- Speaker #0
Dans chaque jeu vidéo, tu as croisé des centaines de personnages, ou pire, tu les as tués sans même te poser la moindre question. Ce podcast se pose les questions à ta place. Bonjour à tous et bienvenue dans Ma Vie de PNJ, le podcast qui donne enfin la parole à ceux qu'on a oubliés. Dans chaque épisode, je redonne une voix, une histoire et un prénom aux oubliés des jeux vidéo pour qu'ils puissent enfin prendre leur revanche. Aujourd'hui, je vais vous parler de Roger. Roger avait 47 ans, comptable, marié, deux enfants, domicilié à Los Santos dans un petit appartement en location qu'il payait rubis sur l'ongle depuis 14 ans. Roger n'était pas un héros. Roger n'avait jamais voulu être un héros. Roger voulait juste aller chercher du pain. Tous les samedis matins, il sortait de chez lui à 9h36 précise. Il marchait jusqu'à la boulangerie au coin de la rue. Il prenait une baguette, parfois un croissant le dimanche, et il rentrait chez lui. C'était sa routine, c'était son équilibre, c'était Roger. Ce qu'il faut comprendre sur Roger, c'est qu'il vivait dans une ville où 3,7 personnes meurent en moyenne par minute. Une ville... où l'espérance de vie d'un piéton est statistiquement plus courte que celle d'une mouche dans un restaurant. Une ville où le simple fait de traverser la rue est un acte de bravoure qui mériterait une médaille. Roger le savait. Roger avait peur. Mais Roger avait faim. Et il n'y a pas d'app de livraison à Los Santos. Enfin, si. Mais le livreur arrive généralement en hélicoptère et il explose en se posant. C'était un samedi comme un autre. 9h36. Roger descend les escaliers. Il ouvre la porte de l'immeuble, il fait trois pas sur le trottoir, et c'est là qu'il entend un bruit. Un bruit qu'il connaît bien. Tous les habitants de Los Santos le connaissent. C'est le bruit d'un moteur poussé à fond. Le bruit d'une voiture qui ne ralentira pas. Le bruit d'une vie qui est sur le point de basculer. Roger lève les yeux. Une Audi rouge volée conduite par un homme qu'il n'a jamais vu fonce sur le trottoir à 210 km heure. Roger a eu le temps de penser à trois choses. Sa femme, ses enfants et à l'absurdité totale de mourir un samedi matin pour une baguette. L'Audi rouge a percuté Roger, un poteau, deux poubelles, un autre piéton, Marie-Hélène, 62 ans, PA son âme. Le conducteur s'en est sorti indemne. Il a volé une autre voiture et il est reparti. C'était un mardi pour lui. Pour Roger, c'était un samedi. Malgré tous les dangers, je suis allé pour vous à Los Santos pour recueillir les témoignages de plusieurs habitants. Les voici. Lucie, une voisine de palier.
- Speaker #1
J'ai entendu le bruit. J'ai pas regardé par la fenêtre. À Los Santos, on ne regarde jamais par la fenêtre. C'est comme ça qu'on survit. Roger, c'était un type bien, discret. Il me prêtait sa perceuse de temps en temps.
- Speaker #0
Écoutons maintenant le témoignage du policier arrivé sur place.
- Speaker #2
On a fait notre rapport. Décès accidentel. Cinquième de la matinée dans le quartier. On n'a pas eu le temps de chercher le coupable. On a été appelé pour un braquage à la bijouterie, puis une fusillade au centre commercial, puis enfin un tank est apparu dans le centre-ville. Enfin, un samedi banal, quoi.
- Speaker #0
Écoutons maintenant le témoignage de la femme de Roger, Sylvie.
- Speaker #2
Je savais qu'il ne rentrerait pas. Quand il n'est pas rentré à 9h44, j'ai compris.
- Speaker #0
Ici, on apprend vite. On apprend à ne pas s'attacher. Les enfants, eux, l'ont su par les infos. Je crois que c'était entre la météo et le sport. J'ai également pu recueillir le témoignage du boulanger de Roger, témoin direct de la scène.
- Speaker #3
L'audi a foncé dans la vitre. J'ai perdu trois fournées. Trois fournées ! Vous savez combien ça coûte une fournée ? Et l'assurance ? Hein ? Eh ben, elle veut pas couvrir parce qu'ils disent que, soi-disant, c'est un risque normal du quartier. Roger, je le connaissais bien. Ils prenaient toujours la même chose. C'est triste, vraiment. Mais bon, je vous laisse, moi, il faut que je réouvre demain.
- Speaker #0
Voilà ce qu'il faut savoir sur Roger et sur tous les Roger de Los Santos. Ils sont invisibles. Ils n'ont pas de nom, pas de visage. Ils sont générés aléatoirement par un algorithme qui décide le matin même s'ils vont exister ou non. Ils sortent de chez eux, ils font trois pas, et la plupart du temps, ils meurent. Roger faisait partie d'une population qu'on appelle dans le jargon les piétons d'ambiance. Comme si leur seule raison d'exister, c'était de remplir le décor. De donner l'illusion d'une ville vivante, avant qu'un joueur ne décide, par ennui. de transformer cette ville en cimetière à ciel ouvert. Mais Roger, lui, ne savait pas qu'il était là pour mettre l'ambiance. Pour lui, il était le héros de sa propre histoire. Il avait des projets. Une retraite à la campagne, l'envie d'apprendre la guitare. Le rêve un jour de quitter Los Santos pour aller dans une ville où on peut marcher 5 minutes avant de se faire écraser par un véhicule volé. Il ne le fera jamais. Mais ses rêves comptaient. Pour lui, ils comptaient. Et la prochaine fois que tu lances GTA, et que tu fonces dans le trottoir bondé, rappelle-toi qu'il y a peut-être un Roger dans le tas. Quelqu'un qui voulait juste du pain. Repose en paix, Roger. Et désolé pour la baguette. Merci d'avoir écouté cet épisode jusqu'au bout. Si tu as aimé, le mieux que tu puisses faire, c'est trois choses. T'abonner, laisser une note et partager à une personne. C'est gratuit, ça te prend 10 secondes et ça change tout pour moi. Merci encore, à dans deux semaines.