Speaker #0Bonjour à tous, chers élèves et chers amis du site aufonddelaclasse.com ! Dans cet épisode, nous allons voir que les lettres d'une péruvienne de Françoise de Graffigny s'apparentent à un roman reportage. Dans cet épisode, on va donc s'intéresser à une dimension particulière des lettres d'une péruvienne, celle du roman-reportage. A partir du moment où Zilia maîtrise le français, ses lettres changent en effet de nature. Elle n'est plus seulement une femme qui souffre et qui aime, et donc le roman n'est plus seulement un roman d'amour, ou en tout cas l'est de moins en moins, et Zilia devient ce qu'on pourrait appeler, ou en tout cas ce qu'on appelle au XVIIIe siècle, une nouveliste. Une nouveliste, au XVIIIe siècle, ce n'est pas quelqu'un qui écrit des nouvelles au sens d'un roman ou d'un récit court de fiction, mais ça désigne quelqu'un qui envoie à son correspondant les nouvelles du monde qu'il traverse, c'est-à-dire une sorte de journaliste privé. Et c'est exactement ce que devient Zilia à partir du moment où elle est capable d'écrire en français. Et aussi, au fur et à mesure, évidemment, qu'elle apprend le français et qu'elle est capable de le comprendre dans sa vie. dans la vie de la fiction, évidemment, qui nous est rapportée dans les lettres. En tout cas, il est évident qu'elles ne sont que de moins en moins des cris d'amour adressés à Asa dans le vide. Elles deviennent vraiment des comptes rendus. Et Gilia décrit ce qu'elle voit pour Asa, qui n'a jamais vu Paris, qui n'a jamais vu la France, et qui n'a, bien sûr, aucune idée de ce qu'est un théâtre ou un feu d'artifice. Mais pour les lecteurs et les lectrices qui reçoivent ces descriptions, c'est-à-dire pour nous, Eh bien, elles ont... une toute autre portée, parce qu'elles leur font voir, elles nous font voir notre propre société comme si on la découvrait pour la première fois. Et c'est le mécanisme même que les catacrèses qu'on a vues dans l'épisode précédent proposaient. Mais à l'échelle non plus d'un objet, mais d'une scène entière, de l'événement, de la pratique sociale. Et le principe que Françoise de Graffigny applique dans toutes ses lettres est toujours le même. Le regard, d'abord. et la pensée, la réflexion ensuite. L'observation particulière, précise, honnête, prudente, avant la réflexion critique. Et quatre lettres particulièrement illustrent cette dimension. La lettre 14 d'abord. Elle est remarquable parce que Zivia n'est pas encore celle qui regarde. Elle est plutôt celle qu'on regarde. Elle est l'objet du regard. On l'a habillée de ses costumes de Vierge du Soleil et elle est exposée dans un salon parisien, un peu comme elle pourrait l'être dans un zoo si elle était un animal. Et une grande dame, la remarque, éclate de rire, se lève, vient à elle et la tourne et retourne autant de fois que sa vivacité le lui suggéra, dit la lettre de Zilia. Elle palpe son habit, je cite toujours le texte, avec une attention scrupuleuse. Et puis, elle appelle un jeune homme pour recommencer l'examen. Zilia, qui prend la dame pour une pallas, comme elle l'appelle, et le jeune homme pour un hanki, c'est-à-dire des personnages de haut rang pour elle, des personnages nobles auxquels le respect est dû dans la culture inca, Zilia donc n'ose pas résister. Et elle subit l'action. Mais quand le jeune homme va trop loin, va plus loin dans sa familiarité, elle le repousse. Avec une indignation qui, elle le dit comme ça dans sa lettre, lui fit connaître qu'elle était mieux instruite que lui des lois de l'honnêteté. Et le renversement est donc complet. Dans cette scène, c'est Zilia qui possède les bonnes mœurs. Ce sont les Français qui, au contraire, se comportent comme des sauvages, comme des barbares, puisque là, on va trop loin. On la touche, on profite de la situation. Et ça, elle ne l'accepte pas. Au départ, elle était prudente, elle ne savait pas très bien quoi faire, elle pensait devoir un certain respect à tous ces gens. Et puis finalement, c'est elle qui fit connaître qu'elle était mieux instruite que lui des lois de l'honnêteté. Et la lettre, la lettre 14, se termine par une formule qui résume à elle seule tout le dispositif du roman. Je vous la cite tout de suite. Dans les différentes contrées que j'ai parcourues, je n'ai point vu des sauvages si orgueilleusement familiers que ceux-ci. Le mot sauvage, je le disais à l'instant, est donc renvoyé à ceux qui s'en croyaient exempts, et c'est bien sûr tout le renversement du regard étranger. Les deux lettres suivantes forment une paire, c'est la lettre 16 et la lettre 17. On emmène d'abord Zilia au théâtre et puis le lendemain à l'opéra. Et le contraste entre les deux est au cœur de la réflexion. Le théâtre d'abord, c'est la lettre 16. Zilia le désigne par comparaison avec ce qu'elle connaît et elle dit « un endroit où l'on représente à peu près comme dans ton palais » elle parle à Azat « les actions des hommes qui ne sont plus » . Mais la ressemblance s'arrête là. Chez les Incas, on commémore que les sages et les vertueux. Et donc, là où le théâtre était, en tout cas ce qui ressemble à un théâtre, était chez les Incas un endroit où l'on représente à peu près comme dans ton palais les actions des hommes qui ne sont plus, c'est-à-dire là où on jouait les actions de ceux qui sont morts, eh bien on jouait les grands hommes, ceux qui doivent être des modèles pour la société. Alors que ici, les acteurs, dit Zilia, crient et s'agitent comme des furieux. « Une femme pleure sans cesse » , « Un homme va jusqu'à se tuer lui-même sur scène » . Zilia décrit tout ça avec une précision ethnographique, on pourrait dire, sans encore condamner. Elle constate, elle s'étonne, elle cherche une explication. Et, dit-elle prudemment, peut-être ce peuple a-t-il besoin de ce qu'elle appelle « l'horreur du vice pour conduire à la vertu » . C'est une hypothèse charitable, c'est en quelque sorte un peu l'idée de la catharsis au XVIIe siècle. Mais ça... elle ne sait pas encore. Et le lendemain, l'opéra, et là le contraste est immédiat, puisque Zilia le formule de cette façon-là. Un spectacle totalement opposé au premier. Celui-là, cruel, effrayant, révolte la raison. Celui-ci, amusant, agréable, imite la nature. Mais, ce qui est le plus intéressant dans cette lettre 17, c'est ce que la description de l'opéra amène Zilia à formuler. La musique, dit-elle, contrairement à la langue, parle à tout le monde. Peu importe la langue qu'on connaît et la langue qu'on ne connaît pas, la musique, on la comprend. Les sons aigus expriment la peur, les gémissements touchent au cœur, les rythmes vifs portent la gaieté sans qu'on ait besoin d'en connaître les mots. Et elle nomme ça l'intelligence des sons universels. Et ça, c'est une réflexion philosophique sur le langage naturel par rapport au langage artificiel. Le langage naturel, ce serait ici la musique et le langage artificiel, les langues courantes. la langue... Un cas du Pérou, la langue française, la langue anglaise, la langue espagnole, etc. Et cette réflexion ici, elle est formulée depuis la position de quelqu'un qui précisément ne partage pas la langue des gens qui l'entourent, en tout cas pas de manière... enfin pas depuis longtemps, parce que Zilia comprend beaucoup mieux la musique, parce que la musique ne demande pas qu'on ait appris, selon elle. Et la lettre reportage ici touche ici à quelque chose de plus profond, donc que la simple description du spectacle. La dernière lettre de cette série, c'est la lettre 28. C'est une longue description des fêtes du mariage de Céline à la campagne. Elle est importante pour une raison qu'on ne souligne pas souvent, c'est que c'est un moment d'admiration très franche de Zilia pour les Français. Les jardins, d'abord. Zilia décrit la terre étonnée. Elle emploie cet adjectif, étonnée. qui nourrit des plantes qui sont venues de tous les climats, les fontaines aussi, dont les eaux sont forcées à s'élancer rapidement dans les airs, sans guide, sans soutien, par sa propre force, nous dit Zilia. C'est ce qui l'impressionne dans les fontaines. Et puis il y a le feu d'artifice, qui donne lieu à une des descriptions les plus remarquables du roman. Je vous en lis un petit extrait. Le feu, ce terrible élément, je l'ai vu. Et Zilia conclut avec un enthousiasme qui est parfaitement sincère. Alors ce moment d'admiration franche. Il est essentiel pour comprendre ce que Françoise Graffini fait dans ce roman. Le regard de Cilia, il n'est pas hostile par principe. Elle n'est pas arrivée en France avec l'intention de tout critiquer. Et elle voit les Français, au contraire, tels qu'ils sont, avec leur grandeur aussi, et puis évidemment leur travers. Et c'est précisément parce que son admiration est authentique ici que sa critique, quand elle vient, est crédible. Et d'ailleurs, Françoise Graffini le sait très bien. La lettre suivante, la lettre 29, retourne complètement cet émerveillement. L'admiration de cette lettre 21 ne dure pas. Et ça, on en parlera dans l'épisode suivant. Voilà, en tout cas, ce que je souhaitais partager avec vous sur Zilia Nouvelliste et sur ce roman reportage. Vous pouvez retrouver un grand nombre de choses sur le site internet aufonddelaclasse.com. Je vous dis merci beaucoup de m'avoir écouté. Et à très bientôt. Ciao, ciao !