Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site offrandelaclasse.com ! Dans cet épisode, nous allons voir que dans les lettres d'une péruvienne de Françoise de Graffigny, Zilia nous permet de voir notre monde avec un regard étranger. Dans cet épisode, on va donc se rapprocher un peu davantage du parcours au programme Un Nouvel Univers s'est offert à mes yeux et parler du regard de Zilia. On va s'intéresser au regard de Zilia et à la façon dont ce regard fonctionne comme un outil critique. Parce que le regard étranger de Zilia, puisque Zilia c'est une jeune Inca, une jeune Péruvienne, n'est pas du tout celui d'une naïve. C'est un point qui est très important à faire remarquer d'emblée parce que on pourrait se méprendre, on pourrait se tromper. Parce que quand on lit les premières lettres, Zilia ne comprend pas très bien ce qui l'entoure. Elle invente des explications parfois très éloignées de la réalité. Elle se trompe sur ce que font les gens autour d'elle. Et on pourrait penser que c'est une ingénieuse innocente qui ne comprend pas grand-chose. Mais ce n'est pas du tout ça. Zilia, c'est une jeune femme qui a été instruite. Elle a été formée dans le Temple du Soleil par les Amautas. Ou Amautas, je ne sais pas très bien comment il faut le prononcer. C'est-à-dire les sages de la civilisation inca. Et le texte lui-même, dans l'avertissement qui précède les lettres, le dit clairement. Les Incas ont laissé, je cite le texte, des monuments de la sagacité de leur esprit et de la solidité de leur philosophie. Zilia donc a une culture, a une philosophie, un sens moral qui sont parfaitement formés. Elle vient d'une civilisation millénaire et une civilisation grandiose qui est tout à fait admirée, connue au moins depuis Montaigne et le chapitre des Coches dans les Essais. en Europe. Et ce qu'elle ignore, c'est une seule chose, c'est la France. C'est les objets, les codes, la langue qu'on parle en France. Mais cette ignorance-là, elle est précise, elle est délimitée. Et c'est elle qui produit ce regard et qui le rend intéressant. On le voit dès la lettre 4, c'est-à-dire très tôt dans le roman. Zilia observe les Espagnols et les Français et... elle les distingue par une analyse des éléments qui, en réalité, est une métaphore cosmogonique, on pourrait le dire comme ça, qui est très élaborée. Je vous cite le texte. L'air grave et farouche des premiers fait voir qu'ils sont composés de la matière des plus durs métaux. Ceux-ci semblent s'être échappés des mains du créateur au moment où ils n'avaient encore assemblé pour leur formation que l'air et le feu. Alors ce qu'on lit ici, ça peut sembler étrange, mais... Ça n'est pas la description naïve d'une enfant qui ne comprendrait rien. Pas du tout. C'est une analyse philosophique qui est fondée sur la théorie des quatre éléments, la matière des métaux pour les Espagnols, l'air, le feu pour les Français. En tout cas, c'est une théorie qui se rapporte pour nous occidentaux à la théorie grecque des quatre éléments. Et Zilia pense ce qu'elle voit. Elle ne sait pas ce que c'est qu'un officier de marine français. mais elle sait ce que c'est que la légèreté, la vivacité, la bienveillance apparente, et elle les désigne avec précision. On peut dire dans ce sens que Zilia a une forme de candeur, comme il y a le personnage de Candide, pour prendre l'adjectif, celui du roman bien connu de Voltaire. Et la candeur de Zilia, c'est donc ça. Ce n'est pas l'absence de culture, parce qu'elle a une culture immense, mais l'absence de préjugés sur cette culture-là, c'est-à-dire la culture. française, la culture européenne. Et Zilia ne sait pas ce que c'est un carrosse, ne sait pas ce que c'est qu'un théâtre, qu'une messe, mais elle sait ce que sont la justice, le respect dû aux femmes, la vertu. Et c'est précisément parce qu'elle a des repères, et ces repères-là en particulier, et pas d'autres, qu'elle voit ce que les Français ont cessé de voir et ne peuvent pas voir. Et c'est là qu'intervient un des procédés. Les plus remarquables du roman, ce qu'on peut appeler les catacrèses. Pour désigner les réalités européennes qui n'ont pas d'équivalent dans la langue péruvienne, Zilia ne cherche pas les mots, elle les invente. Et la catacrèse, ça s'écrit C-A-T-A-C-H-R-E-S-E, catacrèse, c'est la figure rhétorique qui consiste à employer un terme dont le sens est détourné et élargi, transféré à un objet nouveau. Et Françoise de Graffigny en construit tout un vocabulaire qui dit à la fois l'ignorance de Zilia, d'une certaine manière, mais aussi son intelligence. Et on peut prendre quelques exemples dans l'ordre du roman parce que la progression aussi est significative. La caravelle espagnole, le bateau, dans la lettre 3, la toute première fois que Zilia la voit depuis l'intérieur, est nommée une maison comme suspendue et ne tenant point à la terre. C'est parfaitement exact. Vous voyez, une caravelle, c'est bien une maison qui ne tient pas à la terre. Et la formule décrit l'essentiel, le fait d'être dans un espace habitable qui est suspendu au-dessus de l'eau. Mais elle le fait sans en connaître le nom, évidemment, mais elle en décrit la chose avec cette expression-là. La longue vue, à la lettre 8, un moment important aussi parce que c'est Déterville qui la lui montre pour la première fois. Et cette longue vue, elle est désignée comme... une espèce de canne percée qui fait voir la Terre dans un éloignement où mes yeux n'auraient pu atteindre. Donc, encore une fois, c'est juste. Une longue vue, c'est bien une canne percée qui fait voir loin. La formule, vous voyez, elle est fonctionnelle, elle dit ce que l'objet fait. Elle ne dit pas ce qu'il est, mais en tout cas, elle fonctionne parfaitement. Et on voit la progression, comme je vous le disais avant, à la lettre 9, où Zilia fait un premier bilan de son apprentissage. Je sais que le nom du cacique est Déterville. Celui de notre maison flottante, vaisseau, et celui de la terre où nous allons, France. Le vaisseau est donc devenu maison flottante, c'est plus la maison suspendue de la lettre 3, c'est une maison qui flotte. Zilia, on pourrait dire, a affiné sa catachrèse. Et elle apprend. Ainsi, pas le nom des choses encore, en tout cas pas pour tous, mais leur réalité. Et puis, le carrosse, à la lettre 12, devient une machine ou cabane. C'est une désignation double qui est intéressante, parce que machine renvoie aux inventions européennes, aux mécanismes techniques que Ziljian ne connaît pas, et cabane renvoie au contraire à un habitable rudimentaire. Le premier terme qui lui vient à l'esprit pour désigner un espace habitable, mobile. Et la juxtaposition est à la fois exacte et en même temps complètement déplacée. Et c'est précisément dans ce décalage que réside la stupéfaction de Zilia devant un objet qu'elle ne peut pas encore classer. Et je crois que la catachrèse la plus belle, la plus philosophique, c'est celle du miroir. Et elle arrive aussi dans la lettre 12. Zilia avait été bouleversée, à la lettre 10, par la découverte du miroir dans la chambre des déterviers. C'est une scène qui est assez extraordinaire. Se voir pour la première fois dans un miroir, ne pas comprendre ce qu'on voit. être stupéfait, stupéfaite plutôt de cette image qui vous ressemble et qui n'est pas vous. Et à la lettre 12, elle donne son nom à l'objet en disant « l'ingénieuse machine qui double les objets » . La formule est parfaite, elle est d'une précision parfaite. Le miroir double effectivement les objets, il en produit un second exemplaire. Et l'adjectif « ingénieuse » exprime ici l'admiration de Zilia. pour ce qui est, selon elle, un produit de l'intelligence humaine. Donc ce n'est pas une erreur de description. C'est une description, au contraire, qui voit très juste, dans une perspective qui n'a pas encore de mots pour ce qu'elle voit, tout simplement. Chacune de ces formules, dans ce sens-là, dit la même chose. Zilia voit correctement ce qui est, sans savoir encore le mot qu'on emploie pour désigner. Et c'est cet écart entre la perception juste et l'interprétation manquante qui produit ce qu'on pourrait appeler le regard candide. Et ce regard a un effet qui est décisif sur nous, sur les lecteurs, sur les lectrices, parce que ces objets qui sont parfaitement familiers pour nous, un vaisseau, une longue vue, un carrosse, un miroir, soudainement nous apparaissent comme étranges. Et on les redécouvre à travers les yeux de quelqu'un qui les voit pour la première fois. Et c'est cette défamiliarisation, on pourrait dire, qui est précisément le premier travail critique du roman, qui permet de rendre visible ce qu'on avait cessé de voir. Et avant de le faire sur des grandes idées, sur des éléments critiques de la société européenne, française, et de sa manière de vivre, sa manière de penser, et d'exclure un certain nombre de gens comme les femmes, eh bien ça a lieu sur des tout petits objets comme ceux-là, qui nous emmènent vers ce regard étranger, et qui nous emmène surtout, qui nous conduit à partager le regard étranger d'Auxilia. Voilà en tout cas ce que je souhaitais partager avec vous sur le regard étranger tel qu'il est développé à travers le personnage de Zilia dans les lettres d'une périvienne. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site internet au fonddelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté et à très bientôt. Ciao, ciao !