- Speaker
Je vous invite à lire votre livre, « Les écrans de la plus belle histoire » .
- Speaker #1
Bienvenue dans les mémoires du Cap Vert. Certains héritages traversent les générations comme une brise discrète mais tenace. Aujourd'hui nous tendons le micro à Djamila Kavala. Cabral, fille de Luis Cabral, premier président de la Guinée-Bissau, elle porte en elle la mémoire d'un homme, d'un combat, d'une époque. Djamila Cabral ne se contente pas de recevoir cette histoire. Avec la republication du du livre Chronica de Libertason, elle choisit de la transmettre et d'en ouvrir l'accès aux nouvelles générations. Bonjour Jamila Cabral.
- Speaker #2
Bonjour.
- Speaker #1
Alors avant de parler de votre père, j'aimerais qu'on parle de vous. Qui est Jamila Cabral au-delà du nom de famille qu'elle porte ?
- Speaker #2
Je suis une femme. J'ai 62 ans, je suis médecin et démographe. Je suis guinéenne. Guinée-Bissau. Et j'ai travaillé, j'ai plus de 35 ans d'expérience en santé publique, dont 22 avec l'Organisation mondiale de la santé. Ce qui m'a permis de vraiment parcourir l'Afrique, non seulement de travailler dans beaucoup de pays africains, mais aussi travailler avec presque tous les pays africains. J'ai un parcours de nomade, on va dire. J'ai vécu dans beaucoup de pays dans le monde. Je pense que ça se reflète aussi dans ma culture qui est très universelle. Je suis mariée, j'ai quatre enfants, je suis pleine de petits-enfants. Si je dois résumer, je suis une femme africaine, préoccupée avec l'Afrique, préoccupée avec le développement et le bien-être des Africains, surtout dans les domaines de la santé, de l'éducation, des droits de l'homme, de la justice, justice sociale, je dirais. Et aujourd'hui je suis à la retraite, j'ai pris ma retraite en tant que fonctionnaire pour prendre plus de temps pour préserver la mémoire de notre père et essayer de partager les enseignements que nous avons eus et les valeurs qui me semblent importantes pour la nouvelle génération.
- Speaker #1
D'accord, alors vous nous parlez de votre père. Est-ce que vous pouvez nous parler de son enfance, l'enfance de Luis Cabral ? Où a-t-il grandi et quelles influences ont marqué ses premières années ?
- Speaker #2
Alors, notre père est né à Abissao en 1931, mais dès le jeune âge, avec quelques mois, il est rentré au Cap Vert avec ses parents. Son père était capverdien. mais qui a vécu plus de 30 ans en Guinée-Bissau. Et c'est pour ça que mon père, Amilcar Cabral et plusieurs autres enfants de mon grand-père sont nés en Guinée-Bissau. Et sa mère était portugaise, mais aussi qui est venue au Cap-Vert à l'âge de 3 ans et a vécu toute sa vie. Alors, ils sont rentrés au Cap-Vert, mon papa était encore bébé, on va dire, et il a grandi au Cap-Vert. Il a fait ses études primaires à Praia, les études secondaires à Saint-Vicente. Il a dû arrêter ses études secondaires environ dans le niveau troisième parce que les parents avaient des difficultés financières. Ils n'arrivaient plus à subvenir, on va dire, à payer les études à Saint-Vicente. Puisqu'à l'époque, le seul lycée qui existait au Cap-Vert était à Saint-Vicente. Eux, ils habitaient à Prail. Bon, ce n'était plus possible de subvenir à ce besoin-là. Alors, mon père est resté à Prail. elle a commencé à travailler à l'âge de... 16-17 ans, il a commencé à travailler d'abord dans le service de statistique et ensuite dans une entreprise en tant qu'apprenti comptable. Et c'est là où il a commencé vraiment sa vie de comptable. Et les influences, je veux dire que fondamentalement, il y a deux grandes influences dans sa vie. D'abord son père, qui étant professeur primaire, mais en même temps écrivain, poète, et qui a vécu beaucoup. Au Cap-Vert, son pays, on va dire, mais aussi en Guinée-Bissau. Il a vécu plus de 30 ans, il a développé un amour pour ces deux peuples. Et il a aussi, on va dire, vécu toute la souffrance de ces deux peuples. Toute l'exploitation, la domination, c'était quelque chose qu'il en parlait beaucoup et qu'il a transmis à mon père et à Milcar aussi, bien sûr, et aux autres frères et sœurs. Et ça, c'était la grande influence d'un monsieur très culte, d'un monsieur qui parlait, qui partageait beaucoup ses préoccupations par rapport aux populations, comment ils vivaient. Et le Cap-Vert aussi, c'était la période des grandes sécheresses. Lui-même, il a perdu presque tous ses biens à cause de la sécheresse, parce qu'il avait des gens qui cultivaient ses terres, mais qui n'arrivaient plus à les payer. Il a aussi eu ses conséquences à lui de la sécheresse. Alors il y a cette influence, comme je dis, son père. La deuxième grande influence, et peut-être plus marquante, c'est son grand frère Amilcar. qui venait passer toutes ses vacances, malgré le fait qu'il étudiait à Saint-Vicente au lycée, il venait passer toutes ses vacances à Praia. Et même après qu'il ait parti au Portugal pour faire ses études, il est revenu aussi au Cap-Vert pour des vacances. Et pendant les vacances, mon père le raconte beaucoup dans le livre, les moments qui passaient ensemble, et déjà les préoccupations qu'Amilcar Cabral a exprimées par rapport à la domination coloniale. par rapport aux injustices, par rapport à l'exploitation, par rapport au manque de liberté. Il exprimait déjà toutes ses préoccupations et il montrait déjà aussi qu'il avait envie de faire quelque chose pour changer ça. Et ses projets futurs déjà à l'époque incluaient, même si ce n'était pas encore 100% clair, mais il y avait déjà une détermination, on va dire, pour essayer de combattre la colonisation, les injustices et tout. valore. Je dirais que ce sont ces deux grandes influences dans sa vie qui ont fait que quand son père est décédé, leur père est décédé en 1951, Amilcar a fini ses études au Portugal. Après 1952-1953, il est rentré à Abissau pour aller travailler. Il a fait venir aussi mon père qui était au Cap-Vert. Et c'est comme ça que mon père aussi part à Abissau pour aller retrouver Amilcar, pour trouver aussi un meilleur travail. gagner un peu mieux, pouvoir continuer à subvenir aux besoins de la famille, puisqu'à l'époque, il avait sa maman encore, et il avait encore quatre frères et sœurs. Alors bon, il était le plus âgé de la fratrie de cette maman, et c'est lui qui avait arrêté les études pour pouvoir travailler et subvenir aux besoins des autres. Alors il est parti en Guinée pour suivre Amilcar Cabral, mais aussi chercher des meilleures conditions de vie, on va dire.
- Speaker #1
Et est-ce que vous savez pourquoi votre père... Luis Cabral était attaché à la fois au Cap Vert et à la Guinée-Bissau ?
- Speaker #2
Je suppose, parce que je pense que je lui ai demandé vraiment cette question, mais je suppose que d'abord parce qu'il est né à Bissau et il avait ce sentiment qu'il appartenait à la Guinée-Bissau. Deuxièmement, il a grandi au Cap Vert et disons que toute sa famille est venue du Cap Vert, on va dire. Le Cap Vert est Portugal, mais vraiment... plus le Cap Vert. Et il a toujours entendu son père aussi parler des deux peuples, comme des peuples, on va dire, qu'il aimait beaucoup, des peuples qui avaient beaucoup de vertu. Enfin, il a entendu parler positivement des deux peuples tout le temps. Après, il y avait Amilcar aussi, qui avait plus ou moins la même configuration, qui est né en Guinée, en Guinée-Bissau, mais qui aussi a fait une bonne partie de ses études au Cap Vert. Sa maman aussi était capverdienne. et qui après a pu se rapprocher beaucoup des deux pays, de connaître les deux pays et effectivement de se sentir beaucoup lié aux deux peuples. Je pense que c'est leur parcours de vie qui a fait qu'ils se sentaient liés aux deux peuples. Mais il faut dire que ça, ça va aussi au-delà d'un simple sentiment. Ces deux peuples ont une histoire commune aussi.
- Speaker #1
Et en tant que frère d'Amilcar Cabral, quel était son rôle précis à votre père, Luis Cabral ? dans le mouvement de libération.
- Speaker #2
Comme je l'ai dit avant, ils étaient très liés, vraiment très liés. Alors moi je me dis qu'il était son frère, son complice, son bras droit. Des fois quand les gens disaient à Milcar, c'est une histoire que j'entends racontée, quand on lui disait il faut faire attention, on peut te tuer, il faut que tu... Et il disait si on me tue il n'y a pas de problème, lui sera là. Mon problème c'est si on me tue, lui comment moi je vais faire ? Effectivement, ils étaient vraiment très complices. Depuis très tôt, ils ont développé ces liens qui étaient, je pense, un peu plus au-delà du lien de frères, mais c'était aussi de communion d'idées, je veux dire. Communion de convictions, communion d'idées. Mais bon, mon père a été aussi, Luis Cabral a été un cofondateur du PIGC. Après, il a été un dirigeant, un haut dirigeant du PIGC. Il a occupé... Il a fait partie de tous les comités de direction. Le bureau politique, le bureau exécutif de la guerre, le secrétariat permanent, le conseil de guerre, le secrétariat... Enfin, il a fait partie de toutes les instances, les hautes instances de direction du parti. Il a été le créateur et le fondateur de l'Union des travailleurs de Guinée, qui était un syndicat. Il a été responsable pour la reconstruction nationale. Ça veut dire que toute la planification... Des zones libérées, là où on gagnait la guerre et qu'on occupait le développement de ces zones-là, avec les systèmes d'éducation, de santé, de justice, de commerce, tout. Tout ce qu'il fallait pour que les gens vivent, mon père était responsable pour ça. Et à un certain moment, il a été alors responsable du Front Nord. Le Front Nord qui était le front qui faisait frontière avec le Sénégal.
- Speaker #1
J'ai une question à ce sujet. Dans les années 60, votre père était responsable du bureau du PAIGC à Dakar. Quel était son rôle à ce moment-là et pourquoi Dakar était-elle une base importante pour le mouvement ?
- Speaker #2
Étant donné que les relations entre le parti et le Sénégal n'étaient pas les meilleures, on va dire. On avait beaucoup de résistance au Sénégal. Le parti s'était installé en Guinée-Conakry. Je pense que ça se comprend aussi à l'époque, la Guinée-Conakry avec son nom historique. Ils ont ouvert les bras et Amilcar est allé s'installer à Conakry avec le parti. On avait la grosse base là-bas, on avait des écoles, on avait des foyers de combattants, il y avait tout à Conakry. Mais c'était important aussi de la voir à Dakar, puisque pour arriver à la frontière, à la partie nord de Guinée-Bissau, c'était plus facile de venir par le Sénégal. Si on devait sortir de la Guinée-Conakry, faire tout le tour pour pouvoir arriver, c'était beaucoup plus compliqué. Et il y avait aussi toute la question de fournissime, de faire rentrer des armes, des médicaments, des vivres pour les combattants. C'était plus facile de les faire passer par Conakry, pour le sud et l'est, et par Dakar, par le Sénégal, Jigenshor, c'était plus facile d'arriver dans le front nord. Alors, et aussi, il y avait toute la question... des groupes et des associations qui existaient à Dakar et même à Conakry aussi, des groupes de Guinéens ou de groupes de Capverdiens, ou de groupes de Guinéens et Capverdiens qui avaient aussi leur mouvement d'indépendance et qui, bon, ça commençait un peu à être beaucoup trop de mouvements. Et le Sénégal, dans un premier temps, le président Senghor était, on va dire, le partisan de la non-guerre, on va dire, anti-guerre. Le président Senghor a pendant un moment défendu la voie de la négociation, parce qu'on devait négocier avec les autorités portugaises pour l'indépendance. Il n'était pas très d'accord avec les idées d'Amilcar Cabral. Bon, le temps faisant les choses, ils ont eu l'occasion de se rencontrer. Je ne suis pas 100% sûre, mais je crois que dans les années 65, il y a eu une rencontre entre Senghor et Amilcar. Et après, ils se sont revus à Dakar. Et je pense qu'à partir de là, il a compris que... Et quand il a vu aussi les réactions de tous les autres pays africains aussi, parce qu'il y avait beaucoup de pays qui supportaient le PIJC et Amilcar Cabral. Et je pense que Senghor aussi, étant l'homme qu'il était, il a compris que c'était peut-être la voie et que le Sénégal devait nous aider. Et c'est comme ça qu'on a pris la décision d'ouvrir... Un bureau à Dakar et à Ziegenchor. L'idée principale était d'abord de faciliter le passage d'armes, de médicaments et de vivres. Et deuxièmement, créer aussi un pôle d'accueil pour les combattants, surtout pour soigner les blessés. Parce qu'il y avait des blessés qui avaient besoin d'être traités dans des hôpitaux. de chirurgie. Et on ne pouvait pas faire ça dans le maquis. Même s'il y avait des hôpitaux de campagne, si je veux, parce que c'était vraiment des baraques où on pouvait faire des soins, on va dire, minimes. Mais bon, si vous avez une balle dans le corps, vous avez un pied à amputer, ça ne peut pas se faire au milieu de la forêt. Et il fallait... avoir ce genre d'infrastructure aussi au Sénégal. Il y en avait déjà en Guinée-Conakry. En Guinée-Conakry, il y avait à Bokeh, à Gondara, je pense, je ne suis pas 100% sûre. Il n'y avait rien au Sénégal. C'était très difficile. Il y avait des complicités au Sénégal, des médecins qui aidaient, qui faisaient des choses, on va dire, cachées. Aller opérer des gens la nuit quand il n'y avait plus de monde à l'hôpital. Il y avait des gens qui aidaient, mais ça ne pouvait pas continuer comme ça. Et c'était les deux grands objectifs vraiment de l'ouverture de cette représentation pour avoir quelqu'un qui puisse être la liaison et l'interface avec le gouvernement sénégalais. Et à l'époque, je pense qu'ils ont beaucoup apprécié que ce soit un dirigeant du parti, vraiment qui quitte Conakry, on va dire, parce que tout le monde était à Conakry, là où le siège du parti était. pour ouvrir un bureau et être en permanence au Sénégal.
- Speaker #1
Ah d'accord, d'accord. Alors on sait qu'il existait des divergences parfois fortes au même sein du PAIGC, mais aussi avec d'autres organisations extérieures. Certaines de ces tensions étaient, semble-t-il, instrumentalisées par la PIDE, les services secrets portugais. Est-ce que vous pouvez nous décrire le climat de l'époque et la manière dont votre père, Luis Cabral, et ses camarades ont vécu cette... cette période de méfiance et de lutte interne ?
- Speaker #2
Comme je disais tout à l'heure, les divergences externes, on sait que ça existait, j'en ai un peu parlé, aussi bien à Conakry qu'à Dakar. Il y avait des groupes qui aussi avaient l'intention de lutter pour l'indépendance, ceux qui ne s'étaient pas d'accord avec l'Union, ceux qui n'étaient pas d'accord avec la guerre. Enfin, il y en avait, mais très peu ont vraiment survécu longtemps. je pense que Le PIGC a vite montré qu'ils étaient peut-être plus organisés, ils étaient peut-être mieux dirigés, je ne sais pas, ils étaient peut-être plus crédibles, ils semblaient être à une meilleure place pour mener cette lutte. L'histoire aussi nous a dit que oui. Internement au PIGC, bien sûr, moi je dis toujours, là où il y a du monde, là où il y a des femmes et des hommes, il y a toujours des divergences. Mais je ne pense pas que ces divergences aient été maléfiques, sinon la lutte ne serait pas victorieuse. Je pense qu'il y a eu, oui, des moments d'interrogation, et Amilcar Cabral a toujours pris le temps pour expliquer. Vous savez, tous les militants, tous les militaires ont eu la formation politique. Il y avait des séances de formation politique, de stratégie de guerre. Et Amilcar Cabral expliquait vraiment les raisons, les arguments de pourquoi on devait faire cette lutte ensemble. Et je pense qu'aujourd'hui, on peut dire que la grande majorité de ceux qui étaient là-bas étaient convaincus qu'il fallait le faire ensemble. Je pense qu'il n'y a aucun argument contraire. Bien sûr que la PIDE, que les ennemis vont toujours utiliser les points. comme cela pour diviser. Mais je ne pense pas que pendant la lutte, ça a été le plus gros problème. Il y a eu toujours, si vous lisez le livre de mon père, il est toujours en portugais, mais on raconte quelques épisodes de questionnements qui ont été expliqués, le dialogue, essayer de comprendre pourquoi il était important qu'on soit unis dans cette lutte.
- Speaker #1
Et quand la lutte armée a commencé en 1963, comment cela s'est-il organisé concrètement en Guinée-Bissau ?
- Speaker #2
Comme je disais au début, Amilcar Cabral avait sa stratégie déjà bien délignée, bien organisée. Il y avait le programme mineur, qu'il appelait programme mineur, qui était l'indépendance, dont l'objectif était l'indépendance, et le programme majeur, dont l'objectif était le développement des deux pays. Et pour l'indépendance, il avait aussi établi des stratégies. Ça a commencé avec la mobilisation, mobilisation non seulement à Bissau, en Guinée, mais aussi au Cap-Vert et à la diaspora. Là où il y avait des Guinéens et des Cap-Vertiens, il y a eu des gens pour les mobiliser. Et aussi, en même temps, Amilcar a fait beaucoup de diplomatie, comme il connaissait aussi des gens. Ils connaissaient d'autres qui connaissaient d'autres. Il y avait aussi les mouvements de l'Angola, les mouvements de Mozambique. Chacun a mis à contribution et ils ont commencé à informer le monde de ce qui se passait. Et très vite aussi, ils ont eu des appuis de certains pays amis pour aider à multiplier ces messages et faire connaître au monde la situation. Cette diplomatie était une grosse stratégie d'Amilcar pour... dans le cadre général de sa stratégie. Alors, il y a eu cette diplomatie-là, cette activité d'information, de convaincre les gens qu'on devait aller à la lutte et qu'on avait besoin d'aller à la lutte. Après, il y a eu la formation. On n'était pas des militaires, pas des guerrilleros. Il y a eu la formation des guerrilleros aussi. Un petit groupe qui a d'abord été envoyé, premièrement en Chine. Après, même les dirigeants, mon père, ma mère, ils ont tous eu une formation militaire, formation politique, pour les permettre de connaître les stratégies militaires. Après, il y a eu la formation des combattants, même à Conakry, dans le foyer des combattants. des cours de formation politique, mais aussi de maniement d'armes, comment on démonte une arme, comment on tire. Enfin, ils ont créé ce petit groupe qui après a été envoyé, ils les ont divisés en groupes selon les zones, on les a envoyés avec un ou deux qui étaient venus de Chine avec une formation un peu plus poussée et d'autres qui avaient été formés juste à Conakry. Ils sont partis, ils ont commencé à faire des petits sabotages, mettre des petites bombes ici, tirer. Bon, ils avaient des pistolets, ils n'avaient pas grand-chose. Et là, disons, un autre élément, c'était de pouvoir avoir des armes. Mais au début, ni la Guinée-Conakry, ni le Sénégal acceptaient que ça passe officiellement. Alors, ils ont organisé aussi des passages clandestines d'armes et tout ça, jusqu'à ce qu'ils aient réussi à envoyer un montant considérable d'armes. Et ils ont fait le premier attaque qui est connu comme l'attaque qui marque le début de la guerre. Même si avant, il y avait des petites choses, mais cette attaque qui a eu lieu en janvier 1963 au quartel de Tite est symboliquement prise comme le début de la guerre. Là, ça a été une attaque d'invergure. D'ailleurs, même pour la petite histoire, après cette attaque, les autorités de Guinée-Conakry se sont dit « Mais ils ont trouvé les armes là-haut ! » Après, ils ont conclu qu'ils avaient passé clandestinement. Ils ont tous été emprisonnés. Mon père, tout ce monde qui était à Conakry, ils ont tous été emprisonnés. Et il a fallu un mois de négociation pour qu'ils sortent et pour que la Guinée-Conakry, effectivement, donne son accord, on va dire, formel pour que les armes passent, arrivent au port. Ceux qui nous donnaient des armes, que les armes arrivent au port de Conakry et puissent être... transportés à l'intérieur du pays. C'est comme ça que ça s'est déclenché. Mais bon, autour, il y a tellement de choses. Dans le livre aussi, que je fais la divulgation aussi, il y a beaucoup de détails sur cette préparation.
- Speaker #1
Quel souvenir gardez-vous du moment de l'indépendance de la Guinée-Bissau en 1973 ? Ça, c'est dix ans après cette attaque dont vous nous parlez tout à l'heure. Quel souvenir est-ce que vous gardez ?
- Speaker #2
Moi, j'avais 10 ans, alors je ne sais même pas si je savais qu'est-ce que c'était l'indépendance. Mais c'est vrai que nous, on a toujours eu aussi, nous-mêmes les enfants, une formation politique et militante dès nos 6 ans, 7 ans. On savait que notre pays était en lutte contre le colonialisme. On savait qu'il y avait une guerre, on vivait ça. On voyait des gens qui venaient avec des blessures, on voyait des gens qui perdaient leurs parents. vous savez qu'il y avait Le maquis, on savait qu'on était en lutte, on savait qu'on allait la gagner et à un moment donné, c'était sûr qu'on allait la gagner. Maintenant, l'indépendance, oui, mais je ne sais pas si je réalisais ce que c'était. Peut-être la chose qui m'avait marquée, c'est qu'on m'a dit que mon papa était devenu président de la République, même si je ne savais pas aussi ce que ça signifiait. Mais comme j'avais vu que mon père, tout le temps que je l'ai connu, il était dirigeant du parti, il travaillait beaucoup, on ne le voyait pas beaucoup. Voilà, je me dis que ça va continuer comme ça. Un peu, c'est dans la continuation, ça va être la même chose. Je me rappelle qu'après, j'ai trouvé un peu bizarre parce qu'on a commencé à le traiter différemment. On arrivait quelque part, il y avait des voitures qui l'attendaient, il y avait le protocole, ça, il n'y en avait pas avant. On trouvait ça un peu amusant, mais sinon, je n'ai pas un sens que je savais effectivement ce que ça allait être. J'ai découvert beaucoup plus tard ce que ça voulait dire.
- Speaker #1
On va parler d'une période où vous étiez un peu plus grande. Est-ce que vous pouvez nous parler de la période difficile du coup d'État qu'a vécu votre père en 1980 ?
- Speaker #2
Oui, à l'époque j'avais déjà 17 ans, je venais d'avoir mon bac et je l'ai vécu, j'étais abyssale, je l'ai vécu vraiment dans ma peau. Disons que j'étais seule à la résidence présidentielle et j'ai senti qu'il y avait quelque chose qui se passait puisque les militaires sont venus me dire Tu ne peux pas sortir aujourd'hui. Je me suis dit bon d'accord, je reste, mais je commence à m'inquiéter, je vois beaucoup de mouvements de militaires. Après j'ai un ami d'enfance qui habitait dans le quartier restreint de présidence qui est venu rester avec moi, parce que bon, peut-être quelqu'un lui a dit il va rester avec Djamila. On a entendu des tirs la nuit. On se posait des questions, mais c'est le matin qu'on a su ce qui se passait. Et mon père, lui, n'était pas à Bissau. Il était à l'intérieur du pays. Bon, il a aussi été informé, bien sûr, et après transporté à Bissau et mis en résidence surveillée. Moi, j'ai demandé à quitter la résidence présidentielle pour aller chez une amie, puisque, bon, je ne voulais pas rester seule là. Et j'ai vu mon père quelques jours après, après ça. Quel souvenir que j'ai ? C'est la surprise, je veux dire. Si je veux dire le sentiment que j'ai eu, c'est la surprise. Parce que moi, j'ai passé la nuit avec mon frère, mon ami, mon frère Alfred. On faisait des cogitations. Qui a fait ça ? Qu'est-ce qui se passe ? On a fait toutes les cogitations, sauf que c'était Ninou Viera qui avait fait un coup d'état à mon père. Et bon... Quand j'ai vu mon père aussi, j'ai vu que la surprise aussi était grande. Surtout qu'on n'était pas habitués à ça. Je pense qu'on avait eu l'habitude de... Tout ce qu'on a appris, tout ce qu'on a vécu nous avait montré qu'on pouvait discuter. On pouvait discuter de tous les problèmes. On pouvait essayer de résoudre tous les problèmes. Mais utiliser la violence pour résoudre un problème n'était pas quelque chose... à laquelle on était habitué. Alors la surprise, vraiment, ça a été... ça a été... ça a été grande. Et aujourd'hui, je me dis que, en réfléchissant aujourd'hui, je me dis que c'est une continuation logique, ou presque logique, de l'assassinat d'Amilcar Cabral. Et que, quand on regarde aussi ce que ça a donné, je me dis que les arguments qui ont été utilisés à l'époque... n'étaient pas les bons, on n'était pas les vrais, on va dire. Puisque, disons que jusqu'à aujourd'hui, la Guinée-Bissau n'a plus jamais retrouvé la voie du développement. Je me dis que quand on utilise la violence, c'est quand on n'a pas d'argument.
- Speaker #1
Et quels arguments ont été utilisés à cette époque ?
- Speaker #2
Bon, il y avait des arguments que certaines personnes étaient favorisées, surtout les Capverdiens, que ce n'était pas normal que ce soit les Capverdiens qui occupaient certaines places et qu'il y avait la dictature. Après, il y a eu des histoires de massacres de populations. qui sont des choses qui sont dites et qu'on continue à les dire et qui n'ont pas vraiment d'évidence. Ou bien les évidences aussi que nous avons sont d'autres. Et après le coup d'État, je me dis que la plus grosse dictature s'est installée et ce qu'on a vu, c'est que le pouvoir a été beaucoup plus fort, on va dire. si on peut l'appeler comme ça. Et il y a eu surtout l'enrichissement de tout le monde qui a soutenu le coup d'État. Et avant le coup d'État, il n'y avait pas de dirigeants riches. La ligne qui était utilisée avant par mon père et par notre frère était beaucoup plus sobre, on va dire, et focalisée sur le développement. Il y a des statistiques. Et ce qui a été fait pendant les 6-7 ans de présidence de mon père, tout ce qui a été fait en Guinée-Bissau en termes d'infrastructures, d'industrialisation, d'écoles, de systèmes de santé, tout ce qui a été fait, il n'y a presque rien qui a été fait après. Et tout ce qui avait été fait, soit ça n'existe plus, ça a été abandonné ou bien ça ne marche plus. Et bon.
- Speaker #0
J'attends de voir le meilleur argument qu'un argument de pouvoir et d'enrichissement personnel. Je n'ai pas vu d'autre l'évidence après 40 ans.
- Speaker #1
Alors, dans les arguments que vous nous avez donnés pour le coup d'État, on sent qu'il y a une séparation déjà entre la Guinée-Bissau et le Cap-Vert. Est-ce que vous pouvez nous l'expliquer, cette séparation ?
- Speaker #0
Bon. La décision de séparer les deux, ça a été prise par le Cap Vert à la suite du coup d'État. Effectivement, avec, j'imagine, les raisons pourquoi ils l'ont fait. Parce que les arguments du coup d'État étant ce qu'ils étaient, a montré clairement qu'on n'est plus ensemble. Je pense que le Cap Vert a compris que... Et les nouvelles autorités de Guinée-Bissau ne sont plus en train de suivre ce qu'ils s'étaient mis d'accord au début.
- Speaker #1
Et comment votre père a vécu cette rupture ? Parce que vous nous dites qu'il a rêvé d'une union entre les deux pays, votre père, votre grand-père aussi. Comment est-ce que lui a vécu cela ?
- Speaker #0
Bon, c'est sûr qu'il a été beaucoup affecté. Je me rappelle... Quand j'ai fini mes études de médecine et que j'hésitais si je devais aller au Cap-Vert ou en Guinée-Bissau, il me disait que c'est le même peuple. Tu choisis seulement, tu vois, soit en Guinée, soit au Cap-Vert. C'est la même chose, c'est le même peuple. Et des fois, il avait eu des problèmes cardiaques. Il a surmonté, il disait que son cœur était très fort. Et il était très fier d'avoir un cœur qui avait pu aimer 2 millions de Guinéens et 500 000 Cap-Verdiens. Il les aimait profondément, tout ce monde-là. Alors, il aimait vraiment les deux peuples, même s'il était un peu plus lié, on va dire, à la Guinée-Bissau par son histoire personnelle. C'est vrai qu'il était triste de ce côté-là, mais aussi triste parce qu'il a vu le plan où les idées révolutionnaires d'Amilcar Cabral, qui étaient d'avoir les deux pays unis, étaient en train de... d'être détruit. Je pense que ça, c'était peut-être la plus grosse déception. Puisque je me dis que l'idée originale d'Amilcar Cabral, elle était vraiment originale et belle. Et à la limite, je continue à croire qu'elle était aussi efficace. Puisque, bon, dans tout ce qu'on fait dans la vie, si on est unis, on est plus forts. Si on a deux pays... qui ont une histoire commune, qui ont de très peu de ressources. Je pense que bien sûr, ils sont meilleurs, ils sont plus forts, ils sont plus outillés s'ils sont à deux. Alors bon, cette idée n'a pas été comprise de la même façon, ou bien tout le monde n'a pas trouvé son compte. Tout le monde n'a pas trouvé son compte et on a préféré utiliser, on va dire, les détails, parce que tout n'était pas rose, on va dire, c'est sûr. Mais toute œuvre humaine est perfectible et a des côtés moins bons. Alors bon, ceux qui ont voulu, effectivement, soit parce qu'ils ne trouvaient pas leur place, soit parce qu'ils n'avaient pas compris, soit parce qu'ils avaient des influences, on cassait ça et je pense que ça, c'est quelque chose que mon père a très mal vécu.
- Speaker #1
Alors Djamila, vous avez vécu aussi avec une femme engagée, votre mère. Lucette Andrade, quelle était sa place dans le mouvement de libération ?
- Speaker #0
Alors ma mère, elle était déjà même dans son temps de lycée. Elle était déjà dans des groupes révolutionnaires, parce qu'elle a fait le lycée au Sénégal et tout. Elle était déjà dans des groupes, on va dire, révolutionnaires, entre guillemets, de manifestations d'étudiants au lycée, 20, 20, je ne connais pas trop le nom, à Dakar. et Elle a connu mon père, elle avait 18 ans, ils se sont mariés et elle s'est tout de suite engagée dans la lutte. Tout de suite, tout de suite. Et mon père disait qu'elle était une compagne qui l'encouragait. Qui l'encouragait parce qu'elle avait compris qu'il était vraiment engagé dans cette mission qui était de lutter pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Fer. Alors ma mère, comme je vous ai dit, elle a fait une formation militaire, formation politique. Elle était aussi dans le comité des milices, milices nationales, milices, milices, comment ils appelaient ça ? Populaires, milices populaires, qui étaient majoritairement, majoritairement des femmes, qui étaient, on va dire, le premier rempart de sécurité des campements. Parce que les militaires partaient pour lutter et tout ça, et les milices restaient là un peu pour protéger la population. Elle a tout fait, elle a fait secrétaire, elle a fait aide-soignante, mais ensuite aussi elle a créé, elle a dirigé le groupe culturel du parti, elle a travaillé aussi dans l'information, elle a aussi aidé à la création de l'agence. d'informations, enfin... Elle a beaucoup travaillé, elle était parmi les plus actives, elle était partout, elle était au maquis, elle assistait à des combats, à des bombardements, elle a attrapé des maladies là-bas, enfin, elle était vraiment très très présente. Mais elle savait aussi qu'en tant que femme d'un haut dirigeant, elle ne pouvait pas avoir de poste dirigeant. C'était une loi, on va dire, non écrite. Les femmes, les épouses des dirigeants ne pouvaient pas avoir des postes. Mais bon, sans doute, ma mère était parmi les plus engagées jusqu'à aujourd'hui. Elle a 85 ans. Elle ne rate pas un grand congrès du PIGC. Elle ne rate pas les élections. Elle peut même pas marcher, mais tout le monde la connaît à Bissau. Elle est parmi, peut-être aujourd'hui, la plus ancienne militante du PNJ. C'est encore en vie. Elle y croit un peu trop, à l'autre coup. Elle y croit vraiment et voilà. C'est aussi un exemple pour nous d'engagement pour une cause.
- Speaker #1
Et comment elle vivait justement à l'époque cet engagement ? Puisque c'était quand même, il y avait un contexte révolutionnaire très masculin.
- Speaker #0
Oui, très masculin si vous pensez à la guerre.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Oui, parce que la guerre portait des armes, des coups de feu, peut-être c'était réservé aux hommes, on va dire, ou presque réservé qu'aux hommes, mais il y avait tout le reste. Parce que la révolution, ce n'est pas que la guerre, il y avait tout le reste. Et Cabral, Amilcar Cabral, dans cette stratégie, il y avait la guerre, mais il y avait beaucoup d'autres choses. Il y avait, par exemple, les zones libérées, qui étaient aussi quelque chose de très important, c'était, on va dire, le noyau. de développement. Chaque fois qu'on libérait une zone, il fallait créer des écoles, créer un petit centre de santé, même si c'était sur une cabane, créer un petit système de justice, créer le commerce local pour les trocs et tout. Et beaucoup de femmes ont travaillé dans ces zones libérées, dans les écoles. Les écoles, c'était très important aussi dans la stratégie de développement, d'avoir des écoles. qui commençait à former des gens, puisque nous, on était sûrs qu'on allait avoir l'indépendance. Et que bon, il faut qu'on commence à former les gens aujourd'hui, pour qu'à un moment de l'indépendance, on ait des cadres. Nous tous, moi-même, j'ai fait l'école du parti. Et beaucoup de gens, à un moment de l'indépendance, les quelques médecins, ingénieurs qu'on avait, c'était des gens qui avaient étudié dans ces écoles-là. Tout ça, ce sont les femmes. Tout le travail de dactylographie, de préparer les documents, la radio, l'information, tout le travail autour. Il y avait beaucoup, beaucoup, beaucoup de femmes qui étaient là, non seulement les épouses, les épouses de presque tous les dirigeants, mais aussi il y avait beaucoup de femmes, et il y avait beaucoup de femmes combattantes, comme Tétina Silla, que vous avez dû déjà entendre parler. Hier encore, ma mère me parlait d'elle, que quand on voit Tétina Silla, on voyait que c'était une combattante, c'était une femme.
- Speaker #1
C'est vrai, mais on entend très peu parler des femmes qui étaient au front, qui étaient autour du front.
- Speaker #0
Ça, c'est sûr, c'est sûr, c'est encore une fois, ça reste, je suis en train de faire tout ce discours, mais je suis persuadée qu'il y avait quand même un problème de genre aussi au niveau de la guerre. Ça continue, notre monde, il est dévié en termes de genre. Et il y a un biais dans la vision du monde et c'est pour ça qu'on parle peu des femmes. Mais j'ai déjà été contactée comme ça de trois fois des gens qui veulent faire... veulent avoir cette initiative de recueillir un peu l'histoire des femmes, parce qu'il y en a eu vraiment beaucoup. Beaucoup de femmes. Moi, en tout cas, j'ai grandi dans ce milieu. Et je peux vous dire que j'avais beaucoup de tanties. Elles toutes, il n'y en avait aucune qui restait à la maison. Elles toutes, elles avaient des tâches. Elles avaient des missions. Des tâches aussi importantes.
- Speaker #1
Et vous, Djamila, vous avez grandi dans cette famille engagée. Dans la Révolution, qu'est-ce que ça a changé pour vous, dans votre façon de vivre, dans votre façon de voir le monde ?
- Speaker #0
Moi je pense, aujourd'hui si je regarde, je pense que la plus grosse influence ou ce qui m'a marqué le plus, c'est les valeurs. Nous quand on avait 6-7 ans, on avait la conscience qu'on faisait partie d'une lutte et qu'on avait une tâche à accomplir. Et notre tâche, notre rôle, notre partie, c'était de bien travailler, de se comporter. de façon digne et suivre le programme des pionniers du parti, on va dire. Alors on avait ça. C'était, comment je veux dire, c'était normal qu'on soit, on sache ça, on connaisse ça. Et les valeurs de responsabilité, les valeurs de travail, les valeurs de loyauté, les valeurs d'honnêteté, justice, ce sont des choses qu'on a entendues toute la vie. Moi, je suis persuadée que ça m'a façonné, ça a façonné ma façon d'être, ça a façonné mon comportement aussi bien à la maison que professionnellement. Et j'en suis fière, j'en suis fière parce que, bon, je trouve que j'ai eu une carrière qui m'a montré que mes options étaient les bonnes, même si le monde est fait tel qu'il est fait.
- Speaker #1
Oui.
- Speaker #0
Des fois, je disais à mes parents, vous ne nous avez pas... Vous ne nous avez pas préparé pour ce monde-là, vous nous avez préparé pour le monde qu'on vivait quand on était petits, qui était un monde spécial, on va dire, où toutes ces valeurs étaient respectées. Mais aujourd'hui, on a du mal. Mais je continue à insister, puisque je les ai transmises à mes enfants aussi.
- Speaker #1
Et qu'est-ce que ça signifiait pour vous à l'époque ? Je sais que vous aviez peut-être très peu de souvenirs quand vous étiez petite, mais peut-être adolescente. Qu'est-ce que ça signifiait pour vous d'être la fille de Louise Cabral ?
- Speaker #0
Quand j'étais petite... Je ne peux pas dire que ça représentait quelque chose, puisqu'on a tous vécu dans des milieux où on essayait de ne pas faire la différence. Moi-même, j'étais fille de président à Bissau, j'allais à l'école à pied avec mes amis. Mes amis venaient au palais, j'allais chez eux. On a vécu un peu dans ce monde, peut-être un peu de rêve. Et quand j'étais petite, vraiment, je ne... Je ne sentais pas, bien sûr, qu'on avait des privilèges, qu'on pouvait voyager une ou deux fois par an, pas plus que ça. Parce qu'on avait aussi une éducation qui nous disait, vous n'êtes pas président. C'est votre papa qui est président, vous, vous êtes enfant de président, on n'allait pas faire la vie d'un président. Et ça, je remercie ma mère un peu de nous avoir toujours maintenus dans une vie normale, bien qu'on ait quelques privilèges. Mais aujourd'hui, à mon âge, je pense qu'on ne peut qu'être... Fière d'être la fille de Luis Cabral, d'être les enfants de Luis Cabral. On sent vraiment qu'on a ce privilège-là d'avoir pu être ses enfants parce que c'était un homme qui nous a donné un exemple incomparable. Il a donné toute sa vie, toute son énergie, tout ce qu'il savait, il l'a donné à son pays, à Guinée-Bissau. Mon père, jusqu'à presque le dernier jour de sa mort, sa seule préoccupation était... la Guinée-Bissau. Cette capacité de donner, cette capacité d'amour envers un pays, un peuple, même après avoir été, on va dire, victime d'un coup d'État, mon père n'a jamais parlé mal, ni de la Guinée-Bissau, ni des autorités de Guinée-Bissau en public, jamais. Bon, entre nous, il pouvait dire deux, trois choses, mais jamais. Et il a toujours souhaité, même qu'il n'était plus là-bas, son plus grand souhait était que la Guinée-Bissau puisse... puissent se développer. Et nous, les enfants, on a un privilège supplémentaire puisqu'on l'a connu aussi comme père. Et ça, il n'y a que nous qui pouvons dire. Bon, mes cousins aussi, beaucoup de mes cousins aussi ont connu mon père en tant que père, on va dire. Et vraiment, le père aimant qui prend beaucoup de temps pour discuter, pour parler, qui nous a raconté beaucoup d'histoires, qui n'avait aucun problème. Il n'y avait rien qui pouvait l'empêcher de passer des temps avec nous. Un père qui pouvait nous dire, tu me manques, tu ne viens pas me voir, et tout ça. Et qui nous a appris l'humidité, qui nous a appris aussi le sérieux, le travail, la valeur du travail, qui nous a appris à respecter les gens. Et voilà, alors je pense qu'on est tellement fiers, nous tous, on est tellement fiers d'être ces enfants, que... en disant qu'on s'est donné cette mission de préserver sa mémoire et son lègue.
- Speaker #1
Alors dans Chronica de Libertason, votre père raconte qu'un jour vous l'avez réveillé parce que quelqu'un était venu frapper à la porte pour le prévenir qu'on voulait le tuer. À ce moment-là, est-ce que vous aviez conscience, Djamila, du danger que votre père courait ?
- Speaker #0
Non. Je pense que pas du tout. Je devais avoir 6-7 ans. C'était encore à Ziguénchor. Je me rappelle, je ne sais pas si on m'a raconté tellement ça, ou bien je me rappelle effectivement de ce geste que j'ai entendu dehors. Et je suis courue dans la chambre, puis il était encore dans la chambre pour lui dire ça. Mais je pense qu'à l'époque, j'ai dû trouver ça même amusant. Et voilà, il paraît que j'ai parlé de ça pendant des jours et des jours, et je le racontais avec beaucoup d'enthousiasme. Mais bon, maintenant, je sais que ce n'était pas du tout amusant. Les sentiments que j'ai maintenant, c'est que d'une part, nous, on avait peut-être cette idée que le colonialisme, ils sont tous méchants, ils sont tous des tueurs. tu attrapes, ils vont te tuer. Apparemment, ce monsieur, il n'a pas fait ce qu'on l'a envoyé faire, même si après les investigations ont montré que peut-être c'était encore, il était déjà venu plusieurs fois, il avait déjà fait plusieurs choses, il avait déjà été, il avait beaucoup de comportements qui... pouvait laisser soupçonner que c'était une façon encore de s'approcher, de s'approcher peut-être pour faire quelque chose de pire. Mais bon, de toutes façons, je me dis que gardons l'aspect positif que le monsieur l'a voulu faire et il ne l'a pas fait. Mais je pense que plus que tout, c'est qu'on se rend compte aujourd'hui que vraiment nos parents ont mis leur vie en danger. Et c'est vraiment, ils se sont donnés, ils se sont donnés, ils ont mis tout en danger. Et ça c'est... C'est peut-être maintenant qu'on se rend compte, beaucoup plus tard qu'on se rend compte qu'ils se sont mis en danger, effectivement. Et ça nous rend encore plus fiers.
- Speaker #1
Oui, ils ont donné leur vie pour un pays, pour deux pays. Effectivement, c'est quelque chose de beau.
- Speaker #0
De beau, oui. Et je me dis vraiment, il y a beaucoup de gens qui auraient pu le faire et qui ne l'ont pas fait. Mais bon, ils l'ont fait.
- Speaker #1
Et en parlant encore du livre de votre père. Chronique de Libertasens, vous souhaitez le faire traduire aujourd'hui en français. Et qu'est-ce que vous souhaitez partager avec le public francophone ?
- Speaker #0
Je pense que pour bien répondre, il faut que je raconte une petite histoire. C'est quoi le livre ? Comme ça, on comprend facilement pourquoi on veut le partager. Chronique de Libertasens a été publiée pour la première fois en 1984,
- Speaker #1
il y a 41 ans.
- Speaker #0
Juste après mon père, quand il y a eu le coup d'État, il était en prison. Il a écrit le livre en prison. Il l'a écrit à la main en prison. Et c'est quand il est sorti qu'il a continué à travailler dessus et il l'a publié en 1984. Mais à l'époque, c'est un livre qui est resté un peu dans les tiroirs. Et c'est pour ça qu'en 2024, mes frères, sœurs et moi, on a décidé de le republier, rééditer. avec la maison d'édition Rose de Porcelane, au Portugal. Et on a alors réédité dans le cadre du centenaire d'Amilcar Cabral. C'était un peu comme ce livre, le livre est dédié à Amilcar Cabral. D'ailleurs, mon père même fait la dédicace à Amilcar Cabral. Le livre parle d'Amilcar Cabral, et tout le reste qui va autour. Même quand il parle de lui, Luis Cabral, il parle en fonction d'Amilcar Cabral. Et ce livre est vraiment un hommage, mais aussi une histoire de guerre, on va dire. Mais on va dire qu'une histoire, moi je dis que c'est une histoire d'amour. Une histoire d'amour pour son peuple, une histoire d'amour pour son pays. Une histoire d'amour entre des frères, mais aussi d'amour entre les gens qui se sont mis ensemble. pour faire cette guerre. Une histoire de courage, une histoire d'engagement, une histoire de cohérence, une histoire de nationalisme. Enfin, il y a tellement de choses là-dedans que je me dis que c'est un livre qui reste d'actualité, même s'il a été écrit il y a plus de 40 ans. Il reste d'actualité pour tous nos pays, les pays francophones, notamment le Sénégal. Et la Guinée a beaucoup contribué. Je pense que tous ceux qui sont intéressés à connaître toutes les facettes de leur histoire, parce que cette histoire-là de la Guinée qu'on a créée ou du Sénégal n'est racontée nulle part ailleurs, on va dire de cette façon. Et là, on peut voir, il y a des noms, il y a des lieux. On peut voir comment est-ce que ces deux pays ont contribué. On veut aussi le traduire en anglais, ce sera la prochaine étape. puisque je pense que c'est un livre qui peut servir de référence, mais un livre aussi qui est contemporain, dans l'Afrique contemporaine. En ce moment, dans beaucoup de nos pays, il y a les questionnements. Qu'est-ce qu'on doit faire ? Quels sont les changements, les révolutions, entre guillemets, qu'on doit faire pour effectivement pouvoir promouvoir le bien-être de nos populations ? Et je me dis que ce livre... Je le classifierais comme un livre inspirant, qui peut être inspirant pour la jeunesse, pour croire qu'il est possible de faire des changements. Mais ces changements, c'est nous-mêmes qui devons les faire. Et que là, ce livre, on va voir que c'est des Guinéens et des Capverdiens qui ont décidé de faire quelque chose, ils se sont engagés pour ça, ils ont travaillé pour ça, et ils ont gagné. Et que ça... Si l'on fait en 1960, on peut le faire aussi aujourd'hui en 2025.
- Speaker #1
Et vous pensez que c'est le message qu'aurait voulu faire passer votre père à la nouvelle génération avec ce livre ?
- Speaker #0
Oui, moi je pense qu'au fond, il n'est plus là pour nous le dire, mais au fond, c'est nous. Moi, à chaque fois que je lis le livre, c'est ça que je vois un peu, que j'essaie de dire aux gens. Ça montre que les gens, c'est des hommes et des femmes, comme nous. qui ont fait quelque chose, ils ont réfléchi, ils se sont organisés, mais ils se sont dévoués à ça, ils se sont dévoués à ça. Ils ont beaucoup travaillé, ils étaient prêts, et beaucoup d'entre eux ont donné leur vie, mais les autres étaient prêts aussi à donner leur vie. Mais bien sûr, ils ont utilisé aussi des amis, ils ont utilisé des pays amis, on a eu de l'aide de beaucoup de gens. Mais on était nous devant, et nos pensées. On a pris le temps de vraiment comprendre ce qu'on veut et de faire. Je pense que pour moi c'est un des messages. L'autre message aussi, c'est le message de l'union. Je pense que même l'Afrique d'aujourd'hui, pour moi c'est un message important pour l'Afrique. L'union certainement peut faire la force. Si on arrive à s'unir sur des objectifs communs, et on se met d'accord, on dialogue, on s'écoute. on se respecte, on peut arriver à mieux si on est unis que quand on est seul. Pour moi, ça, c'est aussi un autre message aussi important.
- Speaker #1
Merci Djamila Cabral d'avoir partagé avec nous ces morceaux d'histoire et de vie. Votre parole est précieuse parce qu'elle éclaire autrement une mémoire souvent oubliée, que ce message porté par votre père et par votre famille continue de circuler et d'inspirer. Les mémoires du Cap-Vert continuent bientôt avec d'autres voix et d'autres histoires à faire résonner. Merci.
- Speaker #0
Merci.
- Speaker #1
La préparation des questions et l'interview ont été menées à Paris par Elodie Mendez-Tavarez, à la réalisation Charles Junior Andrade. Les archives audio proviennent de la fondation Mario Soares et Maria Barroso, maison commune, archive Mario Pinto de Andrade. Merci.