- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres. Dans cet épisode, nous allons parler du traitement médiatique des performances sportives des femmes et des minorités de genre, ainsi que des violences sexistes et sexuelles, les VSS, lorsqu'elles impliquent des athlètes qu'ils et elles en soient auteurs ou victimes. Mejdaline Mhiri est journaliste pigiste, spécialisée dans le sport depuis une dizaine d'années. Elle est également co-présidente de l'Association des Femmes Journalistes de Sport, association qui lutte contre les discriminations sexistes dans les rédactions de sport. Et elle sort avec Clothilde Le Coz son dernier livre "La zone d'impunité" aux éditions Hugo Doc. C'est une critique du traitement médiatique des VSS dans le sport qui démontre que les mythes sexistes y sont toujours bien ancrés. Critique évidemment, bienvenue dans L'info en tous genres. L'interview a été réalisée en visio.
- Mejdaline Mhiri
La domination masculine, elle est complètement transversale au milieu sportif, que ce soit pour les athlètes, que ce soit pour les journalistes sportifs.
- L'info en tous genres
Dès le troisième chapitre, les autrices mobilisent un extrait radiophonique de 1935. C'est Pierre de Coubertin, celui que l'on présente comme le père des Jeux Olympiques modernes, qui s'exprime et il déclare « Le véritable héros olympique est à mes yeux l'adulte mâle individuel. Je n'approuve pas personnellement...
- Pierre de Coubertin_Archive diffusée sur France Culture
La participation des femmes à des concours publics, ce qui ne signifie nullement qu'elles doivent s'abstenir de pratiquer un grand nombre de sports, mais sans se donner en spectacle. Aux Jeux Olympiques, leur rôle devrait être surtout, comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs.
- L'info en tous genres
Archive diffusée sur France Culture le 22 août 2022, vieille donc de près d'un siècle, mais qui résonne amèrement avec des propos beaucoup plus récents, tenus par Guy Roux fin janvier dans le journal L'Est éclair. Une femme, dit l'entraîneur emblématique de l'AJ Auxerre, est faite pour mettre des enfants au monde avec un bassin plus large. Et le foot, affirme-t-il encore, n'est pas fait pour les bassins larges. Deux prises de parole qui m'ont naturellement soufflé ma première question à Mejdaline Mhiri. S'est-il seulement passé quelque chose en 100 ans dans le sport ?
L'info en tous genres épisode 7 : le traitement médiatique du sport encore trop souvent hors-jeu.
- Mejdaline Mhiri
Heureusement, il s'est passé pas mal de choses. Comme on peut le constater, il y a des mentalités qui n'ont effectivement pas changé. Mais on va commencer par ce qui est positif, peut-être parce que ce serait trop douloureux et puis pas juste pour les femmes qui se sont battues. En vérité, les femmes ont toujours voulu pratiquer du sport mais elles en ont été exclues très vite par les hommes avec cette idée, et c'est ce que dit Coubertin quand il parle, qu'il ne fallait surtout pas que ça se voit. Il ne fallait pas que ce soit au su et à la vue de tout le monde, il ne fallait pas que ce soit dans un cadre compétitif, etc. Et tout ça, ça a des conséquences vraiment importantes sur la manière dont les femmes pratiquent encore aujourd'hui le sport, parce qu'il y a énormément de femmes qui vous disent qu'elles ne sont pas si intéressées que ça par la compétition, que ce qui compte, c'est l'entretien, le bien-être, etc. Il faut comprendre que l'histoire a vraiment structuré notre manière de pratiquer et puis de consommer du sport de manière plus générale. Il faut vraiment avoir en tête que le sport, ça n'est pas que ça, mais c'est aussi largement ça, en tout cas dans son histoire. C'est un bastion de la masculinité qui a été pensé par, pour les hommes, organisé pour que les hommes célèbrent leur virilité. C'est ce que dit Coubertin dans ses prises de parole. Et aussi raconté par les hommes. Et ça, je pourrai y revenir par rapport aux journalistes de sport, à quel point c'est difficile aujourd'hui de faire du commentaire sportif. C'est vraiment l'un des derniers bastions, l'un des derniers exercices dans lesquels on sera les bienvenues, c'est très clair. Mais il y a eu tellement d'athlètes qui se sont battues, que ce soit pour faire du marathon, que ce soit pour faire de la boxe, que ce soit pour faire du rugby, pour plein de disciplines, ne serait-ce que pour pratiquer, ensuite pour en devenir dirigeante, pour devenir arbitre, etc., que de dire que rien n'a changé, ce serait vraiment trop déprimant, et pas rendre gloire, on va dire, à leur combat. Donc évidemment qu'il y a des choses qui ont changé. Et je n'étais pas là en 1935, mais je suis là en 2026, et je vois bien comment les propos aujourd'hui de Guy Roux sont reçus. Ce qui est intéressant à analyser, c'est que je dirais, ils sont encore véhiculés. La presse continue d'aller le questionner peut-être sur ces sujets-là, de les relayer. Mais en même temps, il est conspué et quand même, globalement, c'est présenté comme des propos sexistes dans un très grand nombre de médias. Il dit que le foot n'est pas fait pour jouer avec des bassins larges. Je ne sais pas ce qu'il en sait. En vérité, c'est une analyse tout d'un coup très scientifique qui me sembe inappropriée.
- L'info en tous genres
Oui, l'autre question que ça pose, c'est comment c'est possible que des journalistes en 2026 continuent de relayer de tels propos ?
- Mejdaline Mhiri
En vérité, quand on relaie ça, on sait évidemment qu'il va y avoir du buzz derrière. Il y a une logique d'audience et de polémique que facilement, ça va marcher sur les réseaux et aujourd'hui, les médias vendent de moins en moins, et la presse écrite notamment de journaux papiers, ce qui ne veut pas dire que systématiquement on sort des articles qui poussent à cliquer, mais enfin quand même, il y a une vraie volonté d'aller chercher ce genre de sujets à polémique. Ce qui serait dangereux, je dirais, c'est de présenter ça comme du folklore plutôt que comme des propos sexistes et de le qualifier comme tel, mais je répète, je n'ai pas vu dans les médias à chaque fois que c'était qualifié, que ça ait pu être présenté comme du folklore. Ce qui est aussi quand même très désagréable, c'est que là, les propos de Guy Roux, ils viennent juste après ceux de Daniel Bravo, qui du coup a qualifié une jeune dirigeante d'un club de foot, mais une joueuse extrêmement expérimentée, Gaëtane Thiney, en plein match pendant son commentaire, qui a tenu des propos sexistes à son égard. La semaine d'avant, une consœur, Vanessa Le Moigne a subi un déferlement de haine sexiste sur les réseaux suite à la finale de la Coupe d'Afrique des Nations. C'est l'enchaînement qui pousse toujours à questionner, mais est-ce que les femmes ont leur place dans le milieu du foot ? Est-ce qu'elles peuvent y évoluer à quelque place que ce soit, comme footballeuse, comme journaliste, comme dirigeante ? Il y a quelque chose qui est de l'ordre de la résistance, c'est évident.
- L'info en tous genres
Et c'est là, en fait, tout le propos de votre livre « La zone d'impunité » : articuler le récit médiatique des performances sportives des femmes et aussi des violences subies par ces sportives dans les médias, articuler ceci d'une part et la posture des journalistes et l'environnement des médias d'autre part ?
- Mejdaline Mhiri
Oui, alors en fait, moi ce que j'avais envie de faire dans ce livre, c'est que ces derniers temps, beaucoup de femmes et j'espère comme beaucoup d'hommes, j'ai beaucoup lu d'ouvrages féministes, j'ai vraiment cherché à me questionner et à me nourrir vraiment de toute cette réflexion qui foisonne depuis 2017 et heureusement, elle existait avant 2017, mais enfin. On va dire que les débats sont plus nourris, plus nombreux. Et en fait, je voyais qu'il y avait un énorme décalage entre ce que je pouvais lire sur la culture du viol et la presse sportive ou les médias sportifs que je suivais quand survenaient des affaires de violences sexistes et sexuelles, mais pas uniquement d'ailleurs, de manière générale. Et en fait, là où j'ai vraiment été perdue, c'est que je me disais, mais parfois, je vois des super papiers sortir sur telle ou telle affaire. Et parfois, je vois des papiers catastrophiques. Pourquoi est-ce que les deux coexistent ? Alors, vous me direz, dans les médias généralistes, c'est aussi le cas. Il y a aussi des papiers qui sont très bons et d'autres catastrophiques sur ces sujets de violences. Mais en fait, j'ai compris en creusant que les sujets n'étaient pas pris de la même façon quand l'athlète était l'agresseur, ou en tout cas l'accusé, et quand l'athlète était la plaignante ou la victime. Donc quand une femme qui est une sportive de haut niveau, qui potentiellement, pas systématiquement, mais potentiellement a déjà une certaine notoriété, est plus connue que son entraîneur, qui est dans de très nombreux cas celui qu'elle dénonce, on va la croire de fait. Il va y avoir une empathie qui va se mettre en place de la part des journalistes. Et quand c'est l'inverse, comme c'est l'homme riche, célèbre, qu'on aime, dont on vante les performances, alors là, ce n'est plus du tout la même situation. Là, les journalistes qui sont pétris de la culture du viol comme tous les autres, sauf qu'on veut croire que les journalistes sont neutres, n'ont aucun biais, c'est évidemment des foutaises. Et la société le croit, et parfois eux-mêmes le croient, bien malheureusement. Et donc, ils se demandent qui est cette victime, qui est cette plaignante ? Est-ce qu'elle veut de l'argent ? Est-ce qu'elle veut de la notoriété ? Pourquoi est-ce qu'elle l'accuse ? Il y a une série, en fait, de questions qui se mettent en place et qui transparaissent dans l'écriture journalistique. Et donc moi, c'est vraiment ça que j'avais envie d'interroger, vraiment comme un système global. Le sujet, c'est bien comment est-ce que dans les salles de rédaction, dans les médias de manière générale, on prend de biais ces situations et à la fin, on fait des bêtises, en tout cas, il me semble, assez énormes.
- Extrait RTL_Juillet 2024
"Bonjour Eric, bonjour à tous. Oscar Jégou et Hugo Auradou, arrêtés par la police en Argentine. Les deux rugbymans français sont soupçonnés d'agression sexuelle."
- L'info en tous genres
Prenons l'exemple d'Hugo Auradou et Oscar Jégou, accusés de viol avec violence en Argentine début juillet 2024. Le 16 juillet, le Figaro titre "Affaire Jégou-Auradou, le 15 de France est rentré en France après sa tournée cauchemardesque". Quelques mois plus tard et un premier non-lieu, les deux joueurs sont sélectionnés pour le tournoi des Six Nations. Ouest-France, 29 janvier 2025 : "Galthié esquive la polémique Jégou-Auradou et se concentre sur le pays de Galles". Le mois d'après, la justice argentine confirme le non-lieu faute d'éléments suffisants. RTL, 19 février 2025 : "Affaire Auradou-Jégou, les rugbymen sont-ils sortis d'affaires ?" Quelques mois se passent encore. 19 septembre 2025, première prise de parole publique d'Oscar Jégou. Sud-Ouest et L'Équipe retiennent la même citation du joueur en titre : "Je suis sûr de moi et je sais ce que je vaux".
- Mejdaline Mhiri
Quand on fait le choix de taire la violence, de ne plus utiliser les mots de l'accusation exacte, on est déjà en train de glisser. Sauf que ça n'est absolument... J'allais dire, ce n'est pas conscientisé. J'espère que ça ne l'est pas, peut-être que ça l'est. On peut avoir un autre débat là-dessus. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ça n'est pas dit entre nous. Personne ne dit, on va juste utiliser le mot polémique, comme ça, on met du flou. Ça n'est jamais qualifié comme tel dans les salles de rédac. En tout cas, moi, je n'y ai pas assisté. Et en fait, c'est cette utilisation des mots que je vais vraiment interroger. Quand on utilise comportement déplacé, geste déplacé, plutôt qu'agression sexuelle. Quand on parle de la main aux fesses d'un chef dans une grande rédaction auprès d'une maquilleuse pigiste, on ne qualifie pas la situation. Et pour moi, c'est très important d'avoir ces débats-là et de poser ces éléments-là, parce que très vite, nous autres journalistes, femmes et féministes, on va nous qualifier potentiellement de militantes, ou on va critiquer notre travail avec une forme de... Elles sont partie prenante, elles ont une idée derrière la tête, elles veulent défendre quelque chose, etc. Moi, j'ai envie de dire qu'en fait, on respecte les faits. Et donc, on utilise les mots, notamment là, qui sont utilisés par la justice. « Viol avec violence » , c'est ça l'accusation de la plaignante. Elle ne l'a pas accusé d'avoir fait polémique au cours d'une soirée. Et donc, moi, j'aime trop mon métier pour justement qu'il soit parfois mal fait, comme ça. Et donc, c'est important de réfléchir aux mots qu'on emploie quand on est journaliste.
- L'info en tous genres
Alors, vous dites que peut-être derrière, il n'y a pas de conscientisation. Néanmoins, vous mobilisez le continuum des violences dans votre ouvrage, qui démarre effectivement depuis les propos sexistes ou depuis l'invisibilisation d'un certain nombre de comportements qu'on dirait inappropriés, alors que le Code pénal les qualifie pour petit à petit banaliser les violences sexistes et sexuelles. Qu'elles interviennent d'ailleurs à l'intérieur des rédactions, et on peut en parler, ou dans la société en général et dont on a la responsabilité de raconter la vérité quand on est journaliste ?
- Mejdaline Mhiri
Oui, bien sûr. Quand je dis qu'elles ne sont pas conscientisées, c'est peut-être parce que j'ai envie de garder une part de naïveté et d'amour pour mon métier et pour mes collègues. Et puis parce que le débat part de tellement bas dans les rédactions sportives, pas uniquement, je suppose que dans d'autres rédactions c'est le cas. Je pense que quand le livre va être lu, il y en a qui vont lire pour la première fois les mots culture du viol, continuum des violences, c'est des concepts dont un certain nombre de collègues n'ont jamais entendu parler. Il faut repartir de là pour avoir ces échanges, puisque donc 85% des journalistes de sport sont des hommes, que de toute façon, les personnes qu'on interviewe sont majoritairement des hommes, que les dirigeants à qui on a affaire sont majoritairement des hommes. En face, quand on porte une pensée, une réflexion féministe, on est extrêmement isolées. Et donc, il faut accepter de repartir du tout début. Mais c'est ça la réalité qui nous fait face.
- L'info en tous genres
Et ces inégalités de genre qui maillent, donc, aujourd'hui encore, la spécialité sportive dans le journalisme, on le sait, les inégalités sont à la fois la cause et la conséquence des violences, c'est-à-dire que les violences sexistes et sexuelles comme outil des rapports de genre au service des hommes peuvent dissuader des femmes d'embrasser cette carrière-là. Et par ailleurs, dans un contexte d'inégalités,
- Mejdaline Mhiri
Oui, alors quand même, moi je trouve que j'ai la chance de faire le plus beau métier du monde. Donc je suis à la fois extrêmement critique parce que je vois bien tout ce qui a changé, tout ce qu'il faudrait faire mieux, etc. Et en même temps, je considère la chance que j'ai d'être payée à parler de ce que j'aime, à aller voir des compétitions. J'ai couvert les Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024. C'était des émotions extraordinaires. Moi, je suis spécialiste de handball et j'ai couvert un certain nombre de compétitions de handball, que ce soit des compétitions féminines ou masculines. J'ai vécu des moments magnifiques. Et en même temps, j'écris une chronique dans L'Humanité depuis trois ans qui m'a sollicitée pour travailler particulièrement sur les inégalités femmes-hommes dans le sport. Donc j'ai à la fois du recul sur mon métier, en même temps, je suis en plein dedans. Et je pense d'ailleurs, c'est cet entre-deux qui m'a permis d'avoir l'espace nécessaire dans mon cerveau pour écrire ce livre, et ne serait-ce que le penser initialement, parce qu'en fait, il faut quand même comprendre que mes collègues qui sont titulaires et qui sont dans les rédactions au quotidien, il y a, avec cette information qui tombe en continu, peu d'espace pour se questionner. Et si les chefs ne se questionnent pas, ça n'avance pas. Il faut du temps, il faut des discussions entre collègues, il faut des chefs qui se forment aussi. Et moi, je dirais que... Alors, c'est évidemment pas de la faute des féministes, si on est dans cette situation, c'est pas du tout ce que je vais dire. Mais le sport est un tel bastion de la masculinité, depuis 150 ans et depuis toujours, que c'est un milieu qui a été très, très peu investi par les féministes. Et donc, en fait, aujourd'hui, si vous vous intéressez au sujet des inégalités femmes-hommes dans le sport, il y a 15 femmes qui sont identifiées. Donc la pensée féministe et la pensée liée à comment on se sort de toutes ces discriminations dans le sport, je dirais qu'elle est encore tellement à ses prémices et ça, ça n'aide pas évidemment à faire avancer le schmilblick.
- L'info en tous genres
Vous dites que longtemps on a cru que le sport était épargné par la violence particulièrement sexuelle, en raison des belles valeurs affichées comme le dépassement de soi, la fraternité le respect des autres, de soi-même, de l'adversaire, ce qui pourrait aussi expliquer ce que vous venez de dire là, à savoir que ça reste un bastion masculin, quand ce n'est pas un bastion d'une masculinité trop prononcée. Et en même temps, ces valeurs, c'est celles qu'on continue à associer à la pratique sportive. Du coup, comment on fait pour faire bouger les lignes dans ces circonstances ?
- Mejdaline Mhiri
Effectivement, le dépassement de soi. On en connaît tellement des success-story dans le sport, de quelqu'un qui est parti de rien et qui est devenu champion du monde, ou qui était issu d'un milieu populaire ou quoi que ce soit, qui s'est dépassé, on en voit tous les jours. Donc en fait, on y croit vraiment à cette histoire-là. Et alors, octobre 2017, il y a MeToo, mais dans le sport, la grosse révélation, c'est celle de début 2020, avec Sarah Abitbol qui parle des viols de son entraîneur à son insu quand elle avait entre 15 et 17 ans. Ça a été une déflagration dans le milieu du sport. Il y a eu un côté, tout le monde tombe des nues. Et comment MeToo est arrivé jusqu'à nous ? Comment il y a de la violence, etc. Ça a été vraiment un choc. Et en fait, on voit depuis six ans que Sarah Abitbol a pris la parole. Un, que les femmes ont toujours parlé. Il y a eu d'autres exemples, mais personne ne voulait les écouter. Et deux, évidemment que ça continue d'affluer en permanence. Évidemment que les violences, elles sont hyper présentes dans le sport et comme dans tous les autres pans de la société. En fait, dans le sport, il faut quand même avoir en tête que la culture du dolorisme, elle est vraiment très, très importante. Et donc, d'écouter son entraîneur, au mot, d'être éloigné de ses parents, de souffrir pour pouvoir atteindre son but, c'est des choses qui sont inscrites dans l'ADN du sport. Et ça, mais une fois qu'on l'a dit, en fait, c'est tellement évident que c'est un terreau favorable aux violences, sauf qu'honnêtement, j'avais l'impression que ça avait à peine été réfléchi avant 2020. Alors, j'imagine bien qu'il y a des gens qui ont fait des livres là-dessus, qui avaient alerté, etc. Mais vraiment, le moment de bascule, c'est 2020 et c'est ensuite cette cellule Signal-sports qui s'ouvre au ministère des Sports pour pouvoir faire des signalements, etc. Mais donc, on voit qu'au niveau amateur, ça commence à se dire. On commence à écouter, etc. Au niveau professionnel, quand ce sont des athlètes très connus, très aimés, très célébrés, etc. Les violences, elles ne sont pas du tout décrites de la même manière. Et c'est ce qu'on raconte dans le livre avec Clothilde Le Coz. Il y a vraiment un problème encore sur le dernier échelon de la pyramide dans nos récits journalistiques, c'est évident. Mais il y a quelque chose d'humain aussi là-dedans. Moi, mon idole de jeunesse quand j'ai 9 ans, c'est évidemment Zinedine Zidane. J'ai des posters de lui partout dans ma chambre. Je suis une gamine de France 98 et je suis franco-tunisienne. Mon père est arrivé en France quand il avait 27 ans, il a subi du racisme, tout ce qu'on veut, etc. Et pour moi, la France Black Blanc Beur, quand je suis gamine, mais j'y crois à fond. Et quand Jean-Marie Le Pen arrive au second tour quelques années plus tard, je suis sidérée. Je ne comprends pas ce qui s'est passé. Et vraiment, pour moi, le sport et France 98, ça a été des moments structurants dans ma jeunesse, dans ma personnalité, dans le fait qu'on vive tous les uns avec les autres, etc. Et si demain, quelqu'un venait à me dire... Vraiment, je n'ai aucune info, donc je ne fais aucun procès d'intention sur Zinedine Zidane, mais si jamais il y avait des accusations qui pouvaient le viser demain, ce serait terrible pour moi. Je veux dire, il y aurait plein de biais qui se mettraient en place parce que je l'aime, parce que c'est mon idole et tout. Et en fait, les athlètes que l'on suit parfois depuis des années, évidemment qu'il y a une forme de connivence, d'empathie, de sympathie qui s'est établie avec eux. Et heureusement, c'est comme ça qu'on a un certain nombre d'informations sur eux. Donc, qu'est-ce qu'on met en place dans les rédactions sportives pour traiter correctement l'information une fois qu'il y a des accusations ? Et il faut qu'individuellement, on soit capable de dire « Là, moi, je ne suis pas capable de traiter le sujet parce qu'en fait, j'ai une proximité trop forte avec cet athlète. » Donc, peut-être que ça passe par des cellules d'investigation dans les rédactions. Et ça a été mis en place dans un certain nombre de médias, ce genre de procédés. Ça doit faire partie des questions qu'on doit se poser pour trouver des clés.
- L'info en tous genres
Alors il y a le traitement médiatique des violences sexistes et sexuelles dans le sport, c'est vrai. Mais le traitement médiatique du sport, de manière générale, véhicule un certain nombre de stéréotypes qui maillent notre société. Que dire du traitement médiatique des performances sportives quand il est inégalitaire qu'il s'agisse de femmes ou d'hommes, quand il est inégalitaire qu'il s'agisse de personnes racisées ou de personnes blanches ? Et vous citez un certain nombre d'exemples dans votre ouvrage. On est là encore dans une forme de continuum, c'est-à-dire que les stéréotypes dans le socle amènent la banalisation des violences. Mais d'abord, ce récit médiatique qui nous laisse baigner, nous lecteur·ices, auditeur·ices. dans un bain de rapports sociaux inégalitaires.
- Mejdaline Mhiri
Totalement, mais ça, les médias et les chefs dans les médias ne le diront jamais, même si parfois ils l'admettent, mais 4,8% c'est le pourcentage du sport au féminin qui est diffusé à la télé, c'est deux fois plus sur le service public, c'est 9%, mais c'est rien 9%. On voit très très peu de femmes en train de performer, de transpirer, d'utiliser leur corps au service de la performance à la télévision. On est à peu près 9% en presse écrite dédiée au sport au féminin. Évidemment que derrière, il y a l'idée que ce n'est pas intéressant, que ce n'est pas à ça qu'on veut que les femmes se dédient. En fait, il y a des biais tellement énormes qui sont le sujet de véritables souffrances aujourd'hui dans les rédactions. Mais on sent qu'il y a encore beaucoup de résistance pour en parler et pour profondément bouleverser cette situation. Évidemment que ça, c'est la première des inégalités. Évidemment, c'est ce récit qui est centré sur toujours les mêmes, en vérité, parce que quand vous n'aimez pas le foot, alors moi j'adore ça, mais je sais bien que les gens qui n'aiment pas le foot, ils sont frustrés de la couverture sportive. Mais j'ai envie de dire, une fois qu'on a dit ça, je trouve quand même qu'il faut questionner la relation de notre pays au sport de manière plus générale parce que l'un des problèmes sur le sujet, c'est que L'Équipe, par exemple, n'a pas de concurrent. Que les médias dits féminins, les magazines dits féminins ne parlent quasiment pas de sport, ou alors sous l'angle bien-être, etc. Et en fait, ce qu'il nous faudrait, c'est davantage de récits. En France, on a une manière de considérer le sport qui est quand même assez méprisante. Le milieu culturel n'a pas du tout la même place dans notre société. Les journalistes de sport sont considérés dans les rédactions comme les profs de sport sont considérés dans les salles des profs. C'est les mecs sympas avec qui on a envie d'aller boire un coup, d'accord, qui sont rigolos mais on ne prend pas ça trop au sérieux et les notes en sport, elles ne disent pas grand chose. On ne voit pas ça comme un objet politique, comme un objet sociologique fort dans toutes les rédactions. Et donc, on peut charger les rédactions sportives pour tout ce qu'elles ne font pas. Et je suis la première à le faire. Mais j'ai aussi envie d'interpeller tous les médias généralistes et de manière plus générale, notre consommation et notre rapport au sport en France. Je trouve que comme ça, on a une réponse plus complète quand même.
- L'info en tous genres
Ceci étant, dans votre ouvrage, vous dites le sport est un miroir grossissant de la domination, que ce soit sur le terrain ou dans les rédactions qui traitent ces sujets.
- Mejdaline Mhiri
Oui, bien sûr. Il y a cinq ans, j'ai participé à fonder l'association Femmes Journalistes de Sport. Et pour avoir une idée, il y a à peu près 2800 journalistes de sport en France et il y a à peu près 350 femmes qui font ce métier. Et dans l'association, aujourd'hui, on est un peu moins de 300. Donc les deux tiers des femmes du métier sont dans l'association. Évidemment parce qu'on y fait des choses supers, mais aussi parce que c'est un réseau de sororité, de bienveillance qui manquait auparavant. Quand on est très peu de femmes dans une salle de rédaction, on a besoin d'avoir des alliées. Évidemment qu'il peut y avoir des alliés hommes, mais aussi parce qu'on a besoin de se retrouver entre nous. On est sûres que dans l'association, la parole ne sera pas confisquée par des hommes. De manière très concrète. Quand on regarde les chiffres donnés par l'ARCOM notamment sur la couverture des Jeux de Paris, qu'il y a 19% de femmes en plateau, mais que ces 19%-là, elles disparaissent quand arrivent les moments entre 20h et 23h, qui sont les plus regardés, etc. C'est bien significatif. Et pourtant, France Télévisions s'était vantée d'avoir une équipe à parité pour couvrir les Jeux entre les consultantes et les journalistes. Donc il y a un vrai déséquilibre, il y a une vraie dénégation de la situation. J'ai beaucoup de collègues qui sont persuadés que tout va bien dans les rédactions sportives. À l'inverse, quand on discute avec les consoeurs, nous à l'association, il ne se passe pas, je dirais que toutes les deux semaines, il y a quelqu'un qui vient nous rapporter une situation sexiste. Ça va des propos du sexisme quotidien aux situations plus graves. C'est sans cesse, sans cesse, sans cesse. Souvent, c'est en télé qu'on s'en rend compte, mais on a plein de consoeurs en presse écrite. De toute façon, qu'est-ce que vous voulez qu'il se passe dans un service où il y a 50 personnes, 45 hommes, 5 femmes ? Je veux dire, la société, encore, telle qu'elle est faite, de manière générale, c'est cette asymétrie totale. Elle génère forcément une situation en termes de travail qui n'est pas la bonne. Et les collègues, soit elles partent, elles quittent la profession parce qu'elles n'en peuvent plus de travailler face à autant d'adversité. Soit elles exercent le métier d'une autre manière. Moi, par exemple, j'ai toujours été pigiste. Dans les premières rédactions où j'ai été, j'ai vu ou j'ai subi moi-même du sexisme. Et je n'associe pas que à ça mon choix de travailler à la pige, mais je pense que ça joue, ça joue évidemment. Moi, je suis sûre que personne ne m'embête au quotidien, parce qu'en fait, je suis seule. Je suis mon propre chef par un bout. Donc voilà. Mais la situation, elle n'est vraiment pas simple. Et nous-mêmes, femmes journalistes de sport, on se retrouve dans une situation où on dit aux jeunes filles, venez, c'est le plus beau métier du monde, ça va être l'éclate, on va être ensemble, etc. Et en même temps, on leur dit, les filles, il y a du sexisme partout, dans toutes les rédacs, parce que c'est ça la réalité. Il y a deux ans, on a fait signer une charte pour que les médias s'engagent à embaucher davantage de femmes et que ça se passe mieux pour celles qui sont déjà en poste. Il y a plus d'une soixantaine de rédactions qui l'ont signée parce que quand il y a le documentaire de Marie Portolano, tout le monde a dit « Ah bon, mais il faut que ça change, on va changer, tout le monde va changer, etc. » Bon, un peu plus tard, elle a écrit le livre "Je suis la femme du plateau", on voyait bien que ça n'avait pas changé beaucoup. Mais nous-mêmes, dans les rédactions, on le sent que ça n'a pas totalement changé, donc la situation, elle est encore, elle est extrêmement douloureuse. Et donc, les chefs, les mêmes qui ont signé pour dire que ça allait aller vachement mieux, on continue d'aller les rencontrer sur le terrain. Ils nous regardent droit dans les yeux en nous disant « Bon, ce n'est pas toujours simple pour une femme d'être journaliste de sport, mais les choses vont dans le bon sens. » Et nous, on a discuté avec les filles de la rédaction avant de les rencontrer et elles nous disent « C'est terrible, on est en souffrance. »
- L'info en tous genres
Vous avez cité le documentaire de Marie Portolano, « Je ne suis pas une salope, je suis journaliste » . C'était en 2021, sa première sortie. Puisque depuis, il a été à nouveau rediffusé. Est-ce que vous avez constaté justement un retour de bâton ? Puisqu'à l'époque, à la sortie de ce documentaire, il a semblé y avoir une forme de remise en question audible. Est-ce que quelques années après, finalement, vous n'avez pas, à certains endroits, payé cette prise de parole publique sur une situation que personne n'ignore dans les rédactions sportives ?
- Mejdaline Mhiri
Alors dans le livre, on parle de cette série qu'a fait L'Équipe sur les enquêtes internes déclenchées par le documentaire de Marie Portolano à France Télévisions et à Radio France, et de cet angle qui a été pris, disant « Oui, ça n'allait pas, il y avait du sexisme dans les rédactions et c'est bien de se battre, mais il y a des hommes qui ont pris pour rien et il ne faut pas être trop dur avec certains hommes », les fameuses carrières brisées, il faut taper juste, etc. Moi, j'ai été horrifiée quand j'ai lu ces papiers, j'ai été horrifiée quand j'ai lu cet édito, et j'en ai parlé maintes fois avec cet ancien chef de L'Équipe. Il connaît mon désaccord. Ce qui me semble évident aujourd'hui, c'est que, étant donné le bruit qu'a fait le documentaire de Marie Portolano, étant donné le nombre de femmes qui y témoignaient, ce n'était pas possible de dire « elles mentent, il n'y a pas de sexisme dans les rédactions » . Je veux dire, le déséquilibre est tellement important entre ne serait-ce que la présence des femmes et des hommes. Il n'y a tellement pas de femmes cheffes dans ce métier. Il n'y a tellement pas… Enfin, ce n'était pas possible de dire « non, non, ça n'existe pas » . Et puis, quand même, le fait que Canal Plus coupe les passages avec Pierre Ménès et qu'ensuite ce soit diffusé, ça a participé à ce que ça fasse énormément de bruit donc ce documentaire de Marie Portolano et de Guillaume Priou et donc je crois que c'était difficile de tenir un autre discours quand c'est sorti. Il y a 5 ans avec l'association Femmes Journalistes de Sport parce qu'on entendait cette petite musique disant : ça va mieux quand même, on en voit plus des femmes etc, on s'est tout de suite dit ok, ce qu'on va faire c'est qu'on va se compter c'est d'ailleurs souvent ce que font les féministes un petit peu partout, pour savoir exactement combien il y en a, et voir si oui ou non ça change ou pas. Le recomptage est en train de se faire, dans quelques semaines je serai capable de vous dire si oui ou non il y a plus de femmes dans les rédactions qu'il y a trois ans. A priori, là de ma petite fenêtre, j'ai l'impression qu'absolument rien n'a changé en termes de nombre. J'espère profondément me tromper. Bon, ce qui est sûr c'est qu'il n'y a pas eu un raz-de-marée, ça sinon on s'en serait aperçus. Mais j'espère vraiment me tromper et qu'on est passé de 15% à 17, 20. Franchement, je n'espère que ça. Ce qu'il faut entendre, c'est que sur les 15% de journalistes de sport qu'on est, on représente 17% des effectifs en télé, 12% en presse écrite et 9% en radio. Donc, si on est plus nombreuses en télévision, c'est que c'est rentré dans les mœurs qu'il y ait des femmes qui soient à la présentation sur les plateaux parce que des plateaux uniquement masculins, ça commence quand même à devenir compliqué. Même si l'ARCOM nous a donné le chiffre que 66% des plateaux sont uniquement masculins. Je ne sais pas dans quel autre domaine on accepterait ça. C'est scandaleux aujourd'hui de concevoir un plateau avec uniquement des experts masculins, uniquement des présentateurs masculins. C'est scandaleux. Et c'est plus d'un plateau sur deux dans le sport. C'est vraiment abject.
- L'info en tous genres
Ce qui est étonnant, en fait, dans l'épisode numéro 4 de L'info en tous genres, la chercheuse toulousaine Déborah Gay, qui a analysé de près la radio, qui dit d'ailleurs que c'est le média le plus inégalitaire à l'endroit des femmes, parce que notre ouïe n'est pas éduquée à entendre les inégalités, contrairement à notre vue. Donc finalement, ce qu'on voit à la radio, dans les médias généralistes, on l'observe moins en termes d'inégalités à la télé. Et là, vous nous dites, vous, que oui, mais le sport, non en fait. Le sport, les inégalités, elles sont bien là à l'écran et finalement, elles ne semblent pas choquer grand monde. Sinon, on serait quand même beaucoup plus en chemin vers une parité plus forte ?
- Mejdaline Mhiri
Oui et non. Oui, parce qu'effectivement, il y a tous ces plateaux qui sont non-mixes. En politique, par exemple, on ne ferait jamais aussi peu de plateaux. Mais la réalité, c'est qu'on représente 17% des effectifs en télé et seulement 9% en radio. Parce que c'est ok qu'il y ait des femmes, avec une tradition de femmes, d'ailleurs pas forcément issues du milieu du sport, mais qui rentrent dans les stéréotypes hétéronormés, qui sont blondes, blanches, qui font 36-38 et qui ont moins de 45 ans, c'est rentré dans les mœurs, c'est ok, il y en a une, et elle anime, et ce n'est pas elle l'experte, etc. En radio, là où effectivement ça s'exerce, c'est parce qu'en radio, c'est beaucoup du commentaire. Pas uniquement, mais on est beaucoup sur du commentaire sportif. Et aujourd'hui, force est de constater qu'il y a très peu de femmes. Ça se compte sur les doigts, allez, de deux mains. Les femmes qui commentent du sport et du sport pratiqué par des hommes, celui qui est le plus regardé, etc. Des consoeurs, pas des consultantes, donc pas des anciennes athlètes de haut niveau, mais des journalistes qui n'ont pas 38 médailles pour valider leur expertise, des journalistes qui aujourd'hui commentent du sport en radio et même en télévision sur des disciplines très regardées, il n'y en a quasiment pas. Parce qu'on ne considère pas toujours aujourd'hui qu'on puisse être des expertes. Il y a ce vieux truc de « on va s'enflammer, ça va être insupportable, leur voix va partir dans les aigus » , etc. C'est des faux arguments, typiquement sur le handball par exemple, qui est un sport que je commente depuis quelques années, mais surtout sur du handball féminin, parce qu'on a aussi cette idée que les femmes doivent commenter des sports dits féminins plutôt que… Bref, comme si les règles n'étaient pas totalement les mêmes ou que sais-je, je n'en sais rien. Bref, je n'arrive pas à comprendre. Mais typiquement, sur un match de hand, il y a, mettons, entre 60-70 buts par match. On ne passe pas notre temps à dire « Et c'est le but ! Et c'est le but ! Et c'est le but ! » Ça n'existe pas. Donc en fait, on nous fait un faux procès en faisant comme si on pouvait peut-être s'enflammer. Et on fait un faux procès, mais ça n'est jamais dit clairement, évidemment. Mais à la fin, on constate qu'il n'y a quasiment pas de femmes qui commentent du sport, et encore moins quand il est pratiqué par des hommes, à des heures de grande écoute. On ne peut pas nous laisser les clés du camion.
- L'info en tous genres
Marie Portolano, quand elle a écrit « Je suis la femme du plateau » , d'ailleurs vous le relatez dans votre livre, c'est arrivé parce que justement après son documentaire, elle s'est à nouveau retrouvée confrontée à des remarques particulièrement sexistes. C'est quoi, vous, le déclic qui a fait que vous avez réfléchi à ce livre co-écrit avec Clothilde Le Coz ?
- Mejdaline Mhiri
Alors, je dirais que c'est venu par petits bouts. Et c'est vraiment ce que font les féministes aujourd'hui, c'est des additions. Et quand on additionne tel propos qu'on a pu entendre avec telle lecture qu'on a faite, les idées commencent à germer. Quand même, cet article que j'avais lu sur Mohamed Haouas, le décrivant comme "un gars attachiant", je cite l'article, alors qu'on le voit sur une vidéo, mettre un chassé à sa femme et la traîner par les cheveux, ça, ça a quand même été un moment où je me suis dit que ce n'est vraiment pas possible de faire ça. Et la lecture du livre de Rose Lamy, "Défaire le discours sexiste dans les médiasé, en fait, je me suis dit, mais il faut faire ça dans le sport. Vraiment parce que c'est ce que je disais un peu plus tôt, le milieu féministe, la pensée féministe n'a pas assez pénétré le monde du sport. Et donc, en lisant Rose Lamy, je me suis dit qu'il fallait le faire. Et en fait, petit à petit, je me suis mise à faire frénétiquement des captures d'écran, d'articles qui me posaient problème, à repérer tel passage, etc. Et j'ai accumulé tellement d'informations et tellement d'exemples que des mécanismes systémiques me sont apparus comme des évidences. Et en fait, le livre s'est écrit presque tout seul, j'exagère. Mais voilà, il y avait vraiment des évidences, comme la façon d'utiliser des mots-valises, "affaires extrasportives", par exemple, pour ne pas dire ce qui a été, de tout recentrer sur la carrière du sportif. Parfois, c'est ce qu'on donne comme exemple dans le livre, en faire un résistant, un héros capable de tout surmonter. C'est d'une gravité absolue. Et puis enfin, factuellement, où est-ce qu'on est, en fait, dans ces moments-là ?
- L'info en tous genres
Ce bouquin, vous le sortez sereinement ?
- Mejdaline Mhiri
Alors, non, ce n'est pas le mot. Alors, là, évidemment, moi, j'ai quand même la sensation de... Enfin, je critique mon milieu. Je critique mes collègues. Voilà, je suis pigiste, donc je suis précaire par un bout. Et je critique plein de rédactions, dont l'une des rédactions où je travaille en ce moment, L'Humanité. Donc évidemment que le mot sérénité n'est absolument pas l'état dans lequel je suis, enfin ne correspond pas à l'état dans lequel je suis. Pour autant, j'ai deux collègues à L'Équipe avec qui je m'entends très bien. Et au cours d'une compétition, je leur ai dit, « Bon, écoute, sache que j'écris ce livre et qu'il y a l'un de tes papiers qui sert d'exemple sur tel sujet. » J'étais extrêmement stressée de leur réaction. Et les deux m'ont dit « Mais non, mais t'as raison, il faut qu'on se les pose ces questions-là. » Ils ne l'ont pas du tout pris personnellement et ils m'ont dit ça. Il y a une femme et un homme qui sont concernés. Et à L'Humanité, peu de temps avant qu'on envoie à l'impression, j'ai dit à la rédactrice en chef « Écoute, il faut que tu saches, il y a plusieurs passages où je reviens notamment sur cette caricature qui a fait beaucoup de bruit de Marion Rousse en porte-jarretelle, rejoignant Julien Alaphilippe dans le lit pour faire une interview. Et L'Huma ne l'avait pas publiée et s'était excusé et avait mis fin à la collaboration avec les personnes qui étaient à l'origine de cette caricature bref et donc je lui ai dit qu'évidemment c'était dans le livre et elle m'a dit "Mais Mejdaline évidemment que tu as raison de critiquer ça et de le mettre". Donc les premières personnes avec qui j'en ai parlé m'ont semblé comprendre que c'était jamais personnel et que c'était bien systémique. Si seulement tout le monde, tout le reste de la profession pouvait réagir comme ça, j'en serais ravie et j'en serais heureuse. J'ai des gros doutes sur le fait que tout le monde réagisse comme ça, on verra bien. En tout cas, j'y crois tellement et je pense tellement qu'il y a un problème énorme et voilà, je préfère me regarder dans la glace que regarder mes pieds et faire comme si le problème n'existait pas. Donc, on verra bien ce qu'il en est par la suite. J'assumerai tout.
- L'info en tous genres
Merci Mejdaline Mhiri. Je rappelle le titre de l'ouvrage que vous venez de co-écrire avec Clothilde Le Coz. La Zone d'impunité, aux éditions Hugo Doc. Merci beaucoup.
- Mejdaline Mhiri
Merci, merci à vous.
- L'info en tous genres
Le traitement médiatique du sport, encore trop souvent hors-jeu. Ce septième épisode de L'info en tous genres a été écrit, enregistré et monté par moi, Magalie Lacombe, mixé par Pierre Bouillin. Le générique est de Rémi Haëntjens et l'identité graphique de Marylin Cayrac. Les références évoquées dans cet épisode sont en description et sur l'Instagram de L'info en tous genres. Merci à vous de votre fidélité grandissante. L'info en tous genres en a bien besoin pour parfois renverser la perspective. À suivre dans la boîte à outils numéro 7 : le regard de chercheurs et de chercheuses qui ont travaillé sur la médiatisation des sportives de haut niveau ces dernières années.