- Speaker #0
Ouais, ça fait un moment que je l'ai pas vue.
- Speaker #1
La dernière fois, ça devait être avant l'été. Elle est peut-être partie en vacances.
- Speaker #0
Des vacances qui durent 3 ou 4 mois ? Ça fait un peu long, non ?
- Speaker #1
Je sais pas moi, elle a aussi pu déménager. On trouvait un autre bar pour raconter ses histoires.
- Speaker #0
Ah bah génial, du colomnière inul aussi.
- Speaker #1
J'ai pas dit ça.
- Speaker #2
Salut tout le monde !
- Speaker #0
Bah alors voilà !
- Speaker #1
Ah enfin ! T'étais passé où ?
- Speaker #0
T'as déserté mon bar, toi. T'es allé chez la concurrence.
- Speaker #2
Oula tranquille, laissez moi m'installer. Je prendrais bien un petit café s'il te plaît.
- Speaker #1
T'as la veille ou non ? Tu reviens de vacances ?
- Speaker #0
T'as l'air à compter tes histoires à l'autre bout de la planète.
- Speaker #1
T'abuses de ne pas avoir donné de nouvelles. On aurait bien voulu une carte postale, nous.
- Speaker #2
Doucement les gars. On dirait que je suis en garde à vue avec toutes ces questions là.
- Speaker #0
Ouais mais c'est pas cool de nous avoir laissé comme ça pendant aussi longtemps.
- Speaker #1
Bah on s'était habitué à tes anecdotes en fait.
- Speaker #2
On dirait que vous m'en voulez. Vous allez me brûler sur le bûcher comme autant l'Inquisition ?
- Speaker #1
Ah voilà, c'est ça qui nous manquait.
- Speaker #2
Je vous parle de l'Inquisition et je vous dis ensuite ce que j'ai fait pendant ces derniers mois, ok ?
- Speaker #0
Allez, on fait comme ça.
- Speaker #2
Je ne sais même pas par où commencer tellement le sujet est vaste.
- Speaker #0
Par le début, non ?
- Speaker #2
Ça c'est vraiment drôle, dis donc.
- Speaker #0
Fais-ce parler là-dedans, mais bois ta limonade.
- Speaker #2
Tout d'abord, il faut replacer le contexte pour bien tout comprendre. Au 1er siècle après Jésus-Christ, l'Église catholique réussit à se faire une place malgré les persécutions et se répand dans tout l'Empire romain. Elle gagne tant en popularité qu'au 4e siècle, les empereurs romains prennent des mesures contre ceux qu'on appelle les hérétiques, afin de limiter les querelles entre chrétiens.
- Speaker #1
C'est quoi des hérétiques ?
- Speaker #2
En gros, pour l'Église catholique, l'hérésie englobe toutes les idéologies contraires aux opinions et pratiques catholiques. Ce n'est pas forcément le fait de ne pas être baptisé, mais plutôt celui de ne pas adhérer à la vérité du pape, seul messager de Dieu. Mettre en doute sa parole et ses pratiques est considéré comme une hérésie et doit être puni.
- Speaker #0
Et comment on punissait ça à l'époque ?
- Speaker #2
Si vous étiez jugé comme étant hérétique, vous risquiez plusieurs sentences. Amende, obligation de don à un ou plusieurs pauvres, ou exil pendant un temps. Pour les cas les plus graves, vous risquiez l'excommunication, et ça, à l'époque, c'était une sentence extrêmement sévère.
- Speaker #0
Elle consistait en quoi ?
- Speaker #2
L'excommunication, c'est tout simplement l'église qui vous vire de ses rangs et ne vous reconnaît plus en tant que fidèle. Vous ne pouviez plus participer à aucun rite religieux, mais en plus vous perdiez bien souvent tous vos biens qui étaient remis à l'église et personne n'avait le droit de commercer avec vous.
- Speaker #1
Ah ouais, donc tu te retrouvais à poil, quoi.
- Speaker #2
C'est un peu ça. En l'espace d'un instant, vous perdiez votre statut pour n'être plus rien du tout. Mais si vous faisiez acte de rédemption, vous pouviez réintégrer la communion et faire de nouveau partie de l'église.
- Speaker #0
Et si jamais tu t'entêtais dans tes convictions et que tu t'exclisais pas ?
- Speaker #2
Bah, t'avais le choix entre la prison à vie ou le bûcher.
- Speaker #1
Oh la violence ! Et ça c'était déjà avant l'inquisition.
- Speaker #2
Ouais c'était déjà pas la joie, mais voilà, on arrive enfin à l'inquisition. Au début du XIe siècle, certaines doctrines jugées comme hérétiques prennent de l'ampleur, notamment dans le sud-ouest de la France. Les cathares, qui considèrent que l'église gouvernée par le pape est corrompue et incapable de combattre le mal qui règne dans le monde terrestre, deviennent des ennemis pour l'église catholique. Cette dernière doit donc intervenir pour maintenir l'ordre social et surtout son influence. C'est comme ça que le pape Innocent III, soutenu par le roi Louis VIII, lance la croisade contre les Abijois, qui durera une vingtaine d'années. Suite à l'élimination du catharisme en Languedoc, l'Église, considérant ne plus pouvoir faire confiance aux clergés locaux souvent corrompus, ce qui pousserait la population à rejoindre de nouveaux mouvements, décide de repenser son champ d'action en créant un nouvel ordre, l'ordre des prêcheurs, plus communément appelé les Dominicains.
- Speaker #0
C'est vrai qu'à chaque fois qu'on représente un quelconque religieux dans une section de l'Orient, il est souvent bien gras et plein de pognon.
- Speaker #2
Justement, l'église s'en est rendue compte et en fondant ce nouvel ordre, elle espère garder ou ramener les chrétiens à la raison. Les dominicains sont des religieux ne faisant qu'un seul vœu, celui de l'obéissance. Vêtus de simples tuniques blanches recouvertes de chape noire, ils sont censés représenter la foi dans sa forme la plus pure, en faisant fi de toute forme de possession ou de richesse. Ainsi, la sainte parole sonne sûrement plus juste aux oreilles des fidèles.
- Speaker #1
Et donc l'inquisition dans tout ça ?
- Speaker #2
Et bien justement, elle est créée en 1231 via la constitution ex communicamus, rédigée par le pape Grégoire IX. Elle décharge les évêques des poursuites contre les hérétiques qui leur incombaient jusqu'alors et les confie à des tribunaux d'inquisiteurs qui sont le plus souvent des dominicains.
- Speaker #1
C'est quoi la différence ?
- Speaker #2
C'est qu'avant, les actes d'hérésie étaient le plus souvent dénoncés par des tierces personnes. Maintenant, les gens nommés, donc les inquisiteurs, inquisition venant du mot enquête, se chargent des recherches pour éradiquer le mal avant qu'il ne prenne trop d'ampleur.
- Speaker #1
C'est donc eux qui cherchent juge et condamne maintenant ? Il représente la justice à la place des juges et il condamne aussi à la sentence.
- Speaker #2
Non, penses-tu. L'église ne se salirait pas les mains de cette façon. Et de toute fa��on, elle n'en a pas le droit conformément au principe Ecclesia Aboret Sanguinem, qui peut se traduire par l'église déteste faire couler le sang. est impur et peut contaminer celui qui entre en contact avec ce dernier, peu importe sa provenance. C'est d'ailleurs pour ça que les femmes qui saignent chaque mois et lors des accouchements ne sont pas admises dans les hauts rangs de l'ordre religieux. Mais donc, les inquisiteurs mènent l'enquête, accusent les coupables, torturent pour obtenir des aveux, et une fois ceci récolté, remettent le condamné à la justice afin que ce soit elle qui se charge de la basse besogne.
- Speaker #1
Comment ça marche tout ça, du coup ? J'ai le vieux cliché des films de sorcières avec le religieux fanatique qui domine tout le procès et ne laisse aucun espoir à l'accusé. C'était vraiment ça ?
- Speaker #2
Pas tout à fait, en tout cas pas en France au début. Tout d'abord, il faut savoir qu'auparavant, pour toute question de foi, il fallait s'en référer à Rome, donc au pape, pour toute décision. Cela mettait beaucoup trop de temps, donc en créant l'Inquisition, le pape avait dans l'idée de léguer ses pouvoirs de décision aux inquisiteurs afin de gagner du temps. Toujours dans le but de gagner du temps, la procédure inquisitoire se veut différente de la procédure classique. Pour ce faire, la classique ne peut avoir lieu que si une personne en fait la demande. Même si le fonctionnement de l'Inquisition relève à la fois du domaine du droit et de celui de la religion, un tribunal d'inquisition, lui, peut examiner d'office toute question dans son domaine de compétences sans avoir besoin d'être saisi.
- Speaker #0
Ah oui, il ne perdait pas de temps, effectivement. Mais il y avait des inquisiteurs partout, dans chaque tribunal ?
- Speaker #2
Non, pas tant que ça. En fait, les inquisiteurs n'avaient pas vraiment de lieu de résidence. Ils étaient itinérants et se déplaçaient dans chaque région suspectée d'hérésie. Ils s'y rendaient accompagnés de tout leur personnel habilité à enquêter, notaire, greffier, moine et même quelques hommes armés si besoin. Après avoir demandé la protection des autorités civiles locales, on ne sait jamais si les gens se rebellent, l'inquisiteur promulguait publiquement, très souvent lors de la messe, deux édits. L'édit de grâce qui donnait un délai de 15 à 30 jours à tout hérétique qui voulait demander le pardon de l'église, en se présentant de son propre chef. Puis l'édit de foi qui invitait la population à dénoncer les hérétiques et leurs complices.
- Speaker #1
Ah ouais, y'avait un peu de pression dans le truc. Et si personne se dénonçait ? Et d'ailleurs tu gagnais quoi à dénoncer ?
- Speaker #2
Il ne gagnait pas spécialement quelque chose, mais ça pouvait être l'occasion pour lui de se débarrasser d'un ou plusieurs ennemis. Mais attention, il ne suffisait pas juste d'accuser quelqu'un pour que celui-ci soit puni. Les plaintes jugées farfelues étaient écartées grâce à un système simple. Les juges invitaient les accusateurs, leur demandaient de prêter serment, les écoutaient, les questionnaient, et tout était retranscrit par les notaires et les greffiers. Les juges, dans leur immense majorité, suivaient un schéma précis, défini par la loi canonique.
- Speaker #0
Comment on définit ces notes-là ?
- Speaker #2
Bon alors, même si la majorité des juges suivait le schéma, ça n'empêchait pas certains de s'en écarter, menant inévitablement à des abus et à des excès de sévérité. Mais plusieurs choses ont été mises en place pour essayer de préserver au mieux le plus grand nombre. Déjà, l'accusation se faisait sous anonymat. Évidemment que si l'accusé connaissait le nom de celui qui a osé le dénoncer, celui-ci finirait dans le ravin à l'issue du procès et personne n'oserait plus moucharder personne.
- Speaker #1
Donc une fois t'as ingéré, il t'a dénoncé toi disant hérésie, il se passait quoi pour lui ?
- Speaker #2
Il était d'abord informé des charges qui pesaient contre lui. et devaient se présenter au tribunal de l'Inquisition. Ensuite, dans un souci d'équité et de transparence, et pour éviter de probables règlements de comptes, les accusés étaient sommés de déclarer leurs ennemis virulents. Si le nom d'un traître faisait partie de la déclaration, on ne prenait pas en compte son témoignage.
- Speaker #0
« Oh ça va, c'est plutôt quand même, je pensais que c'était plus archaïque que ça. »
- Speaker #2
Attention tout de même, car si un faux accusateur était démasqué, c'est lui qui prenait la sentence prévue pour l'accusé, mais encore plus sévère. Généralement, c'était prison à vide d'office pour les menteurs. Pas le temps de niaiser, on n'aimait pas les querelles débiles.
- Speaker #1
Mais le pauvre gars dénoncé avait des droits quand même.
- Speaker #2
Oui, il pouvait appeler des témoins des charges pour le soutenir, et il pouvait demander un nouveau juge, voire même un autre inquisiteur. Parce que, disait le pape Innocent III, en place 18 ans avant la création de l'Inquisition, pour une accusation si grave, il fallait procéder avec les plus grandes précautions. Pour lui, tout ça ne devait s'adresser qu'aux chrétiens, les juifs et autres n'étant pas concernés. Mais c'est vite parti en cacahuètes puisque ses successeurs ont étendu l'activité aux femmes célibataires ou veuves, aux spirituels, aux devins, sorciers, blasphémateurs, etc.
- Speaker #0
Ah oui, il y avait la chasse aux sorcières aussi à l'époque.
- Speaker #2
Oui mais ça je vous en parlerai tout à l'heure.
- Speaker #1
Dans tout ce que tu dis, il n'y a rien qui fait écho à l'image qu'on serait de l'inquisition aujourd'hui. Il n'y avait pas d'abus et de torture finalement ?
- Speaker #2
Si mais elle vient plus tard. En 1252, le papineau 104 autorise les accusateurs à user de la torture pour extirper ses aveux. Mais ceci devait être parfait au point de n'avoir... aucun doute. Même si un mauvais inquisiteur avait des chances d'être puni sévèrement par la papauté, ça n'en empêchait pas certains d'abuser. C'était le cas de Robert le Bougre, ancien cathare, connu pour avoir fait preuve d'une réelle cruauté dans l'exercice de ses fonctions. Nommé en 1233, bien avant que les tortures ne soient autorisées, il abusa tout de même de ses pouvoirs et mena des dizaines de personnes au bûcher. Ce nombre inquiétant d'exécutions en Bourgogne et en Champagne lui valure une suspension temporaire à peine un an après sa prise de fonction. Pas du tout calmé par sa punition, il revint en enchaînant de véritables rafles comme celle de Montaimé, où 183 personnes périrent sur d'immenses bûchers. Il fut finalement condamné à la prison à vie.
- Speaker #0
Et après que les tortures soient autorisées, ça a été le bordel qu'on imagine aujourd'hui ?
- Speaker #2
En fait, l'image qu'on en a aujourd'hui vient surtout de l'inquisition espagnole qui est arrivée... arrivée plus tard et qui est surtout instaurée dans un contexte différent. Quand l'inquisition de base est instaurée pour lutter contre l'hérésie, celle d'Espagne prend place suite à la Reconquista. A la fin du XVe siècle, les rois chrétiens de la péninsule ibérique mettent fin à plusieurs siècles de domination musulmane en s'emparant de leur dernier bastion, Grenade. Jusqu'alors tolérants envers les autres religions, les monarques chrétiens appellent leurs provinces à se réunir autour du catholicisme. Désireux de construire une identité nationale, ils imposent la religion catholique et force les juifs et musulmans à se convertir. Ceux qui sont soupçonnés de ne pas être sincères envers leur nouvelle foi font l'objet de persécutions. Agacés de devoir rendre systématiquement des comptes au pape, les rois catholiques demandent la mise en place d'une institution qu'ils peuvent contrôler eux-mêmes. C'est ainsi qu'en 1478, le pape Sixte IV instaure l'Inquisition espagnole dont les inquisiteurs sont nommés par les rois catholiques.
- Speaker #1
Ok, donc là, ça dépend plus vraiment de l'église, mais de la royauté alors. Ça devient plus politique que religieux du coup.
- Speaker #2
Oui, et là on arrive au cœur de la légende noire de l'Inquisition qui nous a donné l'obscurantisme religieux, le fanatisme et la cruauté comme vision aujourd'hui. Il n'y a pas vraiment de retenue et une véritable traque prend place pour se débarrasser des non-désirés. L'efficacité de l'Inquisition espagnole atteint son paroxysme en 1483 sous l'autorité du grand inquisiteur Thomas de Torquemada. En 1484, il promulgue un code de procédure pour agir contre les juifs, les musulmans, les hérétiques et les gens coupables de sorcellerie, de bigamie, du jour, etc. On estime à 2000 le nombre de personnes envoyées au bûcher sous son autorité. C'est lui, avec sa réputation d'homme inflexible et impitoyable qui a laissé un souvenir terrifiant de cette époque. Froid, sadique, fanatique et manipulateur, il a traqué pendant presque 20 ans les juifs et les musulmans d'Espagne.
- Speaker #0
C'est lui qui se servait de la torture du coup ?
- Speaker #2
Plus ou moins quand il s'en donnait le temps on va dire. Généralement les procès ayant lieu sous son autorité étaient assez expéditifs. Entre 1480 et 1520, Les aveux spontanés et les dénoncations par le proche entourage rendaient la torture relativement rare. C'est quand les hérétiques et les témoins d'hérésie sont devenus plus difficiles à identifier que la torture a pris une place de plus en plus importante. Entre le XVIe siècle et le XVIIe siècle, elle est devenue quasi systématique. Mais attention, on ne torturait pas n'importe comment. Les manuels des inquisiteurs s'accordaient sur trois méthodes dites traditionnelles qui devaient être utilisées progressivement et lentement pour en accroître les effets. Ainsi, le but était de provoquer la plus grande douleur possible.
- Speaker #1
Elle consistait en quoi du coup ces trois méthodes ?
- Speaker #2
Alors les trois principales tortures employées étaient la garucha, une sorte d'estrapade avec une poulie par laquelle la victime était attachée les mains derrière le dos, puis levée avant de la relâcher d'un coup. Cela provoquait la dislocation de ses articulations et de ses membres. Il y avait aussi la toka, le supplice du garrot, infligé à la victime en resserrant progressivement un collier de fer sur la gorge, ce qui l'étouffait à petit feu. Mais le plus utilisé était le potreau, une sorte d'entonnoir de tissu couvrant bouche et nez qui asphyxiait le torturé quand on lui versait des cruches d'eau sur la tête.
- Speaker #1
Ah ouais, donc t'avais pas d'autre choix que d'avouer même si t'avais rien fait ?
- Speaker #2
Ouais, il valait mieux pas laisser planer le doute. Surtout que l'inquisition en Espagne a duré jusqu'au début des années 1800. Après que Thomas de Torquemada se soit retiré pour finir sa vie dans un couvent, l'inquisition continua sa répression antisémite, même si elle se voulait moins impressionnante que ceux de Torquemada.
- Speaker #0
Ça me fait aussi penser à la paranoïa autour des sorcières, et comment on pouvait les torturer pour qu'elles avouent être les fans du diable.
- Speaker #2
Justement, maintenant qu'on en a fini avec l'Inquisition, on peut passer à la chasse aux sorcières. Là, on pourrait se dire qu'on passe sur un autre sujet, mais le lien entre les deux peut se faire assez facilement. Le traitement infligé à celles à qui on reprochait d'avoir pactisé avec le diable était parfois plus dur que les jugements au temps de l'Inquisition.
- Speaker #1
Dans les films comme Fear Street par exemple, On les voit souvent être pendus ou se faire traîner au bûcher sans même avoir eu l'opportunité d'avoir un procès.
- Speaker #2
Ouais, après, dans les films, il faut toujours en rajouter un peu, voire beaucoup, pour faire dans le sensationnel. Faut bien que les sales sorcières aient envie de revenir se venger depuis l'au-delà.
- Speaker #0
Ça se passait comment alors, en vérité ?
- Speaker #2
Alors déjà, si l'image que nous avons de la sorcière en général est une vieille femme au nez crochu, au chapeau pointu et avec un balai, sachez que ça n'a pas toujours été le cas et que cela ne représente qu'une vision très occidentale de la chose. La sorcellerie est présente dans le monde entier depuis l'Antiquité, voire même avant.
- Speaker #0
Oui enfin, ça c'est du côté des enfants. Parce que moi quand on me parle de sorcière, je pense à la série de Charmède, tout ça.
- Speaker #1
Déjà ça dit Charm, et après laissez-la parler.
- Speaker #2
Merci. La sorcellerie donc existe depuis toujours dans un bon nombre de cultures. Il n'y a qu'à voir Circé qui transforme les compagnons d'Ulysse en cochons et autres animaux dans la mythologie grecque. Cette forme de magie repose sur l'idée que certaines personnes sont dotées de pouvoirs surnaturels et qu'elles peuvent entrer en relation avec les dieux. Elles sont capables d'interpréter les signes, de prédire l'avenir ou d'utiliser les vertus des plantes à des fins thérapeutiques. Ces personnes sont généralement des femmes, peut-être parce que ce sont aussi les femmes qui conçoivent les enfants et que cela leur permet de faire des choses. donne une meilleure connaissance des mystères de la vie et de la nature. En général, tout ce que l'homme ne peut pas expliquer de manière rationnelle est soit rattaché à un quelconque dieu ou à de la magie. Avant le Moyen-Âge, on pouvait les consulter assez facilement pour de la divination ou des remèdes. Les religieux assimilaient ces pratiques à des cultes païens et on les laissait plutôt tranquilles. C'est quand la religion catholique s'en est mêlée, aux alentours du XIIIe siècle, que les choses ont commencé à se gâter.
- Speaker #1
Ok, je vois le lien avec l'Inquisition.
- Speaker #2
C'est en 1233, soit deux ans après la mise en place de l'Inquisition, que le pape Grégoire IX, encore lui, rédige la première bulle de l'histoire contre la sorcellerie, la Vox Inrama. C'est le premier texte ecclésiastique officiel qui affirme la réalité de cérémonies maléfiques secrètes organisées par des hérétiques avec la participation du diable. Cela peut faire référence au sabbat des sorcières, dont on donne le nom bien plus tard. Ce texte autorise donc les inquisiteurs à poursuivre les sorciers et sorcières comme tout autre hérétique. Un siècle plus tard, suite à une tentative d'empoisonnement et d'envoûtement, le pape Jean XXII rédige la bulle Super Ilios Specula, avec mon super accent, qui définit la sorcellerie comme une hérésie. Jusque-là perçue comme deux univers très éloignés, sorcellerie et hérésie sont désormais liées pour les trois siècles à venir. C'est un nouveau texte d'un nouveau pape, Innocent VIII, qui lance le signal de la chasse aux sorcières et organise la lutte contre la sorcellerie en élargissant la mission de l'Inquisition. Les inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Sprenger publie par la suite le Maleus Maleficarum, littéralement le marteau des sorcières, qui traite en première partie de la nature de la sorcellerie et qui affirme que les femmes, à cause de leur faiblesse et de l'infériorité de leur intelligence, seraient par nature prédisposées à céder aux tentations de Satan. Puis en seconde partie, il explique comment procéder à la capture, instruire le procès, organiser la détention et l'élimination des sorcières.
- Speaker #0
La chasse commence.
- Speaker #2
Tout à fait. Le premier procès en sorcellerie à Paris est celui de Jeanne de Brigue. Étant souvent sollicitée pour retrouver des objets volés ou soigner des personnes souffrantes, cela lui avait déjà valu un an de prison. Mais en 1390, elle est jugée par le Parlement et brûlée vive l'année d'après. On estime que le phénomène s'intensifie avec les procès du Valais en 1428. Fragilisée par une révolte ayant eu lieu de 1415 à 1420, le pouvoir en place cherche à maintenir son autorité en fortifiant sa justice. Ici en Suisse, en plus des inquisiteurs, les autorités laïques dirigeaient elles aussi la répression de la sorcellerie. C'est dans ce contexte que Martin Berthode, jugé coupable d'avoir usé de sortilèges, d'avoir commis des crimes de sorcellerie et même d'avoir donné du poison à plusieurs personnes, est le premier à être condamné au bûcher le 31 janvier 1428 et meurt devant une foule de 500 personnes. La totalité des biens du condamné étant confisqués et ses héritiers étant interdits de les récupérer, accuser quelqu'un de sorcellerie permettait de récupérer ses territoires et donc d'asseoir encore plus son autorité.
- Speaker #1
Un seigneur pouvait accuser un rebelle comme il le voulait ?
- Speaker #2
Non, il y avait quand même des règles. Il fallait au moins 3 ou 4 dénonciations publiques ou diffamations pour permettre l'arrestation et l'emprisonnement, même si la personne accusée était un membre de la noblesse. Le recours à la torture était réservé aux victimes calomniées par 5 personnes ou plus, qualifiées pour le faire et non soupçonnées elles-mêmes. Mais beaucoup de personnes ont été accusées de tout et n'importe quoi. Le récit de Fronde, un des témoins de l'époque, parle d'accusations de folie, de fausse couche, d'impuissance, d'infertilité, meurtre et anthropophagie sur des enfants, mais aussi de lycanthropie, de lévitation, et de potions d'invisibilité. C'est aussi dans ce texte ce qui est pour la première fois fait mention de la cérémonie du sabbat des sorcières, dont j'ai fait référence tout à l'heure. Il explique que les hérétiques se rencontraient la nuit dans les caves des villageois et buvaient leur vin avant d'écouter des sermons antichrétiens donnés par le diable présent sous la forme d'un maître d'école. Avec une parodie de confession, certains avouaient avoir ruiné des récoltes ou encore d'avoir fait en sorte que le bétail ne donne pas de lait pour mener à la famille. Frond parle d'un complot impliquant 700 sorciers et sorcières, dont plus de 200 auraient été brûlés en l'espace de deux ans. On ne sait pas exactement combien il y en a eu jusqu'à la fin en 1436.
- Speaker #0
Ah ouah mais ils étaient trop pas dingues là-bas !
- Speaker #2
En France aussi on a commis des atrocités. Notre dernière grande chasse aux sorcières date de 1609. Deux siècles se sont écoulés, mais la haine et la peur de la sorcellerie sont toujours bien présentes au sein de la population. En 1605, dans le Labour, un ancien fief féodal qui correspond à peu près à notre pays basque, un conflit éclate entre plusieurs bourgeois et seigneurs qui se disputent les revenus du port de Cibourg. Les accusations de sorcellerie pleuvent et le roi Henri IV adresse au Parlement de Bordeaux une lettre chargeant Pierre de l'Ancre d'aller sur place à la tête d'une commission d'enquête. Les femmes du labour ne le savent pas encore, mais 80 d'entre elles vont périr sur le bûcher en seulement 4 mois. Soi-disant expert en démonologie et complètement obsédé par les rites du sabbat, Pierre de l'Ancre soumet à la torture chaque femme qu'il soupçonne de s'y adonner jusqu'à ce qu'elles avouent leur crime. Ce n'est qu'après avoir subi tous ces sévices qu'elles sont condamnées à être réduites en cendres pour les faire disparaître de la surface de la Terre une bonne fois pour toutes.
- Speaker #1
En 4 mois ? Mais il se basait sur quoi pour les accuser aussi facilement ?
- Speaker #2
De base, c'était surtout les vieilles femmes veuves et isolées qui se faisaient facilement accuser. Mais Delancre, lui, estimait que la beauté des jeunes femmes du labo... était comme un appât laissé par le diable pour piéger les hommes. Il se basait sur ses propres interprétations concernant leur danse ou encore le fait qu'elle mange beaucoup de pommes.
- Speaker #0
C'est quoi le rapport entre le diable et les pommes ?
- Speaker #1
La pomme du PC originel peut-être ?
- Speaker #2
J'adorerais vous parler de cette histoire plus en détail, mais je garde ça pour un épisode spécial sur mon Patreon. Si vous voulez en savoir plus sur le massacre du labour, je vous invite à vous abonner. Non seulement ça satisfera votre soif de curiosité, mais en plus ça me soutiendra énormément dans mon travail.
- Speaker #1
Quand on parle de procès pour sorcellerie, je pense immédiatement à Salem, moi.
- Speaker #2
Oui, parce que c'est le plus connu et le plus repris dans la culture moderne. Encore une fois, les procès plaignent place dans un climat de conflits politiques et religieux au sein de la communauté de Salem. La ville est scindée en deux à la suite de la demande d'indépendance des villageois. Un pasteur est nommé pour leur église qu'ils ont eux-mêmes fondée. Mais celui-ci, à cause de ses méthodes austères, ne fait pas l'unanimité. Quand ces deux filles tombent malades, les soupçons se portent rapidement sur son esclave venu de la Barbade, Tituba. Pour en savoir plus... je vous invite encore à vous rendre sur mon Patreon.
- Speaker #0
Ah ouais, tu laisses pas un suspense ?
- Speaker #2
Bah, il faut bien faire vivre le podcast, hein ! D'ailleurs, pour tout ce qui concerne le rituel du sabbat, vous pouvez retrouver un post à ce sujet sur mes réseaux qui portent le même nom que ce podcast.
- Speaker #1
Comment ça c'est fini tout ça, alors ?
- Speaker #2
Les procès ont atteint leur paroxysme entre 1560 et 1630. Entre 40 000 et 5 000 sorcières périssent sur le bûcher, surtout en Allemagne, en France et en Suisse. À partir du XVIIe siècle, les condamnations pour sorcellerie diminuent progressivement. Au XVIIIe siècle, les progrès de la science permettent d'expliquer certains phénomènes qui relevaient auparavant de la sorcellerie. Les sorcières tombent peu à peu dans l'oubli. Aujourd'hui, les sorcières sont complètement réhabilitées. Elles sont même devenues un symbole d'émancipation pour certains groupes féministes. La culture populaire en a fait des héroïnes telles que Samantha dans Ma sorcière bien aimée, les sœurs Alliwell dans Charme, Sabrina l'apprentie sorcière, etc.
- Speaker #1
Ouais, ou encore Hermione Cranger, ou celle de la saison 3 de American Horror Story que ma femme a regardée au moins 10 fois.
- Speaker #2
Oui, voilà. Toutes ces sorcières sont adorées dans le monde occidental, mais il reste encore quelques endroits dans le monde qui condamnent fermement toute forme de soi-disant magie. Il se pourrait même que le nombre de victimes dépasse largement celui des siècles passés en Europe et Amérique du Nord. Des pays d'Afrique, d'Asie et même d'Océanie continuent de donner de nombreuses chasses aux sorcières au sein de leur population. En Arabie Saoudite, le 12 décembre 2011, Amina bin Abdulalim Nassar a été décapitée après avoir été reconnue coupable de pratique de la sorcellerie. En Inde en 2010, on a estimé entre 150 et 200 le nombre de femmes tuées chaque année pour ce fait. Au Kenya, le 21 mai 2008, une foule a brûlé vive au moins 11 personnes accusées de sorcellerie.
- Speaker #1
Ah oui, les croyants sont à vie dure dans certains coins visiblement. Et l'inquisition ? Elle est belle et bien finie, elle, depuis le temps, non ?
- Speaker #2
Si l'inquisition en France, qui a fait de Jeanne d'Arc sa plus célèbre figure historique dont on parlera plus tard, a rapidement perdu de son intérêt, celle d'Espagne a toutefois perduré jusqu'en 1834, où elle est enfin supprimée.
- Speaker #0
Elle a duré longtemps, dis donc. Il a dû s'en passer des choses pendant tout ce temps.
- Speaker #2
Oui, je pense. Mais je vous avoue que le sujet est vaste et que quand j'ai commencé à vous en parler, j'avais pas idée de l'ampleur de tout ce qu'il y aurait à raconter. Commençait à se faire un peu tard et la quasi-trentenaire que je suis commençait à avoir sommeil.
- Speaker #1
Attends, du coup, t'as pas dit où t'étais passée ces derniers mois ?
- Speaker #2
Ah oui, pour être totalement transparente, j'ai pris soin de moi, de ma santé physique et surtout mentale. C'est devenu un sujet important et je sais que vous pouvez comprendre que j'avais besoin d'une pause. Allez, à la prochaine ! et joyeux Halloween. Si tu as écouté ce podcast jusqu'au bout, n'hésite pas à t'abonner, à me laisser une note et à me suivre sur les réseaux sociaux.