaille, je puis vivre et pourtant je n'ai rien créé. Rien dont on ne m'est dépossédé par la suite. Il me faut créer, mais alors où et comment ? J'ai l'impression de vivre dans un carrefour. Affreuse sensation. Pourtant j'ai trouvé le chemin. Que les ancêtres aient pitié de mon âme en perdition. Mais il faut la perdre pour être libre. Triste conclusion. Apprendre à lire, à écrire, à compter. Mais cette langue n'est pas la mienne, ces lettres ne sont pas les miennes, ces chiffres ne sont pas les miens. Quitter la rouille et s'enfermer dans les immeubles, comme autrefois mes ancêtres ont quitté les champs pour la maison du maître. Il le faut, c'est ainsi. Enfin, je reprends sans cesse les chemins du labeur quotidien, métro, boulot, dodo, afin de construire tant bien que mal une oasis dans cette immense contradiction. Vendre de mon temps, de mon âme, pour m'offrir un peu de liberté. Enfin, n'était-ce pas l'unique promesse de la révolution ? De la liberté ? Fonder une famille ? Acquérir un nom ? N-O-M ? Vivre de ce nom, N-O-M, je ne reprendrai pas les chemins d'hier. Armé d'une folle et ardente patience, j'y arriverai. Home, sweet home.
Speaker #1Mon enfance était compliquée. Donc moi en fait en gros je suis d'origine haïtienne par ma mère et guadeloupéen par mon père et j'ai toujours été en fait un peu tiraillé par ces deux identités parce que bon ça reste les Antilles, on pourrait se dire que c'est des identités qui sont très proches et c'est le cas mais il y a des petites particularités qui sont très très très fortes Ma mère a très compliqué, elle est ici dans Guadeloupe, il y a 30 ans, je peux te dire que c'était compliqué. Et elle a 5 enfants, en plus on est protestants, mais ils sont majoritairement catholiques en Guadeloupe quand même. Donc on était considérés comme un petit sexe, donc on accumulait en fait les préjudices, les différences, les stigmatisations, les stéréotypes, etc. Donc c'était très très très compliqué. Mais après grâce à ma mère, parce que c'est une femme très très forte, elle a pu... nous faire comprendre à quel point c'était important l'éducation. Même mon enfance, si on parle de mon enfance, c'était compliqué. Je leur ai donné quelques petites années d'égo, c'est toujours intéressant. Moi, je me rappelle quand on s'achetait un paquet de biscuits. On était six, cinq enfants. Donc, j'ai deux frères, deux sœurs, plus moi, ça fait cinq, plus ma mère, ça fait six. On achetait un paquet de biscuits, on en achetait un par semaine. C'est-à-dire, il y a dix biscuits dans le paquet. Mes frères, ils en avaient deux. Et ma petite sœur, elle en avait un. Oui, ma petite sœur en avait un seul. Et ma petite sœur, elle mangeait comme ça, tu sais. Petit bout par petit bout pour que ça dure le plus longtemps possible. Si j'avais vécu ça tout seul et avec ma mère, ça aurait été encore plus compliqué, je pense. On était très solidaires, on rigolait tout le temps ensemble. On a toujours été très proches, moi et mes frères et sœurs. Il y avait plein de points positifs quand même, mais c'est vrai que c'était pas simple.
Speaker #1Comme je te dis, je suis d'origine haïtienne et nous, en Haïti, pour moi, c'est un... La plus belle période, la révolution haïtienne, c'est l'un des événements historiques les plus intéressants à mes yeux. Nous, on vient d'en descendre d'une famille qui était des propriétaires affranchis, c'est-à-dire ma famille était libre. Il faut se dire qu'à l'époque d'Haïti, à la révolution haïtienne, il y avait 30 000 grands blancs, c'est-à-dire les blancs, les propriétaires blancs, et 50 000 propriétaires affranchis. Donc ça, c'est quelque chose qui a amené beaucoup de tensions dans l'île. Et c'est ça qui a expliqué la révolution. C'est parce que les blancs, ils voulaient garder le monopole. des sucreries notamment, parce que c'est ce qui rapportait le plus d'argent. Et les affranchis voulaient eux pouvoir avoir une même qualité de vie sociale, être respectés autant que les blancs, parce qu'ils étaient libres en soi, mais les us et coutumes n'avaient pas le même regard sur eux que sur les blancs. Et il y avait aussi les esclaves, parce que parmi les esclaves, c'était totalement différent. T'avais les esclaves des champs, t'avais les esclaves à talent, on appelait ça, c'est-à-dire ils étaient charpentiers, ils avaient un talent, une compétence manuelle qu'ils faisaient, qu'ils étaient mieux considérés par le maître, donc ils avaient quelques petits avantages par rapport à ça. Et t'avais les esclaves de la maison. En fait, eux, c'était les domestiques.