Description
Cet épisode examine la stratégie par laquelle Graffigny attire son lecteur dans les Lettres d'une Péruvienne — et montre que cette stratégie repose sur deux éléments indissociables : un roman d'amour touchant et un dispositif formel très habile.
Le roman s'ouvre sur un cri d'amour intense — « les cris de ta tendre Zilia, tels qu'une vapeur du matin, s'exhalent et sont dissipés avant d'arriver jusqu'à toi » — qui plonge immédiatement le lecteur dans la douleur d'une jeune femme arrachée à son fiancé le jour de leurs noces. Zilia aime, souffre, attend, va jusqu'à tenter de se jeter à la mer. Ce registre sentimental permet l'entrée dans le texte — mais c'est aussi une porte d'entrée vers quelque chose de plus profond. En pleurant avec Zilia, le lecteur est conduit, lettre après lettre, à penser avec elle.
Le dispositif formel renforce cette stratégie. Le roman est épistolaire et monodique : trente-huit lettres de Zilia, sans aucune réponse transcrite. Les lettres sont officiellement adressées à Aza, mais Aza n'est qu'un destinataire-relais — les vrais destinataires sont les lecteurs des Lumières. C'est la double énonciation du roman.
Ce dispositif se révèle à nu à la lettre XXIII, quand Zilia réalise que « les caractères ne sont tracés que pour moi » : Aza ignore qu'elle existe. La lettre tombe dans le vide — et ce vide en fait précisément un journal intime que seul le lecteur peut lire. À partir de ce moment, on ne lit plus pour savoir si Zilia retrouvera Aza. On lit pour comprendre ce qu'elle comprend du monde.
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