Speaker #0Pendant tous ces mois de décembre, nous allons rendre hommage à celles qui ont fait l'histoire. Chaque jour, nous allons parcourir et remonter le temps pour vous présenter une figure marquante qui a lutté, milité pour que le droit à l'avortement soit reconnu. Ces femmes, qu'elles soient pionnières radicales, avocates audacieuses ou ministres courageuses, ont brisé le silence, affronté la violence des débats et permis que le drame de l'avortement clandestin appartienne au passé. Leur combat est le socle de notre liberté et c'est grâce à elles. que nous pouvons aujourd'hui, ici, déculpabiliser et continuer à libérer la parole. Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans la douzième case de notre calendrier de l'Avent Merci Simone. Chaque jour, nous ouvrons une nouvelle fenêtre sur la vie d'une femme qui a combattu pour le droit fondamental à disposer de son corps. Et aujourd'hui, nous partons en Guadeloupe pour redécouvrir un nom que l'histoire officielle a trop longtemps minoré, celui de Jacqueline Manicom. Alors Jacqueline Manicom... elle est sage-femme, romancière, militante acharnée, et elle est en quelque sorte la figure oubliée d'un féminisme qui était, dans les années 70, à la croisée de trois combats essentiels, celui de la classe, de la race et du sexe. C'était une femme révoltée dont l'héritage résonne avec une force incroyable. Elle est née en 1935 en Guadeloupe. Sa famille est pauvre, elle est issue des travailleurs d'origine indienne, que l'on appelle les coulisses, exploités dans les champs. Elle est l'aînée d'une fratrie qui comptera 20 enfants, et sur les 20 enfants, 10 ont survécu. Elle doit d'ailleurs interrompre ses études à l'âge de 17 ans et renoncer à passer le bac pour aider sa mère qui est alitée par une nouvelle grossesse. Alors elle voit disparaître son rêve de devenir médecin. Et c'est là, dans cette enfance marquée par la précarité et les grossesses répétées de sa maman, que naît sa vocation. Elle voit sa mère s'épuiser, se consumer. Et Jacqueline Malicombe comprend très tôt que pour les femmes de son milieu, la maternité n'est pas un choix, mais souvent une fatalité. Alors elle se bat et elle devient la première femme de sa famille, même la première tout. tout court de sa famille, à entrer à l'école, luttant pour chaque mot appris. Son rêve est de devenir médecin, mais le système colonial et social de l'époque l'en empêche. Alors, le souvenir de la sage-femme qui avait sauvé la vie de sa mère lors d'un accouchement difficile a joué à ce moment-là un rôle déclencheur. Je la cite. « Je me suis dit que sage-femme, c'est ça que je dois faire. Je pourrais aider les femmes comme ma mère. » Alors la jeune femme s'envole vers Paris en 1958, embauchée par l'hôpital Bichat. À l'hôpital, le constat est terrible. Jacqueline Manicom est confrontée. quotidiennement au drame de l'époque. Les grossesses non désirées et surtout les conséquences terrifiantes des avortements clandestins. Elle voit arriver des femmes démunies, des utérus brisés, des cœurs et des corps meurtris. Elle comprend que la libération des femmes passe par la maîtrise de leur fécondité. Pour les femmes dans les Antilles françaises, la situation est d'autant plus urgente qu'elles subissent une double peine. Le mépris colonial s'ajoute à la misogynie générale. C'est pourquoi, à la fin des années 1960, elle retourne en Guadeloupe et elle cofonde avec son compagnon Yves le Tourneur Merci. le premier centre de planning familial des départements d'outre-mer. Ce centre est révolutionnaire parce qu'il propose gratuitement stérilis et pilules pour pallier à la misère et à l'absence totale de politiques de santé sexuelle dans l'île. Et c'est un acte profondément politique et anticolonialiste. Alors Jacqueline Manicom dénonce l'hypocrisie de la France, qui, en métropole, commence à peine à parler de contraception, mais maintient ses territoires d'outre-mer dans l'ignorance et la violence. Et son engagement va prendre une dimension nationale. En novembre 1972, c'est le fameux procès de Bobigny, Et l'avocate Gisèle Halimi utilise l'affaire d'une adolescente avortée pour dénoncer l'archaïsme de la loi. Et à ce moment-là, Halimi convoque des témoins essentiels et parmi eux, notamment Jacqueline Manicom. Son témoignage, vibrant et bouleversant, reste gravé dans la mémoire de Gisèle Halimi, qui la citera même dans ses mémoires. Alors devant la cour, la sage-femme Antillaise raconte l'horreur concrète de son métier, l'impuissance et la colère face aux fœtus dissimulés dans les sachets à garniture périodique. Une citation tirée de son roman La Graine. Elle confronte directement la justice à la réalité des femmes, en particulier les plus précaires et les plus racisées. Bien que la presse, à l'époque, n'ait pas beaucoup relayé sa déposition, son rôle est quand même capital à ce moment-là. Elle a apporté au procès la voix des femmes oubliées, celles pour qui le droit à l'avortement est un combat de survie, non seulement féministe, mais aussi social et anti-raciste. Jacqueline Manicom n'a pas seulement lutté par l'action, mais aussi par les mots, puisqu'en 1972, elle publie son premier roman, autobiographique, Mon examen de blanc, qui dénonce le racisme, le métissage et l'aliénation culturelle. Et en 1974, c'est son livre La graine, journal d'une sage-femme, qui la rend réellement célèbre, à travers son héroïne, qui expose la triple obtression de classe, de race et de sexe qu'elle subit en tant que femme noire et professionnelle de santé. Alors elle résume, elle-même, l'essence de son existence dans une phrase célèbre adressée symboliquement à Simone de Beauvoir. « Voyez-vous, Simone de Beauvoir, j'ai 37 ans, et depuis que je suis née, j'ai l'impression de lutter. J'ai lutté pour apprendre à lire car dans ma famille, il n'y avait pas un seul livre. J'ai lutté pour avoir un métier, j'ai lutté pour faire admettre ma couleur de peau, j'ai lutté et je lutterai encore pour que les femmes se libèrent. » Cette phrase est un manifeste, c'est le récit d'une vie entière passée dans le combat. Et malheureusement, l'intensité de cette lutte l'a épuisée. Jacqueline Manicom met fin à ses jours en 1976, à l'âge de 41 ans. Un an seulement après l'adoption de la loi Veil. Après sa mort, son nom est peu à peu effacé des récits féminismes français, comme si son engagement trop complexe, trop frontalement coloniste, dérangeait. Alors heureusement, grâce à l'histoire, aux travaux de l'historienne Hélène Fouard, qui a consacré une biographie « Jacqueline Manicom, la révoltée » , on commence à entendre parler d'elle. Dans la lettre qu'elle a laissée, elle dit Merci. sa fatigue d'être femme, noire et pauvre. Et sa petite-fille, Nina Hatt, nous dit qu'elle trouve ça dramatique, car elle s'est donné la mort l'année où son combat a porté ses fruits. En 1976, l'avortement venait d'être légalisé et elle n'a même pas eu le temps de le voir. Jacqueline Malicombe, c'est la preuve que le féminisme n'a jamais été un mouvement monolithique, c'est une mosaïque de combat où la couleur de peau et l'origine sociale ont toujours compté. Elle nous rappelle qu'on ne peut pas parler de la libération des femmes sans parler de justice sociale et de décolonisation des corps. Alors merci Jacqueline Manicom et on se retrouve demain pour le nouveau portrait d'une femme qui s'est battue pour le droit à l'avortement. Si cet épisode vous a touché, n'hésitez pas à le partager, à en parler autour de vous ou à me laisser un message. Je vous invite aussi à vous abonner sur votre plateforme de podcast favorite, à mettre 5 étoiles, ça aide au référencement et à la visibilité du podcast. Si vous souhaitez avoir plus de contenu, vous pouvez vous abonner à ma page Instagram merci.simone.podcast Et si vous aussi vous souhaitez venir... témoigner au micro de Merci Simone et nous raconter votre histoire, écrivez-moi. En attendant le prochain épisode, Merci Simone !