- Marie Ozier-Lafontaine
Je suis Marie-Oziel Lafontaine, activatrice du génie au féminin. Chaque jour, j'accompagne les femmes à révéler leurs trésors cachés pour vivre la vie qu'elles méritent. Dans ce podcast, j'invite des femmes qui ont osé s'affranchir des dictates pour trouver leur juste place. Bienvenue dans le podcast « Ose là, les voix qui osent » . Bonne écoute ! Bonjour Jeanne Baudry.
- Jann Beaudry
Bonjour.
- Marie Ozier-Lafontaine
Merci d'avoir accepté mon invitation de participer au podcast Les Voix qui osent. Je suis ravie de te recevoir aujourd'hui.
- Jann Beaudry
Je suis ravie d'être là.
- Marie Ozier-Lafontaine
Jeanne Baudry, je vais te présenter en quelques mots. Tu es une jeune femme martiniquaise, revenue au pays à l'adolescence. Tu es née en France hexagonale.
- Jann Beaudry
C'est ça.
- Marie Ozier-Lafontaine
tu as un papa martiniquais une maman bretonne et toi et ta soeur vous avez convaincu vos parents de venir en Martinique vous avez réussi et vous avez tellement bien réussi qu'aujourd'hui toute la famille vit encore sur l'île donc déjà bravo pour ce magnifique retour au pays tu étais une enfant tu m'as dit timide mais aussi une enfant qu'il fallait surveiller comme le lait sur le feu tu bougeais beaucoup, tu m'escaladais les arbres, en bref tu faisais peut-être un peu peur à tes parents qui disaient que Merci. Tu allais te blesser, mais finalement non. Tu rebondissais toujours après tes galipettes. Et puis, tu n'aimais pas qu'escalader, puisque tu as toujours aimé chanter. Tu chantais tout le temps, tu faisais des spectacles pour la famille, pour toutes les occasions possibles et imaginables. Et puis, au-delà de la chanson, tu as découvert au lycée le théâtre. Donc, ça a été une belle rencontre avec le théâtre, qui fait aujourd'hui partie de ta vie, comme la chanson, puisque tu as sorti un album. C'est le morceau « Caribbean » . Boy qui t'a fait connaître en 2012 et puis donc tu as eu ton album Légère et puis est arrivé aussi le cinéma, tu as joué dans le film Les Mules Invisibles en 2024, le film est sorti en 2024, donc tout un tas de facettes d'une personnalité d'artiste qu'on va découvrir aujourd'hui. Et avant de démarrer Jeanne, je vais te proposer de procéder à notre petit rituel du podcast les bois qui osent, tu as des cartes.
- Jann Beaudry
Ok.
- Marie Ozier-Lafontaine
devant toi et tu vas faire naviguer ta main au-dessus de ces cartes en fermant les yeux et en respirant. Et puis tu vas t'arrêter au moment où tu le sens, où ça picote dans ta main ou alors ton intuition te dit simplement de t'arrêter. Tu choisiras la carte et puis tu nous décriras ce que tu vois.
- Jann Beaudry
Ok.
- Marie Ozier-Lafontaine
C'est parti.
- Jann Beaudry
J'y vais ?
- Marie Ozier-Lafontaine
Vas-y. Tu peux ouvrir les yeux et regarder l'image et décrire ce que tu vois.
- Jann Beaudry
Alors, je vois une silhouette de femme, nue visiblement, qui a l'air de danser par rapport aux couleurs, ce qu'il y a autour d'elle. Ça ressemble à des flammes. Il y a vraiment des couleurs. Du rouge, du orange et il y a des mots en bleu qui suivent les courbes de son corps. Je vois le mot « joie » , je vois le mot « moi » , de la joie pour moi. C'est ça que je vois. Et elle a l'air, je ne sais pas, dans un truc de pleine conscience de son corps. Elle a vraiment l'air d'être dans une plénitude et en même temps… Le mouvement, on a l'impression qu'elle est aussi dans quelque chose de fulgurant. Je ne sais pas comment décrire. Il y a une énergie qui est très douce et en même temps très vivante.
- Marie Ozier-Lafontaine
Ok, je vois que la carte te parle, visiblement.
- Jann Beaudry
Oui, ouais.
- Marie Ozier-Lafontaine
Tu peux la retourner et lire ce qui est inscrit derrière.
- Jann Beaudry
Agir pour soi. Action. Soi. Liberté. Renaissance. L'espoir, c'est être dans l'attente de. Ok, est-ce que ça te parle ? Est-ce que le message qui était délivré te parle, Jeanne ?
- Marie Ozier-Lafontaine
Ça me parle, ouais.
- Jann Beaudry
Ça me parle pour plusieurs raisons. déjà la répétition du pour toi pour toi pour toi je suis quelqu'un de très très très altruiste Et de très empathique aussi. Je suis vraiment une éponge. J'ai vraiment besoin, moi, pour me sentir bien, que tout le monde autour de moi se sente bien. Et c'est vrai que parfois, ça m'amène à vivre des situations où je sens que pour moi, ce n'est pas OK. Je sens que je ne me sens pas bien. Mais je vais continuer dans la même dynamique parce que ce qui est important pour moi, c'est qu'autour de moi, les gens soient bien. Et le chemin de la liberté s'ouvre enfin. Ça, j'ai l'impression que ça résonne avec là où je me trouve depuis quelques années quand même maintenant, où j'ai le sentiment de moins me poser de questions, de vraiment suivre mon instinct, mon envie. Moi, j'ai le sentiment que ça a trait à mon âge. J'ai l'impression que j'ai passé un cap où je me suis dit là, j'ai envie de savoir qui je suis vraiment et j'ai envie d'aller vers ce qui me fait du bien à moi sans me demander si... sans me demander si c'est la bonne place, juste faire confiance à mon instinct, à mon sentiment. Si je me sens bien, c'est que c'est bien, simplement. Me poser moins de questions. Donc oui, ça résonne complètement. Et c'est vraiment ça que je ressens quand je regarde cette image. Cette femme, elle a l'air vraiment juste de profiter de cet instant. C'est cool, ça donne envie.
- Marie Ozier-Lafontaine
Tu m'as dit quand on préparait le podcast que depuis petite, tu sentais que tu ne rentrais dans aucune case. Donc ça me fait penser un peu au message de la carte et à cette notion de liberté. Ça veut dire quoi pour toi ne pas rentrer dans les cases ?
- Jann Beaudry
Je pense déjà que la première raison pour laquelle je me sens rentrée dans aucune case, c'est mon métissage. C'est quand même quelque chose de particulier. On est quand même entre deux cultures très différentes. et puis même physiquement je sais que moi physiquement il y avait des moments où c'était délicat pour moi ça allait toujours encore par moments mais finalement de pas savoir de quel côté je devais me ranger est-ce que je suis blanche ou est-ce que je suis noire tout simplement parce qu'en plus moi j'ai grandi dans un petit village à la campagne je pense qu'il devait y avoir deux noires dans le village c'était mon père et une autre personne ma grande soeur qui est plus Merci. typé que moi a subi du racisme. Et moi, l'effet que ça me faisait, ça me rendait presque jalouse. Me dire, ouais, mais pourquoi moi, les gens... Déjà, par rapport à mon caractère, parce que par rapport à ma grande sœur qui est très douce, moi, j'ai un tempérament assez volcanique. Donc, quand elle rentrait à la maison en pleurant, en disant, ouais, sur le chemin, en rentrant, on m'a dit sale noir. Moi, je lui disais, ouais, mais moi, personne ne me dit jamais sale noir. Et puis, en plus, si on me disait sale noir à moi, je saurais quoi répondre. Moi, je ne me laisserais pas faire. Et je pense que c'est là où ça a commencé, étant petite, de savoir aussi que quelque part, sans être élevée dans cette culture martiniquaise, je savais qu'il y avait une part de mon identité qui était ailleurs, que je ne connaissais pas. Et donc moi, je ne pouvais pas me dire « je suis ça, c'est ça qui me définit, moi » . Je pense que c'est là où ça a commencé. Et puis après, en grandissant, me rendre compte que ça n'avait pas… Beaucoup d'importance. On ressent ce besoin de trier, de ranger, de classer. Et moi, qui suis pourtant d'un naturel très organisé, ça m'horripile, en fait. Vraiment, ça m'horripile de devoir dire... Je sais qu'au niveau de l'identité, si on me pose la question sur mon entourage, est-ce qu'il y a des Asiatiques dans ta famille ou dans tes amis ? Je vais me poser la question, je ne sais pas, je ne les compte pas. Est-ce qu'il y a des Noirs ? Est-ce qu'il y a des Arabes ? Est-ce qu'il y a des Hétérosexuels ? Est-ce qu'il y a des Homosexuels ? Je ne sais pas, je m'en fous. Parce que je ne définis pas les gens justement par ce genre de choses. Maintenant, pour moi, c'est OK de rentrer dans aucune case. Peut-être que quand j'étais petite, c'était plus délicat sans en avoir conscience. Mais maintenant, finalement, je me dis que c'est une chance de pouvoir être plein de choses, que ce soit au niveau de l'identité, au niveau des influences dans mon art, dans ce que je propose aussi de pouvoir aller chercher partout.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et justement, tu parles de ton art dans ta musique, dans tes morceaux, dans ce que tu écris, parce qu'au-delà d'être chanteuse, je suis aussi compositrice, donc tu écris tes chansons. Qu'est-ce que tu veux dire de toi, justement, à travers ta musique et tes mots ?
- Jann Beaudry
Je ne pense pas me poser vraiment la question de... Je ne suis pas dans une démarche... Enfin, je ne me dis pas que je vais raconter ça parce que c'est important. C'est vraiment beaucoup plus spontané. C'est juste parler de moi, en fait. C'est peut-être un peu mégalo, je ne sais pas. Mais en fait, c'est juste parler de moi en toute honnêteté, raconter, parler de sujets qui me touchent. de choses qui m'interpellent. Je ne me pose pas la question, je me dis, ah là, il faut absolument que je fasse une chanson sur ce sujet, parce que c'est super important. Par exemple, en tant que maman, on me demande tout le temps mais pourquoi tu n'as pas fait de chansons sur tes enfants ? Comme si ça faisait de moi une mauvaise maman, comme si, je ne sais pas, peut-être que je n'aime pas suffisamment mes enfants, je ne sais pas. Non, c'est parce que je ne me suis pas dit, ah bon, voilà, maintenant que je suis maman, il faut absolument que je fasse une chanson sur mes enfants. Non, je le ferai, certainement, ça arrivera un jour, au moment où... Ça viendra naturellement dans mon esprit. Mais non, les chansons que j'écris, ce n'est pas dans une démarche de faire de l'éducation, de raconter un truc en particulier, de prendre position sur un sujet particulier. C'est juste, qu'est-ce qui me traverse quand j'écoute une musique ? Qu'est-ce que j'ai envie de mettre sur cette musique-là, comme mot ? Dérouler un fil et voir ce que ça donne.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et quels sont les sujets qui te touchent, qui t'apportent ?
- Jann Beaudry
Alors, si je me base sur les chansons que j'ai déjà écrites, j'ai l'impression quand même qu'il y a quelque chose, il y a vraiment une revendication de la puissance féminine dans mes chansons. Parce que ça m'arrive que des femmes viennent me voir ou commentent mes chansons en disant « Merci de l'avoir dit parce que normalement, en tant que femme, on n'est pas censé dire ça. » Sachant que moi, je ne me suis pas posé la question en l'écrivant. Par exemple, j'ai la chanson « Aléa » . C'est une chanson qui raconte l'histoire d'une femme qui est en couple avec un homme. Elle sait que cet homme va voir ailleurs, mais c'est OK pour elle parce qu'elle va voir ailleurs aussi. Apparemment ça c'est des choses qu'on n'est pas censé raconter Moi je me suis pas posé la question je l'ai juste fait donc ça me fait rire ou bien je vois la chanson Pietouni qui parle d'une femme qui elle revendique pas son indépendance elle dit juste qu'elle, elle sent que pour aller plus loin pour avancer dans la vie, elle a pas besoin d'avoir une personne avec elle elle a pas besoin de ça elle a le sentiment au contraire qu'elle en étant toute seule elle va plus loin et ça aussi c'est quelque chose En général, une femme qui décide d'être seule, on va la regarder avec pitié, comme si ce n'était pas son choix à elle, comme si c'est juste parce que personne ne voulait d'elle, alors qu'en fait, non. C'est OK aussi de sentir qu'on peut rester tout seul. On ne se pose pas ce genre de questions pour les hommes. Un homme qui est tout seul, on ne va pas se dire « Ah, le pauvre, personne ne veut de lui. » On va juste se dire « Il ne veut pas s'embarrasser avec ça, et pourquoi une femme, ce n'est pas pareil ? » Voilà. Je pourrais continuer au niveau des exemples. Il y a la chanson La Rumeur aussi, qui parle des commentaires qu'on peut faire sur une femme, sur sa façon de s'habiller, sur sa façon de se comporter, parce qu'il ne faut jamais être trop ceci ou pas, c'est cela. Il faut sourire, mais pas trop. Il faut être apprêté, mais pas trop. Il faut en montrer, mais pas trop, ce genre de choses. Parce qu'après, on devient tout de suite classé. Pour une couleur de rouge à lèvres, pour une longueur d'ongles, pour une longueur de jupe, un vêtement trop moulant, c'est fatigant.
- Marie Ozier-Lafontaine
C'est clair. Ce sont des injonctions que toi, tu as subies en tant que femme ?
- Jann Beaudry
Oui, et je me rends compte encore que je ne suis pas tout à fait, je vais dire, guérie de ça. Moi, je rêve d'un moment où je vais vraiment sortir de chez moi, habillée comme j'ai décidé de m'habiller, sans avoir un moment où je me suis regardée dans mon miroir et où je me suis dit... Par exemple, je prends l'exemple aujourd'hui, on enregistre à Fort-de-France. Je sais que je ne vais pas pouvoir forcément me garer tout près. Je sais que je vais devoir traverser le centre-ville. Je ne vais pas mettre un short. Je ne vais pas mettre...
- Marie Ozier-Lafontaine
Alors que tu aurais eu envie d'en mettre un autre exemple.
- Jann Beaudry
Je l'aurais pu, il fait beau, il fait chaud, je pourrais. Et d'en arriver encore à me poser cette question, je lutte. Je lutte contre ça et je vais finir par y arriver. C'est ce que je nous souhaite à toutes. Mais je me rends compte que ce n'est pas encore tout à fait OK de m'habiller juste comme je veux, de me maquiller. Sans me dire, ah oui, mais on va devoir passer avec du maquillage tout de suite. On va penser que c'est parce que tu es dans une démarche de séduction, blablabla.
- Marie Ozier-Lafontaine
Oui, l'espace public ne nous appartient encore pas tout. Et tu parlais de puissance féminine dont tu parles dans tes chansons. Est-ce que c'est quelque chose que tu revendiques dans le sens où aujourd'hui, toi, tu te sens femme puissante ou c'est quelque chose auquel tu aspires ? Tu es dans quelle démarche par rapport à cette puissance féminine ?
- Jann Beaudry
Moi, je me sens puissante. Moi, je me sens reconnaissante d'être une femme. Je ne me sens pas plus faible, je ne me sens pas moins capable. J'ai l'impression que notre puissance, elle est ailleurs. Et elle n'est peut-être pas calée sur le modèle, sur la définition qu'on se fait de la puissance. Moi, je sais par exemple que ma douceur, c'est une forme de puissance. Je sais aussi que mon corps est capable de faire des choses extraordinaires. Je pense que ma puissance à moi, ma puissance féminine, elle est ailleurs. Donc oui, ce n'est pas soulever des blocs de béton à bout de bras, mais en même temps, ça ne veut pas dire que j'ai moins de force. Ma force, elle est ailleurs. Ma force, elle est dans mon esprit aussi, ma force mentale. On est quand même capable de... de résilience. Moi, je me trouve extraordinaire. Moi, je suis vraiment contente d'être une femme. Vraiment.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et la maternité, tu l'as vécue comment ? Tu as deux enfants, donc de 4 ans à 11 ans. Et ça a changé quelque chose dans ta féminité, justement ?
- Jann Beaudry
Oui. Alors, j'ai deux enfants qui ont quand même une différence d'âge assez importante. Si je parle de l'expérience de l'accouchement en elle-même, J'ai vraiment vécu deux expériences complètement différentes. Donc mon premier accouchement, ça s'est fait à la clinique. Un accouchement normal. Si on me demande si ça s'est bien passé, je vais dire que ça s'est bien passé parce qu'au final, j'allais bien, mon bébé allait bien. Mais avec le recul, je pense avoir subi des violences gynécologiques. Puisque je me suis retrouvée déjà face à un médecin qui n'était pas du tout dans la bienveillance. Moi, j'accouche quand même de mon premier enfant.
- Marie Ozier-Lafontaine
C'est un petit peu important.
- Jann Beaudry
C'est quand même un moment. Peut-être que toi, tu en as déjà fait 15 aujourd'hui et que sur toute ta carrière, ça se compte en centaines. Je peux comprendre que tu sois un peu blasée. Je suis accompagnée au tout départ par des sages-femmes qui sont d'une douceur, d'une bienveillance, d'une gentillesse. Et puis d'un seul coup, celui qui arrive à la fin, dans les dernières secondes, et puis celui qui est le mieux payé, on le dit quand même. Moment de gloire. Voilà. Alors lui, il casse complètement l'ambiance. Il arrive, il ne dit pas bonjour. Je sens qu'il est pressé. C'est-à-dire que moi, j'ai vraiment ce sentiment d'être dans un couloir. Il y a plein de portes. Derrière chaque porte, il y a une femme qui est en train d'accoucher. Il y en avait avant moi, il y en a d'autres après moi. C'est à la chaîne. On n'a pas de temps à perdre. Le souci qui se pose à ce moment-là, c'est qu'on a augmenté le dosage de ma péridurale. parce que j'avais des douleurs dans le bas du dos assez intenses et que du coup, je ne sens plus du tout mes contractions. Et donc, au moment où il va falloir commencer à pousser, la sage-femme me dit, vous attendez la prochaine contraction. Et moi, je dis, quelle contraction ? Et là, je sens que le monsieur qui est là devant moi, entre mes jambes, non, il n'a pas le temps pour ça, je le saoule. Donc là, il ne s'adresse pas du tout à moi, je l'entends marmonner. un mot qui ressemble à ventouse. Je ne sais pas ce que c'est. On ne m'a pas expliqué. Et là, je sens qu'il pose quelque chose au niveau de mon entrejambe. Je n'ai même pas eu le temps de pousser. Il pose quelque chose au niveau de mon entrejambe. Je vois son bras se lever et il pose quelque chose sur mon ventre. Et j'ai le temps de me dire qu'est-ce que c'est, avant de comprendre que c'est mon bébé, en fait. Je viens d'accoucher, je suis maman, depuis une demi-seconde, mais j'ai quand même eu le temps de me dire mais qu'est-ce que c'est ? Donc, il n'y a pas du tout ce truc qu'on voit dans les films, l'émotion. Et donc, après ça, mon bébé est sur moi, ok. On me le retire juste pour faire les premiers tests, pour vérifier qu'il va... Donc, il est toujours dans la même pièce, mais un peu plus loin. Donc, moi, je suis en train de le regarder. Et à un moment, je sens que le monsieur est toujours entre mes jambes. Moi, je n'y connais rien. C'est mon premier accouchement. Je n'ai pas fait médecine, mais je me dis quand même,
- Marie Ozier-Lafontaine
un peu long.
- Jann Beaudry
Et du coup, il me regarde, ce monsieur, et je vois qu'il fait un mouvement avec ses bras et je comprends qu'il est en train de me recoudre. Mais toujours sans rien me dire. Là, moi, je suis terrifiée. C'est des points de suture à cet endroit. En plus de mon anatomie, qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi tu ne me dis rien, en fait ? Et donc, après ça, ça a été des douleurs pendant tout le temps que j'ai passé à l'hôpital. Des douleurs, je ne pouvais pas me lever. J'ai complètement foiré mon allaitement parce que... Parce que je n'étais pas bien, je ne voulais pas manger, parce que j'avais peur d'aller aux toilettes, parce que j'avais beaucoup trop mal. Je disais que j'avais mal, on me donnait des cachettes d'oliprane, personne n'a regardé ce qui se passait entre mes jambes. J'ai fini par rentrer chez moi et c'est un sage-femme qui est venue me rendre visite pour vérifier que tout allait bien. « Tu allais bien au niveau du bébé, le peser et tout ? » Je lui dis « Je ne peux pas, j'ai mal, je n'arrive même pas à me lever, je ne peux plus. » Il a regardé et en fait, il m'a dit « On t'a recousu beaucoup trop serré. » Et il a coupé les poings. Et là, honnêtement, je n'arrivais pas à faire un pas. Quand il a coupé les poings, j'ai senti à chaque point, c'était comme s'il y avait un détaché, un corté. Après ça, j'aurais pu danser la samba. Vraiment, je n'exagère pas. Et après, quand j'ai partagé cette expérience dans des moments de rencontre entre jeunes mamans, le nom de ce médecin est revenu. Donc apparemment, ce n'était pas sa première fois. Moi, j'ai oublié son visage. Parce que des fois, je me dis que si j'avais recroisé ce monsieur, je lui aurais dit deux mots. Mais j'ai oublié son visage. Je me rappelle encore de son nom, mais je crois qu'il n'exerce plus à la clinique. Et donc, du coup, deuxième accouchement, là, on est parti sur quelque chose de complètement différent puisque j'ai décidé d'accoucher chez moi.
- Marie Ozier-Lafontaine
Ah oui, vraiment radical. Radical.
- Jann Beaudry
je pense que c'était aussi dans une volonté de tourner cette page là qui vraiment je le dis avec beaucoup de précaution que mon accouchement s'est mal passé parce que non enfin voilà encore une fois je le dis j'allais bien mon bébé allait bien mais on m'a volé quelque chose il y a eu des premiers moments qui n'auraient pas dû se passer comme ça cette douleur justement le fait de ne pas réussir à allaiter parce que j'étais pas bien parce que j'avais mal parce que j'avais peur c'était pas ok Merci. Et du coup, sur le deuxième, voilà, j'ai perdu la confiance finalement dans ces médecins parce que moi, je ne comprends pas comment est-ce qu'on peut infantiliser à ce point des femmes qui accouchent alors qu'on accouche quand même depuis la nuit des temps. Enfin, l'accouchement, c'est quand même ce qui est à la base de l'humanité. Si on n'était pas capable d'accoucher, l'éthique humaine serait éteinte. Donc, il faut arrêter de faire comme si on ne savait pas. Donc oui, il y a un homme, il a fait des études de médecine, donc lui, il est capable d'utiliser des termes que moi, je ne comprends pas. Mais par contre, c'est mon corps, c'est mon ressenti. Et ça compte. Et ça compte. Voilà, donc oui, j'ai expérimenté cette toute puissance-là aussi. Pour moi, en plus, qui suis pourtant d'un naturel hyper douillette, je tombe dans les pommes quand on me fait des prises de sang. Et là, mon instinct m'a dit, c'est ça. Et à aucun moment, je me suis dit, mais ça pourrait mal se passer. Non. Tu t'es réappropriée. Oui, je l'ai fait. Et aujourd'hui, ça compte. Quand je me sens dans une petite situation de faiblesse, je me dis, Jeanne, tu as quand même à couper d'un bébé de 4 kilos sans péridural. Ce n'est pas tout le monde qui peut le faire. Donc, quand j'entends qu'un homme traitait un autre homme de femme laide, je dis, oui, mais bon, je ne sais pas ce que ça veut dire pour toi, femme laide, mais moi, je sais de quoi on est capable.
- Marie Ozier-Lafontaine
Oui, si on les mettait un petit peu à notre place, ils sauraient peut-être de quoi il s'agit.
- Jann Beaudry
Exactement.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et du coup, dans ta musique, parce que tu as la musique, mais tu as aussi le théâtre et le cinéma, dans ces différents champs, qu'est-ce que tu mets de toi ?
- Jann Beaudry
C'est certain qu'il y a toujours de moi, peu importe l'activité, mais c'est vrai que ce n'est pas au même degré. Quand je chante, c'est vraiment moi. C'est moi, c'est Jeanne Baudry. Je n'ai même pas changé mon nom d'artiste parce que...
- Marie Ozier-Lafontaine
C'est sans filtre ?
- Jann Beaudry
Oui, c'est ça. C'est ce que je raconte, c'est moi. Moi qui suis timide et pudique, ça peut être plus compliqué pour moi de me dévoiler sur scène devant des gens. Je pense qu'on le sent, que je suis quand même un peu nerveuse, je dis des bêtises, des fois j'oublie les paroles, mais après c'est toujours cool, c'est toujours entre nous, parce que c'est honnête aussi, ça fait partie du truc. On n'est pas des machines, les artistes ne sont pas des machines. Alors que théâtre, c'est un rôle. C'est un rôle que j'incarne, mais toujours avec une petite part de moi. C'est-à-dire que si on me donne l'opportunité d'incarner un personnage plutôt sombre, je vais y mettre un petit peu de mon côté sombre, parce qu'on a tous un petit côté sombre. Et ça va me permettre aussi d'explorer des parts de mon identité, de mon caractère, avec lesquelles je ne suis pas encore tout à fait familiarisée.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et tu aimes ça, du coup, aller chercher dans ces zones un peu plus sombres ?
- Jann Beaudry
vraiment et j'ai l'impression que la plupart des rôles qu'on m'a donné finalement, si je regarde l'ensemble de ma carrière de comédienne, c'était plutôt des rôles sombres. Donc, il doit y avoir un truc. Des rôles sombres, j'ai incarné des pestes, j'ai incarné des femmes très en colère, des femmes très amoureuses, des femmes au bord de la folie.
- Marie Ozier-Lafontaine
Tu m'as même dit qu'au théâtre, ça pouvait même être dangereux.
- Jann Beaudry
Ça peut être dangereux. Il y a eu des moments où je me suis retrouvée dans des situations dangereuses, surtout au début, parce que moi, j'ai commencé, j'étais toute jeune et je me suis lancée dedans vraiment sans formation. Donc, en étant jeune, avec en plus l'envie de dévoiler. C'est d'avoir découvert ce truc, ce théâtre, de pouvoir être sur scène, de pouvoir être payée pour ça, mes premiers salaires et tout. Je me suis lancée là-dedans à corps perdu, je n'ai pas fait attention. Et un des premiers rôles qu'on m'a offert, c'était un seul en scène, j'incarnais une psychotique. J'ai eu une expérience assez terrifiante d'ailleurs pendant ces répétitions. Je ne sais pas si je peux la raconter là parce que j'ai pas envie qu'on pense que je suis folle. Mais ouais, c'était fort, très fort. C'était très fort. Transporté par Soro, c'est devenu cette personne. Ça aurait pu vraiment être dangereux parce qu'en plus de ça, moi, je suis quand même quelqu'un de très, très, très sensible. Vraiment, je pense que j'ai en permanence le nuage de la dépression au-dessus de ma tête. Donc là, ça aurait pu être vraiment grave.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et ce nuage de la dépression, du coup, comment tu fais ? justement en tant qu'artiste où tu vas chercher dans ses pardons pour ne pas qu'ils te submergent ?
- Jann Beaudry
Je suis en tout cas très vigilante. Je lutte pas non plus contre parce que je pense que ça fait partie de mon identité artistique. Cette sensibilité qui parfois vraiment peut être handicapante. Je pense que c'est aussi ça qui me donne de la justesse en tant qu'artiste quand j'écris mes chansons, quand j'écris des chansons sur le spleen, quand j'y mets de la mélancolie. Je pense qu'il y a toujours un peu de mélancolie dans mon travail. Donc, je ne lutte pas contre, mais je suis très vigilante pour ne pas que... vraiment, ouais, ne pas me laisser embarquer. Je sais ce qui me fait du bien. Quand j'ai vraiment l'impression d'être dans un down et que ça dure depuis un peu trop longtemps, je sais ce qui me fait du bien et ce qui va me permettre d'arriver au fond de la piscine, poser le pied et remonter.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et qu'est-ce qui te fait du bien, Jeanne ?
- Jann Beaudry
Je crois que c'est la musique, vraiment. Je crois que c'est vraiment ça, aller en studio, créer et sortir du studio avec une nouvelle chanson que je vais écouter en boucle, que je vais faire écouter à ma famille, à mes amis et être fière de mon travail. Écouter ma chanson et dire là, je suis super contente de ce que j'ai fait et j'ai hâte de pouvoir faire découvrir ça à tout le monde.
- Marie Ozier-Lafontaine
Et tu dirais que quand tu es sur scène, tu es chez toi ou c'est plus la partie enregistrement ou la partie où... tu écris, où tu te sens appelée par quelque chose ? Qu'est-ce qui... Alors peut-être que tu aimes tout, mais est-ce qu'il y a quelque chose qui te parle plus ou qui te fait plus vibrer ?
- Jann Beaudry
Je dirais quand même la scène. C'est encore un truc à part. La scène, partagée avec les gens. Après, je ne sais pas si je peux faire une distinction entre la scène en tant que comédienne ou la scène en tant que chanteuse. La scène en tant que chanteuse, il y a un truc en plus parce que... Parce qu'il y a une reconnaissance sur mon travail à moi. Et c'est vrai, quand je vois les gens chanter mes chansons avec moi, c'est un truc de fou, c'est indescriptible.
- Marie Ozier-Lafontaine
Oui, c'est une sorte de mise à nu quelque part.
- Jann Beaudry
Oui, c'est ça.
- Marie Ozier-Lafontaine
En plus, comme tu dis, tu parles de toi. Comment on gère justement peut-être l'après ? C'est-à-dire qu'il y a une mise à nu sur scène et puis après ? pour redescendre ? Comment ça se passe à ce moment-là ?
- Jann Beaudry
C'est là aussi que le nuage n'est jamais très loin. C'est vrai que la descente, parfois, c'est un peu brutal. C'est vrai que parfois, c'est un peu brutal. Il y a la préparation du concert, et puis il y a le concert, et puis il y a l'après-concert, et puis il y a les jours après-concert où on reposte les vidéos, et puis après, il y a un creux. Il y a un creux, donc là, voilà, c'est vraiment tout mon travail justement de remplir ce creux par autre cause. aller en studio écrire une nouvelle chanson ou bien me replonger dans un autre projet oui,
- Marie Ozier-Lafontaine
la création toujours pour alimenter et te connecter à ta lumière ok et on va arriver bientôt à la fin de cette entente ça va trop vite parce que je parle trop non non non pas du tout, pas du tout, mais j'avais une dernière question par rapport à ce que tu viens de dire sur les vidéos que tu postes et sur les réseaux sociaux et sur ton rapport à l'image ? Parce que quand tu suis sur scène, effectivement, tu es en communion quelque part avec ton public. Et puis après, il y a l'image. Quel est ton rapport à ton image, à ton corps, quand tu te vois notamment ? Comment tu gères ça ?
- Jann Beaudry
C'est compliqué. C'est vraiment compliqué. Mon rapport à mon corps est compliqué. J'ai très envie d'écrire une chanson là-dessus, mais je ne sais pas comment, par quel bout. Je ne sais pas. Mais je sens vraiment que je ne me comporte pas avec lui comme je le devrais. Je lui dois beaucoup de pardon et je lui dois beaucoup de merci. J'ai beaucoup de pardon et de merci en retard. Cette expérience d'accouchement aurait dû, je pense, trop transformer notre rapport parce que c'est quand même dingue ce qui m'a permis de faire mais je sens que c'est toujours compliqué je peux pas m'empêcher je peux pas m'empêcher de scruter avant de repartager une photo de regarder s'il n'y a rien qui me dérange En plus c'est compliqué un corps parce que c'est une histoire de position c'est Je vais être assise, je vais être un peu avachie. Du coup, ça va me faire un petit bourrelet. Je vais trouver que c'est disgracieux. C'est des trucs tout bêtes. Mais je vais dire non, là, je n'aime pas. Je n'aime pas ma silhouette. Je n'aime pas. Je voudrais en arriver à ce stade-là où je ne me pose pas cette question. Je poste la chanson parce que c'était un bon moment. Parce que ce qui compte, c'est ce que j'ai partagé à ce moment-là. La chanson, la musique, les gens, le truc autour, c'est pas ça en fait, c'est pas le petit bourrelet. Le petit bourrelet, on s'en fout. Et je pense que la plupart des gens s'en foutent. Alors je sais qu'il y a des gens qui s'en foutent pas, parce qu'on sait à Capin, les gens sont critiques, et les gens sont méchants, et les gens aiment bien avoir un truc à dire.
- Marie Ozier-Lafontaine
Parce que c'est ce qui est le plus important, les commentaires de ces personnes-là.
- Jann Beaudry
Les gens aiment trop dire des trucs. Un jour, j'ai posté une vidéo où je chante en live, et un monsieur a commenté en disant « c'est dommage qu'elle respire autant » .
- Marie Ozier-Lafontaine
Ah mince, alors faudrait que tu t'arrêtes de respirer, mais quelle idée !
- Jann Beaudry
Si j'arrête de respirer, je vais mourir ! Je me dis mais quand même, fallait trouver un truc. C'est dommage qu'elle respire autant, pardon !
- Marie Ozier-Lafontaine
Oui, ce que tu dis, on en revient aux injonctions de la société sur nos corps et sur notre travail à faire du coup pour s'affranchir de ce regard qui est injuste. Et Et... Ma dernière question, Jeanne, sera par rapport justement à la musique et aux musiques ou aux morceaux qui t'inspirent ou qui te redonnent le courage, le sourire, la motivation quand justement tu peux être au fond de cette fameuse piscine. Et est-ce qu'il y a un morceau qui te fait du bien, qui te rebooste ?
- Jann Beaudry
Il y en a plusieurs, mais je pense que je vais parler de Laurine Hill parce que c'est vraiment son album. Je ne vais pas dire le nom parce que c'est trop dur à prononcer. Mais je pense que de toute façon, il n'en a sorti qu'un, donc tout le monde va savoir de quel jeu je parle. « Testa » . « Testa » , c'est très bien dit. C'est un album que j'écoute depuis très, très, très longtemps, que j'écoute encore aujourd'hui avec le même plaisir. Je trouve ça fascinant la manière dont cet album traverse les époques. J'ai l'impression qu'il ne sera jamais rassi. Oui, non, jamais. Et du coup, si je devais choisir une chanson en particulier, je dirais Do Up. That Thing, parce qu'elle est entraînante, parce qu'elle a ce côté te laisse pas faire. J'aime bien les chansons comme ça. J'aime bien quand entre nous, entre femmes, on se chante des chansons pour se dire « Hey, meuf, laisse pas ça t'arriver, attention. » Il y en a d'autres, mais celle-là, plus que les autres. Parce qu'au-delà du message, au-delà de l'énergie qui se dégage du morceau, c'est Lauré Nile.
- Marie Ozier-Lafontaine
Oui, c'est Lauré Nile, je suis d'accord avec toi. Je partage ton amour de sa musique et de son personnage. Super, merci beaucoup Jeanne pour ce moment, pour ce partage que j'ai trouvé authentique, sincère. Avec plaisir, c'est très vite. Merci beaucoup,
- Jann Beaudry
à très bientôt.
- Marie Ozier-Lafontaine
Merci, à bientôt.
- Jann Beaudry
Press to go. Par agence composite.