L'info en tous genresOn l'a entendu dans l'épisode 6 de L'info en tous genres, traiter des violences sexistes et sexuelles requiert des méthodes de travail que les journalistes ont professionnalisées ces dernières années. Même si les violences sexistes et sexuelles, les VSS, ne sont toujours pas entrées dans "la banalité du traitement médiatique quotidien au même titre que d'autres faits sociaux", comme le souhaiterait Lénaïg Bredoux, la co-directrice de la rédaction de Mediapart, responsable éditoriale aux questions de genre au sein du journal en ligne. Elle le dit dans le numéro de l'été 2025 de la Déferlante "S'informer en féministe". Ouvrons donc ensemble cette sixième boîte à outils pour explorer et partager des bonnes pratiques, mais aussi pour savoir identifier les faux pas.
D'abord, il est nécessaire de connaître les principaux chiffres des VSS. 91% des victimes majeures sont des femmes, selon les chiffres de l'Observatoire national des violences faites aux femmes. 9 sur 10 connaissaient leurs agresseurs. 95% des mis en cause sont des hommes et un dernier, 94% des plaintes déposées pour viol sont classées sans suite. Un phénomène de violence sexuelle présent, quelle que soit la classe, l'origine ethno-raciale ou encore l'âge des personnes impliquées. C'est en partant de ces statistiques officielles qu'on peut réduire nos biais. Je ne peux par exemple qu'inviter à l'emploi de l'accord de majorité au féminin pour parler des personnes victimes. Non dans un but de silencier les victimes hommes. 1,4% déclarent avoir subi des VSS, selon une étude de l'INED publiée en mai 2025, pour plus de 80% d'entre eux, dans leur enfance, agressés par d'autres hommes.
Autre préconisation utile : croire les personnes qui parlent et disent les violences qu'elles ont subies. Ça ne veut pas dire qu'il n'est pas indispensable, évidemment, de recouper ces témoignages. Grâce à leur entourage, des éléments écrits, mails, sms par exemple, interroger aussi des personnes à qui elles ont pu se confier au moment des faits ou encore d'autres sources peut-être plus proches de l'entourage de la personne mise en cause en terminant bien sûr par lui donner la parole à elle. Mais croire les victimes, c'est accueillir leur récit avec responsabilité et respect, les enregistrer avec leur accord lors des interviews, quel que soit le média, pour éviter de leur poser plusieurs fois les mêmes questions pénibles. Leur permettre aussi de relire ou d'écouter leurs citations avant publication pour qu'elles puissent, si elles le souhaitent, les modifier et ainsi conserver leur pouvoir d'agir dont elles ont probablement déjà été dépossédées à plusieurs reprises. Se confier aux médias n'est pas chose facile et c'est bien souvent l'étape qui vient après avoir saisi en vain les instances qui auraient pu ou dû agir. Ces enquêtes nécessitent un temps long. Marine Turchi, spécialisée sur ces sujets à Mediapart, l'a notamment expliqué dans une interview donnée à Arrêt sur Images il y a 4 ans. Il faut, dit-elle, "avoir la confiance des personnes victimes, retrouver des témoins ou confidents, rassembler les éléments, des documents éventuels, et enfin confronter le mis en cause". "Parfois, il faut attendre longuement que quelqu'un se confie", poursuit encore la journaliste. "Vous remuez beaucoup de choses, ça nécessite une grande disponibilité. Il arrive souvent qu'on mette l'enquête en pause, puis on y revient plus tard, grâce à une nouvelle piste."
Une fois ce recueil réalisé, pour s'assurer le compte-rendu le plus juste possible, il est indispensable de suivre plusieurs règles.
D'abord, veiller à ne pas minimiser les faits. S'il n'est pas question de tout dévoiler, il ne s'agit pas non plus de banaliser. Un baiser forcé, par exemple, c'est une agression sexuelle au regard du droit pénal. Ce n'est pas un simple baiser volé.
Proscrire les bons mots qui en sont des mauvais. Les titres inadaptés sont devenus plus rares, c'est vrai. Mais n'ont pas disparu pour autant. En juillet 2025, dans Le Républicain Lorrain, on a pu lire « Il jette le repas dans les toilettes et frappe sa compagne. 36 mois de prison pour le trentenaire » .
Il faut aussi sortir du mythe de la bonne victime. On a beaucoup lu et entendu parler de la dignité de Gisèle Pelicot. Une personne victime, de surcroît une femme, n'a aucun devoir d'être calme et posée pour que son récit soit crédible.
Faire attention également à ne pas renverser l'histoire. Actu, 16 décembre 2021. "Une jurassienne accuse Gérard Depardieu de viol et sort de son silence sur les réseaux sociaux." La comédienne Charlotte Arnould n'avait aucune obligation de dire ou de ne pas dire. L'acteur est aujourd'hui renvoyé devant la cour criminelle de Paris pour viol.
Dans tous ces cas, nous pouvons toutes et tous écrire aux médias ou aux journalistes concerné·es pour partager nos observations, nos incompréhensions, nos désaccords aussi. L'info en tous genres a besoin d'un élan collectif pour le bien commun.
Et puis enfin, dans le doute, l'éthique et la déontologie journalistiques imposent de ne tout simplement rien publier.
Dernière chose, parce que ces récits sont remuants pour les personnes qui vont les lire, les voir, les écouter, il est recommandé, comme le disait la chercheuse Claire Ruffio dans le sixième épisode de L'info en tous genres, d'ajouter des ressources de soutien et d'orientation dont certaines sont listées en description de cet épisode. Ces récits peuvent aussi être éprouvants pour les journalistes, elles et eux-mêmes, qui s'exposent au risque de traumatisme vicariant, ce syndrôme qui apparaît lorsque le traumatisme des personnes victimes atteint la psychologie et les émotions de celles et ceux qui les écoutent. Un article de la Revue des médias de juin 2023 s'y intéresse particulièrement.
Toutes les références qui m'ont permis de remplir cette nouvelle boîte à outils sont sur l'Instagram de L'info en tous genres. Si vous souhaitez y partager vos expériences en tant que producteur·ice ou consommateur·ice d'infos, j'échangerai avec grand plaisir avec vous. L'info en tous genres, c'est le podcast qui, chaque mois, met en lumière les biais de genre dans le discours médiatique et qui propose des pistes pour y remédier.