- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui questionne les normes imposées par notre société, et qui interroge les biais individuels qui en découlent chez celles et ceux qui rendent compte de l'actualité. Dans cet épisode, il est question de sujets particulièrement sensibles, comme le traitement médiatique du viol. Il est donc à écouter à l'abri des plus jeunes oreilles, tout en pensant bien sûr à vous également. Grâce à la chercheuse en sciences-politiques à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Claire Ruffio, on va s'intéresser à la manière dont les médias rendent compte du viol et des violences sexuelles depuis plus de 40 ans. Claire Ruffio mène, depuis quelques années, un travail de thèse sur la médiatisation du viol par la presse écrite française imprimée entre 1980 et 2020, un sujet qui l'anime depuis plus longtemps encore.
- Claire Ruffio
J'ai le souvenir d'avoir été très marquée aussi, enfant et jeune adulte, par des affaires qui m'avaient effrayée, les affaires des joggeuses, des enfants qui étaient enlevés, séquestrés. Et donc ça m'a donné l'envie, quand j'ai eu l'occasion en thèse, de creuser davantage ce sujet.
- L'info en tous genres
Alors que la loi du 6 novembre 2025 a introduit dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles la notion de consentement : libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable, Claire Ruffio, elle, s'est intéressée à une loi plus ancienne. Celle du 23 décembre 1980, la première dans notre droit à définir plus clairement le viol, qui a alourdi les peines encourues aussi, suite au procès d'Aix-en-Provence, lors duquel Gisèle Halimi avait défendu deux jeunes femmes belges agressées par trois hommes le soir du 21 août 1974. En 1980, le législateur reconnaît donc pour la première fois en France des formes de violences sexuelles jusqu'ici ignorées. L'info en tous genres, épisode 6 : 40 ans de traitement médiatique du viol.
- Claire Ruffio
Je me suis demandé si cette loi-là, ce changement politique, juridique avait des effets sur la prise en charge journalistique du sujet. Puisque souvent en sciences-politiques, on a plutôt tendance à s'intéresser au rôle des médias dans la mise à l'agenda politique d'un problème. Là, j'avais envie un petit peu de renverser la focale. Et à ce moment-là, ce qui m'intéressait, c'était de déterminer dans quelle mesure, et si oui, les journaux et quels journaux, quels profils de journalistes s'intéressaient plus ou moins au viol ? Quel type de faits, quelles circonstances, est-ce qu'ils s'intéressent et elles s'intéressent plus ou moins aux viols incestueux, conjugaux, par un inconnu dans l'espace public ? Pour ne citer que quelques exemples. Et de quelle façon on en parle ? Est-ce qu'on en parle comme d'un fait divers, comme d'un fait judiciaire ? On se concentre sur un cas particulier et on ne monte pas en généralité sur le problème des violences sexuelles ou de la pédocriminalité, par exemple ? Ou est-ce qu'au contraire, les journalistes se permettent de monter en généralité et dans quel cas ?
- L'info en tous genres
Comment vous avez fait pour vous assurer une forme de panachage, une forme de représentativité de la presse écrite à travers les différents titres que vous avez sélectionnés ?
- Claire Ruffio
L'idée, comme vous le dites, c'était d'essayer d'avoir un échantillon à peu près représentatif, avec des limites, puisque je n'ai pas pu analyser dans les faits tous les titres de presse. Donc j'ai essayé de prendre en compte d'un côté la presse d'information générale et la presse spécialisée. En intégrant dans mon corpus deux titres de presse féminine, Elle et Marie-Claire, un titre de presse sportif L'Équipe, puisque j'avais notamment remarqué que L'Équipe avait publié en 2020 quelques enquêtes sur les violences sexuelles, et un titre de presse économique Challenge. Et puis en presse d'information générale, j'ai à la fois étudié des quotidiens, les hebdomadaires d'actualité, et parmi les quotidiens, j'ai sélectionné trois titres de presse nationale quotidienne et trois titres régionaux, en essayant d'avoir une certaine forme de représentativité des lignes éditoriales, donc plutôt marquées à droite, à gauche ou centre-gauche, centre-droit. En tout cas, dans mes statistiques, j'ai en effet étudié de 1980 à 2020, pour donner quelques précisions, en carottant tous les 5 ans, c'est-à-dire que j'ai pris une année complète du 1er janvier au 31 décembre, entre 1980, 1985, etc., jusqu'en 2020, analysé au total près de 30 000 unes et articles, publiés par 14 journaux, en relevant un certain nombre d'informations sur la manière d'en parler, les circonstances des faits, les profils des journalistes, des personnes interviewées, les termes utilisés pour qualifier les faits notamment. Et j'ai aussi étendu de manière un peu plus qualitative, puisque je me suis arrêtée dans mes statistiques en 2020. J'ai examiné, depuis, les principaux cas qui ont été relayés depuis 2020 par la presse.
- L'info en tous genres
Et vous ne vous êtes pas cantonnée aux mentions du viol en une de ces journaux, vous êtes aussi allée voir en pages intérieures. Ça a quoi comme signification, comme différence ?
- Claire Ruffio
Alors oui, effectivement, je suis allée regarder dans les pages, mais en partant des unes tout de même. Donc il y a un effet de mise en une quand même dans mon corpus que j'ai essayé de compenser en analysant justement des affaires et des dossiers, là en m'intéressant à l'ensemble des articles publiés sur des affaires spécifiques. Lorsque le viol décroche la une, et en particulier la une des quotidiens nationaux, des hebdomadaires d'actualité, c'est que ces rédactions, ces journalistes ont estimé que ce cas particulier, souvent un dossier judiciaire, présentait, comportait des enjeux qui dépassaient le cas particulier, et qui permettaient de discuter d'une question particulière. Par exemple, dans les années 1990, les dossiers étaient souvent mis en avant pour discuter de la récidive judiciaire des délinquants sexuels, la dangerosité pathologique autour de la médicalisation des violeurs qui étaient présentés comme des fous. Certains dossiers dans les années 2000, comme les affaires d'Outreau et d'Angers, ont permis de discuter du trafic sexuel des enfants, de l'exploitation sexuelle, du crime organisé. Donc les dossiers, la plupart du temps, décrochent la une nationale, a fortiori, lorsque les journalistes y voient un enjeu particulier. Sans pour autant monter en généralité sur la question systémique des violences sexuelles du moins jusqu'à pas avant le tournant des années 2010, voire 2017 avec MeToo.
- L'info en tous genres
On va effectivement revenir à ce tournant MeToo, mais avant cela, de manière synthétique, vous diriez que ce sont quoi les principaux enseignements du travail que vous avez mené là ?
- Claire Ruffio
Alors je dirais que s'il fallait retenir une chose, ce serait l'émergence d'une sorte de double processus, que je qualifie d'une part de désindividualisation des causes du viol dans la presse, et de déprivatisation des circonstances. Ce qui ne veut pas dire que d'autres façons de traiter le viol au moment des périodes que je vais évoquer n'existaient pas, ne coexistaient pas et ne perdurent pas encore aujourd'hui. Donc ce que j'entends par déprivatisation des circonstances, des faits, c'est l'idée qu'au fil de la période, depuis 1980, les journalistes sont de plus en plus intéressés aux viols commis par des proches des victimes. Là où, grosso modo, dans les années 1980, les journalistes, et a fortiori en presse nationale, ne s'intéressaient quasiment pas aux viols. En tout cas, le viol ne faisait pas la une, sauf pour évoquer éventuellement des cas potentiellement porteurs d'erreurs judiciaires, comme les affaires Luc Tangorre et l'affaire Du Coral, par exemple.
- L'info en tous genres
Luc Tangorre, condamné à plusieurs reprises pour de multiples agressions sexuelles et viols, en 1983 pour des faits commis à Marseille. Un comité de soutien dans lequel figure notamment le ministre de la Justice de l'époque, Robert Badinter, se mobilise avec succès. L'accusé est partiellement grâcié, quatre ans plus tard, par le président François Mitterrand, avant d'être à nouveau condamné pour des faits similaires en 1992, puis plus récemment en 2014. L'affaire du Coral, elle, tire son nom de ce centre autogéré dans le Gard qui accueillait des enfants et des jeunes adultes en difficulté. Elle a, elle aussi, éclaté au début des années 1980 pour des faits de pédocriminalité dénoncés. Des personnalités publiques ont été accusées à tort, mais 17 personnes ont bien été condamnées.
- Claire Ruffio
Dans les années 1990, les journalistes sont plutôt, dans l'ensemble, notamment la presse nationale, concentrés sur les cas des violeurs inconnus dans l'espace public, qui le plus souvent faisaient plusieurs victimes avec un mode opératoire extrêmement violent, en enlevant, séquestrant, voire en assassinant leurs victimes, qui étaient à ce moment-là plutôt présentés comme des fous d'ailleurs, qui étaient donc inconnus des victimes. À partir des années 2000 et jusqu'en 2020, et même depuis, j'ai pu observer une véritable rupture avec un intérêt pour les viols commis par des connaissances des victimes. Et notamment par des relations de travail ou de service, que ce soit des prêtres qui agressent des enfants de la paroisse ou de l'école, des établissements scolaires, des enseignants, également qui agressent des élèves, des collègues, des superieurs hiérarchiques, un ami, un voisin. Donc vraiment l'intérêt pour les viols par des connaissances qui perdurent tout au long des années 2000, 2010, 2020, et qui connaît une croissance assez progressive. Par contre, la grosse nuance à apporter à ce processus de déprivatisation, c'est que les viols conjugaux et intrafamiliaux demeurent extrêmement peu couverts, bien que quelques affaires aient pu être très médiatisées ces dernières années, notamment du fait des témoignages de personnalités publiques. Ces viols-là restent encore très peu couverts, et d'autant moins couverts qu'ils représentent la majorité des viols identifiés en population générale.
Et pour ce qui est de la désindividualisation, en quelques mots, la désindividualisation des causes, c'est l'idée que également, progressivement et simultanément, les journalistes se sont de plus en plus posé la question des causes du viol, des facteurs du passage à l'acte criminel des violeurs. Une question qui ne se posait absolument pas, en tout cas pas du moins de ce que j'ai pu voir dans les années 1980, qui a commencé à être discutée dans les années 1990 autour de la figure des fous, comme je disais, des malades, l'idée des pulsions incontrôlables, immaîtrisables, d'une pathologie psychiatrique, de troubles affectifs, et ainsi de suite. Pour ensuite plutôt laisser place, bien que ce cadrage encore a perduré, depuis est toujours mobilisé, pour ensuite plutôt laisser la place à la question de l'appartenance à un groupe social, toujours stigmatisé. Que ce soit l'appartenance au groupe, pour citer des termes employés dans les articles, des illettrés, des ignards, des alcooliques, des misérables qui auraient violé parce qu'ils n'avaient pas la connaissance du fait que c'était interdit et amoral de violer des enfants ou des adultes, ou encore le groupe social perçu ou réel des personnes immigrées ou d'origine étrangère, à travers notamment l'exemple de ce qui était appelé à l'époque les tournantes, dans les banlieues parisiennes notamment, qui étaient des viols collectifs. Et puis également, à ce moment-là, il y avait aussi un certain nombre, dans les années 2000-2010, d'articles sur ce qui était appelé la pédophilie dans l'église, dans l'éducation nationale, où là c'était plutôt l'appartenance à une institution et les potentielles répercussions de dysfonctionnements institutionnels qui pouvaient expliquer le passage à l'acte des violeurs. Il a fallu vraiment attendre le tournant des affaires DSK, Dominique Strauss-Kahn, Georges Tron en 2011, la mobilisation de femmes journalistes, d'associations, et bon, je ne vais pas tout passer en revue, j'imagine qu'on y reviendra. pour que commence à se poser la question du viol et plus généralement des violences sexuelles en termes de problèmes systémiques.
- L'info en tous genres
On est avant MeToo. Commence à se dessiner un autre récit de la part des journalistes à ce moment-là ?
- Claire Ruffio
Oui, tout à fait, puisque dans le cadre de l'affaire Dominique Strauss-Kahn et Georges Tron, qui est sorti le même mois, en mai 2011.
- Carole Gaessler_Archive INA
L'affaire Dominique Strauss-Kahn a-t-elle libéré la parole des victimes d'agressions sexuelles ? C'est en tout cas l'explication avancée par deux femmes qui ont déposé plainte pour harcèlement sexuel contre Georges Tron, le secrétaire d'État à la Fonction publique. Ce dernier dénonce une campagne calomnieuse.
- Claire Ruffio
Les circonstances des faits ont permis à certaines femmes, notamment journalistes qui revendiquaient leur féminisme, ou en tout cas qui étaient intéressées, sensibilisées à ces questions, de tenter de pousser en interne au sein des rédactions une autre façon de raconter le viol et de raconter plus généralement les violences sexistes et sexuelles. Alors, ce n'était pas l'expression qui était consacrée à l'époque, c'était plutôt l'expression de sexisme, machisme ou harcèlement plus généralement. Mais voilà, il y avait cette volonté de poser la question des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes, parce que jusque-là, il n'avait jamais été question de discuter de viols ou de violences sexuelles commises par des personnalités publiques et a fortiori des personnalités publiques appartenant à ce qu'on peut appeler les élites ou en tout cas étant fortement dotées en ressources économiques, culturelles, politiques. Donc c'est vraiment la particularité de ce dossier, plus l'écho international, la façon dont cette affaire a été traitée également par des médias étrangers et notamment américains, qui a permis d'importer et de légitimer une autre façon de traiter le sujet dans la presse, bien qu'à l'époque, ce traitement-là, par le fait de société, est demeuré marginal et très contesté. Il a fallu attendre ensuite les années suivantes, 2015, 2016, les mobilisations de femmes journalistes politiques, de femmes politiques qui ont dénoncé le sexisme en politique et dans les médias. La loi 2016 sur le harcèlement sexuel. Les discussions sur le harcèlement de rue. Et puis ensuite MeToo en 2017 pour que progressivement se pose la question des rapports de pouvoir entre les femmes et les hommes de façon plus explicite et assumée.
- L'info en tous genres
Est-ce qu'on pouvait quand même malgré tout le lire entre les lignes ? Pour vous, experte du sujet, vous pouviez quand même voir se dessiner, cette analyse de rapport social de genre, déjà au moment des faits reprochés à Dominique Strauss-Kahn, qui était, on le rappelle, directeur du FMI et candidat à la présidentielle en France.
- Claire Ruffio
Oui, on pouvait le voir dans très peu d'articles, proportionnellement au volume de publications qui sont parues à ce moment-là, mais notamment dans des analyses de certaines femmes journalistes politiques, dans des tribunes. Cette problématisation-là s'est faite principalement, je dirais, par les tribunes, par l'intermédiaire des pages débat à ce moment-là. Aussi parce que cette manière d'appréhender le sujet, de le problématiser, était extrêmement marginale dans les rédactions, était encore plus clivante qu'aujourd'hui. Et donc le fait de diffuser cette analyse-là par le biais des pages débats, c'était une façon aussi de mettre à distance la ligne éditoriale de la rédaction et de ne pas avoir à l'assumer en son nom et au nom des membres de la rédaction. Mais de permettre quand même de créer un espace pour cette discussion et surtout, surtout dans les journaux plutôt de gauche ou centre-gauche comme Libération, Le Monde, Mediapart, pour ne citer qu'eux.
- Bruno Duvic, France Inter
Ce que l'on sait avec Nicolas Demorand dans Libération.
- L'info en tous genres
Ce qu'on entend très bien, le 16 mai 2011, dans cette revue de presse de Bruno Duvic sur France Inter. On est deux jours après l'arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New York, accusé d'agression sexuelle par Nafissatou Diallo.
- Bruno Duvic, France Inter
C'est que la France connaît là son premier sex scandal à l'anglo-saxonne et entre brutalement dans une zone du débat public, qui jusque-là, par exception culturelle, identité latine ou faiblesse démocratique, restait confinée aux rumeurs et ragots d'un petit cercle d'initiés. Une chose est de parler ou pas d'un homme politique dragueur, entreprenant, une autre est de relayer des accusations d'agression.
- L'info en tous genres
Et donc après 2017, puisqu'on est toujours à l'intérieur de votre corpus, vous avez observé quoi dans l'évolution de la médiatisation du viol après le début du mouvement MeToo ?
- Claire Ruffio
Déjà ce qu'il faut dire c'est que le moment MeToo, l'année 2017-2018, constitue vraiment un pic à part entière. Certaines évolutions n'ont pas perduré au-delà ou dans des proportions moindres. Un pic aussi bien quantitatif que qualitatif puisque le nombre de publications est exceptionnellement plus important. La façon de le traiter, en tout cas dans mon corpus, marque une rupture, puisqu'en 2018, c'est la seule année où le traitement du viol sous l'angle du fait de société dépasse en nombre de publications celui par le fait divers, le dossier judiciaire. Pour la première fois, les analyses, les articles, les enquêtes portant sur les rapports entre les femmes et les hommes sont majoritaires. Donc ça, c'est vraiment la particularité de cette année-là, qui pour le coup ne perdure pas en 2020. Puisqu'à partir de 2020, ce sont de nouveau les articles, sous l'angle du dossier judiciaire, qui reprennent le dessus. Par contre, la différence, ça va être la diffusion, je dirais, d'une certaine façon de concevoir le sujet, un peu plus politisant, plus sociologisant, en termes de rapport de tout pouvoir, que l'on va remarquer, par exemple, par le fait que les journalistes, y compris dans des articles portant sur des dossiers, vont chercher à recontextualiser ce cas dans l'ensemble de la société en citant des statistiques, en comparant ce dossier à d'autres affaires, en retraçant un petit peu l'histoire des affaires ou du traitement judiciaire ou médiatique contemporain. Donc ça, il y a quand même une volonté de contextualiser et l'utilisation également de termes qui n'apparaissaient pas avant, comme les termes de contrôle coercitif, d'emprise, qui permettent de poser la question des mécanismes des violences, ou encore des termes importés des champs militants et scientifiques comme continuum des violences, violences masculines, culture du viol, pour ne citer que ceux-ci.
- L'info en tous genres
Au regard de ce que vous venez d'expliquer là, est-ce que vous diriez que c'est la médiatisation croissante du viol avec ce phénomène MeToo, ou bien l'évolution de la société avec ce phénomène MeToo, qui a fait bouger les lignes de l'autre ?
- Claire Ruffio
D'une part, en dehors des rédactions, il y a des acteurs et des actrices qui se sont mobilisé·es, qui se mobilisent pas seulement depuis 10 ans, 10-15 ans, mais depuis les années 1970. Les répertoires d'actions collectives, de mobilisations de ces militantes changent et évoluent. L'attention que les médias leur portent fluctue également au fil du temps. Mais en tout cas, pour ce qui est de la période récente, on peut notamment penser aux interpellations par des associations, des militantes, y compris des avocates féministes sur les réseaux sociaux, en particulier qui identifient certains titres de presse, certaines tournures, qui les critiquent et qui incitent les rédactions à les modifier, ce qui est d'ailleurs le cas depuis quelques années, et ça c'est aussi, j'ai l'impression, un effet MeToo puisque les rédactions ont plus tendance à immédiatement modifier le titre ou le bout de texte en question et à prendre en compte ces critiques-là externes. On peut aussi penser aux mobilisations bien sûr des victimes via les réseaux sociaux et en dehors qui se créent en collectifs plus ou moins structurés. Il y a ce qui se passe en dehors des rédactions mais aussi au sein des rédactions puisque c'est à la fois le rôle de l'influence de la société mais aussi des médias et des journalistes qui se posent de plus en plus la question du fait de ces moments comme MeToo qui les ont un peu contraints à se poser la question, mais aussi parce qu'en interne, comme on le disait plus tôt, des femmes journalistes surtout se sont mobilisées, pas que sur la question du traitement médiatique des violences sexuelles et sexistes, mais aussi pour une meilleure prise en charge des femmes journalistes au sein des rédactions, des femmes expertes dans les médias. L'évolution du traitement des violences sexistes et sexuelles reflète aussi une meilleure prise en considération des enjeux liés au genre au sein des médias. Je pense qu'il faut avoir en tête, en tout cas ne pas se dire que les médias sont des canaux passifs qui relaieraient l'actualité qui est un peu dans l'air du temps, comme certains journalistes ont pu me le dire en entretien, puisque le journalisme, comme vous le savez, est avant tout un métier de choix : on choisit des nouvelles, on hiérarchise des informations, on choisit l'angle, les personnes que l'on interroge ou pas. Donc c'est à la fois une influence des acteurs et actrices extérieures et des journalistes en interne qui s'affrontent plus ou moins et du moins confrontent des conceptions différentes du sujet.
- L'info en tous genres
Et dans vos entretiens, jusqu'en 2020, ces journalistes femmes qui traitaient le sujet des violences sexistes et sexuelles, elles étaient taxées de féministes de service ?
- Claire Ruffio
Oui, encore oui. Pour certaines, moins tout de même, parce que le moment MeToo a permis, dans l'urgence, à certains de leurs collègues, en particulier masculins, de prendre conscience de leur expertise sur ces sujets qui était nécessaire pour écrire des articles d'analyse sur le moment très rapidement, avant la concurrence surtout. Elles ont pu bénéficier d'une certaine forme de légitimation, et c'est toujours le cas puisque dans certaines rédactions, des rubriques ou des spécialités ont pu émerger sur le modèle des gender editors à l'international, mais ça reste quand même une reconnaissance institutionnelle qui demeure assez marginale, puisque toutes les rédactions, loin de là, ne sont pas dotées d'une spécialité, bien que des journalistes soient plus ou moins officieusement ou officiellement reconnues comme étant les spécialistes genre, droits des femmes et droits des enfants au sein des rédactions. Mais il y a quand même une forme de légitimation qui reste inachevée, qui reste imparfaite du sujet, puisque depuis MeToo, bien que le traitement soit un peu moins important en volume et que le traitement soit de nouveau principalement par le dossier judiciaire, l'on remarque quand même un intérêt qui reste plus important que ce que l'on avait observé avant MeToo, et surtout une diversification des angles et des questions qui sont posées. Les dossiers demeurent les sujets les plus souvent traités, mais sont utilisés aussi pour poser la question, par exemple du contrôle coercitif, du consentement, des violences gynécologiques, sexuelles en contexte gynécologique. Il y a une volonté d'élargir et de ne pas uniquement se concentrer sur un cas parce qu'il paraît particulièrement sordide sans élargir autrement.
- L'info en tous genres
Donc même si, vous le dites, ces évolutions s'étiolent un peu avec le temps depuis le début de MeToo, on peut quand même imaginer qu'elles soient pérennes et pas victimes de ce retour de bâton, le fameux backlash qui s'opposerait à des pensées féministes au sein du récit médiatique.
- Claire Ruffio
Tout dépend de la façon dont on regarde la situation. En effet, les évolutions ne sont pas aussi pérennes que ce que l'on aurait pu souhaiter ou imaginer. Pourtant, il y a quand même du changement, et du changement qui s'inscrit dans le temps, dans les 20 dernières années, dans les 40 dernières années, si l'on prend ma recherche, et plus si l'on prenait les travaux d'autres chercheuses. Donc, tout dépend ce que l'on souhaite regarder. Bien sûr, le regain d'intérêt en ligne et médiatique pour les discours masculinistes témoigne de ce fameux retour de bâton, c'est bien certain. Les algorithmes sur les réseaux sociaux ne sont pas non plus en faveur des contenus féministes et de dénonciation des violences sexistes et sexuelles, y compris des discours des médias qui ne sont pas les contenus qui font le plus de vues. Maintenant, au sein des rédactions, j'ai envie de dire, au moins, la question est posée, la légitimité du sujet en tant que telle n'est plus tant posée. En tout cas, pas dans les rédactions qui décident de s'engager éditorialement dessus, et encore une fois qui sont plutôt des rédactions de gauche, centre-gauche, bien que Le Figaro, qui est un journal plus conservateur, publie des articles sur le sujet, mais n'a pas adopté un cadrage, un traitement sociologique, politique de cette question.
- L'info en tous genres
Ce traitement médiatique du viol, on en a eu un exemple retentissant à l'automne 2024 avec le procès des viols de Mazan. Dominique Pelicot et ses 50 co-accusés jugés pour avoir violé et fait violer son épouse en ce qui concerne le principal accusé. Son épouse Gisèle Pelicot, sous soumission chimique. Qu'est-ce que vous pouvez dire de ce traitement aujourd'hui ?
- Claire Ruffio
Je dirais qu'au regard des affaires et des dossiers que j'ai pu examiner, ce dossier se démarque tout de même. Mais s'explique aussi, et renvoie à des logiques finalement assez habituelles en termes de traitement de faits divers, mais bon, j'y reviendrai. Il se démarque d'abord par le nombre de publications qui ont traité de la dimension systémique du viol et plus généralement des violences sexuelles, qui ont profité de ce procès-là, de ce dossier, pour poser la question des rapports, encore une fois, de pouvoir entre les femmes et les hommes, de la culture du viol notamment, qui est un terme qui a souvent été cité dans les articles que j'ai pu voir passer à ce sujet. De la domination masculine également, qui est un terme qui n'était encore, il y a quelques années, que très peu cité. Et là, il y a quand même une multiplication de contenus qui ont cité ces notions-là, ou encore celle de continuum des violences, qui permet de nuancer l'idée de hiérarchisation juridique et de hiérarchisation tout court des violences, et de dire que finalement, on est toutes plus ou moins un jour confrontées à certaines formes de violences, de l'outrage sexiste, pour reprendre des termes juridiques, en passant par l'agression ou le viol. Et donc montrer encore une fois le caractère systémique. Je dirais que ça s'explique finalement par des logiques habituelles des médias qui sont que ce dossier finalement est un cas extraordinaire d'un point de vue statistique. Parce que du fait du nombre de mis en cause, du fait du mode opératoire, parce qu'il y avait un mode opératoire qui est un des critères de sélection classique, traditionnel des faits divers et en particulier des viols par les journalistes, c'est-à-dire la soumission chimique, ce qui a été appelé et problématisé comme étant la soumission chimique. Qui aussi permet de, bien que la présomption d'innocence était répétée et respectée, qui permet aussi d'annihiler d'une certaine façon les doutes sur la culpabilité des mis en cause, parce qu'il y avait un mode opératoire, parce qu'il y avait des preuves matérielles, des ordonnances, les aveux de Dominique Pelicot, les vidéos, les photographies, enfin bon, le nombre de preuves matérielles qui existaient et par-delà la volonté affichée, exprimée de Gisèle Pelicot de médiatiser le dossier, de lever le huis- clos, et ça demandait également aux médias de monter en généralité, de ne pas uniquement se concentrer sur son cas particulier, mais de traiter plus généralement de la culture du viol et du problème de société que sont les violences sexuelles, permet, il me semble d'expliquer ce traitement qui est hors norme, ce traitement médiatique hors norme, mais qui finalement relève de logiques de sélection journalistique propres aux faits divers, bien que des journalistes ont profité et se sont saisi·es de cette opportunité pour essayer justement de le traiter plutôt comme un fait de société.
- L'info en tous genres
Ce que vous dites, c'est que finalement, il n'y a pas un avant et un après traitement du procès dit des viols de Mazan parce que c'est un peu une exception, mais que finalement, la règle du traitement journalistique des viols et par extension des violences sexistes et sexuelles n'est toujours pas entrée dans la matrice des règles journalistiques ?
- Claire Ruffio
Oui, on peut le dire comme ça, on peut le voir comme ça. Il y a encore ce respect de ce qui est appelé officieusement la règle du dépôt de plainte dans les rédactions, qui est de couvrir un cas de viol, mais plus généralement des cas criminels et délictuels, pas que les violences sexuelles, mais qui s'applique plus strictement encore dans les cas de viol, de ne couvrir dans le journal qu'à la condition que les faits fassent l'objet d'un dépôt de plainte ou du moins d'une enquête judiciaire. Pour tout un tas de raisons, au nom du respect de la présomption d'innocence, par anticipation d'éventuelles poursuites en diffamation, au nom également du respect de la vie dite privée des parties, a fortiori lorsque les mis en cause sont des personnalités publiques. Mais toutefois, l'intérêt demeure quand même plus important que ce qu'il n'était par le passé. Et les profils également des personnes qui sont sollicitées par les journalistes sont plus variés. Je remarque en particulier que les associations, les militantes, les chercheuses sur ces sujets sont davantage sollicitées. Là où les acteur·ices judiciaires, magistrat·es, avocats, enquêteur·ices de police étaient les principales sources à l'époque, lorsque les journalistes faits divers, police, justice, étaient les seuls à écrire sur ce sujet. Aujourd'hui, on observe quand même beaucoup plus d'articles publiés dans les pages Société, Politique, Débat, bien que ce soit en moindre quantité qu'en 2018 sous MeToo.
- L'info en tous genres
Et alors, vous diriez que c'est quoi un bon traitement médiatique des viols ?
- Claire Ruffio
C'est difficile à dire. Je dirais de ce que j'ai pu lire et de ce que j'ai pu entendre de la part des différentes personnes que j'ai rencontrées sur ces sujets, que ce qui compte, c'est d'une part d'être respectueuse toujours des parties prenantes au dossier, en particulier des victimes qui ont pu, en tout cas dans l'ensemble de la période que j'ai pu étudier, être souvent maltraitées, soit parce que des détails ont été donnés sur leur vie privée, leur vie sexuelle, sans leur demander leur consentement en amont ou alors parce qu'elles ont été littéralement harcelées ou fortement incitées ou forcées par des journalistes pour livrer leur témoignage alors qu'elles ne le souhaitaient pas, ou en tout cas pas à ce moment ou dans ces circonstances. Donc le respect des parties prenantes au dossier et en particulier des victimes, le fait de bien choisir les termes pour désigner les faits et de soit s'en tenir aux qualifications juridiques s'il y a eu judiciarisation des faits, soit d'écrire les faits en reprenant les termes des parties pour éviter de soi-même déformer le propos en question. Une chose qui revient souvent aussi, ça va être le fait de ne pas se concentrer sur les cas particuliers, d'essayer de ne pas réindividualiser, personnaliser, mais montrer comment ce récit-là, cette expérience-là, cette situation, peut être représentative d'un problème particulier, par exemple la soumission chimique dans le cas de Gisèle Pelicot, et ou plus généralement de l'ensemble du problème des violences sexuelles en rappelant des statistiques, en citant éventuellement des rapports et des études des chercheuses qui travaillent sur le sujet, et pourquoi pas en mentionnant également des ressources en début ou en fin d'article à destination des victimes, soit en donnant le numéro d'une ligne d'écoute téléphonique ou le nom d'un centre d'accompagnement et d'une association locale ou nationale.
- L'info en tous genres
Et pour finir justement, est-ce que vous diriez que parler mieux du viol qui touche, concernant les victimes, 85% sont des femmes, et quand on parle des auteurs, 97% sont des hommes. Est-ce que vous diriez que parler mieux médiatiquement du viol, ça peut permettre de parler mieux des inégalités de genre dans notre société ?
- Claire Ruffio
Oui, les violences sexuelles et plus généralement les violences de genre sont le produit de ces inégalités de genre et d'une certaine culture du viol fondée sur une représentation de la virilité dominante qui soumet, qui assujettit et qui refuse toute forme d'empathie à l'égard en l'occurrence des femmes et des enfants victimes. Donc oui, je pense que c'est une manière, en effet, d'ailleurs, l'évolution du traitement de sujets s'inscrit dans l'évolution plus générale du traitement des questions de genre et d'inégalités.
- L'info en tous genres
Merci beaucoup, Claire Ruffio.
- Claire Ruffio
Je vous en prie, merci à vous.
- L'info en tous genres
Et merci à mon précieux partenaire au mixage de L'info en tous genres, Pierre Bouillin. L'identité musicale est signée Rémi Haëntjens, l'identité graphique Marylin Cayrac. Dans cet épisode, on a entendu un extrait du journal télévisé de France 3, présenté par Carole Gaessler le 25 mai 2011 - Archives INA, ainsi qu'un extrait de la revue de presse de Bruno Duvic du 16 mai 2011 sur France Inter. Des ressources documentaires ainsi que des numéros d'aide et de soutien sont en description de cet épisode et sur l'Instagram de L'info en tous genres. À suivre dans la boîte à outils numéro 6, un résumé des bonnes pratiques pour réaliser une enquête journalistique sur les sujets de violences sexistes et sexuelles. Si vous trouvez cet épisode utile, n'oubliez pas de le partager et d'y mettre des étoiles. L'info en tous genres, c'est un constat et des outils chaque premier mardi du mois pour redonner aux médias le pouvoir de faire advenir l'égalité dans notre société.