- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres. Je m'appelle Magalie Lacombe, je suis formatrice et journaliste, et chaque mois je vous propose de regarder les médias autrement, au prisme du genre, pour identifier les biais dans les rédactions et le discours qu'elles produisent, et puis aussi pour que l'on tente ensemble de bousculer leurs habitudes, d'ébranler certaines de leurs certitudes, avec un seul objectif, toujours et encore, lutter contre les discriminations.
Mon invitée est chercheuse à l'université de Toulouse-Jean-Jaurès en sciences de l'information et de la communication et en études de genre. Déborah Gay vient de sortir un livre « Radio, nom féminin, mondes masculins ». L'ouvrage édité aux Presses Universitaires du Midi et disponible en librairie depuis la mi-novembre, pose un constat. La radio est le média le plus inégalitaire à l'endroit des femmes.
- Déborah Gay
Quand je dis plus inégalitaire, sachez que c'est plus que la télé, c'est plus que la presse écrite et c'est plus qu'Internet. Et c'est l'un des médias parmi les plus anciens, c'est antérieur à la télé et c'est antérieur à Internet et c'est pas mieux.
- L'info en tous genres
Pour ce travail, Déborah a écouté et décortiqué 182 heures de radio diffusées en octobre 2018, deux ans de recherche dans le cadre de son doctorat dont les résultats sont condensés dans son livre et qu'elle va nous résumer dans cet épisode.
L'info en tous genres, épisode 4 : La radio, un média d'hommes.
- Déborah Gay
Il y a plusieurs raisons, l'une qu'on pourrait dire presque structurelle, c'est-à-dire que si on reste que du côté des invités, souvent, quand on est dans un média qui fait en général de l'actualité, on doit avoir rapidement quelqu'un en face de nous pour répondre à une interview. Or, on est dans une société où, pour l'instant, les femmes aux postes de porte-parole, des postes de syndicalistes, des postes de personnalités politiques, en fait, il y en a toujours pas énormément. Et donc, quand on demande à une entreprise de nous envoyer son PDG, son représentant, etc., de facto, on va avoir des hommes. Et comme on n'a pas le temps forcément d'aller chercher, parce que c'est urgent, il faut répondre aux questions maintenant, on va voir que les invités, déjà, vont être majoritairement des hommes. C'est plus problématique, par exemple, quand on va se mettre à inviter, comme dans la matinale d'Inter, on peut inviter parfois des auteurs, autrices, réalisateurs, réalisatrices, ça reste encore très souvent des hommes.
Le problème est aussi du côté des façons de trouver un travail à la radio, à savoir il y a deux voies principales. Ou on est journaliste, ou on est animateur. Et dans les deux cas, même si le journaliste peut avoir des espèces de garde-fous qui sont les diplômes, on sait que les femmes sont les plus diplômées des écoles de journalisme, même si après, par d'autres soucis, elles ont beaucoup de mal à s'insérer sur le monde de l'emploi, les animateurs c'est souvent des réseaux d'interconnaissance. Or, comme le montre un millier d'études, nos réseaux d'interconnaissance sont souvent corrélés à notre genre. Donc, si c'est majoritairement des hommes qui sont à la tête d'émissions, ils vont embaucher des animateurs qui sont majoritairement d'autres hommes et ces animateurs pourront peut-être avoir après leur propre émission. Et c'est très difficile de lutter contre un réseau d'interconnaissance. J'ai un ami, c'est un homme et il est très bien. Pourquoi j'irais m'embêter à chercher quelqu'un d'autre ? Et donc déjà, pour les femmes, c'est très difficile de parvenir à l'antenne pour devenir animatrice. Souvent, d'ailleurs, c'est d'anciennes journalistes. Charline Vanhoenacker est une ancienne journaliste. Les responsables des émissions économiques sur Inter, c'est d'anciennes journalistes, etc. Du côté du journalisme, plusieurs problématiques, la même, c'est-à-dire souvent les cercles d'interconnaissance peuvent jouer. Mais aussi, quand on est femme journaliste, on a un temps de carrière souvent haché, à savoir, on va avoir une maternité. Et la maternité a été montrée, notamment dans beaucoup d'études anglo-saxonnes, comme étant le moment où les femmes journalistes radio vont repartir en arrière et vont perdre toute agentivité, tout pouvoir. Une chercheuse a eu cette formule très cruelle en disant « il n'y a rien de plus lourd qu'une porte qui se ferme derrière une femme qui s'en va avoir son premier enfant ». Une femme journaliste, donc c'était elle qui parlait de cette situation-là. Par exemple : Léa Salamé. On lui propose la matinale d'Inter. À l'époque, on lui proposait seule. Et elle venait d'avoir son premier enfant. Et elle a dit, non, je ne me sens pas de me lever à 3h du mat avec un nouveau-né à la maison, je ne peux pas. Et donc, qu'est-ce qu'on a dit ? On te propose une matinale avec Nicolas Demorand. Nicolas Demorand accepte également. Sauf qu'en fait, Léa Salamé ne retrouvera jamais cette première opportunité. À savoir, la matinale fonctionne très bien à deux. C'est la première matinale de France. Donc, pourquoi chercher à la remodifier dans un rapport des genres égalitaire ? Et en cela, les femmes journalistes sont en général, et les femmes animatrices également, sont en général bien plus jeunes que leur contrepartie masculine. Parce qu'il y a cette hachure qui fait qu'en fait, c'est des horaires souvent très durs. La matinale, c'est très tôt le matin, et dès qu'on ne peut plus être présente, notre place est prise par ou par des femmes plus jeunes, ou juste des hommes qui n'ont pas besoin de faire ces coupures de carrière.
- L'info en tous genres
Si on revient au cas précis, singulier de Léa Salamé, elle n'a jamais retrouvé une place de présentatrice unique à la matinale de France Inter, place qu'elle a désormais au 20h de France 2 depuis la rentrée, probablement avec un enfant plus grand et ces contraintes-là qui ont disparu.
- Déborah Gay
En fait, tout à fait. Et la télévision a aussi cela de particulier que nous sommes à l'heure actuelle éduqués à voir, c'est-à-dire à voir cette différence de genre. Donc s'il n'y avait que des hommes à la télé, ça ferait tiquer. Mais notre ouïe n'est pas éduquée à écouter des injustices. On est éduqué à ne pas entendre les inégalités. Donc ne pas entendre une femme à la radio ou ne pas entendre que le plateau est 100% composé d'hommes, ça ne choque pas notre ouïe, là où ça choquerait notre vue. Et si les femmes sont entrées sur les plateaux, effectivement, il y a eu toute l'histoire des speakrines, etc., c'était aussi comme rôle un peu de faire-valoir d'hommes journalistes. On peut voir que quand même, il y a eu de grandes femmes journalistes qui sont apparues historiquement, très ancrées, Anne Sinclair, etc. En femmes journalistes radio, ça ne s'entend pas. Donc, on ne va pas faire l'effort de représenter une radio sur ce qui s'entend.
- L'info en tous genres
Alors donc, vous vous dîtes clairement, ce n'est pas nouveau. Pour autant, dans l'une de ses newsletters de septembre, la revue des révolutions féministes, La Déferlante, posait la question concernant France Inter. "Y a-t-il un backlash antiféministe sur la première radio de France ?" Ça concernait globalement la nouvelle grille de France Inter avec différents rendez-vous. Mais finalement, y a-t-il vraiment un backlash antiféministe ? Mais n'y a-t-il eu jamais un mouvement féministe à la radio ?
- Déborah Gay
En fait, c'est plutôt ça la question. Est-ce que c'était une avancée ou non ? Parce qu'effectivement, Giulia Foïs a été débarquée. Mais bon, à l'époque, je crois, son émission sur les sexualités était vraiment genre à 23h le vendredi soir. C'est-à-dire des horaires qui ne sont pas écoutés. Ce qui est amusant, c'est que les femmes sont à la radio à toute heure. C'est le fameux « non, mais c'est trop tôt pour elle ». Le 5-7 de France Inter, c'est une femme. En fait, on va avoir beaucoup plus de femmes qui sont sur des périodes aussi moins écoutées, moins engageantes aussi pour la radio. Donc, effectivement, ce n'est pas nouveau. Alors, on a eu des femmes journalistes et des femmes animatrices qui étaient là très fortes sur certains sujets, très engagées. Par contre, effectivement, c'est leur disparition. Maintenant, ça y est, on se met à entendre ces disparitions-là. Mais pour autant dire que Inter était une radio très féministe, les chiffres, en tout cas, ne sont pas là pour accréditer cette parole. Maintenant qu'il y a eu des efforts de fait avant, avec justement Léa Salamé, qui a été l'une des premières femmes à l'antenne d'une des plus grandes matinales de France. La seule qui l'avait précédée, c'était sa Fabienne Sintès sur France Info. Il y a eu ces efforts-là, mais qui semblent, à l'heure actuelle, ne pas avoir survécu. Ils ont tenté, ça s'est arrêté. Pourquoi ? Est-ce un backlash ? Pour un backlash, il faudrait qu'il y ait une avancée. Après, on peut quand même regretter ce qui se passe.
- L'info en tous genres
Comment vous avez travaillé ? Vous avez dit, de très nombreuses heures d'écoute, donc un temps qu'on imagine infini. Quelle a été votre méthodologie de travail ?
- Déborah Gay
En fait, j'ai travaillé en tout sur neuf émissions. En général, j'ai tenté de mélanger radio publique et radio privée. C'est les dix radios les plus écoutées de France et c'était des thématiques comme émissions culinaires, émissions sportives, libre antenne, donc radio libre, pour donner un exemple. Et émissions économiques. Et enfin, la matinale d'Inter, parce qu'il y avait ce duo homme-femme qui était quand même très intéressant. Ce corpus a été défini vraiment pour essayer d'être représentatif de ce qu'on écoute et majoritairement quand même des émissions d'animation. C'était majoritairement des hommes à la réalisation et à la production. J'ai commencé à regarder juste dans le détail qui parlait, à quel moment, etc. de façon très pragmatique. On l'a fait passer à la moulinette des chiffres pour savoir, grâce à des logiciels calculés, le nombre d'hommes, de femmes qui parlent à l'antenne. Puis après, ça a été juste de l'écoute, selon une grille, effectivement, de genre. Donc, par exemple, dans les échanges verbaux, qui coupe la parole à qui ? Quelle phrase on se permet de dire à une animatrice et potentiellement moins à un animateur ? Quels jeux de mots sont plutôt du registre du sexisme, etc. ? En fait, comment s'articulent au sein de la conversation des échanges genrés ? Ce qui a été plus compliqué, c'est par exemple quand il n'y a pas de femmes. Comment je l'analyse et là c'était comment les hommes parlent des femmes quand elles ne sont pas là ? J'aurais pu très bien faire un travail sur les représentations, quels hommes ont accès à la parole, mais c'était encore un autre boulot. Parce qu'il y a vraiment toute une représentation de masculinités très particulière. Mais là, c'était vraiment comment on parle des femmes quand elles ne sont pas là, comment on leur parle quand elles sont présentes.
- L'info en tous genres
Et alors, vous auriez des exemples à nous citer ?
- Déborah Gay
Déjà, comme je vous disais au début de l'émission, il n'y a pas beaucoup de femmes qui sont présentes à l'antenne, ce qui permet beaucoup d'humour très graveleux dont les femmes ne peuvent pas se défaire. Par exemple, Skyrock est un endroit, radio Libre, où il y a énormément de blagues graveleuses sur les pratiques sexuelles de Marie, etc. Et même si les hommes se vannent entre eux, je veux dire, ce n'est pas la seule à être la cible de cet humour, on n'entend que des hommes qui sont entre eux et qui d'un coup vont se liguer contre une femme qui ne peut pas trouver d'entraide avec d'autres femmes. Dans l'émission, par exemple, La table des bons vivants, on peut retrouver ce même type d'humour parce qu'on a une seule présentatrice. Et par exemple, à un moment, un invité fait une blague sur "Est-ce que les morpions, ça se mange ?" Et en fait, tous les hommes vont commencer à faire des blagues jusqu'à ce que l'animatrice dise, bon, écoutez, messieurs, je n'en sais rien, gardez vos morpions. Et donc, on voit ici comment effectivement se jouent ces espèces de rapports de pouvoir pseudo-humoristiques, etc. Ça, c'est pour les situations, disons, les plus représentatives. Mais souvent, ça va être aussi juste Nicolas Demorand qui, en fait à chaque fois, c'est à lui qu'on va s'adresser. Alors que c'était censé être une co-matinale. Mais quand Léa Salamé et Nicolas Demorand posent en même temps une question, on répond à Nicolas Demorand. Léa Salamé, c'est toujours la seconde à dire bonjour. Donc Nicolas Demorand accueille et quitte, vraiment encadre l'émission du Grand Entretien. Donc on a ces rapports de hiérarchie verticaux qui s'annoncent de façon extrêmement forte. Souvent, résultat, c'est lui qui distribue la parole. Il va dire à Léa, "Léa", pour lui dire de prendre la parole, je te la laisse. Il est fort aimable. Et on va vraiment avoir tous ces exemples de... On va dire non, c'est une coproduction mais en fait, la hiérarchie qui se voit est très clairement pas pour Léa Salamé. Pour le sport, c'est encore plus simple. After Foot, c'est trois heures d'émission tous les soirs, sauf quand il y a un match. Il y a, ne serait-ce qu'en temps 4% de temps d'antenne qui est de paroles des femmes. Et dans After Foot, quand j'ai écouté les émissions, en tout, on doit avoir 12 minutes de temps de parole sur tout un mois d'écoute. Donc c'est encore intérieur, mais il y a beaucoup de publicité. Donc le logiciel a compté les voix des femmes dans les pubs. Et donc là, par exemple, les femmes ne sont pas là, ça ne nous empêche pas d'en parler. Donc on va en parler comment ? On va parler de Pamela Anderson, qui est la compagne d'un footballeur en disant « Maman ». Il faut bien qu'il aille border « Maman » , ce genre de phrase très méprisante, ou alors on va juste parler des femmes dans les affaires de MeToo, notamment sur l'affaire Cristiano Ronaldo, mais en disant que c'est en train de détruire sa carrière. Donc voilà ce genre d'éléments qu'on peut mettre au jour.
- L'info en tous genres
Vous le dîtes, votre corpus était assez vaste, mais la durée d'écoute était relativement courte. Ça vous permet malgré tout de pouvoir conclure que la radio était et est toujours le média le plus discriminant à l'endroit des femmes ?
- Déborah Gay
Oui, parce qu'effectivement, ça peut sembler pas énorme le mois d'octobre 2018. Maintenant sincèrement, je ne m'appuie pas que ce que j'écoute, pas que ce que j'entends. On s'appuie sur une littérature qui est extrêmement longue. Et ce qui est assez déprimant, c'est qu'on voit que c'est quelque chose qui est dénoncé depuis le début des années 90, et qui se reproduit ici. C'est des logiques qui sont perceptibles aussi dans d'autres médias. C'est-à-dire que la question de, est-ce qu'on embauche finalement que dans des milieux homosociaux, c'est-à-dire entre nos pairs et souvent nos pairs, ça va être d'autres hommes si on est un homme, c'est quelque chose qui se passe aussi dans les rédactions de presse écrite, etc. C'est un exemple et qui malheureusement, et j'aurais aimé avoir tort, et que France Inter par exemple me montre que j'ai tort à cette rentrée, j'aurais adoré avoir tort, mais qui en fait ces exemples permettent de mettre à jour des logiques de pouvoir qui sont les mêmes dans toutes les radios en tout cas. Quand c'est des radios grand public, etc., il y a sans doute des émissions de radios très féministes, mais ce n'est pas celles qui sont forcément les plus écoutées, malheureusement.
- L'info en tous genres
Et c'est vrai que le dernier baromètre de l'ARCOM, l'autorité régulatrice des médias audiovisuels, qui date de mars 2024, nous dit que la part des femmes en plateau à l'antenne pour la radio a augmenté pour arriver autour de 42%, mais que le chiffre de présence des femmes qu'on entend à la radio, lui, stagne depuis ces dernières années, autour de 34-36%. Même constat déjà du côté de l'enquête du GMMP,le Global Media Monitoring Project, dont le dernier rapport est attendu dans les semaines qui arrivent, et qui affirmait déjà il y a dix ans que le rythme des progrès vers l'égalité au sein des médias, il l'a dit il y a cinq ans, mais il l'avait déjà dit il y a dix ans, s'était pratiquement immobilisé. Ça veut dire que donc, comme vous le dîtes vous aussi, les années passent, qu'on va devoir se contenter de ça ?
- Déborah Gay
On peut même aller plus loin, c'est Maëlle Bazin, notamment, qui travaille sur ces questions sur le podcast, et c'est le même chiffre. On a un plafond, c'est-à-dire qu'elle a étudié dix ans de podcasts publiés sur la plateforme Deezer, donc tous les podcasts, on a 38% de voix des femmes. Donc on a l'impression, et quand j'en parle avec mes étudiants et étudiantes, ça les choque, parce qu'ils vont dire « mais j'écoute plein de femmes à la radio ». Oui, mais sur la quantité de podcasts réalisés, faits, écoutés, ça représente le même chiffre. On a une espèce de plafond de verre où on dit au-delà de 36-38%, il n'y a plus de femmes.
- L'info en tous genres
C'est vrai que j'allais vous dire la même chose, on parle du podcast comme du média pour et par les femmes par excellence. Mais en fait, c'est en invisibilisant la réalité ?
- Déborah Gay
C'est en regardant aussi par là où on veut voir. Bien entendu que ça a permis l'émergence de nouvelles voix ou de voix qu'on entendait peu. On peut penser à Kiffe ta race avec Rokhaya Diallo et Grace Ly. On peut penser effectivement à Victoire Tuaillon, Les Couilles sur la Table. Mais en fait, citer des podcasts qui fonctionnent et qui en parlent, c'est invisibiliser aussi la grande majorité des autres podcasts, où finalement ça ne se passe pas. Alors ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de voix féministes, mais c'est comme à la radio. Si je suis capable de citer Macha Béranger, oui, c'est bien d'en citer une deux, trois, quatre, cinq, mais ça veut dire que la majorité, on ne peut pas les citer parce qu'elles ne sont pas là.
- L'info en tous genres
Est-ce que, du coup, peut-être pour faire avancer ces statistiques qui stagnent, est-ce que d'après vous, ce ne serait pas utile de se poser la question dans l'autre sens ? Pourquoi y a-t-il toujours plus d'hommes devant et derrière le micro ?
- Déborah Gay
C'est en fait la question un peu intrinsèque, effectivement, et sachant qu'on donne de plus en plus de ressources pour changer au moins les invités. Donc, ce problème de j'invite la première personne sûre, donc il y a effectivement les expertes qui existent et qui, justement, sont là pour dire, ah ben non, allez chercher des femmes. Mais tant qu'il n'y a pas de démarche volontariste, c'est compliqué. D'autant plus que là, c'est d'autres études sur lesquelles moi, je n'ai pas bossé, mais que j'ai lues, qui montrent qu'en fait, le problème, c'est que beaucoup de médias sont au courant que ces disparités existent, mais disent « c'est pas chez moi ». En fait, « mais non, mais chez moi, j'ai une femme qui fait du fait divers. Mais non, mais chez moi, c'est une rédac' chef qui bosse ici. » Et en fait, se disent « oui, mais c'est pas chez nous ». Et si les femmes ne réussissent pas, c'est uniquement parce que... Et là, on va faire ce qui était déjà prouvé dans le milieu des années 90, c'est-à-dire un sexisme flexible, ou elles ne postulent pas, ou elles n'ont pas une bonne voix si on reste à la radio ou alors, les femmes ne sont pas intéressées par le journalisme politique, elles préfèrent la mode. Là, je suis très stéréotypée, c'est un peu cette espèce d'argumentation un peu variable selon les questions qu'on pose. Mais on voit surtout qu'en fait, souvent, on pense que c'est toujours chez les autres. Et c'est difficile de se remettre en cause et de dire qu'est-ce qui chez moi fait que dans mon média, il n'y a qu'une seule femme responsable de rubrique et pourquoi cette rubrique, c'est l'éducation, etc.
- L'info en tous genres
Oui, parce que vous dîtes ça aussi, effectivement, vous avez constaté que les femmes ne sont pas au micro pour les mêmes raisons que les hommes, qu'elles soient d'ailleurs interviewées ou intervieweuses, toujours un peu cantonnées aux mêmes rôles, aux mêmes thématiques, comme l'éducation, par exemple.
- Déborah Gay
En fait, ça, c'est la même chose pour le coup, pour la presse écrite, la télé, etc. On voit qu'il y a le phénomène des hard news, c'est-à-dire tout ce qui va être politique, sport, etc. On va considérer que c'est des domaines ou qui n'intéressent pas les femmes ou qui intéressent particulièrement les hommes, et qui sont un peu les domaines non seulement prestigieux socialement, mais aussi souvent les mieux payés. Elle est plus mise en valeur sur un média. Et ça va être des endroits qui attirent de facto plus d'hommes, mais pas forcément moins de femmes, et où il leur est beaucoup plus difficile de trouver un emploi. Et les femmes, souvent, vont arriver comme invitées par un poste qu'elles occupent, donc par exemple, femmes politiques. Si on prend la matinale d'Inter, on entend très peu de femmes, en dehors d'une ministre, une députée. Tandis que, comme j'expliquais, on va entendre les hommes, s'ils sont hommes politiques, essayistes, journalistes, etc. Donc on a l'impression que c'est très unique. Les femmes, c'est uniquement quand elles sont femmes politiques, elles peuvent venir à notre antenne.
- L'info en tous genres
Quand elles sont tout en haut de la pyramide ?
- Déborah Gay
C'est ça. Imaginons, on ne sait jamais, mais si on a une femme ministre du budget, d'un coup, on n'a pas le choix. Si on veut parler du budget, on va l'appeler elle. On a l'impression qu'à ce moment-là, c'est plus effectivement certains rôles qui vont être cantonnés aux femmes journalistes. Pour les femmes dans l'animation, en fait, comme c'est ces cercles d'interconnaissance, c'est très, très compliqué pour elles aussi d'émerger comme une voix singulière.
- L'info en tous genres
Est-ce qu'on pourrait imaginer que nous, auditrices, on s'émeuve en fait de ces positions dominantes des hommes toujours sur des thématiques similaires, au contraire des positions dominées des femmes, ou en tout cas cantonnées à des secteurs d'activité ?
- Déborah Gay
Je n'ai pas travaillé sur les auditeurs-auditrices, donc c'est vrai que je ne pourrais pas vous répondre à ce sujet précisément. Maintenant, ce dont on peut parler, c'est des présupposés des radios sur ces auditeurs-auditrices. Et pendant très longtemps, par exemple, les voix des femmes qu'on entendait tôt le matin étaient des voix calmes, un peu joyeuses, toute la voix que j'aime beaucoup au demeurant de Kris, qui était cette espèce de phonotype un peu doux, un peu enveloppant, qui était aussi une voix, comme on disait, pour les auditeurs, quand ils sont dans leur voiture, c'est un peu la voix avec le café, etc. Et les voix du soir, qui sont ces voix de femmes, qui sont des voix extrêmement sexuées, un peu rauques, les Macha Béranger,etc. où on a l'impression d'avoir une femme fatale, qui sont un peu plus dans la séduction, comme si les seules personnes qui écoutent la radio tard le soir sont des hommes, hétérosexuels, bien entendu. En fait, on va en plus avoir une perception de l'auditeur-auditrice, c'est-à-dire avant tout un homme. Donc, les auditrices ne sont pas pensées là-dedans. Et non seulement un homme, mais un homme hétérosexuel qui aurait besoin d'une voix douce et enveloppante le matin. Les anglais disent bubbly, c'est-à-dire un peu pétillante aussi, un peu joyeuse, un peu avec le sourire. Et au contraire, une voix de femme fatale un peu le soir. Donc, en fait, dans ces présupposés de radio, c'est ça qu'on pense de qui nous écoute aussi.
- L'info en tous genres
Et ces stéréotypes-là, ils durent.
- Déborah Gay
Ben malheureusement oui, vu que même à l'heure actuelle en école de journalisme, on considère que les femmes qui ont des voix aiguës ou des voix un peu plus marquées du côté du féminin vont être perçues comme énervantes. Et donc, même maintenant, malheureusement, les journalistes, on va vous apprendre à parler une octave en dessous, ce qu'on appelle poser sa voix. Et en fait, c'est même pas tant que c'est des stéréotypes que les journaux eux-mêmes demandent. En fait, c'est les formations elles-mêmes qui vont demander à des femmes de parler différemment que leur voix de tous les jours, naturelle. Alors ça, à la limite, les hommes aussi, on apprend une différente prosodisque, en sciences, ce que vous voulez. Mais en plus, quand on est assigné femme, on va nous demander de parler plus grave. Donc il y a tout un présupposé sur, oui, mais elle a une voix géniarde, elle est énervante, etc. Et d'ailleurs, les accusations que s'est pris, alors qu'on l'aime ou non, qu'on l'apprécie ou non, c'est même pas du tout le propos, mais ce que s'est pris Léa Salamé quand elle était à France Inter.
- L'info en tous genres
Alors vous comme moi, on a été journaliste avant vous d'être chercheuse universitaire et moi formatrice. À moi, il m'a fallu du temps avant de conscientiser la réalité factuelle que vous décrivez. Est-ce que c'était possible pour vous de ressentir ça quand vous étiez à l'intérieur il y a quelques années ?
- Déborah Gay
Non, et j'avoue que la radio, je n'ai pas voulu y aller de suite parce que c'est aussi ce côté douloureux. On disait, est-ce que j'ai échoué parce que c'était moi et finalement ce n'était pas fait pour moi ou est-ce que c'était dur ? Maintenant, je pense qu'il n'y a pas une journaliste qui n'a pas vécu une situation où elle s'est rendue compte que c'est parce qu'elle était femme qu'elle n'a pas eu le poste. Je vais prendre un exemple simple, là où je bossais, je ne vais pas les nommer, mais dans l'espace de presse écrite où je travaillais, ils avaient une équipe de futsal. Et dans cette équipe de futsal, ils invitaient régulièrement les pigistes, etc. Mais tous des hommes, parce que écoutez, les femmes, elles ne jouent pas au foot. Ce qui était une réalité pour moi, mais c'est aussi une façon, c'est que des hommes qui étaient invités et souvent ce sont eux qui ont eu les promotions derrière, les embauches etc. Moi, j'ai déjà eu un rédacteur qui m'a dit, ah non, on a donné plus de responsabilités à tel jeune homme rentré après toi qui a moins d'expérience, parce que c'est un mec qui est capable d'en prendre plus dans la gueule. Et c'était pas en 1990. Je pense qu'on était aux alentours de 2013-2014. Et c'est des choses qui s'entendent encore dans les rédactions. Donc, il y a des réalités du monde du travail qui sont clairement pas possible et quand on est précaire, en fait, la conscientisation du sexisme, malheureusement, du mode de vie, de travail patriarcal et tout, on se le prend très rapidement. Mais je pense, malheureusement, dans tout le monde du travail. C'est peut-être pas spécifique au journalisme. Mais après conscientiser tous les rapports de force internes à la radio, qui a été moi mon média de cœur où je voulais aller, je ne voulais pas y aller. Parce que je me disais, mais en fait, ça va être douloureux. Et en même temps, je le vois. En même temps, t'as une expérience de l'intérieur. Ça peut nourrir une réflexion aussi, on appelle ça les savoirs situés.
- L'info en tous genres
Mais en même temps, clairement quand on dit que les hommes sont plus interviewés que les femmes, il faut reconnaître aussi que c'est également le fait de journalistes femmes ?
- Déborah Gay
Non mais bien sûr, mais ça c'est aussi lié à l'urgence, il faut trouver quelqu'un. Et souvent, soit ça va être quelqu'un qu'on a déjà de facto eu au micro parce qu'on sait qu'il est facile de parler avec lui ou elle, et donc souvent c'est des hommes, donc on va reproduire, on va dire, ben non mais on a tel spécialiste de la question, pourquoi tu vas chercher une femme spécialiste alors que lui, on sait qu'il passe très bien ? Et aussi, quand on veut avoir un représentant syndical, ça va être majoritairement des hommes. Donc effectivement, il faut souvent faire un reportage le matin pour le soir même, pour l'édition du soir ou l'édition le lendemain matin, donc travailler dans l'urgence. Et c'est pour ça que d'autres radios qui sont peut-être moins sur l'actualité ont plus de facilité à aller chercher des femmes, etc.
- L'info en tous genres
Vous l'avez dit, il existe aujourd'hui des outils comme par exemple l'annuaire des expertes disponible en ligne avec un très très grand nombre d'expertes dans de très très nombreux domaines. Quoi d'autre pourrait, d'après vous, faire changer cette donne ? Est-ce qu'on est vraiment dans un temps où ça semble possible, ou peut-être plus difficile encore que ça l'a été, d'ébranlerces équilibres ou déséquilibres bien solides ?
- Déborah Gay
En fait, après on peut aussi être optimiste et dire qu'aujourd'hui on en parle. On en parle à votre podcast. Moi j'ai ce livre qui sort. Le fait d'en parler peut-être permet une conscientisation. Et on peut plus dire on ne savait pas. Et ça c'est un premier élément. Comme on voit que c'est majoritairement, structurellement, c'est compliqué, parce que, est-ce qu'il faudrait revoir la question des congés maternités, la question de la voix, la question, voilà, qu'est-ce qu'une voix et se poser la question. Et on n'a pas forcément le temps quand on travaille au jour le jour pour fournir un journal matin, midi et soir, comme c'est le cas par exemple avec des médias de l'immédiateté que sont la radio. Mais déjà, se poser la question, savoir pourquoi est-ce qu'on interviewe telle personne, est-ce vraiment la personne la plus représentative, etc ? On voit que ça pourrait être commencer à être un début de réflexion et aussi prendre le... Si vraiment on a envie de dire, non mais là, j'ai eu que des hommes à mon antenne, on aurait besoin d'une porte-parole. Est-ce que vous n'avez pas une porte-parole ? Donc, demander aussi, très franchement, aux entreprises d'avoir des femmes dans des postes où ce sont elles qui vont échanger avec les médias. C'est des pistes de réflexion. La chose, déjà, en parler, se rendre compte que ce n'est pas normal, commencer à réfléchir à ça. Peut-être que si, au lieu de dire « Non, ce n'est pas vrai chez nous », et qu'on se disait « Ok, si ça se produit chez nous, comment faire pour ne pas ? » Ce serait déjà une énorme avancée. Maintenant, à l'heure actuelle, c'est compliqué de savoir si ça va changer ou non. Je n'ai aucune main sur... Non, on ne connaît pas les cartes. En tout cas, en radio publique, il y a des restructurations permanentes en ce moment. On peut penser à France Culture, le service de la fiction, qui est en plein changement à l'heure actuelle. Et encore une fois, on parle dans une position où les voix sont extrêmement binaires. Toutes les personnes non-binaires, les personnes trans, quid de leur voix et quid de leur acceptation au micro ? Les voix avec accent, on voit que dès qu'on vient, pas forcément un accent, que le français soit notre langue maternelle ou non. C'est-à-dire que même un accent du sud-ouest ne pourrait jamais présenter un JT national. Donc on voit qu'il y a d'énormes réflexions pour sortir un peu de toutes ces représentations finalement d'une seule voix, qui est en général une voix masculine, avec un accent pointu, c'est-à-dire un accent de Paris, et qui est extrêmement questionnable.
- L'info en tous genres
Alors pour en savoir plus et lire encore plus en détail et en profondeur tout votre travail, je rappelle le nom de cet ouvrage qui est disponible : "Radio non féminin, mondes masculins", paru mi-novembre aux Presses Universitaires du Midi.
La radio, un média d'hommes. Comme le suggérait la chercheuse Marlène Coulomb Gulli dans l'épisode 2 de L'info en tous genres, chacun·e d'entre nous pouvons saisir le ou la médiatrice, notamment à Radio France, mais pas que. Écrire à notre radio préférée pour lui faire remonter notre ressenti sur tel ou tel traitement de l'actualité, telle présence ou absence à l'antenne. Notre avis en tant qu'auditeur·ice compte et nous avons le droit de le faire entendre aussi.
À suivre, quelques conseils supplémentaires dans la boîte à outils numéro 4. L'info en tous genres est un podcast indépendant, écrit et réalisé par moi, Magalie Lacombe. Pierre Bouillin est au mixage, Rémi Haëntjens a composé le générique, et Marilyn Cayrac, l'identité graphique.
Merci beaucoup pour votre écoute et votre fidélité grandissante à chaque nouvel épisode publié le premier mardi de chaque mois. Si celui-ci vous a plu, parlez-en autour de vous, commentez-le, ajoutez-y des étoiles. Vous contribuerez ainsi à sa mise en lumière. Vous pouvez aussi m'écrire sur le compte Instagram L'info en tous genres. Je me ferai un plaisir de vous lire et d'échanger avec vous.