- L'info en tous genres
Bienvenue dans L'info en tous genres, le podcast qui lutte contre les discriminations dans le discours médiatique. Je m'appelle Magalie Lacombe, je suis formatrice et journaliste, et dans cet épisode, j'ai le plaisir d'échanger non pas avec une, mais avec deux invitées. Toutes les deux journalistes, fondatrices d'un média féministe indépendant et engagé, en lutte, chacune à leur manière, pour un traitement plus juste de l'actualité, autant que pour une transformation de la société en faveur de plus d'égalité. Ces deux femmes partagent toutefois des expériences différentes et situées, parce que l'une, Isabelle Germain, a affronté un milieu qui ne voulait pas entendre parler de féminisme, quand en 2009, elle a lancé son média en ligne,Les Nouvelles News.
- Isabelle Germain
Le féminisme a toujours eu mauvaise presse, le féminisme a toujours été mal vu, ceux qui ont le pouvoir de prendre la parole dans les médias ont toujours fait passer les féministes pour des dingues, des hystériques, des gens qui se trompent de combat, on entend à peu près tout pour décrédibiliser le mouvement. Et ça continue.
- L'info en tous genres
Et l'autre, Marion Pillas, est arrivée un peu plus tard dans le métier avant de cofonder la revue des révolutions féministes, La déferlante il y a cinq ans, dans le sillage du mouvement MeToo.
- Marion Pillas
Je pense que par rapport à l'époque, on a pris un espace qui est peut-être un espace qui est de plus en plus important à prendre dans le contexte politique actuel de montée des idées réactionnaires de l'extrême droite, mais aussi des fake news, de la trumpisation des médias, et nous c'est vraiment en féministes qu'on se positionne dans ce paysage-là.
- L'info en tous genres
Vous allez le constater, leurs regards se croisent, se rencontrent, se complètent aussi à certains endroits, moins à d'autres. Je les ai interviewées séparément. Isabelle Germain, qui va s'exprimer en premier, fin août dernier, et Marion Pillas, début novembre. Avec une même envie : donner à entendre leur énergie et leur détermination à s'inscrire dans un paysage médiatique qui gagnera à se nourrir de leurs pratiques et de leurs visions ? Comment ont-elles pensé la naissance de leurs médias ? De quel soutien ont-elles pu bénéficier ? Quel impact peuvent-elles observer ? L'info en tous genres épisode 5 : des médias féministes et nécessaires.
- Isabelle Germain
C'est une idée qui a mûri dans ma tête pendant très longtemps, cette idée des Nouvelles News. C'est-à-dire que quand j'étais à l'Association des femmes journalistes, on dénonçait le mâle traitement journalistique de l'info. On faisait ces études qui montraient que les femmes sont sous-représentées, stéréotypées, et que les médias, finalement, encouragent les violences faites aux femmes par le traitement journalistique qu'ils en font, par l'invisibilisation des femmes. Ce miroir déformant que les médias envoient à la société entretient l'inégalité des sexes.
À la fois, ça reproduit, et ça façonne, et ça amplifie. Des mentalités très sexistes, ce mâle traitement journalistique de l'info. Donc pendant des années, au sein de l'Association des femmes journalistes, j'ai essayé de me battre pour faire changer les journaux, de l'intérieur quand j'étais dans ces journaux, et puis de l'extérieur en faisant ces études, en sollicitant, en essayant d'aiguillonner un petit peu les journaux. Ça ne marchait pas, parce qu'il n'y avait vraiment aucune écoute. Je me souviens même, ne serait-ce que pour la féminisation des noms et titres de fonctions. Quand j'étais dans un journal économique, je me souviens avoir jeté sur le bureau du correcteur le pavé sur la féminisation des noms et titres de fonctions, qui datait des années 80 et que tout le monde me refusait parce que quand j'écrivais, dans un journal, directrice d'usine, il y avait toujours quelqu'un en relecture qui corrigeait, qui mettait directeur d'usine. Et ça, j'étais la seule dans la rédaction à le dire et je n'ai jamais réussi à le faire changer. Donc je me suis dit à un moment qu'on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même et que si on veut voir des journaux qui traitent autrement l'actualité, j'allais le créer moi-même et j'ai eu cette opportunité parce que j'ai pu prendre ma clause de cession, ce qui permet de partir d'un journal avec un petit pécule qui m'a permis de créer ce journal.
- Marion Pillas
Nous, quand on a commencé à réfléchir à cette revue, on a presque tout de suite, dans les semaines qui ont suivi l'idée posée sur la table de café à l'époque, créé autour de nous un groupe qui existe toujours, qui s'appelle le Comité éditorial de La Déferlante, dont on a voulu tout de suite qu'il y ait évidemment des journalistes, mais aussi des militant·es, et aussi des universitaires. Et parmi ces universitaires, des historiennes, dont par exemple une personne qui s'appelle Bibia Pavard, qui connaît bien les médias féministes, enfin l'histoire des médias féministes aussi, qui nous a tout de suite, je ne sais pas si c'était nécessaire, mais en tout cas remis dans l'idée que, bien sûr, on arrivait après une tradition de médias féministes papiers d'ailleurs. Je pense à La Fronde, je pense au Torchon Brûle, mais je pense plus récemment, à un magazine comme Causette, qui a vraiment eu pas de chance sur la fin, mais qui était quand même super important dans le paysage médiatique quand il est apparu. Donc on peut toujours dire, oui, c'est sûr, ça a été fondé par un homme. Oui, c'est sûr, il y a eu plein de problèmes. Moi, j'ai connu un peu à une époque l'équipe de Causette. Elles ont, parce que c'est elles beaucoup, tracé un sillon dans lequel on s'est inscrite par la suite. Et puis évidemment, il y a toute la vague des podcasts féministes. Évidemment que Les Couilles sur la table de Victoire Tuaillon, évidemment que La Poudre, évidemment qu'Un podcast à soi de Charlotte Bienaimée, ça a été des inspirations pour nous, pour nous aider à nous positionner.
- Isabelle Germain
On traite l'actualité. Alors à l'époque, je ne le disais pas comme ça parce que le mot féministe était très décrié, mais l'idée, c'est vraiment de poser un regard féministe sur l'actualité. Ce n'est pas de faire de l'actualité féministe, mais c'est de traiter toute l'actu avec ce regard féministe, c'est-à-dire en équilibrant la place des femmes et des hommes dans le contenu de l'information, et puis en évitant tous les stéréotypes sexistes qu'on peut voir partout ailleurs dans les médias. Moi, j'ai rejoint l'Association des femmes journalistes en 97-98. C'est une association qui existait depuis 1980, mais je l'ignorais alors que je m'intéressais beaucoup à ces sujets, parce que ben... Elles étaient cachées, les journaux ne parlaient pas d'elles, c'était très difficile de les trouver. C'est l'association qui a été la première à faire les études sur la place et l'image des femmes dans les médias, avec l'organisme Media Watch, qui est un organisme international. Et ces études, quand on les présentait à l'époque, elles faisaient rire les directeurs de journaux. Quand vous étiez une journaliste encartée à l'Association des femmes journalistes, c'était quelque chose de honteux, marqué sur votre front, et on était vraiment pas placardisé, mais très mal vu dans les rédactions. Et c'est à tel point qu'à l'Association des femmes journalistes, les membres adhérentes nous demandaient que la liste des adhérentes ne soit pas publique, parce qu'elles ne voulaient pas qu'on sache qu'elles faisaient partie de cette association.
- Marion Pillas
D'emblée, nous, le projet de La déferlante, il ne s'est jamais caché d'être féministe. C'est La déferlante, la revue des révolutions féministes. Donc, le mot est lâché. Je dis ça en riant parce qu'on ne s'en cache pas du tout. Mais dès le départ, c'est le deal, c'est le projet. Et quelque part, e sont agrégées, sont venuess rejoindre ce projet des personnes qui partageaient ces valeurs avec nous. Et donc, quand on se positionne par rapport à des confrères, consœurs, quand on se positionne par rapport à de possibles financeurs, on se positionne comme une revue, non seulement féministe, mais comme une revue féministe intersectionnelle, c'est-à-dire qui intègre aussi une réflexion sur d'autres formes d'oppressions et notamment la question du racisme. Donc ça, il n'y a jamais eu, je pense, d'ambiguïté. D'une certaine manière, nous, on a aussi créé autour de nous, que ce soit l'équipe de La Déferlante, mais aussi tout notre réseau, un réseau qui nous permet de fonctionner à nous seules, d'être féministes et autonomes et indépendantes en féminisme. Mais après, on est conscientes aussi que, et moi-même j'ai 45 ans, j'ai commencé dans le journalisme à une époque où effectivement c'était beaucoup plus compliqué d'avancer cet engagement-là. On est conscientes que ça a été plus dur pour d'autres, mais on sait aussi que c'est grâce à celles qui se sont battues, qui ont parlé, qu'on peut aujourd'hui proposer ce projet-là.
- Isabelle Germain
On est toujours très solidaires avec tous ces médias. Et nous, si on dure longtemps, c'est parce qu'on a eu des ambitions qui sont très petites. On est une toute petite équipe, on avance doucement. On n'arrive pas à se faire entendre beaucoup dans les médias. Voilà, donc moi, je salue toutes ces initiatives, tous ces médias. Et ce qui me navre, c'est de voir qu'ils ne durent jamais très longtemps.
- Marion Pillas
De manière plus générale, les questions féministes et de genre sont aussi traitées, abordées et aussi souvent très bien traitées, il faut dire quand c'est bien, par les médias qui sont plus généralistes, des médias qui ont des moyens d'enquêter, plus que nous peut-être d'ailleurs. Donc on est aussi dans un environnement qui est peut-être plus accueillant aussi pour ces idées-là. On se rend compte que quand même, il y a des choses qui avancent, même si on se prend un peu encore des coups, mais voilà.
- L'info en tous genres
La Fronde dont parle Marion Pillas a existé à la fin du XIXe siècle, fondée par Marguerite Durand. C'était le premier journal en France à être entièrement conçu par des femmes. Quotidien, de 1897 à 1903, il a tenu jusqu'en 1905, à un rythme mensuel, avant de disparaître. Le Torchon brûle, lui, est né dans une assemblée générale du MLF, le Mouvement de Libération des Femmes, en 1970, et il a existé pendant six numéros. Autant de pages qui grattent et que vous pouvez découvrir ou redécouvrir dans un article de La Déferlante de juillet dernier, à chaque fois fruit d'une bataille et de la conviction d'une poignée de femmes, un combat qu'a vécu, elle aussi, Isabelle Germain à la création des Nouvelles News.
- Isabelle Germain
J'ai eu le soutien de quelques femmes politiques, mais ce sont des soutiens isolés de femmes politiques qui se sont engagées parce que je les côtoyais, parce qu'on avait des combats communs, parce qu'on avait été amenées à se rencontrer dans différentes conférences, mais quand j'allais voir les investisseurs classiques, on est en 2009, c'est le moment où se lancent beaucoup de pure players, donc vous avez Mediapart qui se lance, on crée le SPIIL, le Syndicat Professionnel de l'Information Indépendante en Ligne, j'en fais partie. Il y a beaucoup d'échanges entre nous pour justement, beaucoup de questions sur le financement de ces nouveaux journaux. Et puis je vois tous mes confrères qui vont taper à la porte de Xavier Niel, à la porte d'un certain nombre de financeurs et qui ramassent de l'argent. Beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, n'existent plus aujourd'hui. Et moi, toutes les portes se ferment. Mais toutes les portes se ferment. J'essaie aussi d'aller voir des femmes fortunées qui me disent non. Déjà, il n'y en a pas beaucoup. Ça a été vite vu. Et puis, elles n'ont pas voulu s'engager là-dedans pour des raisons que je peux comprendre. Si j'avais voulu faire un grand journal d'informations politiques et générales, il aurait fallu que je puisse embaucher une rédaction d'au moins 25-30 personnes. Donc je me suis débrouillée avec mes petits moyens à faire ce journal et puis pour le faire vivre, je fais aussi des formations sur la prise de parole parce qu'en fait, ce qui fait que les femmes n'avancent pas dans leur carrière, c'est qu'elles se mettent beaucoup moins en avant que les hommes. Je leur ouvre les yeux sur toutes les barrières qu'on leur a mises et qu'elles ont fini par intégrer, pour qu'elles se mettent en avant dans plein de situations de la vie professionnelle. Pas seulement le jour où elles demandent une promotion, mais de façon à légitimer leurs demandes le jour où elles vont la formuler.
- Marion Pillas
Aujourd'hui, les personnes qui financent La déferlante, ce sont les lectrices. Celles qui achètent, celles qui s'abonnent à La déferlante. Les abonnements représentent à peu près les trois quarts du chiffre d'affaires global de La déferlante. Donc c'est extrêmement important. Après, il y a deux ans, on a eu besoin, pour investir, pour développer La déferlante en tant qu'entreprise, en tant que média, de faire appel à une levée de fonds citoyenne, participative, qu'on a voulue une fois encore adresser à nos lectrices, accessible. Et donc on est passé par une plateforme qui s'appelle Lita pour proposer aux personnes de prendre des parts sociales de la revue à partir de 100 euros. Et donc là, on a eu un peu plus de 700 personnes qui sont arrivées dans le capital social de La Déferlante et qui sont aujourd'hui, à cette petite échelle, mais propriétaires d'une petite partie du capital de La Déferlante et avec lesquelles on est en train de construire aussi une relation pour discuter ensemble aussi de comment doit évoluer cette revue. Sachant que 77% du capital social de la revue est toujours détenu par les quatre cofondatrices, donc Marie Barbier, Lucie Geffroy, Emmanuelle Josse et moi-même, ce qui garantit l'indépendance éditoriale de la revue. Les actionnaires de la revue, on partage, mais ce ne sont pas des personnes qui vont intervenir, par exemple, dans la ligne éditoriale. On fonctionne de manière résiduelle, mais on pourrait à un moment développer ça sur le don. On a aussi dans le capital social des personnes ou des personnes morales un petit peu plus connues qui sont entrées au tout tout début. Par exemple, Mediapart, on le cite parce que c'est important de le citer, mais après Mediapart, c'est moins de 10% des parts de la société. On a aussi des personnalités comme Mona Chollet qui ont investi dans La déferlante. Et puis, on a des personnes qui, sans forcément investir des grosses sommes ou sans investir du tout, sont là pour nous, des personnalités du monde du spectacle. Je pense à une personne comme Pénélope Bagieu, qui a été une des premières interviewées dans la revue, avec qui on a une relation, par exemple, de compagnonnage. Et c'est une personne qui dès qu'elle peut, est là quand on a besoin d'elle, participe, nous fait des dessins pour des tombolas quand on a besoin de financer des événements, etc. Je pense à elle, mais il y en a plein d'autres. Et c'est vrai qu'on a toutes ces personnes autour de nous, qui sont là quand on a besoin d'elles, qu'on a à un moment donné appelées nos ambassadrices, je ne sais pas si le terme est le bon, mais on est très entourées. Et puis on s'inscrit aussi beaucoup dans cet environnement féministe, intersectionnel, de personnalités qui portent la même vision d'un féminisme, on va dire, social et antiraciste et écologique que nous. Quand on connaît les phénomènes de concentration des médias en France et dans le contexte politique actuel où, en gros, des hommes d'affaires extrêmement puissants et extrêmement riches concentrent sous leur houlette des médias qui, de manière presque mécanique, vont aller relayer ensuite leurs idées, les idées d'extrême droite, mais aussi propager des fake news, des informations. Nous, on a besoin de se positionner avec d'autres médias, comme médias indépendants économiquement, mais indépendants aussi des agendas politiques. Même si on est engagé, même si on le redit, c'est important d'engager pour des idées, mais qu'on n'a pas l'agenda politique qu'affiche par exemple un Bolloré ou un Stérin.
- L'info en tous genres
Vincent Bolloré, huitième fortune de France, est à la tête d'un véritable empire médiatique. Il possède notamment CNews, Europe 1, le JDD, Paris Match ou encore Télé Loisirs, Voici et Femmes Actuelles, en plaçant à la tête de ses rédactions des personnalités d'extrême droite. Milliardaire lui aussi, Pierre-Edouard Sterrin, qui a construit sa fortune sur les fameuses Smartbox, cherche également à favoriser une victoire électorale et politique d'une certaine union des droites et l'envisage aussi grâce à une mainmise sur certains récits médiatiques.
Les fondatrices de La Déferlante peinent encore à mesurer leur impact, même si la notoriété de la revue, ui célèbre ses cinq ans au printemps, progresse indéniablement.
- Marion Pillas
On croise de plus en plus de gens qui nous connaissent, qui nous lisent. On a cette particularité à La Déferlante d'être un peu partout sur le territoire en France métropolitaine, du moins, on fait beaucoup d'événements, on fait beaucoup de partenariats partout vraiment en France, et l'impact, on le mesure aussi aux gens qu'on rencontre sur le terrain, aux lectrices, aux lecteurs qui viennent nous voir et qui nous parlent de papiers qu'ils ont lus, d'abonnements qu'ils ou elles ont offerts dans leur famille, à leur sœur, à leur meilleur·e ami·e, à leur mère, etc. Donc on sait qu'on a cet impact-là. Après, je n'ai pas de chiffres permettant d'en dire plus, mais on a ces études lectrices qui nous permettent de savoir un peu chez qui on est lu, chez qui on est suivi. Et puis on voit aussi que sur les réseaux sociaux, dans notre newsletter, on est de plus en plus suivi.
- L'info en tous genres
90% des lecteur·ices de La Déferlante ne s'identifient pas comme hommes. Il s'agit principalement de personnes qui ont entre 25 et 35 ans, vivent en ville et pour un grand nombre sont étudiant·es. Une partie ont rejoint le mouvement féministe après MeToo sur les réseaux sociaux. Terrain clé qui a aussi permis aux féministes de faire bouger les lignes médiatiques pour Isabelle Germain.
- Isabelle Germain
Alors, c'est pas seulement l'existence des Nouvelles News, bien que je pense qu'on y contribuait, mais c'est aussi le fait qu'à cette époque, sur les réseaux sociaux, les féministes pouvaient s'exprimer et surtout pouvaient aller critiquer des médias qui autrement ne se remettaient jamais en question. Parce que les journaux qui titraient sur le crime passionnel ou qui interrogeaient davantage les mœurs d'une victime de viol que les mœurs ou le profil de l'agresseur, ça contribue à ce qu'on appelle aujourd'hui à juste titre la culture du viol qui consiste à en permanence inverser la culpabilité. Donc ça, ça a évolué parce que sur les réseaux sociaux, les féministes se faisaient quasiment des raids contre ces journaux qui faisaient ce genre de titres. Et petit à petit, ça a pris du temps, mais petit à petit les journaux se sont mis à changer les titres et à ne plus faire ce genre de formulation. Mais on en voit encore. Nous, on fait régulièrement des articles avec vous sur ces titres qui restent problématiques quand même. Finalement, le ridicule a changé de camp. Parce que jusque-là, c'étaient les féministes qui étaient ridiculisées et petit à petit, ça a évolué.
- Marion Pillas
Peut-être qu'au départ, il y avait de la part d'autres médias, confrères, consœurs, une petite crainte sur le fait qu'on soit un énième fanzine un peu échevelé. Et je n'ai rien contre les fanzines échevelées, je les adore. Mais en tout cas, je pense que peut-être qu'au début, il y a eu la tentation de nous percevoir comme ça. Mais il y a ce côté très posé, très universitaire, le fait que par ailleurs on n'a pas tellement incarné personnellement le média, donc il y a ce côté un peu, alors le terme semble négatif mais un peu désincarné, c'est-à-dire le contenu en premier, avec cet arrimage science sociales aussi. Donc je pense que ça, ça a joué en faveur d'une vision de La Déferlante de quelque chose d'assez sérieux. Après, je pense que cette question qu'on travaille beaucoup et qu'on met beaucoup en avant, qui est celle d'un journalisme situé, engagé, féministe, c'est quelque chose qui questionne encore beaucoup, qui décoiffe peut-être à certains endroits. Et c'est vrai que de la part de certains médias mainstream, par exemple plus populaires, j'ai pu sentir à certains moments qu'on pouvait contester un peu notre côté, notre déontologie, par exemple. Je sais qu'une fois, dans une rencontre avec ce type de médias, j'étais avec Lénaïg Bredoux de Mediapart, et on a redit en rigolant aux gens que nous aussi, on avait une carte de presse. Voilà. Mais en vrai, je ne veux pas donner trop d'importance à ça, parce que ce n'est pas ce qui nous est renvoyé la plupart du temps. Et que surtout, il y a aussi plein de journalistes au sein des rédactions plus généralistes, qui nous connaissent, qui nous suivent, qui, je pense, s'inspirent de nous aussi pour certains sujets. Ça, on le sait parce qu'elles nous le disent. Donc, on est bien à notre place et tranquille aussi avec cette question de l'engagement.
- L'info en tous genres
L'autre question qui se pose pour ces médias indépendants et engagés, c'est comment élargir leur base de lecteurs et lectrices et ainsi semer leurs graines le plus loin possible ?
- Marion Pillas
C'est une excellente question qu'on se pose très régulièrement. En fait, nous, pour ça notamment, on a développé, au-delà de la revue papier trimestrielle disponible en librairie et sur abonnement, plusieurs autres canaux de diffusion de nos articles, de nos contenus, etc., qui sont une newsletter qui préexistait d'ailleurs à la publication de la revue. Aujourd'hui, c'est une newsletter hebdomadaire qui propose à la fois un regard sur l'actualité avec des articles, des analyses, des entretiens, des reportages mais aussi de la curation, c'est-à-dire des recommandations culturelles. Donc ça, c'est une semaine sur deux pour essayer de se donner des outils ensemble pour à la fois comprendre ce qui se passe, mais à la fois pouvoir, d'une certaine manière, riposter, répliquer. Voilà, donc il y a cette newsletter-là qui est gratuite, qui propose des contenus peut-être plus accessibles pour certaines personnes que les longs papiers de La Déferlante. On a aussi monté une maison d'édition qui propose principalement, pour l'instant, des essais, des guides pratiques. Là, on vient de sortir un guide pratique qui s'appelle Grandir sans tabou, qui donne en fait des outils pour essayer d'entamer la discussion avec les enfants autour de la sexualité, évidemment, du consentement, qui se veut être un outil aussi de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants. Et puis, en plus de ça, on est aussi très présentes et très actives sur les réseaux sociaux, et notamment sur Instagram, ce qui nous permet de toucher aussi une catégorie de personnes qui ne sont pas forcément abonnées, mais qui, à un moment donné, vont peut-être un jour le faire, ou peut-être un jour acheter nos bouquins, ou peut-être un jour acheter une revue, etc. Et donc d'aller au-delà, effectivement, du cœur de l'hectorat qu'on a depuis le départ. Et puis après, on réfléchit aussi, on ne peut pas tout faire en même temps, mais aussi à proposer des espèces de formats un peu plus accessibles sur des notions un peu compliquées. Je pense même à quelque chose que je n'ai pas cité, mais c'est que là, depuis quelques mois, on a aussi sur notre site Internet, en libre accès, gratuit, un glossaire des termes du féminisme, du féminisme intersectionnel, où on peut retrouver plein de définitions sur des mots comme, justement, intersectionnalité, travail domestique, travail reproductif, des termes qu'on peut employer, que les chercheuses peuvent employer dans la revue et qu'on dissèque parce que ce sont maintenant des termes qui font partie du débat et qu'aujourd'hui, si on veut, d'une certaine manière, lutter contre la misogynie, contre les violences de genre, etc., il faut aussi être outillé. Et que ça, ça correspond vraiment à cette idée que La Déferlante, et ça c'est vraiment une idée dès le départ qu'on a eue, doit être une boîte à outils pour participer au débat sur ces questions-là.
- L'info en tous genres
Si Isabelle Germain gère une partie de son média seule et y consacre de longues heures de travail bénévole pour faire exister Les Nouvelles News depuis maintenant plus de 15 ans, La Déferlante s'est développée et emploie désormais 12 salarié·es permanent·es en plus de l'ensemble des pigistes qui collaborent plus ou moins régulièrement. J'ai aussi eu envie de demander à Marion Pillas comment les valeurs prônées par la revue s'appliquaient en interne.
- Marion Pillas
On a posé dès le départ l'idée qu'être une entreprise de presse féministe, être une patronne féministe d'une certaine manière, c'était aussi appliquer nos principes d'écoute, de bienveillance, d'attention à l'autre, d'attention aux conditions matérielles de l'autre. À la manière dont on travaille quotidiennement avec nos collaborateurs, nos collaboratrices, nos pigistes en l'occurrence, ça passe par exemple aller chercher des personnes qui n'ont pas la parole, par exemple ailleurs. Je parle de ça au départ, maintenant les choses quand même roulent, même s'il faut continuer à le faire, mais aller chercher des journalistes qui ne sont pas forcément des gens qui sont très visibles, mais qui en revanche ont des choses à dire, des journalistes qui sont issus de minorités, des personnes trans, des personnes racisées. Par exemple, on travaille beaucoup avec l'Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·es, l'AJAR, avec qui on a fait des rencontres avec des journalistes. On a provoqué des rencontres aussi pour aller chercher des personnes qu'on ne connaissait pas et qui pouvaient nous apporter des points de vue qu'on n'avait pas dans la revue. Et après, il y a la question de comment rémunérer les personnes. Donc nous déjà, on s'est toujours dit qu'on allait faire travailler des personnes qui étaient déjà précarisées, parce que les pigistes sont déjà précarisé·es, mais parmi les pigistes, les femmes pigistes sont encore plus précarisées que les hommes, parce qu'évidemment, elles vivent ce que vivent plein de femmes, c'est-à-dire plus de difficultés à avoir, à se faire faire confiance. Il y a aussi les questions parfois de maternité qui sont difficiles pour les carrières de journalistes, etc. Donc de compenser ça par un principe qui était de, évidemment, jamais absolument faire écrire gratuitement, toujours payé. On a établi dès le départ un montant de piges qui aujourd'hui mériterait d'être réactualisé. D'ailleurs, les pigistes nous le demandent, qui est de 70 euros bruts le feuillet, ce qui n'est pas mirobolant, mais ce qui pour une jeune revue n'est pas non plus déshonorant. Et puis adapter ces tarifs quand il y a des enquêtes, par exemple avec des gens qui passent énormément de temps sur les papiers. Après, clairement, on pose tout ça, mais on sait, et encore une fois parce qu'on a cette relation avec les pigistes qui nous le disent, que prises, on va dire, dans l'urgence de faire sortir une revue, dans une charge de travail qui est évidemment énorme, parfois, on peut aussi aller trop vite, on peut aussi être très exigeante, on peut aussi refaire bosser sur des papiers des gens qui n'avaient pas prévu autant de bosser et qui ne sont pas payéss pour ce retravail etc. Disons que, je le dis, on est dans une réflexion autour de ça. Comme on est une entreprise qui a dépassé les 11 salarié·es, on a maintenant un CSE. Donc on se dit aussi qu'à travers cette nouvelle instance, on va pouvoir aussi discuter de la question des conditions de travail des pigistes à La Déferlante. Je crois que c'est au programme. On essaie d'appliquer aussi une culture du travail qui ne soit pas celle violente qu'on a pu vivre dans nos rédactions. Encore une fois, dans un monde capitaliste, où on doit aussi gagner de l'argent qui nous permet de fonctionner, c'est un défi, mais on assume d'avoir ça pour « contrainte », c'est une contrainte quand même assez intéressante.
- Isabelle Germain
Ce qui est quand même très important, et c'est vrai pour toutes les questions féministes, c'est qu'à un moment, il faut mettre au centre la question de l'argent. On ne peut pas faire un média puissant sans argent. Donc si tous ceux qui ont l'argent, c'est vrai que les grands médias aujourd'hui sont entre les mains d'une dizaine de milliardaires hommes, pas forcément progressistes, qui font faire des journaux qui leur ressemblent. Donc tant qu'on n'arrivera pas à résoudre cette question de l'argent et de dire il faut mettre sur la table suffisamment d'argent pour faire des médias qui ont ce regard féministe, ça va être compliqué d'y arriver. Il faut continuer à se battre, il faut continuer à le faire, mais ça va être très compliqué d'y arriver. Et surtout, ce qui est désespérant, et moi je vois ça depuis presque 40 ans, c'est qu'on voit à un moment certains progrès, et puis derrière, hop, petit backlash. C'est systématique. C'était déjà compliqué de se faire remarquer sur les réseaux sociaux, de se faire connaître quand on s'est lancé, mais c'était possible. On y arrivait avec une stratégie, avec énormément de présence, avec un community management efficace. Aujourd'hui, c'est plus possible parce que les algorithmes ont changé et du coup, on se sent mis à l'écart. Moi, je ne sais pas pourquoi on ne me voit plus. On fait pourtant la même chose, on communique de la même façon sur tous les réseaux sociaux, mais on ne nous voit plus. Et moi, je ne vois plus les gens que je suivais auparavant. Donc, il y a cette, à nouveau, invisibilisation du féminisme, du discours féministe. Mais, à un moment, on a avancé un peu. Voilà, je vous disais la féminisation des noms de fonctions, ça a l'air très symbolique et ça n'a pas l'air très important comme ça, mais ça a été le fruit de batailles. Les féministes ont été traînées dans la boue et aujourd'hui, tout le monde dit « ah ben c'est bien, c'est normal, voilà, ça passe ». Donc, il ne faut pas lâcher l'affaire.
- Marion Pillas
Nous, ce qui nous fera continuer à tenir face à la vague d'extrême droite, masculiniste, ce sont des choses qui vont souvent ensemble, c'est un travail précis, documenté, régulier, de débunkage aussi de certaines informations. Alors on n'a pas, comme certains médias, des rubriques ad hoc pour débunker les fausses informations, mais le travail qu'on fait dans la revue, dans la newsletter, dans les bouquins, c'est aussi ça. C'est-à-dire, je pense notamment à toutes les paniques morales autour des personnes trans, des transitions, des transitions d'enfants. Nous, on fait un travail avec nos pigistes qui sont extrêmement qualifiés sur ces sujets-là de finalement contrer ces arguments, de prouver qu'ils sont faux ou basés sur de mauvaises informations. Et donc il y a vraiment cette rigueur journalistique. Et ça c'est aussi important à dire, c'est que le fait d'être une revue engagée ne nous empêche pas, bien au contraire, d'être... C'est même un engagement, je dirais, que d'aller vraiment pointer les mensonges, toutes ces choses qui ne sont pas vérifiées et qu'on a sur plein de médias aussi. Donc, une des plus importantes manières de résister au backlash, c'est ça, c'est de tenir notre position. Je reprends une expression de Marine Turchi, qui est journaliste à Mediapart, c'est de tenir la digue des faits. C'est vrai que nous, on fait intervenir aussi des gens politisés, engagés, pour donner de la perspective aux idées. Mais voilà, on fait ce travail vraiment de documentation, de porter un regard sur les débats d'actualité et de débunker, de continuer à débunker par des enquêtes, par des débats, par des contenus tels que le glossaire aussi.
- Isabelle Germain
Quand vous écoutez n'importe quelle conférence féministe, n'importe quel sujet féministe, il y a toujours un moment où les gens disent, en fait, c'est un problème de mentalité. C'est-à-dire, si les hommes tuent les femmes, c'est un problème de mentalité. Si les salaires sont... c'est un problème de mentalité. Si l'éducation va moins bien pour les filles que pour les garçons, etc. Et cette mentalité, elle se forge dans les médias. Donc oui, l'égalité hommes-femmes dans les médias est la mère de toutes les batailles pour l'égalité.
- Marion Pillas
On n'est pas les seules à le dire, je crois que pour lutter contre le découragement, un des meilleurs remèdes, c'est l'action. Donc je dirais, rester en action, rester focus sur nos objectifs, mais aussi nos envies de lire des choses, de publier, de travailler sur certains sujets, regarder loin les sujets qu'on a envie de traiter, ceux qui, même parfois intimement, viennent un peu nous chambouler, comment on peut, à un moment donné, documenter toutes ces questions-là. Donc voilà, je pense que, et encore une fois, je ne sais plus quel autre journaliste féministe, c'est peut-être Victoire Tuaillon que j'entendais dire ça, le remède au découragement, c'est vraiment toujours l'action. Nous, on adapte ça au journalisme, mais clairement, c'est assez utile.
- L'info en tous genres
Des médias féministes et nécessaires. Un grand merci à Isabelle Germain, créatrice des Nouvelles News, et à Marion Pillas, cofondatrice de La Déferlante, d'avoir échangé leurs regards dans L'info en tous genres.
Isabelle Germain, en plus de proposer des formations pour redonner leur puissance aux femmes, comme elle nous l'a dit, a également publié un livre, Journalisme de combat pour l'égalité des sexes, la plume dans la plaie du sexisme, et Les Nouvelles News lancent régulièrement des campagnes d'appel aux dons.
La Déferlante, elle, propose sur son site Internet toute sa gamme, revues, livres, goodies, ainsi qu'en accès libre, le glossaire des mots du féminisme, pour comprendre et prendre part aux luttes contre les oppressions.
Si cela vous intéresse, les deux médias publient chaque semaine une newsletter gratuite. Toutes ces infos sont en description de l'épisode.
Ce cinquième épisode de L'info en tous genres a été mixé par Pierre Bouillin. Merci une nouvelle fois à lui. L'identité sonore est de Rémi Haëntjens et l'identité graphique de Marylin Cayrac.
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