Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com. Dans cet épisode, nous allons voir comment Fontenelle, dans ses entretiens, s'attaque au jargon savant et pédant pour lui préférer le bon goût. Dans notre dernier épisode, on a un peu découvert qui est Fontenelle, ce que sont les entretiens sur la pluralité des mondes, et pourquoi ce livre pose une question fondamentale, comment donner envie de savoir, et comment faire du plaisir, une condition même de la connaissance. Alors, aujourd'hui, on va entrer un peu dans le concret, comment est-ce que Fontenelle fait cela précisément, quelle est sa méthode, et aussi contre quoi il se bat exactement pour ce qui est de la forme de son livre. Alors, pour répondre à ces questions-là, il faut d'abord comprendre le monde dans lequel il écrit. Il faut imaginer Paris à la fin du XVIIe siècle, les grandes maisons aristocratiques ont leur salon, c'est-à-dire des espaces de sociabilité où l'on se réunit pour converser. D'ailleurs, à cette époque-là, on les appelle rarement des salons, mais plutôt des ruelles, par exemple, ou des chambres, parce que ça se fait bien souvent dans la chambre ou dans des lieux qui sont très proches, des lieux intimes des gens qui reçoivent. Alors, ce n'est pas vraiment des bibliothèques, du coup, ce n'est pas des universités du tout, ce sont des lieux de plaisir mondain. où on parle de tout, de littérature, de poésie en particulier, de galanterie, d'amour, de politique, de morale, mais toujours avec légèreté, avec le souci de montrer son esprit, avec ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui de l'élégance. Et les salons ont des règles implicites. La première, ne jamais ennuyer quand on prend la parole. La seconde, ne jamais... paraître, vouloir instruire. Il ne faut pas montrer qu'on veut faire une leçon à quelqu'un. On n'est pas là pour faire la leçon, on est là pour briller, pour séduire, pour amuser, pour faire sourire les autres et pour montrer son esprit. Le pédant, c'est-à-dire celui qui exhibe son savoir avec lourdeur et avec la volonté de montrer ce savoir-là, de l'exhiber, de montrer sa culture, comme on dirait aujourd'hui, c'est peut-être la figure la plus méprisée dans cette société mondaine. Alors qui tient les salons ? Très souvent ce sont des femmes. La marquise de Rambouillet au début du siècle, et puis Madeleine de Scuderi, et puis bien d'autres. Et ces femmes cultivées jouent un rôle absolument capital dans la vie intellectuelle de cette époque. Elles fixent les codes du bon goût, elles décident de ce qui est admirable ou ridicule, et on pourrait dire qu'elles orientent les modes littéraires, notamment faire l'émergence d'un nouveau genre qui aujourd'hui est presque toute la littérature produite, le roman. Mais c'est pas de ça qu'on va parler aujourd'hui. C'est dans ce monde-là, en tout cas, que Fontenelle veut introduire la science, avec ses entretiens sur la pluralité des mondes. Mais c'est un pari assez risqué, parce que la science, avec son vocabulaire technique, avec ses démonstrations, ses termes latins, parce que tout est écrit en latin, ou presque pour la science à cette époque-là, eh bien c'est tout le contraire de ce que ce monde-là apprécie. Et d'ailleurs le philosophe allemand Nietzsche, qui est cité par Christophe Martin, un universitaire, qui a fait une des éditions que vous pouvez acheter, des entretiens de Fontenelle, dit ceci. Le langage du courtisan est celui qui n'a point de spécialité et qui, même dans les entretiens sur des questions scientifiques, s'interdit toutes les commodes expressions techniques parce qu'elles sentent trop le métier. Nietzsche formule très bien cette idée selon laquelle le jargon technique c'est une atteinte au style, ça s'oppose comme une faute de goût au bon style, à l'esprit qu'on doit montrer. dans cette civilisation de la conversation. Donc, voilà le défi de Fontenelle, c'est-à-dire faire entrer la science dans ce monde, mais sans la trahir, sans la dégrader, mais aussi, évidemment, sans en faire une parade pédante. Et puis, il y a quelqu'un que vous connaissez qui s'appelle Molière, dont vous avez dû lire une pièce en sixième, peut-être en cinquième, peut-être en quatrième et peut-être encore en troisième et en seconde, avant de voir comment Fontenelle relève ce défi. Et on peut peut-être s'arrêter une seconde sur Molière. parce que vous le connaissez bien et parce qu'il nous en donne un contre-exemple parfait. Parce qu'en 1672, donc 14 ans avant les entretiens de Fontenelle, Molière présente une pièce qui s'appelle Les Femmes Savantes. Et dans une scène célèbre que vous avez peut-être vue en classe, eh bien Philaminte, Armande et Bélise échangent des noms d'écoles philosophiques et des termes techniques avec une espèce de jubilation. Et ce qui est drôle pour le public de Molière, c'est qu'on voit bien que ces femmes ne connaissent pas vraiment ce dont elles parlent. Et d'ailleurs, Trissotin, qui est un petit peu leur mentor, leur professeur, qui est le pédant en chef dans cette pièce, ne comprend pas très bien non plus de quoi ils parlent. Et donc, ils parlent exactement, et c'est ça qui est intéressant pour nous, des mêmes choses que ce qu'on va trouver dans les entretiens de Fontenelle. On lit ces phrases comme « J'aime ces tourbillons, ce mouais, ces mondes tombants » et Philamente, un autre personnage, conclut en gloire en disant « J'ai vu clairement des hommes dans la lune » . Et bien sûr, ce que Molière raille, si ça n'est pas la science elle-même, mais la parade de la science, ces femmes et cet homme trissotin qui n'ont pas compris ce dont il parle, puisque il et elle affichent des termes techniques comme des bijoux pour se distinguer, en quelque sorte pour impressionner. Et la science ici est un accessoire de mode intellectuel, mais pas un vrai désir de savoir. Il, Trissotin et elle, ces femmes, parlent des écoles philosophiques grecques, mais on voit bien qu'ils n'y connaissent pas grand-chose. Donc c'est exactement cet écueil que Fontenelle veut éviter. Ni le jargon ennuyeux du savant, du pédant, ni la prétention ridicule du pédant mondain. La solution qu'il propose, c'est ce qu'il appelle lui-même le bon goût. Et ça, c'est une piste intéressante. Quelle est la différence entre la marquise de Fontenelle et les femmes savantes de Molière ? La réponse ne tient pas vraiment à ce qu'elles savent ou à ce qu'elles ne savent pas, mais elle tient à la manière dont elles s'y rapportent. Pour ça, il faut ouvrir un peu le livre et en particulier la préface des entretiens. C'est un texte qui est court, mais dont chaque phrase a beaucoup d'intérêt. et On va en citer quelques-unes et vous pouvez les retrouver dans la partie qui s'appelle « Le bon goût contre le jargon savant et pédant » sur le cours qui est en ligne sur mon site internet aufonddelaclasse.com. Alors, la première citation qu'on va faire, c'est celle-ci. « J'ai voulu traiter la philosophie d'une manière qui ne fut point philosophique. » Ça, c'est vraiment la phrase « programme » . Elle semble évidemment un paradoxe par sa répétition. du polyptote en quelque sorte, philosophie d'une manière qui ne fut point philosophique. Comment traiter la philosophie d'une façon qui ne soit pas philosophique ? Bon, que Fontenelle veut nous dire ici ? Eh bien, c'est que c'est sans le ton et la forme du traité, sans la démonstration abstraite, sans l'appareillage technique. Il veut donner à la philosophie, c'est-à-dire à la science, la forme de la conversation mondaine et ses qualités, c'est-à-dire la légèreté, la capacité à plaisanter et son caractère accessible. mais bien sûr sans sacrifier le fond. Il le dit clairement, il veut éviter les termes qui sont, c'est dans le même passage de la préface, ni trop savants, ni trop bas. Trop savants, le jargon technique, qui aliène évidemment le lecteur profane, qui va faire qu'on ne va pas lire si on n'y connaît rien au sujet. Et puis trop bas, parce que la vulgarité, la trivialité, elle va offenser le lecteur mondain, le lecteur cultivé. Et entre ces deux pièges, ces deux écueils, eh bien il y a un milieu qui est difficile à tenir, et Fontenelle l'appelle le bon goût. Et il reconnaît lui-même que c'est un équilibre périlleux, puisque à qui s'adresse son livre ? La phrase qu'il dit est provocatrice, il suffit que les dames le lisent. Fontenelle assume en fait de décevoir potentiellement les savants pour conquérir un nouveau public. Il destine son livre aux femmes, et évidemment derrière les femmes, il y a aussi tous les mondains hommes, c'est-à-dire ceux qui n'ont jamais ouï parler de ces choses-là pour reprendre un passage de cette même préface. C'est un choix éditorial qui est très audacieux parce que c'est une espèce de déclaration de guerre au savoir qui est réservée alors aux spécialistes de la physique ou de l'astronomie. Et puis enfin, il faut retenir une phrase clé de ce passage-là qui dit, on en a d'ailleurs parlé dans l'épisode précédent, « Il n'y a pas jusqu'aux vérités à qui l'agrément ne soit nécessaire. » Cette phrase, C'est une bombe philosophique parce qu'elle ne dit pas que la vérité doit être agréable pour plaire, elle dit que l'agrément, c'est-à-dire le plaisir, est nécessaire à la vérité. Sans plaisir, la vérité reste inaccessible. Et donc la forme n'est pas secondaire, elle fait partie du projet de connaissance lui-même. C'est le renversement fondamental de Fontenelle par rapport à toute la tradition. Il ne s'agit pas de plaire pour instruire, selon la vieille formule latine, plaqueré et doqueré, mais Il s'agit de montrer que comprendre est jouissif en soi et que de toute façon, sans plaisir, il n'y a pas d'accès à la vérité. Et sans plaisir, sans doute, la vérité n'a pas d'intérêt. On va prendre quelques exemples, quatre exemples, pour montrer que Fontenelle évite le jargon. Ce programme, il s'applique concrètement dans son texte. Il a une technique. qu'on pourrait appeler, comme Christophe Martin, donc le même auteur dont je vous parlais juste avant, appelle une traduction. C'est-à-dire que ce n'est pas une traduction d'une langue à une autre, mais une traduction du vocabulaire technique, du vocabulaire de la science, vers le vocabulaire mondain, c'est-à-dire C'est-à-dire un vocabulaire qui est agréable, léger et qui va plaire au public qui est souhaité. Il y a un passage où il est question des satellites de Jupiter. Vous voyez, c'est quelque chose d'assez technique parce que même nous qui avons une culture qui nous vient de l'école, eh bien, on ne sait pas avec une très grande précision ce que sont les satellites de Jupiter. Un terme technique. On le trouve dans le quatrième soi. Le terme scientifique, ce serait... de dire les satellites joviens ou les lunes joviennes. Et Fontenelle ne dit pas du tout ça, il dit, je cite le texte, « quatre petites lunes qui tournent autour de lui et qui l'accompagnent partout où il va » . Regardez ce que fait ce simple mot « accompagne » . Jupiter a sa suite comme un prince à ses courtisans. Donc le phénomène astronomique, il devient ici une espèce de petite scène. de promenade, on pourrait même dire une scène de cours, la science, en tout cas, rejoint l'univers social familier du lecteur et de la lectrice des entretiens. Dans le même quatrième soir, il est question d'une théorie sur laquelle on reviendra, mais ça demande un petit peu de temps, donc je ne vais pas trop préciser ici, celle des tourbillons de Descartes. C'est donc aussi dans le quatrième soir. Et le terme scientifique qui serait attendu ici, c'est le terme de vortex. Ou encore de matière subtile, du système des tourbillons. Et ce que dit Fontenelle, ce n'est pas ça. Il ne parle pas de vortex, de matière subtile dans ce passage-là. Ce que dit Fontenelle, c'est une matière qui tourne en rond. Et surtout, imaginez-vous un très grand espace rempli de matière et dans cet espace de certains centres placés les uns plus près des autres, etc. ce imaginez-vous est très important parce que Fontenelle ne démontre pas. Il invite à regarder quelque chose. Il invite le lecteur, la lectrice à visualiser, à construire mentalement le phénomène qui est conçu par Descartes, celui que Descartes appelle les tourbillons. Et donc c'est bien l'imagination ici qui est mise au service de la raison et qui permet à Fontenelle d'éviter l'usage des termes scientifiques qui apparaîtraient comme des termes de pédant, comme s'il avait dit vortex ou encore matière subtile. Un autre exemple qu'on peut prendre, c'est celui du mouvement de la Terre. C'est dans le premier soir que cette idée scientifique est développée. C'est le principe d'inertie, la relativité du mouvement. Comment expliquer que la Terre tourne sans rendre compte ? Puisque c'est bien un des problèmes centraux de la première conversation du premier soir entre le philosophe et la marquise. La Terre tourne, mais... Pourquoi on ne s'en rend pas compte ? Pourquoi on n'a pas l'impression de tourner ? Pourquoi à un moment on n'a pas la tête en bas, on tombe pas en bas ? Des questions que vous vous êtes sans doute déjà posées bien souvent et que vous avez réglées tout simplement avec vos professeurs à l'école élémentaire et puis bien sûr au collège et au lycée. Alors Fontenelle prend l'image du passager d'un bateau qui s'endort près d'une rivière. Et au réveil, il a donc la même place dans le bateau. Mais le rivage a changé. Mais lui, il n'a pas changé de place. Donc lui, s'il se réfère au simple système du bateau dans lequel il est, rien ne s'est passé. Mais c'est tout ce qu'il y a autour qui a bougé, c'est-à-dire le rivage de la rivière sur laquelle il naviguait. Et cette analogie, elle est géniale parce qu'elle répond exactement à l'objection de la marquise qui lui disait « mais enfin, je me trouve toujours le matin où je m'étais couché » pour essayer de demander des explications. supplémentaire au philosophe pour lui dire mais alors pourquoi la terre tourne si on s'en rend pas compte moi quand je m'endors et bien je reste toujours au même endroit et bien ce que fait le philosophe c'est aller sur le propre terrain de la marquise en prenant une expérience quotidienne corporelle que chacune et chacun peut facilement vérifier et puis le dernier exemple que je vous donnerai s'il est il est aussi situé dans le premier soir c'est la métaphore de l'opéra C'est peut-être la plus importante parce que c'est celle qui donne sa philosophie à l'ensemble du livre. La nature, c'est comme un grand spectacle d'opéra. À l'opéra, le spectateur, la spectatrice voit les décors, les acteurs, les effets magiques. Mais derrière le décor, il y a bien sûr des machines, des roues, des contrepoids, des machines cachées qui permettent à tout ça d'être produit. Eh bien, le philosophe, c'est celui qui va derrière les coulisses et qui voit les machinistes, qui est curieux de voir comment fonctionnent tous ces mécanismes. Alors pourquoi cette métaphore est bien choisie ? Eh bien, encore une fois, parce que l'opéra, c'est le spectacle aristocratique par excellence. Fontenelle, d'ailleurs, lui-même, écrit des livrets. C'est-à-dire qu'il écrit les paroles, il écrit les paroles des chansons qui sont chantées par les auteurs, enfin par les chanteurs et les chanteuses de l'opéra. pour un musicien italien qui est arrivé en France et qui s'appelle Lully. Donc Fontenelle a écrit des histoires d'opéra comme ça et des dialogues. Donc c'est quelque chose qu'il connaît très bien et qui est de toute façon familier à tout le monde. Mais donc présenter la physique, qui paraît quelque chose d'un peu complexe, comme un spectacle d'opéra, eh bien c'est choisir l'opéra comme comparant et donner au lecteur mondain quelque chose qu'il valorise, qu'il reconnaît et qu'il connaît. Et donc quelque chose de beaucoup plus proche qu'il aurait... Enfin, quelque chose de... comment dire, de technique, de jargonneux, s'il avait parlé de causes mécaniques, de lois de la nature, par exemple. Ça fait une espèce de grande métaphore structurante. Voilà. On peut dire pour conclure que Fontenelle évite donc délibérément des mots qui seraient pourtant parfaitement compréhensibles, parfois comme atmosphère, masse élémentaire. Mais il ne le fait pas pour simplifier. C'est parce que ces mots sentent trop le métier, pour reprendre l'expression de Nietzsche. Il leur préfère une longue comparaison avec quelque chose de beaucoup plus simple, de beaucoup plus familier, de beaucoup plus conforme à l'esprit mondain. Pour conclure, et conclure vraiment cette fois, on peut dire que Fontenelle ne vulgarise pas, ou en tout cas pas seulement. Il fait quelque chose de plus ambitieux. Il donne à la science ses lettres de noblesse et il montre qu'elle peut être un objet de conversation aristocratique, de plaisir mondain, de goût raffiné, sans pour autant perdre sa rigueur. Et cela, il le fait à travers une ruse qui consiste non pas à utiliser le jargon habituel, le vocabulaire spécifique et technique de la science, mais en habillant les idées scientifiques les plus audacieuses, la pluralité des mondes, l'infini de l'univers, la relativité de notre point de vue, dans les atours du divertissement galant. Et de cette manière-là, aussi sur un plan philosophique, on pourrait même dire politique, Fontenelle les rend acceptables et les rend même attirantes pour son public, là où elles auraient pu paraître dangereuses. ou tout simplement repoussante pour le goût de son époque. Le tour de force, le défi auquel Fontenelle s'est livré, c'est bien de transformer une matière qui a priori était un petit peu indigeste en quelque chose qui avait du bon goût. Voilà donc ce que je souhaitais partager avec vous au sujet de l'opposition que fait Fontenelle entre le bon goût et le jargon savant et pédant. Vous pouvez retrouver un certain nombre de choses sur le site internet au fonddelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao, ciao !