Speaker #0Bienvenue dans Mimèsis, le podcast qui nous met à l'écoute du vivant, qui s'inspire de la nature pour aborder autrement nos défis professionnels.
Dans cet épisode, je vous emmène en plongée dans un réseau social vieux de plusieurs millions d'années. Un réseau gigantesque, sans fil, sans algorithme, sans notification, et pourtant terriblement sophistiqué. Bienvenue dans le monde des baleines. Et oui, pendant que nous nous envoyons des messages, des vocaux, des émojis, les baleines, elles, échangent des chants de longue distance, coordonnent leurs déplacements, ajustent leur dialecte et s'adaptent tant bien que mal au bruit du trafic maritime, un peu comme nous tentons de survivre au brouhaha des réseaux sociaux modernes.
Je vous rassure, aucune baleine n'a encore jamais posté de message disant « Je suis heureuse de vous annoncer que je commence ma migration vers le Sud » . Imaginez à la place un réseau social où personne ne publie pour exister et cumuler des vues, où les messages ne sont envoyés que lorsqu'ils ont un sens. Un réseau ancien, éprouvé et robuste.
Les baleines vivent dans un monde où l'image circule mal, car l'eau absorbe la lumière. L'odeur, pas terrible non plus, elle diffuse lentement. Alors, pour communiquer, elles utilisent le son. Car sous l'eau, les vibrations voyagent jusqu'à 5 fois plus vite que dans l'air. Il existe une quinzaine d'espèces de baleines : des rorquals, des baleines franches, des baleines grises, des baleines boréales. Et on y inclut aussi souvent le cachalot, même s'il lui a des dents et non des fanons. On en trouve dans tous les océans, dans les zones polaires et tropicales, près des côtes ou en océan ouvert. Certaines espèces comptent plus de 100 000 individus, comme le rorqual, c'est le plus courant. Et d'autres sont en grand danger d'extinction, avec moins de 200 individus restants, c'est le cas de la baleine grise. Si les cachalots communiquent avec des cliquetis, que l'on appelle des codas, les baleines à fanon produisent des sons très graves, entre 20 et 200 Hz. Pile dans la gamme de fréquences des moteurs de nos cargos modernes. J'y reviendrai plus tard.
Ces basses fréquences portent loin. Certaines études, notamment celle de la NOAA, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, montrent que les champs des baleines bleues peuvent voyager sur des centaines de kilomètres dans des conditions calmes. Ce sont des messages de longue distance, en quelque sorte. Sous certaines conditions océanographiques, ces sons peuvent être guidés par un couloir acoustique naturel qu'on appelle le canal SOFAR, S-O-F-A-R, pour Sound Fixing and Ranging, qu'on appelle aussi le canal acoustique profond. C'est une zone horizontale de l'océan, que l'on situe entre 600 et 1200 mètres de profondeur, où le son est canalisé et peut se propager sur des distances exceptionnellement longues, jusqu'à des milliers de kilomètres avec très peu de perte d'énergie. En somme, des messages qui voyagent sans relais, sans réunion de coordination. Une baleine peut ainsi échanger des informations avec de nombreux individus qu'elle ne voit pas, qu'elle ne croisera peut-être jamais. Cela crée un réseau étendu, comparable à un réseau social à grande échelle.
Et ce qui est fascinant, c'est que leurs messages ne sont pas du bruit aléatoire. Les travaux du biologiste Roger Payne dans les années 1970 révélaient déjà que les baleines à bosse chantent avec une structure, avec des motifs, des répétitions, des séquences, qui évoluent au fil du temps. Ces chants se révèlent même bien plus structurés qu'on ne le pensait. Une récente étude publiée dans la revue Science en février 2025 révèle qu'ils suivent une organisation similaire aux langues humaines : comme des mots dans une phrase, certaines séquences sonores se répètent fréquemment, ce qui facilite l'apprentissage de la communication chez les jeunes individus. L'apprentissage de ces chants est si fort qu'une population entière peut rapidement adopter une nouvelle mélodie. Et un chant adopté cette année dans une partie de l'océan Pacifique peut se retrouver plusieurs mois plus tard à l'autre bout de l'océan. Une vraie transmission culturelle où un groupe va influencer les autres. Un peu comme se propage le tube de l'été ou une trend TikTok. Mais un point essentiel est à noter. Tous les chants ne se diffusent pas de la même façon : seuls ceux qui sont repris, compris et jugés utiles par les autres survivent. Chez les baleines, la viralité n'est pas garantie, il n'y a pas de plan de com' pour sauver un champ médiocre. Imaginez un peu que, sur LinkedIn ou Instagram, seuls les messages vraiment utiles survivraient. Ouais, je sais, ça fait rêver...
Cela dit, le parallèle avec nos fonctionnements professionnels reste pertinent, je crois. Dans les entreprises, on voit régulièrement émerger des modes professionnelles : une nouvelle méthode, un nouvel outil, un nouveau vocabulaire, et en quelques mois tout le monde s'y met. Exactement comme quand tout LinkedIn se met à parler de synergie, d'agilité ou d'intelligence artificielle. Sauf qu'un message, une méthode, ne se diffuse et ne persiste réellement dans la durée que s'il répond à un besoin concret. Des mails répétés, des slides soignés, des slogans percutants n'y changeront rien. Comme dans l'océan, une approche sera adoptée durablement si elle est pertinente.
La cerise sur la nageoire, c'est que chaque population de baleines a son propre dialecte. Les baleines du Pacifique Ouest ne chantent pas comme celles du Pacifique Est. Elles peuvent entendre les chants des autres groupes, certaines vont même y réagir ou modifier leur comportement, mais chaque espèce et chaque groupe a bien son propre langage. Exactement comme nos langues et dialectes d'humains, ou comme les communautés en ligne qui développent leurs mèmes et leur propre jargon. Au travail aussi, les groupes ont leur propre code, un vocabulaire interne, un jargon propre au métier, des routines, des manières de collaborer. Comprendre et respecter ces micro-cultures facilite la collaboration, surtout entre services ou entre organisations. S'y acculturer, ajuster sa communication à ces différents langages est un vrai levier d'efficacité. Lorsque j'étais contrôleur de gestion, j'avais vraiment cette sensation d'être au carrefour de plusieurs langages métiers, de faire office de décodeur entre finance et rédaction, entre commerciaux et informatique, de traduire à mon niveau ces informations pour les rendre intelligibles et utiles pour tous.
Et puis arrivent les moteurs, les cargos... Le trafic maritime, les sonars, les exploitations pétrolières et gazières, les prospections sous-marines. Toutes ces activités humaines produisent des sons qui masquent les communications des baleines. Un bruit constant, grave, massif, et exactement dans la gamme de fréquences utilisées par ces cétacés. C'est comme si ton fil Instagram était soudain envahi de pubs, de spams, de vidéos qui se lancent toutes seules. Tu veux regarder une vidéo, parler à tes amis ? Trop de bruit, trop d'infos intrusives. La concentration est impossible. Le message important est vite noyé sous le reste. Selon la NOAA et l'IUCN, dans certaines zones très fréquentées, le bruit ambiant a doublé en 50 ans. Résultat, les chants des baleines portent moins loin, les mères et les petits s'entendent moins bien, certains groupes perdent contact, il y a des espèces qui stressent, les baleines modifient leurs routes de migration ou de chasse. Un appel qui pourrait être entendu à plusieurs centaines de kilomètres ne l'est plus, car il est couvert par le bruit ambiant. Les baleines ne savent pas toujours si leur message a bien été reçu. Les chercheurs ont montré que cette pollution sonore perturbe leur capacité à se repérer, à coopérer et à maintenir du lien social. Le bruit masque les signaux importants, réduit la portée de leur communication, fragmente leur réseau social. Le message ici n'a pas changé, mais l'environnement, oui.
Regardons ce que cela dit de nos organisations. Les mails, les messageries instantanées, les notifications, les réunions en cascade, tout le monde parle, en même temps, tout le temps. Face au brouhaha informationnel, on observe des messages plus longs, des réunions supplémentaires, des relances permanentes, une surcommunication qui crée encore plus de bruit. Bref, un cercle vicieux. Prenons l'exemple d'une équipe projet dans une grande entreprise. Un message stratégique, par exemple l'identification d'un risque important qui doit être partagé à tous, est envoyé par mail. Or, le même jour, il y a 40 autres emails, 25 notifications Slack ou Teams, 5 réunions, une urgence imprévue à gérer. Le message existe, mais il est masqué, personne ne le lit vraiment ou trop tard. Le projet avance dans la mauvaise direction pendant plusieurs jours, le risque se réalise. Comme la baleine, l'équipe a communiqué, mais le signal n'a pas traversé le bruit.
Chez les baleines, la communication ne repose pas uniquement sur le son. Elles utilisent aussi des signaux visuels, des sauts, des frappes de nageoires, des contacts physiques, et elles synchronisent leurs comportements. Les baleines écoutent tous les signaux ambiants. Ça leur sert à ajuster leur route, leur vitesse, leur comportement, à se coordonner. Elles sont en mode Waze permanent. Et si on faisait la même chose ? Écouter avant d'envoyer trois pavés de mail. Écouter avant de lancer une réunion. Écouter avant de répondre OK, parfait, alors qu'on n'a compris que la moitié du message. L'écoute, ce n'est pas que de la politesse, c'est de la navigation professionnelle. Le silence fait partie du langage des baleines lui aussi. Elles en font une ressource. Pour échapper à la pollution sonore et retrouver de l'efficacité collective, elles se déplacent dans des zones plus calmes. Chez nous, le silence, un moment de retrait, risque parfois d'être interprété comme un manque d'engagement, comme si ne pas parler ou s'isoler étaient suspects. Les baleines n'organisent pas de réunion juste pour prouver qu'elles existent. Le silence ici est une ressource stratégique : savoir créer ou protéger des zones de calme au travail devient une compétence clé, organiser des temps sans message, organiser des réunions réellement utiles. Dans ces moments de saturation, on ne communique pas mieux en ajoutant du bruit, mais en le réduisant et en prenant du recul.
Les réseaux de baleines ne sont pas des groupes fermés : les individus se croisent, se séparent, se retrouvent. Elles ont de la mémoire et se souviennent de celles qu'elles ont déjà rencontrées, ou des messages déjà reçus. Ces liens ponctuels permettent la diffusion des chants et des comportements. Les scientifiques parlent de liens faibles, essentiels à la vitalité du réseau. Sans ces liens, leur système s'appauvrit. Dans le monde professionnel, ce sont souvent ces connexions éloignées qui apportent les idées nouvelles. Un ancien collègue, une rencontre ponctuelle, un échange inter-service. Pas forcément le cercle proche, mais la périphérie, le cercle 2 ou 3 du réseau. Les baleines nous rappellent qu'un réseau trop fermé finit par tourner en rond. Même dans l'océan, l'entre-soi n'est pas une stratégie durable.
Dans la société baleine, il n'y a pas de hiérarchie formelle. Pas de chef officiel, pas de manager, pas de comité de pilotage. Et pourtant, le groupe se coordonne, et plutôt efficacement. Certaines baleines initient un chant ou un mouvement, et les autres suivent... Ou pas ! Par leur expérience, leur connaissance des bonnes zones pour se nourrir, leur capacité à déjouer les dangers, elles influencent les autres, non pas par domination, mais par crédibilité et expérience. Ça ne vous rappelle pas quelqu'un au bureau ? Dans nos réseaux professionnels, ce rôle est souvent joué par des leaders informels. Ceux qui n'ont pas forcément le titre, mais vers qui on se tourne quand il faut comprendre, trancher ou relier des équipes. Les personnes les plus influentes ne sont pas toujours les plus visibles, ni les plus haut placées. Ce sont souvent celles qui relient les autres, qui font circuler l'information, qui partagent sans s'approprier, qui apportent de la clarté. Leur influence repose sur la reconnaissance collective de leur valeur ajoutée.
Dans l'océan, lorsqu'une zone riche en nourriture est détectée, l'information se diffuse acoustiquement et d'autres ajustent leur trajectoire pour la rejoindre. Certains individus interagissent avec beaucoup d'autres, facilitent la diffusion de comportements ou d'informations. Plus que des influenceurs, ce sont les nœuds centraux du réseau. Dans un réseau professionnel, beaucoup d'opportunités arrivent comme ça : "Je ne cherchais pas vraiment, mais quelqu'un m'en a parlé". Vous savez, cette information qui circule par le réseau et vous permet d'identifier le bon contact ou de postuler à temps au poste dont vous rêviez. Le réseau permet de capter des opportunités qu'on n'aurait jamais trouvées seul et met en lumière un rôle clé souvent sous-estimé, celui des connecteurs.
Il y a un autre rôle dont les baleines nous rappellent l'importance, celui de la mémoire collective. Les individus les plus âgés connaissent les routes migratoires, les zones sûres, les dangers. Cette connaissance est vitale et incarnée. Si elle n'est pas transmise, le groupe se retrouve en difficulté. Chez les baleines, perdre l'expérience, c'est perdre le cap. Une baleine senior qui partirait à la retraite sans transmettre, et c'est la migration de tout un groupe qui serait compromise. Dans les organisations professionnelles, cette mémoire existe aussi. Elle vit dans les personnes, les pratiques, l'histoire partagée. Lorsqu'un collaborateur expérimenté part sans transmettre, ce n'est pas seulement un départ, c'est un trou dans le réseau. Dans l'océan, on n'appelle pas ça une perte de compétence critique, mais l'impact est bien le même.
Les baleines ont inventé un réseau immense et très ancien, où la portée compte, mais où l'harmonie compte encore plus. Elles nous apprennent qu'un réseau efficace n'est pas le plus rapide. ni le plus visible, ni le plus bruyant. C'est un réseau capable d'écouter, de filtrer, de transmettre et de durer. Elle nous montre que la communication n'est pas une question de volume ni de rapidité, mais plutôt d'écoute, d'ajustement, de calme et surtout de qualité des liens. Peut-être que nos réseaux professionnels ont cherché à être performants avant d'être vivants. Peut-être que le futur ne consiste pas à inventer toujours plus d'outils, à mobiliser l'IA, plus d'images, plus de posts pour exister, mais à mieux comprendre comment fonctionnent les systèmes qui depuis des millénaires savent coopérer sans se saturer. En s'inspirant de ces géants marins, on pourrait ainsi retrouver un peu de calme, de clarté, des relations de meilleure qualité et beaucoup d'efficacité.
Merci pour votre écoute, et à très bientôt pour un nouvel épisode de Mimèsis_à l'écoute du vivant !