Speaker #0Musique Bienvenue dans ce nouvel épisode de Mimèsis, le podcast qui s'inspire du vivant pour porter un autre regard sur nos défis professionnels. Aujourd'hui, nous allons explorer une ressource invisible que nous gaspillons souvent sans nous en rendre compte. Une compétence essentielle pour la qualité de nos relations et de notre travail, et qui impacte aussi grandement notre niveau d'énergie et d'efficacité. Imaginez une ligne de départ pour une course, mais pas n'importe laquelle. A gauche, vous avez un enfant de 6 ans, à droite, un adulte de 35 ans. L'enfant court, court à fond pendant 10 minutes. Et puis, oh, un papillon qui vole, un ami qui m'appelle ! Oh, puis j'ai une idée de dinosaure dans la tête. Et hop, son attention a changé de direction. Pour lui, la course s'arrête là. Il va finir par revenir peut-être, mais pour l'instant, il explore le monde. L'adulte, lui, continue de courir méthodiquement. Sa concentration est soutenue. 25 minutes de sprint cognitif, peut-être 40 si le café est fort. Et puis soudain, un moment de fatigue, un collègue qui passe une tête dans le bureau ou une notification LinkedIn, et le voilà qui trébuche. Même les meilleurs sprinters du cerveau doivent s'arrêter pour respirer. Notre attention, c'est comme nos jambes dans cette course. Les enfants ont de petits pas rapides mais courts. Nous adultes, on peut tenir plus longtemps, mais même nous, on tombe si on se laisse distraire ou qu'on ne prend pas de pause. Pédagogues et psychologues utilisent souvent l'image d'une poutre pour illustrer l'attention. Plus vous avancez longtemps dessus sans pause, plus le risque de tomber augmente. Notre cerveau fonctionne un peu de la même façon. Et contrairement à une idée reçue, il n'est pas fait pour le multitâche. Ce que nous appelons multitâche est en réalité une alternance rapide entre les tâches. Et chaque bascule coûte du temps et de l'énergie. Imaginez-vous en train de lire un mail, répondre à un message Teams, écouter une réunion en même temps. Vous pensez avancer, mais vous allez gaspiller l'équivalent de deux heures à recentrer votre cerveau. Or, nous vivons une époque où notre attention est sans cesse captée. D'abord par des sollicitations numériques. quasi permanentes, les notifications de mails, de messageries et autres outils collaboratifs, un flux d'informations abondant et peu hiérarchisé, une multitude d'outils qu'on utilise en parallèle. Tout ça induit une stimulation continue, des interruptions fréquentes et une hypervigilance liée à un phénomène que beaucoup d'entre nous connaissent bien, le FOMO ou Fear of Missing Out, c'est-à-dire la peur de rater quelque chose d'important. Au risque de reprendre son téléphone toutes les cinq minutes, ou de ne pas oser déconnecter des mails durant le week-end. Sans compter que c'est aussi installé dans beaucoup d'organisations la culture de l'urgence et de la réactivité immédiate. Tout est pour tout de suite. Et parce que la pression sociale est présente, qu'on a peur de décevoir ou d'être mal vu, on répond. Et tout le monde prend l'habitude de l'immédiateté. Au risque de confondre urgent et important, de mal intégrer une information ou un apprentissage, de manquer de recul et prendre des décisions superficielles, et finalement se retrouver à bout de souffle au beau milieu du parcours. D'autres éléments viennent polluer notre attention et pénaliser notre efficacité. Des décisions changeantes, des injonctions contradictoires, la pression à la performance, au résultat, la charge émotionnelle qui est liée à des relations de travail tendues. La fatigue mentale n'est jamais très loin. L'attention fait partie de nos capacités naturelles, mais elle n'est pas illimitée. C'est une ressource biologique coûteuse qui mobilise beaucoup d'énergie. Chaque fois que nous posons notre attention quelque part, nous sélectionnons, nous excluons et nous consommons de l'énergie mentale. Pour mieux comprendre ce qui se joue avec notre attention, je vous propose d'élargir le champ et d'observer ce qui se joue dans la nature. Le vivant a développé depuis des millions d'années des stratégies sophistiquées de gestion de l'attention et nous ouvre des pistes de réflexion intéressantes sur la vigilance, les rythmes, l'environnement, l'énergie. Imaginez un guépard dans la savane, soigneusement camouflé dans les broussailles, tout muscle tendu, les yeux rivés sur une gazelle. Tout est prêt pour une course parfaite. Soudain, il démarre. Chaque muscle bouge en harmonie. Le vent fouette son flanc. L'adrénaline pulse dans ses veines. Mais un bruit derrière un buisson attire son attention. Une branche qui craque, un cri d'oiseau. Rien de vraiment important, mais son cerveau a basculé. Et pendant ce temps, la gazelle l'a repérée et vite bondit dans les hautes herbes. Le guépard peut atteindre des vitesses incroyables, mais seulement sur de très courtes distances. Il doit donc choisir une cible, ignorer tout le reste et lancer son sprint. S'il se trompe de cible ou se laisse distraire, il perd énormément d'énergie, parfois au point de ne pas pouvoir chasser à nouveau avant longtemps. Le guépard nous apprend ainsi deux clés importantes pour le travail. Même le plus rapide, le plus précis, le plus concentré peut rater sa cible si son attention est polluée. Au bureau, c'est pareil. Un projet complexe peut échouer si chaque micro-distraction détourne votre focus. Une information mal gérée peut coûter cher. Deuxième chose, les sprints de concentration peuvent être intenses, mais ils sont coûteux. Donc, ils doivent rester rares, préparés et suivis de récupération. Une abeille butine dans le jardin. Elle va de fleur en fleur, transportant le pollen. Elle sait où aller, combien de temps rester sur chaque fleur, repère les meilleurs nectars. Mais elle ne travaille pas sans pause. Après quelques minutes intenses, elle retourne à la ruche, repose ses ailes, échange des informations avec ses congénères. Puis de nouveau, elle repart, concentrée, précise, efficace. Ce rythme alterne travail intense et récupération, ce qui aide à maximiser à la fois sa productivité et son endurance. Dans le travail humain, nous en avons aussi besoin, de périodes de concentration fortes, suivies de micro-pauses ou de moments de décompression. Sans cette alternance, nous nous épuisons et nos efforts deviennent inefficaces. C'est justement ce que permettent des méthodes d'efficacité personnelle comme le Pomodoro, qui alterne entre des périodes de concentration intense suivies de pauses. La libellule, elle, a développé la stratégie du focus prédictif. Elle voit sa cible, mais ne réagit pas tout de suite. D'abord, elle calcule, elle se projette. Alors, si l'insecte continue son vol comme ça, dans 15 secondes, il sera au niveau du roseau et ce sera le bon moment. Alors, elle réoriente déjà son vol pour aller directement à cet endroit. Et au moment fatidique, elle est déjà là. La libellule attrape 95% de ses proies en vol. Elle ne poursuit pas sa cible. Elle anticipe, prédit où elle sera et coupe la trajectoire. Elle nous apprend que le vrai focus n'est pas réactif, il est stratégique. Une autre stratégie est fascinante, c'est celle de la pieuvre. Une pieuvre possède des centaines de millions de neurones, dont une grande partie dans ses tentacules. Ses bras explorent partout autour d'elle. L'un touche un gros mollusque, l'autre explore une ouverture dans un rocher, un troisième goûte quelque chose. Tout semble se passer en même temps, mais ce n'est pas le chaos. Chaque bras peut goûter, explorer, manipuler presque indépendamment, chaque mouvement a un rôle et elle reste capable de coordonner l'ensemble. C'est ce que l'on appelle l'attention distribuée intelligente. Ce ne serait donc pas le multitâche qui est le problème. On peut gérer plusieurs flux d'attention à la fois, mais à condition qu'ils soient organisés. Au travail, cela permet de distinguer ce qui relèverait d'un fonctionnement multitâche subi, enchaîner les réunions, messages, interruptions de toutes sortes, d'un multitâche structuré et voulu dans lequel on peut définir son propre processus de traitement des tâches en parallèle, mettre en place certaines automatisations et suivre les délégations. D'autres êtres vivants ont choisi de la jouer collectif. Imaginez en hiver une nuée d'oiseaux qui s'envolent vers le sud. Ce n'est pas seulement un spectacle de grâce, c'est un modèle stratégique de survie. Chaque oiseau bat des ailes avec précision, garde en permanence un œil sur ses voisins et un autre sur l'horizon. Si un prédateur surgit, le premier qui détecte le danger donne le signal et toute la nuée change instantanément de direction. Cette vigilance collective permet à chacun de se concentrer sur sa tâche, voler, économiser de l'énergie, naviguer, tout en restant protégé. Voilà un excellent rappel pour le travail collectif. Une équipe attentive, où chacun partage ce qu'il remarque, peut éviter des erreurs majeures et réagir efficacement aux imprévus. Seul, un détail peut passer inaperçu, mais ensemble, on capte plus largement l'environnement et on gagne en impact et en justesse d'action. Revenons à notre cerveau humain pour aller un peu plus loin dans la compréhension de notre fonctionnement et des mécanismes à l'œuvre quand on mobilise notre attention. On distingue trois types d'attention. L'attention focalisée, c'est notre concentration volontaire, dirigée sur une tâche précise, qui est utile pour analyser, décider, formaliser. C'est le focus de notre félin de tout à l'heure. L'attention diffuse est plus large, elle est propice à la créativité, à la prise de recul. Elle permet l'imagination, la rêverie. Et puis, la troisième, c'est l'attention automatique. C'est celle qui est captée par tout ce qui se passe autour de nous, sans effort et sans filtre de priorisation. Le problème actuel, c'est que l'attention automatique a tendance à tout envahir au détriment des deux autres. Nous ne manquons pas de volonté ni de capacité cognitive. Disons plutôt qu'on évolue principalement dans des environnements qui sabotent nos capacités attentionnelles. Par ailleurs, notre attention n'est pas neutre, elle est orientée par des biais cognitifs, ces mécanismes automatiques qui permettent à notre cerveau d'être très rapide, mais qui peuvent parfois nous piéger, car ils façonnent ce que nous voyons et ignorons. Comprendre ces biais, c'est comprendre pourquoi nous sommes souvent distraits ou focalisés sur certaines choses plutôt que d'autres. Prenons quelques exemples. Le biais d'attention sélective fait que nous concentrons notre attention sur certaines informations et ignorons le reste. C'est ce qu'on appelle un effet tunnel. Le biais de vigilance pour le négatif nous amène à remarquer d'abord les risques et les problèmes et oriente notre focus sur ce qui ne va pas. Un manager qui se concentre sur les problèmes ou une erreur récente peut passer à côté des progrès significatifs de son équipe. Le biais de familiarité nous incite à privilégier ce que l'on connaît déjà, ce qui rend difficile d'accepter d'autres visions ou des solutions nouvelles. Il est contrebalancé par le biais de nouveauté. Là, c'est l'attirance pour ce qui est nouveau, et c'est justement ce qui fait la redoutable efficacité des distractions numériques qui nous proposent en permanence de la nouveauté. Le biais de confirmation dirige notre attention vers ce qui confirme nos connaissances ou nos croyances, mais au risque d'aboutir parfois à des décisions mal adaptées. On peut aussi avoir des biais émotionnels et des biais sociaux, l'influence du groupe n'étant pas négligeable lorsqu'il s'agit d'orienter l'attention collective. Alors comment faire pour déjouer ces biais attentionnels ? Comment reprendre le pouvoir sur ce mental dispersé et fatigué, refaire de la place à nos autres formes d'attention dont nous avons besoin, pour garder un esprit critique, pour décider efficacement, pour ouvrir le champ à l'innovation ? Nous avons déjà exploré plusieurs exemples de stratégies du vivant qui nous ont offert quelques clés. Alterner focus et défocalisation, respecter les rythmes d'énergie avec des temps de pause et de maturation, adopter volontairement une attention distribuée. L'enjeu ici n'est pas de demander encore plus d'efforts, mais de créer les conditions favorables pour soi et son équipe, afin de nourrir et protéger nos capacités attentionnelles au travail. Nous disposons déjà de quelques leviers neurocognitifs simples. Travailler en monotâche, consciente, avec des méthodes comme le Pomodoro par exemple. Ou utiliser l'approche du deep work, qui permet de longues plages de travail sans sollicitation. Veillez à faire des micro-pauses attentionnelles d'une ou deux minutes régulièrement. La récupération fait partie du travail. Souvenons-nous aussi que notre corps est un allié précieux. On peut choisir de porter l'attention sur son corps et ses sensations. Sentez-vous... Votre cœur quand il bat un peu plus fort, une gorge serrée, une tension dans le dos ou un élan joyeux, tout ça ce sont des messages à prendre en compte. On parle souvent des cinq sens mais nous en avons d'autres et l'interoception, la capacité à porter l'attention sur son corps, à en être conscient, à capter les messages, en est un. On peut alors décider de respirer de manière profonde et consciente pour revenir au présent, utiliser des techniques simples d'ancrage corporel pour calmer la dispersion. Cette attention tournée vers soi permet aussi d'observer ces automatismes attentionnels, sans jugement, et intégrer des actions différentes pour les faire évoluer. L'attention ne se force pas, elle se cultive. Enfin, nous ne sommes pas seuls au travail. Comme les nuées d'oiseaux ou les essaims d'insectes, nous disposons aussi de leviers collectifs. Pour un manager, cela revient à temporiser l'urgence surtout, à clarifier ce qui mérite l'attention en priorité. Réduire les demandes contradictoires, permettre des temps de travail profonds, favoriser une vraie collaboration. L'attention devient alors un sujet de responsabilité organisationnelle dans lequel le manager a un vrai rôle de régulateur. L'attention n'est pas un automatisme incontrôlable, ni un problème individuel. C'est une ressource vitale, comme l'énergie ou la santé. Réguler notre attention n'est qu'une moitié de l'équation. L'autre moitié est tout aussi stratégique. C'est choisir sur quoi nous investissons notre attention. Car dans un environnement saturé d'informations et de sollicitations, ce choix détermine non seulement ce que nous percevons, mais aussi ce que nous pouvons créer et vivre ensuite. Prendre soin de notre attention, c'est donc prendre soin de cette part de vivant en nous, dans le travail aussi, et redonner à notre capacité naturelle toute sa valeur. Alors, entre focus félin hyper concentré, attention distribuée intelligente, attention prédictive, ou encore mobilisation collective, qu'est-ce que vous allez tester demain au travail ? Merci pour votre écoute et à très bientôt pour un nouvel épisode de Mimesis, à l'écoute du vivant.