- Chloé
Hello, j'espère que tu vas bien. Aujourd'hui, je te propose un nouvel épisode solo que j'avais envie de faire depuis très longtemps. Et l'idée, ça va être de débunker un mythe que beaucoup de personnes, entre parenthèses, les privilégier, aiment se raconter et valider. Tu l'as sûrement déjà deviné, ce mythe, c'est celui de la méritocratie. Alors, on va être cache-pistache, je vais te donner mon avis. La méritocratie n'existe pas. Voilà, on va démonter ce mythe. ensemble avec des extraits d'expertes et d'experts, des chiffres à l'appui, et à la fin de cet épisode, je pense sincèrement que tu ne pourras plus jamais entendre « quand on veut, on peut » de la même façon. Oui, parce que t'as sûrement entendu hyper souvent des « quand on veut, on peut » , des « faut se donner les moyens » ou encore « je me suis fait tout seul » . J'avoue que les personnes qui disent ça font rapidement déborder ma jauge de patience. Non, quand on veut, on ne peut pas tout. Tout simplement parce qu'on ne part pas. tous de la même ligne de départ. Parce que dans une société capitaliste, sexiste, patriarcale, validiste, avec un racisme systémique, non, on ne réussit pas qu'à la force de son mérite, comme veut nous le faire croire la méritocratie. Un homme blanc, valide, cis, hétéro, va avoir beaucoup plus de privilèges qu'une femme noire, queer, qui porte le foulard en fauteuil. Alors tu penses peut-être que tu t'es fait tout seul, Roger, mais sache que tu partais déjà avec quelques longueurs d'avance, même beaucoup. Et il faut le réaliser, c'est super important. Et d'ailleurs, pour le réaliser, pour réaliser tes privilèges, je te propose un super outil qui s'appelle la roue des privilèges. Moi perso, à part être une femme, j'ai énormément de privilèges et je vais t'en parler dans cette vidéo. Parce que certains, certains grandissent en ayant accès aux meilleures écoles, en allant au musée, en pouvant lire tous les bouquins du monde. Et elles ont des réseaux, des diplômes, des modèles. D'autres grandissent avec des dettes, des boulots d'étudiants, étudiantes, des parents fatigués et des murs invisibles. Alors non, mais c'est pas qu'une question de motivation. C'est une arme rhétorique qui invisibilise les inégalités, et ça se vérifie factuellement avec des chiffres. En parlant de chiffres, je te propose le premier de cet épisode. Selon l'OCDE, il faut aujourd'hui 6 générations en France pour qu'un enfant né dans les 10% des foyers aux revenus les plus bas rejoigne le revenu moyen. 6 générations, soit environ 180 ans. Et on parle pas de devenir riche, on parle de revenu moyen. L'ascenseur social, il est cassé en France. et la méritocratie c'est une idéologie. D'ailleurs la neuroscientifique Samah Karaki le résume très bien dans son livre Le talent est une fiction, que je te recommande, il est vraiment passionnant ce bouquin. Elle dit Si réussir était simplement une question d'être fait individuellement de la bonne manière biologique et d'avoir la niaque, ça serait une histoire relativement courte et simple à raconter. Revenons à la méritocratie et on va commencer par la source du mot. Donc méritocratie ça vient de mérite et du grec kratos, le pouvoir. littéralement c'est le pouvoir donné en fonction du mérite. Sauf que ce mot, et ça très peu de personnes le savent, et je ne le savais pas avant de lire le livre de Samah Karaki, c'est que ce mot il n'a pas été inventé pour vanter un idéal en fait. Il a été inventé en 1958 par un sociologue britannique qui s'appelle Michael Young, à ne pas confondre avec notre Michael Young, Morning Life, tout ça, tout ça, vraiment rien à voir. Et donc Michael Young il a écrit un roman, donc un roman dystopique, qui était vraiment une satire. où il imaginait une société où le mérite scolaire devenait le seul critère de la valeur d'un être humain, et où ceux qui réussissaient finissaient par mépriser ouvertement ceux qui échouaient. C'est hyper intéressant, et d'ailleurs, si tu veux aller plus loin sur ça, je te mets en description un épisode de France Culture de 6 minutes, qui revient sur les origines du mot, donc si t'as envie de creuser. Par contre, l'idée derrière le mot, elle existait bien avant. Il faut remonter à l'Ancien Régime, avant la Révolution Française. À cette époque, ta place dans la société, ta destinée, elle est déterminée à ta naissance. c'est-à-dire que tu es né noble. Tu accèdes aux titres, aux charges, aux privilèges, tout ça, tout ça. T'es né paysan, paysanne, tu restes paysan, paysanne, toute ta vie. Donc c'était vraiment un système de caste qui était héréditaire. Et là, boum ! Arrive la Révolution française, 1789. Tu connais sûrement. Et donc, la Révolution française, elle a permis d'abolir ce système de privilèges qui était vraiment lié à la naissance. Et elle a inscrit un principe radicalement nouveau dans l'article 6 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui dit que tous les citoyens sont également admissibles à toute dignité, passe et emploi public, selon leurs capacités et sans autre distinction que celle de leur vertu et de leur talent. Finito les titres héréditaires, on peut accéder au poste en fonction de ses propres capacités. Claro, sur le papier, c'est une révolution, littéralement. Sauf que, même sous Napoléon, avec soi-disant ce nouveau système méritocratique, les enfants d'ouvriers représentaient déjà moins de 10% des effectifs étudiants. Donc le fossé entre l'idéal affiché Et la réalité vécue, il date pas d'hier, il est présent depuis le début. Et d'ailleurs il est toujours présent aujourd'hui, on va le voir juste après. Donc il faut attendre un siècle après la révolution, dans les années 1880, sous la Troisième République, pour que ce principe des carrières ouvertes aux talents se traduise vraiment dans le concret. en déchelle avec les fameuses lois de Jules Ferry. En 1881, l'école primaire publique devient gratuite. En 1882, elle devient obligatoire et laïque pour tous les enfants de 6 à 13 ans, filles et garçons. Sur ce sujet d'ailleurs, je vais aussi te recommander l'analyse de Salomé Sacquet sur Blast, qui pose hyper bien les bases de ce mythe et de son utilité politique depuis la Révolution française. Vraiment, l'idée c'est exactement la même que celle en 1789. Si l'école est gratuite et accessible à tous, Alors chaque enfant, peu importe d'où il ou elle vient, a en théorie les mêmes chances de réussir selon son mérite et son travail. Donc l'école devient vraiment un instrument censé réaliser concrètement la promesse méritocratique. Et c'est cette histoire-là qu'on nous raconte encore aujourd'hui. L'école est gratuite, les concours pour intégrer la fonction publique ou les grandes écoles sont accessibles. Tout ça est censé garantir la fameuse égalité des chances. Mais la réalité, t'as capté, elle est bien différente. Tu t'en doutes, tu vois le truc venir. Et ça commence dès la maternelle, je te jure c'est une dinguerie. Une étude du CNRS qui a été publiée en septembre 2025 montre que dès la maternelle, à compétences linguistiques égales, les enfants de milieu populaire ont environ 20% de chances en moins d'être interrogés en classe que les autres. Et dans son article « La fabrication familiale et scolaire des élites » , la sociologue Agnès Van Zanten explique que dès l'entrée à l'école élémentaire, il y a des différences de développement cognitif et social liées au milieu familial. Ça vient des ressources culturelles, des loisirs, de l'accès à certaines activités, etc. Et d'ailleurs, c'est exactement ce qu'explique le sociologue Pierre Bourdieu avec la notion de capital culturel.
- Pierre Bourdieu
L'idée que nous héritons de notre famille, pas seulement des moyens matériels, mais nous héritons des instruments de connaissances, d'expressions, des savoir-faire, des savoirs, des techniques, des manières de travailler, par exemple. Tant de choses qui sont transmises inconsciemment par la famille et qui contribuent énormément à la réussite scolaire. D'autant plus que le système scolaire les exige souvent sans les donner.
- Chloé
On hérite de notre famille bien plus que des moyens matériels. Et c'est à ce moment-là que je vais raccrocher un petit peu mon histoire personnelle pour te montrer un petit peu tous les privilèges que j'ai pu avoir au cours de ma vie et dont je ne me suis pas forcément rendue compte sur le moment et que j'ai réalisé plus tard, notamment aujourd'hui. Par exemple, je suis la dernière d'une famille de trois sœurs. Donc ma maman quand elle m'a eue, elle est restée avec moi jusqu'à mon entrée en école maternelle. Donc jusqu'à mes trois ans, j'avais quelqu'un qui était 100% dédié à moi au quotidien. Mes parents sont cadres, j'avais aussi deux grandes sœurs qui m'ont appris plein de choses et qui m'ont aidé à mon développement. Et l'été, j'allais chez ma grand-mère qui était une toquée de l'orthographe. Je pense que le Becherel, c'était vraiment son bouquin préféré, donc toutes les déclinaisons. Où on faisait des sessions grammaire-orthographe. Donc je suis vraiment partie avec un capital que d'autres n'ont juste jamais pu ou eu l'occasion d'acquérir. Et le chercheur d'ailleurs, Julien Grenet, le résume parfaitement. En France plus qu'ailleurs, l'origine sociale détermine les résultats scolaires. Et l'école, elle ne réduit pas les inégalités, elle les amplifie. Donc clairement, pour que moi j'ai des bonnes notes, j'ai eu énormément de facteurs qui m'ont aidé à avoir et à réussir ma scolarité. Donc l'environnement dans lequel tu évolues joue forcément aussi. Pour reprendre encore une fois quelques exemples de ma vie et de mon vécu, très jeune, j'ai eu un ordinateur. Donc on avait un ordinateur familial, mais je pense qu'il y avait 9-10 ans quand on a eu l'ordinateur, c'était les débuts d'Internet. J'avais accès à tout un tas de livres, que ce soit aller à la bibliothèque. Ou alors même m'acheter et m'offrir des livres. J'étais très fan à une période quand j'étais à l'école primaire. Donc j'étais petite. J'étais très fan de l'espace, des étoiles, tout ça, tout ça. Donc j'avais plein de livres sur ça. Mes parents, ils m'avaient même offert un télescope pour que je puisse regarder les étoiles depuis le jardin. Parce que j'avais aussi un jardin. C'est des trucs qui semblent, pour les personnes qui ont grandi dans une maison avec un jardin, assez banal. Sauf que ça ne l'est pas. Ce n'est pas le cas de tout le monde. Ce n'est pas une norme. Donc dans mon jardin, l'été, je regardais les étoiles avec mon télescope et j'avais tout un tas de bouquins pour m'apprendre plein de choses que je n'apprenais même pas forcément encore à l'école. Et même après, un petit peu plus grande, quand j'étais au lycée, j'avais des difficultés, notamment en maths. Et mes parents m'ont payé des cours particuliers pour que je puisse m'améliorer. Et donc là où j'ai échoué, j'ai pu avoir en plus de ce que j'avais à l'école, disons que des cours particuliers. Bon, honnêtement, ça n'a pas des masses marché puisque j'ai eu 4 au bac en maths. Mais bon. Ça c'est une petite parenthèse, on ne peut pas être bonne partout. Voilà. Et si tu pousses encore un cran plus loin, avec celles qui sont en école privée, moi j'étais en école publique, mais il y a des personnes qui ont encore plus de privilèges, ceux de pouvoir aller dans des écoles privées. Et donc souvent c'est présenté comme un choix pour guider à la réussite, etc. Mais c'est avant tout un héritage, parce que, entre moi, les cours particuliers, les personnes qui sont en école privée, qui ont accès à un réseau, qui ont des moyens supplémentaires, Bref, tout ça c'est prouvé et c'est plus qu'édifiant, on parle de mérite. Mais l'héritage il est tellement puissant qu'il balaye en deux secondes l'égalité des chances. Si aujourd'hui 71% des fondateuristes de start-up viennent d'un milieu favorisé, et que la plupart des postes de direction sont trustés par les mêmes classes sociales, c'est pas pour rien. Faut se le dire. Et d'ailleurs, dans la vidéo que je t'ai citée tout à l'heure de Blast, Salomé Saqué explique que
- Salomé Saqué
« Les enfants d'origine défavorisée ont moitié moins de chances d'entrer en seconde générale et technologique, puisqu'ils sont 42% à y rentrer, que ceux dont l'origine sociale est plus favorable, ils sont 85% à y rentrer. » Les sociologues Gaël Minguet et Laurent Lardeux l'expliquent dans le livre « Génération désenchantée » . Avoir des parents exerçant une profession libérale, intellectuelle ou scientifique prédispose à faire des études plus longues. 70% d'entre eux étudient ainsi jusqu'à leur 21 ans. Ce qui n'est pas le cas lorsqu'on est enfant d'agriculteur, puisque seulement 23% d'entre eux étudient jusqu'à leur 21 ans, ou d'ouvriers non qualifiés, seulement 24%. Cette tendance inégalitaire s'accentue dans l'accès aux filières sélectives. Moins d'un jeune sur dix issus des 70% des ménages les moins aisés entre en master. A l'opposé, ils sont plus d'un tiers à venir des 10% les ménages les plus riches. L'écart est colossal.
- Chloé
D'ailleurs, une étude de la DEP, le service de statistique du ministère de l'Éducation, montre que 13,9% des parisiens et parisiennes accèdent à une grande école, contre 5,1%. 1% des non-francinains. Donc là encore, il y a une élite également autour de la capitale, autour de Paris, et dans les grandes écoles qui sont généralement à Paris, et donc les plus sélectives, la surreprésentation des catégories sociales très favorisées atteint presque 80%. A l'ENS, en 2016-2017, 72% des étudiants venaient de familles très favorisées, contre seulement 7% des familles favorisées. Et cette même étude, elle montre, avec une méthode statistique solide, que plus de la moitié des écarts d'accès aux grandes écoles, entre élèves très favorisés et élèves défavorisés, ne s'expliquent pas par le niveau scolaire. Même un mérite scolaire strictement égal, ton origine sociale pèsera toujours plus lourd que tes résultats. Mais outre l'accès aux écoles, il y a aussi tout l'à-côté, toute la vie en fait qu'il y a autour. Je vais reprendre mon exemple, j'ai fait une licence, et ensuite après mes trois ans de fac, j'ai fait deux ans d'école payante. Les quatre premières années, c'était toujours à Bordeaux, donc là où j'ai grandi, donc j'y vais chez mes parents. qui n'avaient pas d'avoir un appart, etc. Par contre, la dernière année, je suis partie à Paris et ce sont mes parents qui m'ont payé mon appartement. Donc c'est pareil, privilège de malade, privilège de zinzin. Je n'ai jamais eu à contracter de pré-étudiants pour pouvoir payer mes études, que ce soit ma vie autour de mes études ou même tout simplement l'accès à la fac ou alors aux écoles qui étaient payantes. Ce sont mes parents qui m'ont payé tout ça. Et pendant que je pouvais mettre 100% de mon énergie dans mes études, ce que je ne faisais pas forcément d'ailleurs, tâche qu'en France environ. Donc 47% des étudiants et étudiantes doivent exercer une activité rémunérée en parallèle de leurs études, souvent par nécessité et pas par choix. Moi personnellement, j'avais vraiment aucune charge mentale financière par rapport à mes études supérieures, par rapport aux faits de visure, etc. Et tout ça, c'était vraiment dû à mes parents. Après ça, quand il a fallu chercher du taf, mes parents, comme je te disais, ils étaient managers, donc ils m'ont aidé à faire mes CV, mes lettres de motivation, à préparer des entretiens parce que eux... il faisait passer des entretiens à des personnes qui recrutaient. Donc ça encore, c'est un énorme privilège de pouvoir avoir accès à tout ça, avoir des personnes qui t'aident et qui te guident. Et dernier point sur cette section, les enfants de cadre, comme moi, représentent 47% des personnes qui gagnent plus de 5500 euros par mois. Bon, pas comme moi là. Alors qu'ils ne représentent que 13% de la population. Donc quasiment la moitié des personnes qui gagnent plus de 5000 balles par mois sont... environ 13% de la population et sont des enfants donc de cadre. C'est assez impressionnant. Et donc voilà, à chaque étape du parcours scolaire, l'écart se creuse. Pas parce que les enfants défavorisés travaillent moins ou en veulent moins, mais parce que le système est construit comme ça, que ce soit à l'école mais aussi en dehors. Et c'est vraiment important en fait. de s'en rendre compte, de mettre les mots là-dessus. Encore une fois, moi, c'est une réflexion que j'ai eue, et mon père, typiquement, on a eu une discussion sur ça il n'y a pas longtemps, il dit « oui, t'as pas à culpabiliser, etc. » Je dis « non, je culpabilise pas, je suis juste consciente de toutes les chances et de toutes les marches d'escalier que j'avais déjà montées par rapport à d'autres pour arriver et pour réussir dans la vie professionnelle. » Et d'ailleurs, la sociologue Dominique Méda résume ça très bien.
- Dominique Meda
On promet. En effet, aux enfants que s'ils travaillent bien, ils auront un bon métier, et ça on voit bien que c'est pas vrai. La France est un des pays où en fait on croit qu'on est complètement dans la méritocratie, mais cette méritocratie elle s'appuie sur le capital social des parents, enfin social et financier, et donc le mérite très souvent ça se ramène à la position des parents dans la société. On allait avoir des meilleures notes... parce que très tôt, vous avez eu plein de bouquins à la maison. Vous avez été dans les bonnes écoles, avec les bonnes personnes. Vous avez été dans des officines qui vous ont aidé, etc.
- Chloé
Et d'ailleurs, en écoutant Dominique Méda, ça m'a permis un peu de tirer le fil et d'essayer de me remémorer toutes les choses que j'ai pu avoir durant mon enfance, toutes les choses que je vous ai partagées durant cet épisode. Ça montre que j'ai eu accès à énormément de choses et c'était vraiment des chances. par rapport à d'autres personnes qui n'avaient clairement pas accès à tout ça. Et je voudrais citer une nouvelle fois la neuroscientifique Samah Karaki qui résume ça de façon hyper claire. Les chances de réussite des gens dans la vie sont en fait moins déterminées par leur talent inné, leur travail acharné, leur état d'esprit que par leur point de départ au sein d'une structure existante d'inégalités, d'héritage, de discrimination et de variation des opportunités. Donc voilà, en gros, c'est pas t'as pas assez travaillé, c'est d'où est-ce que tu es parti. Et ça, quand... regarde par ce prisme-là, ça change tout. Il y a un autre point qu'on oublie souvent quand on parle de méritocratie, c'est la question de la représentation. On en parle souvent dans le podcast, en termes de représentation de femmes qui ont réussi dans différents métiers, différents parcours, et là c'est un petit peu pareil. Est-ce que tu peux avoir toute la volonté du monde si un métier, un parcours ou une voie n'existe pas même dans ton champ des possibles ? Tu peux pas te projeter dedans si t'es même pas au courant. Je trouve que la journaliste Melissa Amneris l'explique super bien. Il y a le truc de oser s'imaginer. C'est hyper important d'avoir de la représentation et de permettre à ces enfants de l'ASE de pouvoir s'imaginer autre chose. Moi, en tant que fille d'immigré et meuf du 93, je ne pouvais même pas m'imaginer faire ce que je fais aujourd'hui. Je ne pouvais même pas m'imaginer faire Sciences Po. Parce qu'en fait, ce n'est pas qu'on se dit qu'on n'en est pas capable. C'est que ça n'existe pas dans le champ des possibles. Mon père, il est vendeur à boulanger. Il ne va pas me dire « Ah, mais en fait, peut-être que là, tu as envie de faire du journalisme. » Tu pourrais faire l'ENA, t'as un peu la politique et tout. On ne connaît pas, on ne sait pas c'est quoi les parcours en France. Bon, là, je pense qu'on arrive à un point où t'as vu les chiffres, t'as vu le système, comment il est fait, t'as vu l'origine de la méritocratie et tu commences un petit peu à te faire ton idée sur le sujet. Évidemment, pour les personnes qui sont très attachées à cette notion de méritocratie, il va y avoir toujours une d'entre elles qui va me dire « Oui, mais moi, je connais quelqu'un qui est parti de rien et qui a réussi » ou « Moi, je suis parti de rien et j'ai réussi » . Alors déjà, bravo, sincèrement bravo, c'est pas rien. Mais une exception ne prouve pas une règle, et même s'il y a plusieurs exceptions. Une trajectoire individuelle de réussite dans un contexte défavorable, ça prouve autre chose. Ça prouve qu'il a fallu une volonté de faire une énergie colossale et souvent beaucoup de chance pour contourner un système qui n'était pas fait pour toi. Ça ne prouve absolument rien sur le système lui-même. D'ailleurs, l'année dernière, j'avais fait un épisode du podcast avec Christelle Vaugelade Kalipe, qui est une DRH. qui est une femme noire qui a grandi en banlieue et qui partage son parcours parce qu'elle a clairement vécu tout ça de l'intérieur. Entre l'accès aux informations, les discriminations, le fait d'avoir un boulet au pied, comme lui disait sa maman. Et donc son témoignage est hyper fort et en plus, on dégomme ensemble la méritocratie, donc ça te fait une voix supplémentaire à écouter sur ce sujet-là, après cet épisode. Voilà, fin de la parenthèse. Du coup, comme on se disait, si on se focalise que sur des exemples individuels de réussite pour dire tu vois, c'est possible, on fait exactement ce que le mythe méritocratique veut qu'on fasse. On détourne le regard du système pour le reporter sur l'individu. Et ça, ça change rien, ça conforte même ce système qui est inégalitaire, et ça a été prouvé dans cette vidéo par tous les chiffres, mais également par énormément d'études, de témoignages, de récits. Le journaliste Pierre Jacquemin l'explique super bien dans un article de Politis. La méritocratie, dans sa version la plus répandue, fait croire que chacun, chacune serait maître de son destin, que les vainqueurs doivent tout à leur effort, et que les vaincus ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. C'est une morale hyper pratique pour ceux qui sont au pouvoir, parce qu'elle transforme une injustice structurelle en responsabilité individuelle. Autrement dit, ce mythe, il engendre la culpabilité chez les personnes dominées, et l'arrogance chez les personnes dominantes. Tout va bien, on adore. Les uns et les unes intériorisent leurs difficultés comme des fautes personnelles, et les autres interprètent leurs privilèges comme la preuve de leurs vertus qui sont trop fortes, etc. Donc non, la méritocratie, c'est pas juste une croyance individuelle un peu naïve de se dire, quand on veut, on peut gérer ici tout seul, etc. Ni même un idéal révolutionnaire qui aurait mal vieilli. C'est vraiment un outil de maintien de l'ordre social et des inégalités qui existent dans notre société. Donc tu vois, le mérite, c'est pas de vouloir... plus fort, c'est d'avoir le luxe de pouvoir vouloir sans avoir à lutter pour survivre et réussir. Alors qu'est-ce qu'on fait de tout ça ? Maintenant qu'on a les chiffres, qu'on a les mécanismes, les études, d'abord, je ne suis pas en train de te dire que tes efforts individuels ne comptent pas. Bien sûr qu'ils comptent, mais ils comptent dans un système qui ne donne pas les mêmes chances à tous au départ. Et refuser de le voir, c'est vraiment laisser ce système justifier les inégalités qu'il produit d'eux-mêmes et te conforter dans tes privilèges. Et donc pour reprendre Pierre Jacquemin, le mythe méritocratique, sa fonction, c'est justement d'empêcher la solidarité. Tant qu'on croit que chacun, chacune est seule responsable de sa réussite ou de son échec, on se demande jamais collectivement pourquoi le système est construit comme ça et pour qui. Donc je pense que si tu m'as écouté jusque là, tu commences à comprendre. Et donc la prochaine fois que tu entendras un « quand on veut, on peut » , j'espère que tu repenseras à cet épisode, j'espère que tu repenseras au fait que la méritocratie C'est un mythe, vraiment, des privilégiés, des élites, pour justifier un système inégalitaire où ces personnes ont forcément le dessus et le domine, et éviter de perdre tous ces privilèges. Donc voilà, j'avais vraiment envie de faire cette vidéo pour débunker ce mythe de la méritocratie, et aussi prendre conscience de tous les privilèges qu'on a, et du coup voir en face quel est le pendant de ces privilèges, si moi je suis privilégiée. C'est qu'il y a des personnes qui sont discriminées par rapport à tout ça, Et pour changer ça, ce système espérait une... réelle égalité des chances et en tout cas moins de discrimination sur tout un tas de groupes minorisés, il va falloir bien réfléchir à qui tu votes en 2027, que pour changer tout ça, ça doit se faire collectivement, et ça doit se faire notamment et surtout par les personnes qui sont à la tête de notre pays, et pour avoir des personnes qui en ont vraiment quelque chose à faire, des personnes minorisées et des discriminations, il faut bien regarder pour qui tu votes. Voilà, tout simplement, je n'en dirai pas plus. En tout cas, merci beaucoup de m'avoir écoutée pour cet épisode solo. J'espère qu'il t'a plu. 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