- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui met en lumière les biais de genre dans le discours médiatique. Je m'appelle Magalie Lacombe, je suis formatrice et journaliste, et je crois au pouvoir des médias pour rendre l'égalité de genre bien réelle dans notre société. Dans cet épisode, vous allez entendre Clémentine Choubrac, membre du collectif Nous Toutes, avec qui j'échange en visio. Clémentine a co-écrit l'enquête « Médias et féminicides : le temps presse » sur l'évolution du traitement des féminicides dans les médias entre 2017 et 2022.
- Clémentine Choubrac
La première conclusion qui s'est imposée, ça a été le bon qu'a fait le terme féminicide en termes d'usage. Il était très peu utilisé en 2017, qu'on a étudié en premier lieu. Par contre, il était extrêmement utilisé en 2022, à la borne de fin de notre enquête.
- L'info en tous genres
Elle va notamment nous expliquer comment les militantes de Nous Toutes ont réalisé leur étude publiée en novembre 2024, il y a tout juste un an. Étude qui a mobilisé une cinquantaine de bénévoles durant deux années pour éplucher près de 4500 articles.
Cet épisode va donc aborder des sujets sensibles. Chaque année, le 25 novembre, à l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, les militantes rendent hommage aux trop nombreuses victimes. Le 8 octobre, l'Inter Orga Féminicides, qui s'appuie sur les articles de presse pour compter en avait recensé 127 depuis le début de l'année, ce qui représente un décès tous les deux jours en 2025 en France.
L'info en tous genres épisode 3 : "Féminicide, les mots pour bien le traiter".
- Clémentine Choubrac
La veille médiatique ne s'appuie pas seulement sur le terme féminicide, c'était l'un des termes clés qui a été recherché. Donc il était très peu présent en 2017 et extrêmement présent en 2022. Ça a été multiplié par 28. Il y a 28 fois plus d'articles qui utilisent le terme féminicide en 2022 qu'en 2017. Par contre, quand les militantes Nous Toutes, bénévoles, qui permettent de décompter les féminicides, on n'utilise pas seulement le mot-clé. Par exemple, dans l'enquête, on a utilisé beaucoup « macabre découverte », puisque c'était vraiment une tournure journalistique. Alors, je ne sais pas, on n'a pas fait la comparaison, peut-être qu'elle a un peu disparu maintenant que le terme féminicide a été adopté. Mais la première source d'informations, ce sont les articles, et notamment de la presse régionale, qui tiennent leurs informations directement de la police ou de la gendarmerie.
- L'info en tous genres
Pourquoi avoir borné votre étude entre 2017 et 2022 ?
- Clémentine Choubrac
Déjà parce qu'on est bénévole et on prend sur notre temps personnel pour effectuer ce genre d'analyse et ce genre d'enquête. Donc il nous semblait pertinent de ne pas analyser année après année sur une période donnée, mais vraiment d'analyser le début et la fin. Et il y a aussi une portée politique, puisque 2017, c'est la première élection d'Emmanuel Macron à la présidence de la République. Et 2022, c'est la seconde. Et entre les deux, il y a eu quelque chose de fantastique qui s'est passé. Ça a été la désignation des violences faites aux femmes comme grande cause nationale.
- Emmanuel Macron
Notre situation jusqu'alors démontre que quelque chose ne marche pas dans notre République. La honte que subissent ces femmes, une honte illégitime parce qu'elles sont déjà victimes, cette honte doit devenir celle de ces auteurs de violences. Et c'est surtout une honte civique et politique, une honte nationale.
- Clémentine Choubrac
Donc c'était intéressant pour nous de voir si justement cette grande cause nationale avait eu des effets d'amélioration, en fait, par exemple, aurait pu faire baisser le nombre de féminicides. Et de voir comment aussi ce problème de société a été traité dans les médias, dans un contexte politique où la lutte contre les violences faites aux femmes était censée être une grande cause nationale.
- L'info en tous genres
À partir de quelle année vous avez observé que la presse s'est véritablement emparée du terme féminicide ?
- Emmanuel Macron
En fait, vu qu'on a fait 2017 et 2022, c'est vraiment en 2022 qu'on a vu cette explosion. Après, on n'a pas fait une courbe entre 2017 et 2022 pour chaque année. Donc, mettre le doigt sur une année où vraiment on a vu les choses évoluer, changer radicalement, ça, je ne peux pas vous le dire, mais le terme féminicide est présent dans la presse française depuis, si je ne dis pas de bêtises, 2011. Il s'agissait du meurtre de deux jeunes femmes françaises en Argentine. Et donc c'est la première fois où, il me semble que c'était le père des victimes, avait utilisé ce terme et lutté pour qu'il soit reconnu de manière juridique en fait. Ce terme-là, il n'a pas été inventé il y a cinq ans en fait, ou en 2017. Il est présent, il existe, il désigne quelque chose de très précis, un acte meurtrier très précis, et petit à petit... Les médias s'en sont emparés pour vraiment avoir un mot précis à poser sur un phénomène de société qui n'était désigné que par des périphrases, qui vraiment le privaient ou tendaient à gommer vraiment sa nature violente et systémique pour cacher ça derrière quelque chose comme drame familial ou crime passionnel.
- L'info en tous genres
Est-ce que vous avez aussi pu observer des vrais changements en termes de titres ? Parce qu'on sait que dans un article de presse, le titre c'est l'entrée en fait dans l'article. Donc ce sont ces mots-là qui à la fois doivent attirer, attiser la curiosité des lecteurs et des lectrices, qui répondent aussi à des exigences de référencement sur Internet. Est-ce qu'entre 2017 et 2022, il y a par exemple des jeux de mots que vous avez vu disparaître ou est-ce que vous estimez en voir encore trop en 2022 à travers les différents titres que vous avez pu analyser ?
- Clémentine Choubrac
Je pense que ça ne sera jamais parfait tant que chaque journaliste ne sera pas formé·e. Je pense qu'on verra toujours des titres vraiment très violents comme des titres qui peuvent dépersonnaliser la victime, un corps de femme retrouvé dans une poubelle. Bon, ça c'est vrai que c'est des choses qu'on a vues encore en 2022, mais beaucoup, beaucoup moins. Donc c'est vraiment une évolution positive, où d'un côté le terme féminicide est venu occuper un vide sémantique. Il n'y avait pas le mot pour ça, donc on l'a adopté, mais il y a aussi d'autres biais sexistes qui ont un peu reculé, notamment on demande aux voisins qui vont reprocher à la victime d'avoir été courir seule. Donc là, clairement, on place la culpabilité sur la victime au lieu de la passer sur le coupable, l'auteur du féminicide. Ce qu'on avait beaucoup vu, c'était le crime passionnel, c'est-à-dire la romantisation du féminicide. Et ça, ça a vraiment reculé aussi. On ne parle plus d'une histoire de cœur qui pourrait être à l'origine de ce drame. Un homme amoureux qui n'a jamais pu accepter le refus d'une femme de sortir avec lui, par exemple, où on rattache le féminicide à l'idée de romantisme, d'amour conjugal. Ça a reculé, même si bien sûr, il y a toujours quelques occurrences dans le corpus de 2022.
Il y a un élément intéressant à voir. C'est souvent en cas de séparation que l'auteur du féminicide va passer à l'acte. Et avant, on voyait ça comme un élément de justification en 2017. Il l'a tuée parce qu'elle voulait le quitter. Et là, en 2022, on voyait plutôt l'utilisation de la séparation comme moyen de contextualiser les féminicides au sein d'un historique de violence conjugale. La séparation, en fait, arrive à la fin d'une période où la femme est victime de violences conjugales qui vont crescendo. Et lorsqu'elle décide de partir, l'homme la tue. Et donc ça, c'est aussi intéressant de voir comment ça a été contextualisé et de voir comment les journalistes, parfois aussi, ont pu mentionner les antécédents de certains auteurs de féminicides qui ont été violents, qui ont été condamnés pour des violences sur personnes dans le passé.
- L'info en tous genres
Dans le même ordre d'idées, vous avez observé aussi qu'entre 2017 et 2022, les féminicides sont moins répertoriées simplement dans la rubrique faits-divers.
- Clémentine Choubrac
Voilà, et ça c'était une autre évolution qui était très intéressante et vraiment aussi qu'on voyait de manière positive, c'est-à-dire que du fait-divers, on est passé au fait de société. Donc le fait-divers, c'est une femme a été tuée, c'est vu de manière individuelle, et maintenant on le relie, on relie ces différents féminicides de manière plus systématique pour en faire justement un phénomène de société, un fait de société, quelque chose de systémique. Et on fait comme un pas de recul pour avoir une perspective plus globale, ce qui permet en fait aussi de pouvoir mieux lutter contre ces violences. Si on s'aperçoit que ce phénomène n'est pas un phénomène individuel, qui arrive de temps en temps à l'intérieur d'un foyer de particulier, mais que quand on s'éloigne, on voit qu'en fait, il y en a partout, que ça touche tous les milieux sociaux, que ça touche tous les environnements, tant la ville que les milieux ruraux. En fait, c'est là qu'on peut vraiment lutter contre les causes si on a la volonté politique, bien entendu, ce qui n'est pas le cas en ce moment.
- Extrait de discours
Nous sommes ici devant l'Assemblée nationale pour faire entendre la voix de celles qui n'en ont plus.
- L'info en tous genres
Début février 2025, les militantes de Nous Toutes ont déployé à Paris une immense banderole portant les prénoms et les âges des 1036 femmes, filles, cisgenres et transgenres, travailleuses du sexe, toutes victimes de féminicides depuis le début du premier mandat d'Emmanuel Macron pour demander la création d'une commission d'enquête parlementaire afin d'évaluer la grande cause nationale.
- Extrait de discours
En France, trois femmes sont victimes de féminicide ou de tentatives de féminicide. Et pourtant, ces chiffres sont sous-évalués, car ils ne tiennent pas compte des tentatives de féminicide, suicides forcés, commis en dehors de la sphère conjugale.
- L'info en tous genres
Est-ce que vous pourriez me dire, d'après vous, ce que l'emploi et l'emploi correct du mot féminicide dans les médias peut changer ? Ou change depuis ces dernières années ?
- Clémentine Choubrac
Quand je vous parlais des biais sexistes, quand on culpabilisait la victime ou qu'on la déshumanisait, quand on romantisait le féminicide, ces biais-là tendaient à favoriser l'acceptabilité sociale des féminicides dans l'imaginaire collectif. Donc, une femme a été tuée par son conjoint. On pouvait voir ça comme quelque chose de finalement assez normal, une chose qui arrive, c'est comme ça dans un couple, il y en a un qui domine et une qui est dominée. Et je pense que c'est vraiment là-dessus que l'évolution du traitement des féminicides dans les médias a permis de changer en fait. Cette diminution des biais sexistes permet de vraiment montrer ce qu'est le féminicide. Et que c'est vraiment un crime de discrimination, un crime qui prend place parce qu'en fait il y a un système de domination qui s'exerce sur les femmes et aussi au sein de leur foyer conjugal. Et donc je pense que c'est vraiment ça que cette percée médiatique du terme féminicide montre, que c'est vraiment quelque chose dont les journalistes prennent conscience, que c'est un crime sexiste qui existe puisqu'on se trouve dans un contexte social sexiste.
- L'info en tous genres
Néanmoins, vous mettez aussi en garde dans ce rapport contre une dépolitisation des féminicides hors couple.
- Clémentine Choubrac
Voilà, je ne sais pas si c'est tant dépolitisé qu'invisibilisé. Comme on a vu, cette percée médiatique du terme féminicide, elle s'accompagne en fait d'une restriction de sens du mot féminicide. Le féminicide ne désigne plus que le féminicide conjugal, qui est commis par un conjoint ou un ex-conjoint. C'est vraiment, le traitement médiatique de ces féminicides conjugaux exclusivement qui s'est amélioré dans la presse.
Alors que les organisations féministes font un travail de visibilisation pour que tous les féminicides soient reconnus, la proportion des articles qu'on a analysés qui sont dédiés à des féminicides non conjugaux est passée de 47% en 2017 à 11% en 2022. Donc ça veut dire qu'il y a près d'un quart des féminicides non conjugaux qui est invisibilisé. Donc cette percée médiatique, ça a permis au féminicide conjugal d'être un peu le féminicide type qu'on rencontre en France en ce moment, mais il y en a d'autres : le féminicide familial et le féminicide social. Et cette invisibilisation, en fait, c'est une double invisibilisation parce que les féminicides, notamment sociaux, touchent des catégories de victimes déjà marginalisées. On peut penser par exemple aux travailleuses du sexe, aux femmes migrantes, aux femmes trans, de manière générale toutes les victimes qui sont à la croisée de plusieurs systèmes d'oppression, donc des femmes racisées, des femmes handicapées ou âgées, ou alors qui habitent en milieu rural, par exemple, des femmes précaires de manière générale.
- L'info en tous genres
Donc, vous mettez en exergue le fait que les pratiques journalistiques doivent s'améliorer sur ce registre-là ?
- Clémentine Choubrac
Oui, on voudrait que le traitement médiatique puisse entraîner, par exemple, une conscientisation des mécanismes de violence pour que chacun et chacune puissent comprendre ce que c'est que la violence qui s'exerce sur les femmes et aussi pouvoir protéger les victimes potentielles. En fait, il faut que chaque féminicide soit traité de manière égale aux autres et qu'on ne favorise pas, qu'on ne privilégie pas une catégorie de féminicide. Et c'est vrai que le féminicide conjugal, on a souvent la victime idéale. C'est une femme, elle est en couple, souvent elle a des enfants. Donc vraiment, ça coche toutes les cases de ce que la société hétéronormative attend d'une femme. D'ailleurs, il y a un autre biais journalistique que je n'ai pas mentionné, mais c'est l'essentialisation des femmes à leur rôle de mère, par exemple. C'est quelque chose d'assez ironique, puisque d'un côté, on avait de moins en moins, mais il y en a encore quand même, un biais sexiste qui essentialise la femme à son rôle de mère, de femme, un rôle vraiment familial. Mais d'un autre côté, quand il y a une victime de féminicide qui a des enfants, l'État ne prend absolument pas en charge ces orphelins. Ce sont souvent les associations de terrain qui viennent s'occuper des enfants qui ont perdu leur mère et qui voient souvent leur père être envoyé en prison.
- L'info en tous genres
Quel écho médiatique a eu votre rapport en novembre 2024, quand il a été publié ?
- Clémentine Choubrac
On a été soutenues par Ouest France, qui a publié l'enquête. Et ça, ça a été une grande satisfaction parce que Ouest France, c'est la presse quotidienne régionale. Donc c'est en fait pour nous là où tout commence. Notre analyse durant l'enquête, mais aussi, comme je l'ai rappelé, la veille médiatique des féminicides s'appuie aussi sur la presse quotidienne régionale. Donc, on était vraiment ravies d'être portées par un partenaire médiatique aussi fort et aussi important sur la scène médiatique française. Et on espère notamment que nos recommandations, parce que notre enquête n'est pas seulement une enquête, j'ai envie de dire, descriptive, mais aussi il y a un débouché concret, car on a mis au point, on a élaboré huit propositions pour mieux traiter des féminicides dans les médias. Donc on espère que ces axes d'amélioration que nous proposons ont été entendus, que notre enquête a été entendue et que ces propositions d'amélioration seront prises en compte et utilisées par les médias.
- L'info en tous genres
Pour vous, c'est un indice important effectivement qu'il y ait eu ces différents relais médiatiques. Ça veut dire qu'on prend au sérieux ce que vous dites et on le prend en considération pour améliorer nos pratiques ?
- Clémentine Choubrac
Écoutez, pour ça, pour le savoir, il faudrait qu'on refasse une enquête pour voir comment l'évolution médiatique a évolué après notre première enquête et la publication des résultats. Mais cet écho médiatique, ça a aussi été le signe un peu que cette évolution continue sur sa lancée. On a vu que les féminicides étaient vraiment maintenant traités comme tels. On n'a plus d'expression comme drame passionnel ou crime passionnel ou drame familial. Maintenant, on met le mot féminicide dessus. Et on en parle de plus en plus, on en parle de plus en plus en tant que phénomène sociétal. Et donc, c'est un sujet qui intéresse pour l'instant dans l'espace médiatique. Donc, je pense que notre enquête a été bien accueillie parce que, justement, autant le public qui lit les journaux que les journalistes qui les produisent ont un certain intérêt pour cette problématique.
- L'info en tous genres
Merci beaucoup Clémentine Choubrac. Je rappelle que vous êtes membre du collectif Nous Toutes et que vous avez co-écrit avec vos camarades et partenaires ce rapport "Média et féminicides : le temps presse" qui analyse l'évolution du traitement des féminicides dans la presse de 2017 à 2022.
- Clémentine Choubrac
Merci de m'avoir donné la parole.
- L'info en tous genres
Féminicide, les mots pour bien le traiter, la boîte à outils de cet épisode 3 de L'info en tous genres liste et illustre les huit recommandations formulées par le collectif Nous Toutes à l'occasion de son rapport sur le traitement des féminicides par la presse entre 2017 et 2022.
Merci une nouvelle fois au précieux savoir-faire de Pierre Bouillin pour le mixage des épisodes, à Rémi Haëntjens pour le générique et à Marilyn Cayrac pour la cover. Merci à vous pour votre écoute. Vous me rejoignez progressivement sur le compte Instagram L'info en tous genres et je m'en réjouis. N'hésitez pas à partager vos commentaires et à laisser des étoiles sur vos plateformes d'écoute pour donner plus de visibilité à ces contenus, tous destinés à une seule chose, révéler et lutter contre les discriminations véhiculées consciemment ou inconsciemment par les journalistes et les médias.