- Speaker #0
Hey t'es où parce que Odile est à chercher partout Attends attends Hey madame Odile Doré Je me dis même pas où elle est Alors que je sais très bien où elle est Tu veux que je te ramène ?
- Speaker #1
Bonjour à tous et bienvenue dans ce huitième épisode de Lyric Hunter, le podcast qui explore les paroles des chansons anglaises mais en français. Moi c'est Misha, je suis 50% français, 50% suisse, 100% guitariste amateur. Et ici, dans Lyric Hunter, on inspecte, on épluche, on décortique les paroles des grands tubes anglophones, mais dans la langue de Francis Cabrel ou de Lafouine, c'est selon. Dans l'épisode 7, nous avions abordé la pop acidulée, quoique pas si innocente, de Madonna et son titre culte Like a Prayer, épisode que je vous recommande chaudement. Aujourd'hui, le titre qui nous intéresse est nettement moins acidulé sur la forme, mais rien ne dit qu'il n'a pas été écrit sous acide tout court.
- Speaker #2
Et toi, les Walt Disney, là, rien de tuant ? Chut ! Comme c'est joli ! Bambi qui fait dodo.
- Speaker #1
Pour ce huitième épisode, bouclez vos ceintures spirituelles et pensez à prendre votre petit kawaii, oui celui avec la bouboule devant, parce qu'on va pousser les portes de la perception et se lancer dans une chevauchée en pleine tempête avec Riders on the Storm du groupe The Doors. Alors oui, le « the » fait partie du nom du groupe, mais on va s'autoriser à dire « les Doors » parce que bon, on va pas faire du snobisme entre nous et surtout, surtout, ça va être vachement moins galère pour moi. Les Doors en quelques mots, nous sommes le 8 juillet 1965. Ray Manzarek et Jim Morrison sont sur une plage en Californie. Ça discute musique, art, littérature et philosophie. Morrison montre quelques textes à Manzarek qui les trouvent tout à fait à son goût. Il se dit que la poésie et la force évocatrice de ces textes seraient un excellent ajout pour le groupe dont il est le clavieriste actuel, Rick and the Ravens. Ni une ni deux, l'affaire est entendue, Jim s'installe derrière le micro. Bon, au début, on ne peut pas dire que Morrison était d'emblée l'interprète magnétique qu'on connaît aujourd'hui. Il passait le gros des premiers concerts d'eau tournée au public. à chanter entre ses dents. S'il avait pu chanter derrière le rideau ou depuis les loges, il y a fort à parier qu'il l'aurait fait. Plutôt du genre introverti le garçon, vous voyez. Mais rassurez-vous, ça ne va pas durer longtemps. Le projet continue de prendre forme et malgré sa timidité, notre frontman préféré amène de bonnes idées et notamment le nom du groupe The Doors. Je ne vais pas vous faire la fronte de vous expliquer ce que signifie Doors parce que ce serait un peu comme enfoncer une porte ouverte. Et puisqu'on parle de porte, il ne s'agit bien sûr pas... pas de portes coulissantes le roi Merlin en bois isoplan 204 par 73 en stock à partir de 49,90, mais bien des portes de la perception. Un clin d'œil direct au livre d'Aldous Huxley, The Doors of Perception, dans lequel il raconte ses expériences avec les drogues. Un titre lui-même inspiré d'un poème de William Blake qui dit « Si les portes de la perception étaient purifiées, toute chose apparaîtrait à l'homme tel qu'elle est, infinie. » D'ailleurs, j'en profite pour rappeler que le LSD était légal aux Etats-Unis jusqu'en 1966. Et c'est probablement en voyant trop de gens discuter du sens de la vie avec leur géranium que les autorités ont décidé de légiférer. Les dorses donc, Raymond Zarek au clavier, Robbie Krieger à la guitare, John Densmore derrière les fûts, et... on oublie peut-être quelqu'un ?
- Speaker #3
Et qui êtes-vous ?
- Speaker #4
Je suis Jim Morrison.
- Speaker #3
Cool ! Et lui, c'est qui ?
- Speaker #4
Un indien zarbi à moitié à poil.
- Speaker #3
Cool !
- Speaker #1
Alors oui, ce dernier est clairement le visage du groupe. Mais il ne faut pas oublier que Manzarek, Krieger et Densmore ont pondu une série de musiques et de mélodies absolument iconiques tout au long des 6 albums parus entre 1967 et 1971. Alors oui, le groupe continuera après le décès du chanteur, mais la légende retiendra surtout les 6 albums suivants The Doors, Strange Days, Waiting for the Sun, The Soft Parade, Morrison Hotel et l'album qui nous intéresse aujourd'hui LA Woman. Et ne vous inquiétez pas, on reviendra sur Morrison un peu plus tard. car il n'est pas impossible que Riders on the Storm parle d'autre chose que d'une randonnée par mauvais temps. Mais j'en dis pas plus pour l'instant. La composition de Riders on the Storm. On est donc en décembre 1970. Les musiciens se retrouvent au Doors Workshop Studio en Californie pour enregistrer leur sixième album. Manzarek a réussi à traîner Morrison en studio, ce qui n'était pas une mince affaire, parce que la vie de Rockstar s'est commencée sérieusement à le fatiguer notre ami Jimmy. A cette époque, il avait déjà pris pas mal de distance avec sa carrière musicale. Il envisageait même une existence plus tranquille, faite d'amour avec sa compagne Pamela Corson, de poésie et d'eau fraîche. Bref, il avait décidé de se mettre au vert. LA Woman était le dernier album que Morrison comptait enregistrer avec les Doors. Et malheureusement, ça a été tout à fait le cas puisqu'il décèdera en 1971. Donc on est au Doors Workshop Studio. Les musiciens se chauffent, ça discute, ça plaisante. Robbie Krieger égrène distraitement les notes d'un standard américain sur sa guitare. Ghost Riders in the Sky. Écrit en 1948 par Stan Jones. Une chanson qui raconte la vision d'un cow-boy qui voit dans le ciel une armée de cavaliers fantômes poursuivant sans fin un troupeau de vaches enflammées. Ces cavaliers sont condamnés à errer pour l'éternité, punis pour avoir vécu dans le péché. C'est un peu une métaphore du jugement et de la rédemption. Et je vous conseille de garder ça bien au chaud quelque part entre deux neurones pour la suite. La chanson est tellement un standard qu'elle a été reprise par une tripotée d'artistes dont Debbie Harry, les Blues Brothers et bien sûr Johnny Cash qui est toujours fourré dans les bons coups. En même temps, il a enregistré plus de 1200 chansons, donc ce n'est pas tellement étonnant non plus.
- Speaker #5
When all at once a mighty herd of red-eyed cows he saw Flowing through the ragged skies End up a cloudy draw
- Speaker #1
Vous allez me dire, dis donc cette mélodie ça me dit quelque chose et vous aurez raison, parce que cette mélodie c'est aussi celle de When Johnny Comes Marching Home écrite en 1863 par Patrick Gilmour, pas David Gilmour, Patrick pendant la guerre de sécession une chanson qui célèbre le retour attendu des soldats à la maison Une mélodie qui vient elle-même du folklore irlandais et de la chanson Johnny I Hardly Near qui raconte le tragique retour d'un soldat blessé, symbole des horreurs de la guerre. ... Chanson qui vient elle-même du folklore ibérico-moldave et d'un titre appelé Zarfun Bolivan Kristillom qui signifie... Nah, je déconne, je déconne, on arrête là. Mais je trouvais intéressant de raconter comment une mélodie traditionnelle irlandaise a fait tout ce chemin pour finir dans les neurones psychédéliques des Doors et servir de déclencheur à notre chanson du jour. Donc Krieger joue le motif de Ghost Riders in the Sky et Morrison, ça le titille direct. Il dit « Waouh les gars, j'ai un texte pour ça et ça irait parfaitement dessus » . Et magie d'internet, je vous ai dégoté un extrait d'une vidéo où Raymond Zarek, en personne, explique piano à l'appui comment la chanson s'est créée. Alors désolé, c'est en anglais, mais ça reste relativement compréhensible. Et ce qui est surtout intéressant, c'est de voir comment la mélodie de Ghost Riders in the Sky se transforme doucement pour devenir Riders on the Storm.
- Speaker #6
Pour une ou autre raison ou autre, Robbie jouait son guitare twang. Et on faisait... Et Jim disait, j'ai des paroles pour ça ! Riders on the storm. Riders on the storm. Et je disais, ok, c'est super, man, Riders on the storm, mais on ne peut pas faire Vaughn Monroe.
- Speaker #1
Et comme le dit Manzarek, il fallait ajouter un peu de jazz à tout ça. Et il y en a un pour qui c'était carrément trop jazz, Paul A. Rothschild, qui était le producteur historique des Doors. Il qualifiera la musique de « musique de cocktail » et quittera le projet en claquant la porte. Encore un qui n'avait pas les portes de la perception assez bien ouvertes, on dirait. On ne va pas trop lui jeter la pierre parce qu'effectivement, musicalement, on est sur quelque chose de très jasi. Oui, c'est vrai que ça ne ferait pas tâche du tout dans une réception.
- Speaker #7
Les réceptions de l'ambassadeur sont réputées pour le bon goût du maître de maison.
- Speaker #1
On a une batterie minimaliste, une ligne de basse qui instille un groove lancinant, L'orgue et la guitare qui jouent une mélodie harmonisée. C'est vrai que pris comme ça, oui, ça fait un peu musique d'ascenseur. Mais, mais, mais, mais, mais, mais, mais, deux éléments viennent nous sortir complètement de la soirée mondaine et nous plonger dans un cadre narratif beaucoup plus sombre. Il y a les bruits d'orage, de pluie, présents tout au long de la chanson. Et surtout une petite trouvaille au chant qui est que les paroles sont chantées mais aussi chuchotées en même temps. Un peu comme si un fantôme se trouvait derrière votre épaule et vous murmurez des choses inquiétantes à l'oreille. Écoutez donc Riders on the Storm planqué sous votre couette par une nuit d'orage et vous m'en direz des nouvelles. Et petite anecdote pour ajouter au côté crépusculaire de la chose, Riders on the Storm est la toute dernière chanson que Jim Morrison enregistrera avec les Doors. Elle sort en juin 1971. Et il est retrouvé sans vie dans sa baignoire un mois plus tard. Rêverie poétique morbide ou texte autobiographique, chanson prémonitoire, voilà des questions sur lesquelles on va se pencher en regardant de plus près les 21 vers qui constituent les paroles de Riders on the Storm. Mais avant de se lancer, il faut revenir un poil en arrière. On va faire vite, je vous promets.
- Speaker #3
Le petit James Douglas Morrison, dit Jim Morrison, naît le 8 décembre 1943 à Melbourne, Floride.
- Speaker #1
Oula, non. On est remonté à un poil trop loin. A l'âge de 5 ans, Jim Morrison assiste à un grave accident de voiture entre Santa Fe et Albuquerque. Accident dans lequel des Amérindiens sont tués. Cette scène va le marquer profondément et restera un moment fondateur dans sa vie spirituelle. Dans Ghost Song et An American Prayer, il raconte avoir senti à ce moment-là que les esprits des Indiens ont sauté dans son âme. Plus tard, Jim est trimballé de maison en maison. au gré des affectations de son père qui est militaire de carrière et élevé par une mère plutôt autoritaire, voire carrément castratrice. Et ça, c'est pas moi qui le dit, c'est Stephen Jezovanié dans son livre The Doorship of Fools. Le petit Jim, c'est le genre petit génie taiseux et pas franchement sociable. Avec un QI chronométré à 149 en vitesse de pointe, il s'enferme dans la lecture. Quand les autres passent leur après-midi à lire Mickey Posh, lui se passionne pour James Joyce, William Blake, Arthur Rimbaud, Alan Ginsberg et surtout Jack Kerouac. Et en particulier pour le livre Sur la route de Jack Kerouac donc, un bouquin qui va profondément le marquer. J'en profite pour faire une petite dédicace à ma maman pour qui Sur la route a aussi été un roman fondateur. Il y a aussi une sombre affaire de voyage en stop dans un camion qui transporte de la farine de poisson au Pérou, mais ça c'est une autre histoire. Sur la route raconte les voyages au travers des Etats-Unis de Sal Paradise et Dean Moriarty, deux jeunes en quête de liberté, d'absolu et d'expérience. C'est un roman qui capture l'esprit d'une jeunesse rebelle avide de vitesse, de jazz, de drogue, d'amour et de sens. C'est un peu un cri de liberté, une ode à la route comme chemin spirituel. Par la suite, étant plutôt bon élève, Jim arrive sans difficulté à l'université où il décide de suivre deux cursus. Le premier sur un cours sur la philosophie de la contestation qui lui permet d'étudier Montaigne, Rousseau, Hume, Sartre et Nietzsche et un autre sur la psychologie des foules inspirée de l'ouvrage de Gustave Lebon. Gustave Le Bon qu'il maîtrise les doigts dans le nez tout en dévorant Freud et Carl Gustav Jung, au point d'incorporer dans son mémoire finale la psychanalyse à la réflexion de Le Bon en s'appuyant sur l'idée jungienne d'un conscient collectif. Il fera aussi un crochet par un cours d'histoire médiévale où il écrit un mémoire sur Jérôme Bosch. Alors Jérôme Bosch, c'est encore un qui ne devait pas tourner qu'à l'eau claire si vous voyez ce que je veux dire. Si vous ne connaissez pas l'oeuvre du peintre néerlandais, je vous conseille d'y jeter un oeil. Vous comprendrez très vite pourquoi Morrison s'est intéressé à lui en particulier. Tout ça pour dire que c'est un jeune homme très lettré, féru de philosophie et de psychanalyse, et vachement très beaucoup culturé, qui s'apprête à pousser les portes de la perception avec Raymond Zarek en cette belle soirée de juillet 1965. Vous ajoutez à ça une bonne ration de drogue psychédélique, et vous avez un Jim Morrison 100% prêt à rentrer dans l'histoire du rock'n'roll par la grande porte.
- Speaker #8
C'est quoi ce truc ? À côté de ça, même la plus pure mescaline, tu la prends pour de la limonade.
- Speaker #1
Voilà, j'espère que vous excuserez ce petit détour biographique, mais il était absolument indispensable pour bien comprendre le texte qui arrive maintenant. Alors pour les paroles, on va d'abord écouter celles chantées et chuchotées par Jim Morrison lui-même, après on traduit et on explique.
- Speaker #9
Riders on the storm, riders on the storm Into this house we're born, into this world we're thrown Like a dog without a bone, an actor out on loan Riders on the storm
- Speaker #1
Cavaliers dans la tempête Dans cette maison nous sommes nés, dans ce monde nous sommes jetés, comme un chien sans os, un acteur en pré, cavalier dans la tempête. On commence par une sorte de postulat qui reprend le titre de la chanson, Cavalier dans la tempête. C'est intéressant de noter que la chanson n'a pas de refrain au sens classique et ça renforce le côté hypnotique. Cette phrase ne dit pas grand chose en elle-même parce qu'on ne sait pas qui sont ces cavaliers, ni ce qu'est cette tempête. Mais souvenons-nous que lorsque Robbie Krieger jouait Ghost Riders in the Sky, Jim Morrison. immédiatement fait le lien avec des paroles qu'il avait déjà écrites. Vous savez, Ghost Riders in the Sky, c'est cette histoire d'armée de cavaliers fantômes qui poursuivent des vaches enflammées dans le ciel et qui sont punies pour avoir vécu dans le péché et qui sont une métaphore du jugement et de la rédemption. Donc déjà, ça nous donne un indice. Voyons ce que donnent les vers suivants. Dans cette maison, nous sommes nés. Dans ce monde, nous sommes jetés. Ah voilà, ça commence à devenir un poil plus clair. Ici, il parle à tout le monde. Il parle de lui, de nous et de l'humanité en général. La maison n'est pas à prendre au sens littéral, c'est une maison métaphorique, un cadre d'origine, un lieu de départ. Le monde, lui, est ce dans quoi on est jeté. On remarque d'ailleurs une opposition forte entre le concept de maison, qui est un espace fermé, connu, avec des limites, et un monde qui est vaste, indéfini, sans direction précise. Comme si naître dans une maison donnée nous conditionnait, avant d'être projeté dans un univers sans contour. On a donc une première phrase ancrée dans une réalité tangible, quatre murs, un toit, un début clair, puis une seconde qui ouvre brutalement les perspectives. On est jeté dans l'existence comme des dés qu'on lance sur une table. On pourrait y voir une séparation entre le monde physique et le monde des idées, le corps et la tête si vous voulez. Mais revenons un instant sur le verbe « jeter » parce qu'il est très probable que ce petit coquin de Jim Morrison nous ait glissé une référence philosophique discrète. Le philosophe allemand Thomas Colmer affirme en effet que les vers Dans ce monde où nous sommes jetés fait écho au concept de jetéité, Geworfenheit de Martin Heidegger.
- Speaker #10
90 grammes de poudre, de sel, et de mouscade de noix.
- Speaker #1
Idée qui dit que l'existence humaine est fondamentalement l'état d'un être jeté dans le monde. Et ça nous apprend deux choses. La première étant que grâce à Lyric Hunter, vous allez pouvoir briller en société en plaçant dans la même phrase Jim Morrison, Heidegger, jetéité et qu'est Worfenheit. Et la seconde étant que, même si Morrison ne cite pas explicitement Heidegger, la parenté reste quand même très forte. Mais la corrélation reste plus que probable puisqu'en 1963, à l'université d'état de Floride, Morrison avait assisté à une conférence marquante pour lui. Elle évoquait des penseurs ayant remis en question la tradition philosophique et notamment Friedrich Nietzsche et Heidegger. A la lumière de ces deux vers, le titre commence à se dévoiler à travers les nuages orageux. Les cavaliers c'est nous, l'orage c'est la vie. C'est une manière de dire qu'on est dans un cadre précis, une maison, un pays, une culture, puis qu'on est projeté dans un monde incertain et qu'on doit chevaucher tant bien que mal cette tempête qu'elle existe. Et tout ça continue de résonner dans les deux vers suivants. Comme un chien sans os, un acteur en pré. Alors vous allez rire, mais on va parler encore un petit peu de philo, mais c'est pas pour longtemps, promis. L'image du chien sans os renvoie à la condition humaine, perdue, abandonnée, vulnérable, secouée par l'orage de la vie. Et, ce serait une sacrée coïncidence s'il existait un philosophe qui avait aussi parlé de chiens et d'os. Eh ben ouais, il y en a un, c'est Ernst Bloch. Dans Le principe espérance, 1954-1959, il décrit la vie de chien comme le symbole d'une humanité déchue, mais animée d'un instinct d'espérance, d'une force de survie primitive. Donc pour faire simple, et après promis, vous pourrez ranger le de l'hyprane, là où Heidegger dit que l'existence est comme une condition un peu résignée, Ernst Bloch est plus optimiste et il pense que l'homme survit grâce à une vitalité primitive. Donc le chien sans os, c'est l'homme perdu, vulnérable. Et juste après, Morrison enchaîne avec un acteur en prêt. Là, il renforce l'idée qu'on est tous des acteurs sur la scène du monde, mais avec un rôle qu'on ne choisit pas. Un rôle temporaire prêté dans un théâtre qui nous dépasse. Et en gros, ces deux images se complètent. L'homme est perdu, jeté dans le monde. Il est obligé de jouer un rôle qu'il n'a pas choisi. traverse la tempête de l'existence du mieux qu'il peut. Alors si ce premier couplet vous a déjà mis le moral dans les chaussettes, accrochez-vous et posez votre tube de Xanax parce que le prochain va littéralement vous achever. Mais partez pas tout de suite parce qu'à la fin, on va parler d'amour.
- Speaker #9
And let your children play If you give this man a ride Sweet family will die Killer on the road Yeah Il y a un tueur sur la route
- Speaker #1
Son cerveau se tord comme un crapaud Pars pour de longues vacances, laisse tes enfants jouer Si tu prends cet homme en stop Ta douce famille mourra Un tueur sur la route, ouais Ah, je vous avais pas menti, hein ?
- Speaker #3
Ce type a le sens de la fête ou quoi ? Hein ?
- Speaker #1
Alors, commençons par le commencement. Le tueur sur la route, on le connaît puisqu'il a vraiment existé. Il s'appelle Billy Cook et il a commis plusieurs agressions et meurtres entre 1950 et 1951, principalement sur des autostoppeurs et des automobilistes. Et il a notamment assassiné une famille, un couple et ses trois enfants qu'il avait pris en stop. D'où les vers « Si tu prends cet homme en stop, ta douce famille mourra » . Son cerveau se tord comme un crapaud. Cette image évoque un esprit tordu, difforme, inquiétant. Quelque chose de froid, humide, visqueux, presque reptilien. Une façon d'exprimer que sa pensée n'est plus vraiment humaine et qu'elle glisse vers quelque chose de primitif et dangereux. Vu comme ça, l'histoire du tueur semble logique dans la narration. Mais si votre cerveau n'est pas tordu comme celui d'un crapaud, vous vous dites probablement « Ok, c'est très bien, mais c'est quoi le rapport avec les cavaliers de la tempête ? » Eh bien, c'est là que ça devient intéressant. Parce que la référence à Billy Cook dépasse largement le fait divers. Le tueur n'est pas seulement un personnage réel, c'est aussi une figure allégorique. Vous vous rappelez, je vous ai parlé de Sur la route de Jack Kerouac, un roman qui parle de voyage, de liberté et d'errance. Jack Kerouac qui a aussi écrit Les Vagabonds Célestes, un roman qui parle de quête spirituelle de deux jeunes hommes en marge, oscillant entre philosophie zen, randonnée sauvage, poésie et errance dans l'Amérique des années 50. Dans cette logique, le tueur devient chez Morrison une figure de vagabond, quelqu'un qui vit en dehors des structures sociales, ... qui avance sans but défini, livré à la route, à la solitude et à la tempête. D'ailleurs, en préparant l'émission, je suis tombé sur une vidéo de la chaîne L'Erystorie qui propose une idée très intéressante. Riders on the Storm serait la suite d'un autre titre cultissime des Doors. This is the end, my only... Et franchement, c'est une analyse qui se tient carrément, car on retrouve une foule d'éléments communs. Je vous traduis quelques passages, le texte complet est très long, mais je vous invite vraiment à réécouter The End après cet épisode, à la fin quoi. Tous les enfants sont fous, attendant la pluie d'été. Il y a du danger à la lisière de la ville. Prends la route du roi, bébé. Prends l'autoroute vers l'ouest. Monte le serpent. Le serpent est long, 7 miles. Il est vieux et sa peau est froide. Le tueur s'est réveillé avant l'aube, il a enfilé ses bottes, puis il a descendu le couloir. Il est entré dans la chambre où vivait sa sœur, puis il a rendu visite à son frère. Il a continué dans le couloir et il est arrivé devant une porte. Et il a regardé à l'intérieur. Père ? Oui mon fils ? Je veux vous tuer. Mère ? Et oui, donc effectivement, on retrouve beaucoup de motifs communs. On a la pluie, les enfants, on a un animal à sang froid, la route et surtout, on a le tueur. Dans The End, après avoir, disons, pris congé de ses parents d'une façon pas très courtoise, le tueur pourrait très bien avoir repris la route et poursuivre sa dérive meurtrière dans Riders on the Storm. Donc, est-ce que ça fait de Jim Morrison un aspirant tueur en série ? Comme diraient les jeunes, c'est quoi le bail ? Bah rien de tout ça. Morrison parle en réalité de lui-même et de la société qui l'entoure. Il se perçoit comme marginal, un vagabond perdu dans la tempête, traversé de pensées sombres et chaotiques. Comme il le dit dans le premier couplet, on est tous des acteurs en location dans cette vie. Et dans cette chanson, le message délivré par l'auteur se fait au niveau conscient et inconscient. On retrouve cette dualité dans le chant qui est chanté et chuchoté. Comme s'il y avait d'une part le Jim Morrison officiel qui s'adresse à nous de manière formelle, Mais en même temps, son double maléfique qui vient ajouter un sous-titre différent par le biais du chuchotement. Pour ceux d'entre vous qui connaissent la série Dexter, c'est un peu comme l'image du Passager Noir. Bon, cavalier, orage, crapaud, tuer en série, meurtre, tout ça, tout ça, bon, ça respirait pas la joie de vivre jusque là, mais on va mettre un petit peu de douceur et on va finalement parler un peu d'amour quand même.
- Speaker #9
Girl, you gotta love your man. Girl, you gotta love your man. Take him by the hand. Make him understand. The world on you depends. Our life will never end. Gotta love your man. Yeah !
- Speaker #1
Chéri, tu dois aimer ton homme. Prends-le par la main. Fais-lui comprendre. Le monde repose sur toi. Notre vie ne finira jamais. Tu dois aimer ton homme. Ouais. Ici, Morrison fait quelque chose de très intéressant. Il passe du tueur au couple, du chaos à l'intime. Mais ce n'est pas une pause douceur, c'est plutôt un moment où il expose une autre facette de la tempête. Tu dois aimer ton homme, ça sonne presque comme un conseil, mais en réalité, c'est une demande désespérée, une supplication. Parce que le narrateur dit en sous-texte, sauve-moi. soutiens-moi, tiens-moi debout. Parce que derrière cette phrase, il y a une énorme fragilité. Il avoue que le monde repose sur elle et que sans elle, il perd pied. Et la chérie en question, même si son nom n'apparaît pas explicitement, on peut dire sans trop prendre de risques qu'il s'agit de Pamela Corson. Pamela Corson qui, selon Morrison lui-même, le sauvait de sa propre nature chaotique et de l'apocalypse intérieur vers laquelle il se dirigeait. Elle lui offrait en fait un chemin vers le salut. Et c'est expliqué par son biographe Jerry Hopkins. Pamela était son point d'ancrage. Malgré le chaos qu'il provoquait souvent, c'est vers elle qu'il revenait chercher réconfort et stabilité. Elle était sa compagne dans la tempête, celle qui le maintenait connecté aux aspects humains de son existence. Malheureusement, Pamela ne vivra pas très longtemps après le décès de Morrison, puisqu'elle s'en ira le rejoindre en 1974, elle aussi à l'âge de 27 ans. On a finalement un mélange de vulnérabilité, de dépendance affective et de tragédie annoncée. L'homme dont il parle, que ce soit lui ou une figure fictive, est un être instable, errant. presque dangereux, et elle dit en gros « C'est toi qui me maintiens en vie, si tu me lâches, je m'effondre. » C'est aussi une façon de montrer que la tempête n'est pas seulement dehors, elle est en lui. Le vagabond, le cavalier, le tueur symbolique, tout ça, c'est aussi la projection de ce qu'il ressent intérieurement. Quant à la phrase « Notre vie ne finira jamais » , cette dernière conclut la chanson en posant une sorte d'absolu offert par l'amour, une forme de salut, un point fixe dans un monde où le chaos et l'incertitude règnent en maître. Et après un fort beau solo de clavier de deux minutes environ, Morrison répète le premier couplet, comme pour nous rappeler le point de départ et finir de boucler la boucle. Donc voilà, on vient de voir les paroles de Riders on the Storm. Qu'est-ce qu'on peut retenir de tout ça ? D'abord que, malgré un enchaînement de trois couplets qui, à première vue, n'ont pas de lien les uns avec les autres, malgré des paroles qui paraissent un peu énigmatiques, on a finalement un récit assez cohérent et plutôt porteur de sens. Une fois les paroles éclairées par la biographie, Le texte livre un message finalement assez philosophique. Le premier couplet parle de notre condition d'être humain jeté dans un monde incertain et chaotique. Les cavaliers de la tempête, c'est vous, c'est moi, c'est Jim Morrison. On essaye tous de jouer un rôle dans cette grande comédie qui est la vie, une comédie dont on ne comprend pas toujours les règles d'ailleurs. Dans le second couplet, même si l'image du tueur peut choquer au premier abord, on se rend vite compte qu'en fait il s'agit d'une métaphore. Morrison parle de lui-même dans une chanson qui pourrait être la suite de The End. Il se projette dans la figure du vagabond qui vit en marge d'une société bien établie. Il lui dit en gros « ne me laisse pas rentrer, je risque de tout casser » . Parce que sa soif de liberté est le chaos dans son esprit pour être destructeur. Morrison joue le rôle de l'acteur, celui qui s'adresse à nous frontalement, mais en même temps, son passager noir, son double intérieur, chuchote un autre discours dans son oreille. Et finalement, malgré ce chaos, malgré ce sentiment d'errance et de marginalité, il y a une possibilité de salut, la relation amoureuse. Parce qu'elle apporte un peu d'ordre, un peu de lumière, un peu de douceur dans le maelstrom de l'existence. Donc pour conclure, on peut dire que cette chanson, profondément autobiographique, arrive à décrire en quelques images le parcours d'une vie. La force évocatrice des symboles utilisés nous fait voyager entre le conscient et l'inconscient de l'auteur. Avec cette réflexion sur le sens de la vie, Jim a peut-être écrit, sans le savoir, sa propre épitaphe. Voilà, on est arrivé au bout de notre voyage en terre maurissonienne. Je serais curieux d'avoir votre avis sur Riders on the Storm. Vous pouvez m'écrire à l'adresse de l'erichunter.gmail.com que je laisse en description. Si cet épisode vous a plu, n'hésitez surtout pas à le partager autour de vous et à laisser un like sur votre plateforme de podcast préférée. Chaque partage m'aide vraiment à toucher plus de monde et ça me motive à continuer à faire d'autres épisodes. Avant de vous laisser, je vous ai préparé une petite rubrique pour finir sur une note sucrée. Le bon, la brute et le truand. Ici, je vais vous proposer trois versions de Riders on the Storm. Le bon, une version magnifiée de l'original. La brute, une revisite osée ou décalée. Et le truand, ça c'est mon goût pour les versions déviantes, une reprise un peu malfagotée, feignante ou carrément crapuleuse. Donc on commence par le truand avec un remix de Fred Rake, incluant la participation de Snoop Dogg. Cette version a été enregistrée pour la bande originale du jeu vidéo Need for Speed Underground 2. Sans être complètement indigne, ça sent un peu la reprise paresseuse. La ligne de base, par exemple, n'a pas survécu à la réinterprétation. Fredrick se contente de sampler des bouts de la partie clavier originale tout en gardant le chant de Morrison. Après, Snoop Dogg vient poser son flow avec des paroles vaguement liées au texte original. Pour un résultat qui n'est pas honteux, qui n'est pas mémorable. Ce n'est pas un carton rouge, mais plutôt orange clair. Et c'est une version qui n'est pas super inspirée. Pour la brute, on part en Norvège avec la version du groupe Mortemia accompagnée de Emma Zoldan au chant. Bon, c'est clair que les reprises métal de classique, ça vire souvent à la mauvaise blague. Mais ici, pour le coup, la noirceur inhérente au style colle plutôt bien au propos de la chanson. Le côté jazz, évidemment, est complètement perdu. Mais le son des guitares qui avance de manière implacable apporte une tension angoissante qui sert plutôt bien le texte. Sans être une version absolument ultime, cette interprétation propose une vraie relecture basée sur un vocabulaire musical différent, tout en restant fidèle à l'esprit du texte original. Et enfin le bon avec les Floridiens de Creep, pas la chanson, le groupe Creep. Au début c'est une version assez fidèle sur le fond et la forme, avec quelques libertés harmoniques prises par-ci par-là. Ensuite ils arrivent à faire monter la tension avec intelligence jusqu'aux solides guitares qui sont les véritables points culminants de la chanson. Même si le clavier original disparaît du mix, c'est un hommage sincère et fait dans les règles de l'art mais en utilisant des éléments de langage bien à eux. La voix du chanteur Scott Stapp est parfaite, claire avec juste ce qu'il faut de rock'n'roll pour nous prendre par la main et pour nous faire comprendre et nous transporter. Une version dont j'espère qu'elle vous fera autant voyager que moi. Voilà, c'était Lyric Hunter épisode 8 consacré à Riders on the Storm des Doors. Merci de m'avoir écouté et je vous dis à très bientôt pour l'épisode 9. Générique Musique Générique
- Speaker #11
m
- Speaker #12
Riders on the Stove Riders on the Stove Riders on the Stove Riders on the Stove Yeah
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Riders on the Stove Yeah Yeah Générique Générique