- Speaker #0
Ceci est un podcast des chaires Mutations agricoles et Agricultures aux féminins de l'École supérieure des agricultures, réalisé dans le cadre de l'exposition Femmes et agriculture, un projet qui vise à mettre à l'honneur des femmes ayant œuvré pour l'agriculture, qu'elles soient issues ou non de ce milieu. Je suis Annie Sigwald, enseignante chercheuse à l'École supérieure des agricultures et vous allez découvrir le parcours de Lison Brecheret. Bonne écoute ! Lison a grandi à Saint-Pierre-Montlimart, une petite commune des Mauges dans le Maine-et-Loire, avec ses deux parents qui n'étaient pas agriculteurs. Après avoir fait des études dans le milieu agricole, elle s'installe en tant que jeune agricultrice avec deux associés, Jessica et Jonathan, sur l'EARL Chèvre-Thuys en Maine-et-Loire. Dans son enfance, ils ont grandi dans un milieu rural. Elle va à l'école de son village avec ses amis qui sont pour certaines et certains, enfants d'agriculteurs, et le sujet de l'agriculture est souvent abordé à l'école. Pour autant, elle ne souhaite pas encore devenir agricultrice. Ce qui l'intéresse, ce sont les animaux. Comme beaucoup de petites filles autour d'elle, elle adore les animaux. Les chats, les chiens, mais surtout les chevaux. Alors quand elle se retrouve au lycée dans une filière sur les forêts, elle se dit que ce n'est pas ce qui lui plaît et décide de se réorienter vers la filière équine.
- Speaker #1
Donc c'est un lycée agricole avec option équin. Parce qu'en fait, de base, moi, je suis beaucoup plus... Depuis toute petite, je suis le domaine des chevaux. Je monte depuis que j'ai 5 ans. À la maison, on a toujours eu des chevaux, des poulains. Et du coup... Mais j'en voulais pas forcément faire un métier parce que je sais que ce domaine-là est compliqué pour en vivre. Mais du coup, vu que là, dans le mois, il fallait que je trouve quelque chose, je me suis présentée là-bas, ils m'ont pris. Donc j'ai fait mes trois ans là-bas de bac.
- Speaker #0
Après son baccalauréat, elle s'oriente vers un BTS-ACSE à l'École supérieure des agricultures. C'est une formation en deux ans, axée sur l'analyse et la conduite des systèmes d'exploitation agricole. Lors de sa formation, elle effectue son stage à l'EARL Chèvre-Thuys. un élevage de chèvres géré par un couple. Elle a alors pour mission de monter un projet d'atelier de transformation à la ferme, et son travail plaît. Par la suite, l'exploitation sera donc dotée de cet atelier et transformera 20 000 litres de lait en fromage varié, vendu exclusivement en circuit court. Après le BTS, elle décide de continuer ses études et choisit une licence Management des entreprises agricoles. Elle est alors en alternance dans le cabinet comptable In extenso et se rend bien compte que le travail de bureau n'est pas fait pour elle. En parallèle, elle continue de travailler sur la ferme les week-ends pour aider Jonathan et Jessica. Alors une fois son diplôme obtenu, c'est naturellement que les deux associés proposent à Lison de s'associer avec eux sur la ferme.
- Speaker #1
Je ne réfléchissais pas à ça parce que si je m'installais, c'était qu'ici en fait. Il faut avoir une vision de l'élevage et une idéologie et une pratique qui nous correspond. Et moi, ça me faisait peur d'aller ailleurs. Je ne voulais pas m'installer toute seule déjà. Et du coup, c'était soit essayer de trouver une autre ferme. Mais ça me faisait un peu peur parce que ce que j'avais vu ici me plaisait et j'avais peur de ne pas retrouver ça ailleurs. Mais bon, l'idée est venue d'eux. Donc quand ils m'ont proposé ça, j'ai dit bah oui, parce que de toute façon moi après à la suite, c'était soit le cabinet m'embauchait et c'était pas ce que je souhaitais. Et puis après c'était soit du salariat, soit être associée. Et puis en en discutant tous les trois, on s'est dit bah on voudrait mieux s'associer. Déjà vu que je m'investissais déjà depuis des mois sur la ferme, autant que, et du coup voilà je me suis associée.
- Speaker #0
Installée en 2019, Lison monte alors un projet de candidature pour le prix à l'installation du crédit agricole. En 2020, elle reçoit le prix, mais ne réalise pas immédiatement son importance.
- Speaker #1
Même le prix de la mixité avec le crédit agricole, c'est vrai que c'était... Et on voyait en plus que je ne me rendais pas trop compte en fait ce que c'était vraiment ce... Ce prix, je l'ai fait et puis j'ai été motivée par le Crédit Agricole et par le groupe des GIA. Mais c'est vrai que c'est après, quand on a remis ce prix, on se rend compte vraiment dans le regard des gens que c'est important en fait. Et que c'est important pour nous et c'est important pour les partenaires et pour tout le monde de prouver que ça se fait en fait.
- Speaker #0
Pour autant, gagner ce prix ne suffit malheureusement pas à Lison pour accéder à la reconnaissance de tout le monde. Dans les yeux de certains, elle reste cette jeune agricultrice qui n'a pas vraiment tout compris et qu'on ne prend pas au sérieux.
- Speaker #1
C'est vrai que la place de la femme, on a toujours des petites réflexions, même des techniciens qui passent. Je voudrais parler au patron ou plein de choses comme ça. Et le prix que j'ai gagné là, je trouvais ça... C'est sûr, c'est une grande reconnaissance. Et puis en fait, je voyais aussi que ça faisait plaisir à... à tous nos partenaires et de se dire ça change maintenant, c'est différent. On a des jeunes et des jeunes femmes qui sont à la hauteur de ce qu'on a connu avant. Mais on a toujours cet enjeu-là et cette impression de se dire qu'on a quelque chose à prouver que le voisin qui vient de s'installer, moins. Mais après, il faut passer au-dessus. Et en fait, on l'apprend dans le métier parce qu'on n'a pas le choix. Mais c'est vrai qu'au tout début, on ne se sent pas forcément à notre place. Dans notre ferme, oui. Mais dans les discours, dans les discussions ou autres, ce n'est pas toujours simple. Bon, je dirais que là, ça va un peu mieux parce que maintenant, ça fait quand même 7-8 ans. Mais oui, il n'y a pas longtemps de ça. Il y en a qui... Déjà, comme je dis, à chaque fois qu'il y en a qui viennent, on voit qu'ils n'ont pas forcément envie de parler avec moi. Il cherche la personne au-dessus. Et même quand il y a des gens qui sont au courant que je suis l'associée, à des rendez-vous, ils ne me regardent pas du tout dans les yeux. Donc là, forcément, pour le coup, je dirais. On en parle ensemble après. Mais si, c'est sûr. Quand je suis toute seule, ça se passe très bien. Mais oui, on sent la différence.
- Speaker #0
Lison peut tout de même compter sur son associée féminine Jessica, qui a vécu cette situation aussi. Elles échangent beaucoup sur les situations auxquelles elles peuvent faire face et Jessica l'aide dans les moments un peu durs ou face aux gens qui viennent sur la ferme. Elle raconte d'ailleurs que parfois, certains lui demandent d'appeler sa mère en pensant à Jessica. Lison témoigne du fait que les gens pensent souvent que la patronne, ça ne peut pas être elle. Elle ne peut pas être responsable. Elle était d'ailleurs la seule femme de son groupe lorsqu'elle a fait son parcours de formation à l'installation à la chambre d'agriculture. Heureusement pour elle, tout s'est bien déroulé et elle a bon espoir que les nouvelles générations soient bien plus ouvertes avec un rapport au genre différent de celui de nos grands-parents.
- Speaker #1
Oui, au fur et à mesure des années, on se sent vraiment beaucoup plus légitime. Il n'y a pas besoin de longs discours, ça se voit en fait. Ça se voit sur comment les gens vont nous dire bonjour. Et puis même les appels, au début on ne nous appelle pas, on appelle mon associé. Et puis c'est vrai que maintenant quand ils font appel à nous, on se sent plus légitime, mais au bout de tant d'années quand même. Mais c'est quand même tous les jours qu'on doit prouver qui on est, on va dire. Quand ils me disent « elle est où la gérante ? » ou des choses comme ça, toujours tous les jours, on doit se justifier, c'est nous.
- Speaker #0
Jessica fait d'ailleurs partie des nombreuses agricultrices ayant mis en place des gîtes sur leur ferme. Ainsi, Lison et elle aiment échanger avec les gens qui viennent y séjourner. Elles peuvent partager sur leur métier et parler à des gens qui parfois ne connaissent rien à l'agriculture. Lison aime ces échanges. et cela permet aux gens de mieux saisir les enjeux de l'agriculture. Ils sont souvent très curieux et quand certaines crises et maladies sont apparues, cela a permis de mettre en lumière certains fonctionnements du milieu agricole. L'exploitation fait aussi partie du réseau Bienvenue à la ferme et accueille régulièrement des visites pédagogiques.
- Speaker #2
« Agricultrice, c'est un métier. Tu sais, il ne faut pas le nier. C'est avant tout ma vraie passion et une affaire de transmission. Plusieurs types d'élevage, une belle histoire de partage, de l'élevage aux cultures, au contact de notre famille. » « Façonner tous nos territoires, c'est avant tout un savoir. C'est ce métier que j'ai choisi. Garçon ou fille, c'est pour la vie. » Aude à l'agriculture féminine, Coralie Ripsal, Poésie en liberté.
- Speaker #0
En plus d'être agricultrice, Lison est mère de deux enfants et elle en est fière. Elle est fière car concilier le métier d'agricultrice tout en étant mère n'est pas une tâche si facile. Surtout quand son conjoint travaille dans des écuries de course. L'emploi du temps des deux parents n'est pas commun et demande de l'organisation. Tous les deux commencent très tôt le matin et travaillent souvent les week-ends. Il faut donc trouver quelqu'un pour garder leurs enfants. Souvent, elle les amène à la ferme avec elle. Et ils adorent s'amuser dehors. Heureusement pour elles, ces associés sont aussi arrangeants sur ce point.
- Speaker #1
Nous, ça s'est bien géré parce que, comme je disais, on est trois associés. Et du coup, là-dessus, on a réussi à pallier à quand je suis partie, on va dire. Donc moi, j'ai réussi à prendre mes deux congés maternités au niveau de nombre de semaines et tout ça. Après, on est aidé, on ne touche pas de congé maternité, en fait, on a une aide pour embaucher une autre personne. Donc en fait, par exemple, nous on a eu un problème, c'est que pour ma fille, j'ai été arrêtée à une période creuse, donc novembre, décembre, mi-janvier, donc là on avait peu de boulot, on va dire, on avait dit, mes associés devraient réussir à gérer tout seul. Et en fait, si on prend personne, on n'a pas d'inouversoirie. C'est vraiment une aide pour embaucher. Donc c'est vrai que là-dessus, c'est un peu décevant quand même, parce que, encore une fois, ce n'est pas pour les femmes, c'est pour un remplaçant, on va dire. Donc ça, ce n'est pas trop cool, mais bon, ça s'est bien géré. Mais non, ça s'est bien fait. Après, mon premier, il est né prématuré, parce que c'est vrai qu'on a un travail physique. Et en tant qu'agricultrice, il faut quand même se ménager. Et du coup, il est né deux mois avant. Mais comme je dis avec mes associés, tout s'est bien géré.
- Speaker #0
Comme pour beaucoup d'agriculteurs et d'agricultrices, l'environnement est un sujet pris au sérieux par Lison et ses associés. Avec l'avancement du dérèglement climatique, les agriculteurs et agricultrices ont été parmi les premiers à se rendre compte de l'impact de ce dernier. Disparition des pollinisateurs, sécheresse, appauvrissement des sols. Tout cela, les exploitants agricoles l'ont vite vu et doivent désormais s'adapter au quotidien.
- Speaker #1
On y réfléchit, on y pense, on s'adapte sur tout en fait, que ce soit sur l'élevage ou sur les cultures. Alors les cultures, c'est le mari de mon associé. Il y a une ETA qui gère ça. Je sais qu'ils s'adaptent énormément à ça, justement. On en parle tous les jours. Hier, on en a même reparlé pour notre maïs de grain. C'est vrai que maintenant, comme l'année dernière, où il a énormément plu l'été, on a eu des coûts de séchage énormes. C'était juste disproportionné. Du coup, maintenant, on se pose la question, est-ce qu'on ne va pas l'acheter au lieu de le produire ? On va s'adapter au fur et à mesure du temps, comme les chèvres, avec tous ces petits bouts de canicule qu'on a, ça commence à être de plus en plus compliqué pour les étés. Donc là, on a fait appel à nos voisins agriculteurs qui nous prêtent des gros ventilos de volailles qu'on met dans le bâtiment. Donc après, c'est comment on va s'adapter au niveau du bâtiment, si ça venait à durer tous les ans. Des fois des races aussi, on voit qu'on a croisé des alpines avec des angoes nobiennes et qui elles résistent à la chaleur dès qu'il y a des canicules. Nos alpines elles ont la bouche ouverte, elles souffrent vraiment et les angoes elles courent partout et tout va bien. Donc voilà on s'adapte à des choses comme ça. Après on a aussi tout ce qui est les bandes emmerdées. On s'adapte tous les jours, on suit et c'est important.
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Cette préoccupation pour l'environnement, Lison l'observe chez tous les exploitants de son entourage. Toutes et tous sont encore jeunes et ont plusieurs années devant eux avant de partir à la retraite. Alors oui, on a des problèmes. L'environnement est un réel sujet qui les touche, car s'ils veulent continuer à garantir la viabilité de leur exploitation, il leur faut s'adapter. Pour terminer, nous avons demandé à Lison si elle avait un message à faire passer aux femmes qui se lancent dans la vie active. Voici sa réponse.
- Speaker #1
Moi je dirais aux femmes de foncer, de ne pas se poser trop de questions. De ne pas s'arrêter au regard des autres, ni aux remarques des autres. Et de se dire qu'on est un humain à part entière et que n'importe quel métier ou décision ou choix de vie, il ne faut pas avoir de regrets. Et maintenant, n'importe quel métier ou choix est à portée de main de tout le monde. Voilà, j'ai foncé.
- Speaker #0
C'était l'histoire du parcours de Lison Brécheret, jeune agricultrice qui, bien au-delà des préjugés qu'elle a dû affronter, démontre chaque jour son excellence et sa vision pour l'agriculture de demain. Si cela vous intéresse, vous pouvez retrouver tous les podcasts de l'exposition Femmes et agricultures sur le site de la Chaire Mutations Agricoles, de l'École supérieure des agricultures. Merci pour votre écoute et à bientôt !