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Ceci est un podcast des chaires Mutations agricoles et Agricultures au féminin de l'Ecole supérieure des agriculteurs réalisé dans le cadre de l'exposition femmes et agricultures un projet qui vise à mettre à l'honneur des femmes ayant oeuvré pour l'agriculture qu'elle soit issue ou non de ce milieu. Je suis Julie Avril enseignante à l'École supérieure des agricultures et vous allez découvrir le parcours d'Anne-Marie Croulet. Bonne écoute !
Âgée de 73 ans lors de l'entretien, Anne-Marie Croulet est une ancienne agricultrice, fille de parents agriculteurs installée dans les Côtes d'Armor avec son mari en production porcine. Toute sa vie, Anne-Marie Crolet s'est battue pour la reconnaissance des agriculteurs et plus particulièrement des agricultrices. Elle enchaînera les postes à responsabilité dans différents syndicats agricoles et autres organisations et participera à mobiliser les femmes lors de manifestations féministes agricoles pour revendiquer un statut et une protection sociale pour les agricultrices. Encore aujourd'hui, Anne-Marie prend toujours part aux réunions syndicales et continue de se battre pour porter la parole des exploitants et exploitantes agricoles. Anne-Marie Creulet a grandi dans une petite commune des Côtes d'Armor, sur la ferme de ses parents. Aînée d'une fratrie de 8 enfants, elle aimait le travail à la ferme et aider son père dans ses travaux lui plaisait.
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Quand elle est née... J'ai travaillé très tôt sur l'exploitation agricole, puisque j'ai eu papa, aussi bien dans les champs, puisque c'était quand même beaucoup moins mécanisé qu'aujourd'hui. On avait encore des chevaux, je me rappelle, on m'écrasait de temps en temps les pieds quand on binait les betteraves ou les patates, il fallait travailler la terre avec les chevaux. J'ai des... Ben oui, maman aussi, puisque... Avec... toute la famille, c'était la traite des vaches, les cochons, c'était tout. Et en plus, on faisait un peu de transformation à la ferme. Donc j'allais porter du beurre à Erquy, qui était quand même une commune où il y avait pas mal de vacanciers, et donc acheter du beurre fermier, c'était intéressant pour eux. Voilà, donc j'ai beaucoup travaillé très jeune.
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Pour autant, Anne-Marie a vu sa mère se fatiguer à concilier le travail de mère, de femme au foyer et d'agricultrice. Elle voyait bien que sa mère ne pouvait pas profiter de temps libre au même titre que les hommes. Elle raconte d'ailleurs le jour où elle lui a demandé de venir avec elle à la fête de la moisson.
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Elle me dit non, je n'irai pas à la fête de la moisson. Pour moi, ça n'a jamais été une fête. Parce que ça a été dur. Il fallait, comme elle dit, il y avait des... Des gens qui arrivaient pour travailler, il fallait les nourrir. Quelquefois, il s'était prévu 5 ou 6 et ils étaient arrivés à 10. Moi, c'était plutôt une corvée pour les femmes. Toutes les femmes, c'était une corvée.
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Pourtant, la ferme sonnait comme une évidence pour Anne-Marie, une vraie passion depuis petite. Pendant les étés de ses 16 et 17 ans, elle a d'ailleurs travaillé hors secteur agricole, plus précisément dans le commerce, pour gagner un peu d'argent et aider ses parents. Même si elle était encore jeune, on peut dire que cette expérience la confortait dans son idée. Mais elle voulait être mieux traitée et pour ça, elle était prête à mettre la main à la pâte. Elle répétait à sa mère « Je serai agricultrice, mais jamais comme toi ». Après être sortie de l'école où elle était en pension avec sa sœur, Anne-Marie a rejoint l'école ménagère l'année de ses 13 ans, comme beaucoup d'autres femmes à cette époque. Cette école pour femmes formait les jeunes filles à être de bonnes épouses et femmes au foyer. On leur apprenait la couture, le ménage ou même la tenue de la ferme. Ce qu'Anne-Marie a appris du monde agricole et des travaux, elle l'a appris sur le tas, avec ses parents, mais surtout avec le groupement de vulgarisation agricole féminin. Ce groupement lui a permis de faire beaucoup de formations sur différents sujets comme l'élevage et le végétal. Ces formations lui ont permis d'obtenir un bagage intellectuel plus solide pour gérer et travailler sur la ferme. Elle y a notamment appris à tenir les comptes et à gérer toute la partie administrative. Anne-Marie a 19 ans et ça y est, elle vient de se marier. Elle déménage alors sur l'exploitation de ses beaux-parents pour rejoindre son mari Joseph, ou Jo, comme elle aime l'appeler. Mais les débuts sont rudes. Elle manque de place pour installer ses affaires et ses cadeaux de mariage. Sa chambre située juste à côté de celle de ses beaux-parents, dont la porte possède une fenêtre pour permettre aux patriarches de surveiller les jeunes mariés. Et l'exploitation est bien plus grande et moins fleurie que celle de ses parents. Anne-Marie peine donc à trouver sa place. Mais ce serait mal à connaître de penser qu'elle va se laisser faire. Ni une ni deux, elle construit de nouvelles étagères pour y installer ses affaires. Elle installe un rideau sur la porte de sa chambre et elle plante des fleurs dans les talus de la ferme. Avec son fort caractère hérité de sa mère et ses convictions politiques héritées de son père, Anne-Marie va se battre toute sa vie pour les causes qui lui paraissent importantes, allant du maintien du centre aéré de son village jusqu'aux plus grandes revendications agricoles.
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Et c'est vrai que durant mon activité syndicale, je me suis battue beaucoup pour le revenu agricole, parce que je savais qu'il fallait du revenu pour pouvoir avoir une retraite décente.
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Très tôt, elle s'est lancée dans le syndicalisme dans des groupes comme le CNJA, le Centre National des Jeunes Agriculteurs, composé d'agriculteurs et d'agricultrices de moins de 35 ans, aujourd'hui renommés jeunes agriculteurs, qu'elle considère avoir été son université à elle. Grâce au CNJA, elle a pu acquérir des compétences techniques du milieu agricole, mais surtout s'ouvrir au monde grâce aux nombreux intervenants et intervenantes extérieures. On parle ici de toutes sortes de gens, comme des sociologues, mais aussi des personnalités politiques ou encore des médecins. En parallèle, elle se rend bien compte de l'invisibilisation que les agricultrices subissent dans leur métier.
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et une autre chose aussi quand je me suis mariée Je n'avais pas 18 ans, donc papa et maman étaient obligés de donner son consentement. Et donc Anne-Marie Labbé, fille d'Henri Labbé, alors dans ce temps-là il disait cultivateur, et Anne-Marie Labbé, fille de François Boullin, sans profession. La mère dit quoi ? Sans profession ? Vous rigolez, non ? Et quand j'ai commencé à voir plus clair aussi, c'est une voisine, son mari avait 11 ans de plus qu'elle, ou même plus que ça. Donc ils avaient une ferme et il prend sa retraite, donc forcément il prend sa retraite parce que dans ce temps-là il n'était pas... Ah ben lui il va aux plumes, comme ils disaient dans le club, il trouve une copine, voilà, et la bonne femme se retrouve sans rien, à 55 ans. Pas de protection, rien du tout. Alors là, ça, ça m'avait... Et l'autre chose aussi, c'était que quand tu étais familiale... Tu avais des gens qui avaient des salaires, d'autres qui n'avaient pas. Tu n'avais pas, comment dirais-je, tu n'avais droit à rien. Les années que tu avais passées là, ça ne servait à rien. Maintenant, tu as le salaire différé. Mais ça n'existait pas le salaire différé. Il a fallu se battre pour l'obtenir. Et c'est des trucs comme ça, mais du concret.
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Elle observe également que de moins en moins de femmes sont présentes dans les organisations car elles n'osent pas s'engager dans le syndicalisme qu'elle perçoive beaucoup à travers les manifestations. Étant consciente de la chance qu'elle a eue de bénéficier des actions de vulgarisation agricole, elle décide de créer avec d'autres, l'agriculture au féminin, une organisation départementale en lien avec la chambre d'agriculture. Ainsi, elle va organiser des formations et des sorties pour les agricultrices. Toute sa carrière, Anne-Marie s'est donc beaucoup battue pour la reconnaissance des agricultrices. En 1980, elle et ses consoeurs arrivent à obtenir le premier statut pour les agricultrices, celui de co-exploitante.
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C'était mieux, mais ce n'était pas suffisant. C'est pour ça qu'on a continué. Nous, ce qu'on voulait, c'était un vrai statut de chef d'exploitation dans une ferme avec le partage. Et nous, c'était le gaillet qu'il fallait arriver à faire.
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À 24 ans, Anne-Marie est surprise d'être élue présidente du CDJA, le Centre départemental des jeunes agriculteurs, poussée par ses homologues masculins. Avec l'arrivée de ses enfants, elle doit alors jongler entre ses trois vies, celle de mère, d'agricultrice et celle de militante, et cela ne plaît pas à tout le monde. Sa vie syndicale l'oblige à souvent être partie de la maison et beaucoup la critiquent ouvertement de délaisser son exploitation et ses enfants. Elle ne laissera pas ses moralistes lui dicter sa façon d'agir et même si sa mère s'inquiète de la route qu'elle emprunte, Jo est là pour la soutenir, quitte à travailler plus pour décharger son épouse d'une partie de ses tâches. En tant que femme, Anne-Marie fera face à des difficultés liées à son statut, comme le jour où son propre père lui dit « reste à ta place ». Mais sa personnalité et son caractère lui permettent de passer outre, et ainsi, Anne-Marie enchaîne les rôles syndicaux, plus importants les uns que les autres, tout en gérant avec succès les différentes crises auxquelles elle fait face. Elle va continuer à se battre pendant des années pour les agriculteurs et les agricultrices. Après avoir été présidente du CDJA, elle devient membre de la Chambre d'agriculture des Côtes d'Armor, secrétaire puis présidente de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles, toujours des Côtes d'Armor, avant de devenir conseillère régionale UDF.
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Quand il y avait des crises, on se battait pour obtenir des aides. Et j'allais à la préfecture avec les chambres d'agriculture et le syndicalisme. Les coopératives, les groupements de producteurs, tout le monde. Et je voyais des financements de gens en difficulté de 12%, alors que nous, on pouvait avoir des prêts à 6% dans ce temps-là. Alors c'est pareil, on se battait pour qu'ils baissent leur taux. Et quelquefois, j'ai été obligée de dire à des agriculteurs, « Écoute, arrivé où tu en es là, il vaut mieux que tu arrêtes. »
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Il faut s'entraider et il faut se battre, car depuis toujours il y a des problèmes par rapport à la représentation des agriculteurs et agricultrices auprès du grand public. Toutes et tous sont conscients du décalage qui existe entre la vision de leur métier et ce qu'il y en est réellement. Depuis des années, les agriculteurs et agricultrices sont culpabilisés pour leur manière de travailler, et ce de plus en plus avec les enjeux liés au dérèglement climatique. D'ailleurs, A son échelle, sur l'exploitation d'Anne-Marie et de Jo, il y a eu des pratiques environnementales assez tôt qui ont fait l'objet de repartages, car Jo a été un des premiers à ne plus mettre d'engrais chimiques pour cultiver le maïs. Il analysait le lisier et a réalisé qu'avec, il avait suffisamment de nutriments pour l'utiliser en tant qu'engrais sur le maïs, et cela réussissait. En discutant avec les gens autour d'elle, Anne-Marie se rend bien compte que les femmes sont beaucoup plus sensibles aux problèmes environnementaux ou même au bien-être animal. Afin de communiquer sur son métier, elle décide de créer des gîtes et réalise que beaucoup d'agricultrices font de même. Elle s'engage d'ailleurs en tant que présidente de l'Union bretonne du tourisme rural. Tout cela lui permet de communiquer sur le métier et le monde agricole en faisant réaliser aux gens que les agriculteurs et les agricultrices ne sont pas des empoisonneurs. Finalement, ce sont d'abord elles et eux qui subissent ces problèmes environnementaux.
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Et on est conscient, dans nos élevages familiaux, qu'ils soient avec un salarié, deux salariés, mais le patron, le chef d'exploitation, est responsable de ce qu'il produit. Et ça, c'est capital. On est conscient du rôle qu'on joue au niveau de la santé humaine. Et là, ce n'est pas expliqué suffisamment. Puis il y a un autre phénomène, les gens disent, ah les petites fermes dans le temps. Ah ben il y avait la petite station aussi dans le temps, station essence. Ah ben oui, tu sortais d'ici, tu avais deux bistrots à moins de 5 kilomètres. Il y avait des petits bistrots partout aussi. Tu vois, l'agriculture ne peut pas, comment je te dire, être à côté de la société. Elle évolue comme la société.
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Alors vous l'aurez compris, Anne-Marie Crolet est une figure forte de la lutte agricole. Ses combats et son engagement ont porté leurs fruits en amenant plusieurs avancées dans le milieu, que ce soit pour les agricultrices, avec l'instauration du statut de co-exploitante, mais aussi pour les agriculteurs de manière plus large. Avant et encore maintenant, beaucoup la considèrent comme un exemple, une femme forte qui n'a pas peur de porter ses idées.
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Je pense que... tu as toujours besoin d'un exemple. Et j'espère avoir été un peu un exemple d'une femme qui est partie de rien, certifique à l'étude, et puis qui s'est formée sur le terrain. Et là, j'espère, mais beaucoup me le disent.
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Et pour clore ce podcast, nous avons demandé à Anne-Marie Crolet si elle avait un message à faire passer aux femmes qui se lancent dans la vie active. Ce message, le voici.
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Jamais rien n'est acquis, et il reste encore des combats à mener. Et moi si j'ai quelque chose à dire aux filles, il faut se faire respecter.
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C'était l'histoire du parcours d'Anne-Marie Crolet, agricultrice engagée dans les Côtes d'Armor, qui n'hésite pas à mettre la main à la pâte pour faire bouger les choses. Si cela vous intéresse... Vous pouvez retrouver tous les podcasts de l'exposition Femmes et agricultures sur le site de la chaire Mutations agricoles de l'École supérieure des agricultures. Merci de votre écoute et à bientôt !