Speaker #0Bienvenue dans Open Book, le podcast qui plonge dans les livres pour réinventer nos vies ensemble. Nous sommes au début du mois de juillet 2026. Je le précise si jamais vous écoutez cet épisode en 10 ans, par exemple. Et je peux vous dire que j'ai eu du mal à lire ces dernières semaines. On sort d'une grosse période de canicule et mon esprit était plutôt préoccupé, voire carrément anxieux. Je lisais des articles de presse ou j'écoutais des émissions pour découvrir la manière dont nos politiques allaient se dédouaner. Comment ils allaient transformer en scoop une info que les scientifiques nous annoncent depuis des décennies. Oui, le climat se réchauffe et donc nous allons avoir de plus en plus chaud. Bref, c'est impossible dans ce genre de période d'avoir la disponibilité d'esprit que demande un livre. Et puis je suis aussi dans un moment particulier, je suis enceinte de 8 mois, je vais donc devenir mère pour la première fois de ma vie. Je ne peux plus faire marche arrière et je suis tiraillée entre la peur de l'inconnu et la hâte de la rencontrer. Habitée aussi par la peur de m'être au monde dans un monde qui semble être en train de disparaître. Et pourtant, les quelques fois où j'ai réussi à arrêter les mille réflexions dans ma tête et à me plonger vraiment dans un texte, ça m'a fait beaucoup de bien. Comme si d'un coup, je m'arrêtais à bon port, que je me déposais quelque part. C'est une sensation physique meilleure qu'un anxiolytique, je crois. J'avais donc envie d'achever cette saison 1 d'Open Book avec des recommandations de livres que j'ai aimées récemment, ou moins récemment. Peut-être que votre été sera propice à la lecture, ou pas, et ce sera très bien aussi. Peut-être que je vous donnerai des idées pour plus tard, ou au moins l'envie de faire circuler ces textes autour de vous. Alors Open Book, c'est maintenant, c'est parti ! J'ai déjà parlé dans ce podcast de mon amour des nouvelles. On en lit peu en France, et pourtant je trouve, quand elle est réussie... cette forme parfaite. C'est comme si on rentrait immédiatement dans un mini-monde et qu'on acceptait tout très vite en tant que lecteur, car on sait que ce sera bref. Je viens de finir un recueil génial de l'autrice américaine Lorraine Groff. Ça s'appelle La bagarre, publiée chez L'Olivier et traduite par Karine Chichereau. Alors génial pourquoi ? Déjà, chaque histoire est comme un fil tendu vers le dénouement, vers la chute comme on dit pour une nouvelle. Je pense par exemple au texte qui s'appelle Entre l'ombre et l'âme. dans lequel, à la fin, il y a un geste d'Elisa pour son mari Willy. C'est un geste de consolation après le risque, après les fissures dans leur couple, raconté en quelques pages. Je pense aussi au geste effroyable de Chip dans 1, 2, 3 soleil, alors que toutes les dernières pages de la nouvelle se resserrent et nous préparent au pire. L'écriture de Lauren Groff est tellement dense qu'elle arrive à raconter un moment de crise, un moment de bascule pour son personnage central, en peu de mots. Et nous, on est comme... pendu à ce qui lui arrive. Je pense aussi à ce groupe de copines de lycée qui ne s'est pas vu depuis longtemps, qui se réunit autour du lit d'hôpital de l'une d'entre elles, et c'est un moment de révélation. Ou aussi à cette nouvelle dans laquelle une femme fuit brutalement et doit réussir à s'échapper avec ses enfants. J'étais à chaque texte pleinement prise par l'intrigue et en même temps très proche de la profondeur des personnages. L'autrice a beaucoup d'empathie pour eux, ils essayent de se construire, d'échapper à leur déterminisme. à la violence qui les entoure, à leurs erreurs, des personnages qui luttent dans leur quotidien, dans des situations parfois super banales, au sein d'un couple, d'une famille, d'une amitié. La bagarre, c'est donc une lecture courte, puisque c'est une série de nouvelles, une lecture tendue, que je vous conseille vraiment les yeux fermés. Et je vous rajouterai deux informations qui me plaisent au sujet de ce recueil. La première, c'est que j'ai lu le portrait de Lauren Grove dans Le Monde et j'y ai appris qu'elle a créé sa librairie en Floride. pour lutter contre Trump et la vague conservatrice d'interdiction de certains livres. Donc elle les vend, elle organise plein d'événements et c'est devenue une vraie activiste dans son pays contre le gouvernement. Donc ça déjà, je voulais vous partager cette information sur l'autrice. Et puis à la fin de la bagarre, donc à la fin du recueil, elle explique le moteur de l'écriture pour chaque nouvelle. Ce sont des petits fragments, très intimes, très proches d'elle. Je vous en lis quelques-uns parce que je trouve que ça donne envie de lire son livre. Note de l'autrice. Le vent. Première nouvelle. Cette histoire vivait dans mon corps avant même que j'accède au langage, transmis par ma mère et la mère de ma mère. Elle a émergé après une terrible conversation avec une inconnue au fond d'un bar, dans un rancoin obscur, il y a environ 25 ans, pour enfin flamboyer dans la chaleur et la lumière des mots, grâce au passage du temps. Deuxième nouvelle, entre l'ombre et l'âme. Les maisons sont des corps que nous construisons autour de nous et hantons comme des fantômes. La troisième personne invisible dans un couple, c'est le couple lui-même. Troisième nouvelle, Sunland. Les esprits ne cessent jamais de se déplacer en Floride, car la couche de calcaire sur nos pieds est trop fragile. Takachal, qui naguère s'appelait Sunland, se trouve à un kilomètre et demi de chez moi. En certaines nuits particulières, au solstice, à la lune des moissons, La maison devient un rocher dans un ruisseau qui fend le courant d'anciens esprits de Sunland, ayant reprévi et recherchant frénétiquement quelque chose. Quelque chose qui précisément leur échappe. Quatrième nouvelle, la bagarre. Je me suis mise à écrire parce que je nageais et passais des heures chaque jour à rêver, tandis que mon corps multipliait les longueurs. À chanter dans ma tête, à me réciter des poèmes, à faire des exercices de maths compliqués, à revisiter ma vie passée avec beaucoup plus d'esprit et de style. Je craignais et admirais ceux et celles qui plongeaient, moitié oiseau, moitié poisson, et qui semblaient à la fois suicidaires et d'un courage flamboyant bien trop brûlant pour la créature douce et liquide que j'étais. Changement de forme maintenant avec un roman graphique. Ça s'appelle In Waves, écrit par l'américain A.J. Dungo. C'est un splendide récit imagé, véritable mélodrame qui vient d'être adapté au cinéma. Le film sort aujourd'hui, le mercredi 1er juillet. Et je ne peux que vous conseiller une chose, courez voir le film et puis lisez le livre aussi. Ça raconte l'histoire de son auteur, quand il avait une petite vingtaine d'années, et ce qu'un grand amour disparu lui a légué, comment elle l'a façonné au fond. Edgy rencontre Kristen, et ils tombent amoureux comme des adolescents, avec Fougue pleinement. Lui fait du skate à l'époque, elle du surf, mais elle va l'initier à sa passion de l'océan. Dans le livre, le narrateur mêle ses souvenirs intimes à l'histoire du surf. Mais très vite, Kristen tombe malade, un cancer qui récidive et qui ne la laissera plus en paix. Lui décide de l'accompagner au fil des mois, au fil des années, mais sans aucun pathos, juste parce qu'il a envie d'être avec elle à chaque seconde. C'est une histoire d'amour, de passion commune autour du surf et de deuil. Ou comment ensuite, A.G. vit avec le désir de la dessiner, de dessiner Kristen, de se souvenir d'elle, après, grâce à son amour de l'art. Le roman se lit vraiment d'une traite, avec ses dessins magnifiques, et le film est à la hauteur des émotions que j'avais ressenties à la lecture. Je dirais que c'est ce qu'on appelle des émotions cathartiques. Quand je suis sortie de la salle de cinéma, tout le monde pleurait dans la salle et se souriait à la sortie. Comme si la mort et la maladie, l'accompagnement, la fin de vie, étaient sublimés par l'amour et les liens, bien au-delà de la disparition. Et puis, la réalisatrice Fong Mei Nguyen a fait le choix d'une palette de couleurs. Donc là, elle s'écarte pas mal de la bande dessinée, du roman graphique. Et ce que j'ai préféré voir, en bleu, rose, orangé, c'est l'océan qui est partout dans le film. Immense, sublime. Je vous laisse écouter quelques secondes de la bande-annonce du film, où on entend le son de l'océan, la voix des personnages et leur joie.
Speaker #0Je vous conseille un roman maintenant qui s'appelle Voir venir, écrit par Lucille Nova et publié aux éditions du Sous-Sol. Un roman qui m'a vraiment étonnée, que j'ai trouvé hyper bien maîtrisé, hyper intéressant. C'est à la fois un roman gothique, le gothique c'est un genre qui mêle le romantisme et l'horreur, avec souvent un décor qui revient, le château hanté, isolé, loin de la ville, loin de la société. Donc il y a ce côté gothique, il y a un côté aussi conte à l'apéro, on trouve évidemment des relents de barbe bleue, avec cette pièce interdite, cette maison comme ça, hantée, dans laquelle il est interdit d'entrer. C'est vraiment un étrange puzzle dont on ne comprend pas bien la forme finale avant la dernière pièce, avant le dénouement du livre. On avance donc nous, en tant que lecteur et lectrice à tâtons dans le texte, dans une sorte de clair-obscur. En gros, l'histoire se déroule dans un lycée, c'est le lycée de la Légion d'honneur. Je ne sais pas si vous connaissez, c'est un établissement qui a d'abord été une abbaye, une abbaye qui a été transformée en lycée pour accueillir en maison d'éducation, plus précisément comme on l'appelait à l'époque de Napoléon Ier, pour accueillir les filles, les petites filles, les arrières petites filles des médaillés de la Légion d'honneur. Et cet établissement, il se situe à Saint-Denis, juste à côté de la cathédrale. Donc par fragments, l'autrice nous invite à suivre plusieurs étudiantes de cet établissement. Et chacune a son étrangeté, un peu comme un secret qu'elle garde en elle, comme si elle attendait le bon moment pour tout faire exploser. Donc il y a ce groupe de personnages, et puis il y a une surveillante, qui elle vient vraiment de la ville de Saint-Denis, qui s'appelle Vanessa, et qui est aussi un espèce de personnage qui ouvre aussi ce lieu, ce lieu clos, à la ville, à l'environnement de la ville de Saint-Denis. Ce qui est intéressant dans le groupe des jeunes filles, je trouve, c'est qu'on sent donc une duplicité, une duplicité dans leur caractère, une duplicité dans... leur lien à leur famille d'origine. Et en même temps, cette duplicité, je trouve que c'est aussi celle de ce lieu qui est à la fois un bastion de privilèges pour ces jeunes filles très bien éduquées et en même temps un lieu implanté au cœur de cette ville, au cœur du département le plus pauvre de France. Donc il y a déjà dans ce lieu un hiatus, quelque chose qui ne fonctionne pas bien, qui peut s'enrayer, qui peut se détraquer. Pour moi, c'est un peu comme une bombe à retardement, et ce lieu et ces jeunes filles. En fait, au fond, chaque personnage est une bombe à retardement. Je trouve ce roman, Voir venir, qui cite Perrault, le titre cite Perrault, je trouve que ce roman saisit hyper bien l'adolescence et l'univers scolaire aussi dans lequel elle se déploie, cette adolescence. Je pense que le fait que l'autrice soit aussi professeure de français en collège, en plus d'être une excellente conteuse à la langue très précise, mais en tout cas le fait qu'elle soit prof rend l'univers réaliste, précis, pas du tout artificiel, et je trouve surtout qu'elle arrive à faire planer une forme de violence, de sensation de violence, en sourdine. dans toutes les pages. Je vais vous lire un extrait dans lequel on entend le lieu, le lieu parce qu'il est central dans la narration, dans l'intrigue, ce lycée qui est en fait une sorte de maison inquiétante dans laquelle derrière chaque porte se cache peut-être quelque chose. Mais ce qu'elles aiment surtout, c'est prendre de la hauteur, voir au dehors, agrandir l'horizon. Pour ce faire, on doit passer par le petit toit intérieur, à pas de chat, avancer sur les tuiles, grimper à l'échelle qui mène au grand toit. Celui qui recouvre les étages supérieurs. On met un pied devant l'autre sans regarder en bas. Sur l'arête qui est longue ce sommet, on garde les yeux sur le clocher. Il ne fait pas si sombre quand on est à l'air libre des cimes. Il fait bon, on s'ancre à son reflet dans le cuivre de la cloche. Au bout de la ligne, on ne glisse pas, on ne s'évade pas, on va voir. On passe une tête hors du puits, voilà tout. Une petite porte est là, on la fait coulisser, on entre dans le clocher. Il y a des vitraux mauves et bleus comme des calots et du jaune d'or sur les cheveux des seins. Et au centre de la petite pièce, cette énorme cloche dans laquelle on joue à voir refléter les ombres. Mais pas longtemps. Ce soir, on n'est pas là pour se mirer, on veut du ciel. Alors pour ça, il suffit de s'approcher de la fenêtre et la ville apparaît. Les toits, les antennes, les routes où passent les phares comme s'en filent des perles. Et la nuit de mai s'étire, poudrée de ce qu'on apprime naïvement pour la lune, alors que c'était le millier de réverbères projetés depuis le vaste monde, qui, lui, ne connaît pas de couvre-feu. Des bruits leur parviennent de derrière. Elles se regardent. Quelqu'un les aura suivies ? Je vous glisse dans mes recommandations un classique, parce qu'on se dit souvent « Ah, c'est l'été, j'ai peut-être un peu plus de temps, et donc du temps pour m'aventurer dans un grand roman connu de tous et de toutes » . Finalement, c'est ça un classique, c'est un roman qu'on connaît sans l'avoir lu. Je vous conseille « L'éducation sentimentale » de Flaubert. Je trouve que c'est un bon pendant à la saga des Rogon-Macquart de Zola, que l'on vous a conseillé avec Faïsa dans un épisode d'Open Book, que je vous conseille d'ailleurs d'écouter. Pourquoi c'est un pendant ? Parce que c'est un grand roman du XIXe qui traverse la même période historique, cette grande période de changement, de renversement de gouvernement, de révolution, de république et d'empire. Pour reprendre un peu le panorama historique, je vous conseille vraiment de réécouter l'épisode. Mais Flaubert, je trouve ça plus ironique, plus méchant, presque plus intransigeant contre la bourgeoisie, contre les petits accommodements de l'existence. Je pense par exemple à ses descriptions de personnages. Il y a une phrase qui me reste toujours de l'éducation sentimentale, où il parle d'un des personnages du livre. Il dit cette phrase, « Il aurait payé pour se vendre » . Et je trouve que vraiment, il y a tout dans cette description. Pour moi, c'est un classique important, parce qu'il a transformé le genre du roman. En fait, il a mis fin à la forme très ascendante du genre romanesque, un peu à la Balzac, roman dans lequel il faut qu'il y ait une apogée, une ascension, un personnage qui grandit, qui évolue. Chez Flaubert, on a vraiment un roman du désenchantement. Son héros Frédéric Moreau va aller de désillusion en désillusion, d'espoir en échec. Et je trouve que cette mise en scène de l'échec est hyper forte. En fait, Flaubert prend en charge avant tout le temps qui passe et l'érosion de nos vies. En ça, on dit que Flaubert est le précurseur de Proust ou des grands auteurs du XXe qui ont beaucoup plus travaillé sur la conscience, sur la psyché de leurs personnages que sur l'action. Il joue avec les ellipses, avec les pauses, avec les accélérations. Et c'est comme ça qu'il modernise son récit et qu'il modernise la vie de ses personnages. En fait, le réel n'est plus une succession d'actions dans l'éducation sentimentale, mais un grand fouillis difficile à percevoir et difficile à temporaliser. C'est pour ça que notre Frédéric Moreau, notre héros qu'on suit dans Paris, ce provincial fraîchement arrivé qui a envie de réussir, soit en faisant de la politique, soit en se servant des femmes, soit en faisant du journalisme. Il ne sait pas trop, il hésite. D'ailleurs, il n'a pas vraiment de stratégie et c'est vraiment un personnage qui va un peu à vaux de l'eau comme ça. Et d'ailleurs, ce Frédéric Moreau, il assiste à des grands moments historiques. Je l'ai dit, c'est des moments de révolution. On est au cœur du XIXe siècle. Des moments où on renverse la royauté encore une fois, où on met tout son espoir dans la République, où malheureusement l'Empire va prendre le dessus. Cette grande fresque historique. Lui, il n'arrive pas à mettre son empreinte. Il n'arrive pas à y participer. En fait, il est comme... un peu impuissant, il observe, il regarde, il regarde le spectacle de l'histoire. Et ça, je trouve ça aussi vachement intéressant, cette incapacité, ce sentiment d'impuissance, cette incapacité à agir face à des grands mouvements historiques. Je trouve que c'est très bien raconté dans l'éducation sentimentale. Je vous laisse avec un passage très connu de l'éducation sentimentale et j'espère que vous aurez envie de relire ce grand classique. L'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il revint. Il fréquenta le monde et il eut d'autres amours encore. Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides. Et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation, était perdue. Ses ambitions d'esprit avaient également diminué. Des années passèrent, il supportait le désœuvrement de son intelligence et l'inertie de son cœur. Vers la fin de mars 1867, À la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra. Madame Arnoux, Frédérique. Elle le saisit par les mains, l'attira doucement vers la fenêtre, et elle le considérait tout en répétant. C'est lui, c'est donc lui. Dans la pénombre du crépuscule, il n'apercevait que ses yeux sous la voilette de dentelle noire qui masquait sa figure. Quand elle eut déposé au bord de la cheminée un petit portefeuille de velours grenat, elle s'assit. Tous deux restèrent sans pouvoir parler, se souriant l'un à l'autre. Je finis avec un recueil de poésie qui m'a accompagnée ces dernières semaines. Ça s'appelle « Le cordon » de Nawel Ben-Krayem, publié aux éditions Bruno Doucet. Alors elle est chanteuse et poétesse, je suis son travail depuis longtemps, et là elle signe un recueil qui m'a bouleversée, vraiment. Elle y parle de maternité, mais à partir de ses propres écorchures, à partir de ses peurs enfouies. Je crois que j'ai aimé le fait que le « je » de la mère, en devenir, qui attend, existe pleinement. En fait, elle est pleinement habitée par son histoire, et c'est à l'intérieur de celle-ci qu'il faut laisser de la place pour l'enfant à venir. De la place dans son corps, déjà, qui résiste, peut-être, ou qui lutte. Laisser de la place pour une petite fille qui arrive dans un monde d'hommes, ce qui est très inquiétant pour l'autrice, et laisser de la place pour un bébé qui arrive en France, mais dont l'histoire familiale vient de loin, vient d'ailleurs. Tous ces endroits, c'est comme des espaces que l'autrice doit créer, doit laisser grandir. Et la poésie accompagne l'autrice, la poésie lui permet d'ouvrir des brèches par les jeux de mots, les saillies, les échappées. Et je trouve que la poésie est un moyen pour elle d'accueillir la vie. J'adore aussi la dimension narrative de sa poésie. Il y a des textes très courts, comme des poèmes serrés, condensés, et d'autres qui ressemblent plus à une histoire qui se déploie, comme par exemple tout le passage où elle se retrouve seule pour un séjour à l'hôpital alors qu'elle est enceinte. Ces poèmes m'ont vraiment accompagnée ces derniers temps, je vous les conseille, peut-être si vous traversez cette même expérience de vie en ce moment, ou pas, parce que je pense que c'est un recueil qui parle tout simplement de filiation, de liens familiaux, mais aussi de la manière dont on se transforme. au cours d'une vie, et de la manière dont on peut dépasser nos douleurs, sans jamais totalement s'en séparer, sans jamais totalement les laisser de côté, mais comment on vit avec elles, comment on cohabite avec elles. C'est une fille. Je t'écris une lettre avant de te connaître. Je ne raconterai pas tout, pas tout ça, pas qu'à toi. C'est trop pour tes épaules, ça prendrait trop de place, ça prendrait toute la tienne. Je sais de quoi je parle, ou plutôt ce que je tais. Ils doivent venir de loin, ces ventres qui se taisent, qui arrosent leurs hivers de leurs pleurs d'hier. Je n'ai pas la main verte, j'ai un peu trop d'attente pour être légère comme l'air. J'attendais de ma mère et je m'attends comme mère. On croit toujours les mères plus fortes qu'elles ne le sont, à moins qu'elles ne le soient plus qu'on ne le croit, nous n'en saurons rien et ressentirons tout. Je n'ai pas la main verte, je n'ai su faire pousser ni rose, ni filier, ni même bougainvillier sur mes terres abîmées. Je me suis contentée de regarder mes plaies, de devenir rouge à ne pouvoir parler, crachant parfois du sang, le retenant souvent. Je n'ai pas la main verte, j'ai la main ouverte. Alors je vais écrire une lettre à ma fille qui n'est pas encore née, qui n'a encore rien vu, qui n'a encore rien su, à qui je ne veux rien dire. En même temps, il faut que ça sorte avant de la faire sortir. Une histoire de femme qui ne serait pas la sienne, mais qui pourrait être celle d'inconnue, à commencer par moi, à terminer par moi. Poésie de nos petites morts et de nos grandes survies. Et juste un petit clin d'œil, un dernier livre aimé l'an dernier, offert par une amie très très chère, qui se lit comme de la poésie pour moi, c'est Non Noyé, leçon féministe noire apprise auprès des mammifères marines, c'est le sous-titre. C'est un peu comme un livre de méditation, qui prend donc les mammifères marines pour nous penser nous, êtres humains, en cette période où pas mal d'êtres humains abjectes prennent la parole pour dire n'importe quoi. Je trouve que ça fait du bien, ce sont des courts chapitres, avec des titres très poétiques, Repose-toi, Ralentis... « Reste noir » , « Plonge en profondeur » ou encore « Abandonne-toi » . J'avais envie de vous laisser avec ces mots et avec ces animaux parce que je trouve qu'ils font beaucoup de bien. Et je trouve que c'est une lecture super pour l'été parce que ce sont des chapitres courts à travers lesquels on se promène. On peut en sauter un, on peut revenir en arrière. C'est une lecture très très libre. Il n'y a plus d'une façon de respirer dans l'Arctique. Demandez donc aux narvals, aux belugas et aux baleines boréales. Les bélugas changent de forme, elles sont évoluées pour ressembler à la glace elle-même et se rassemblent dans les estuaires peu profonds en chantant. Les narvals restent dans les eaux plus profondes, plus près de la banquise. Elles se sont faites pousser une corne pour la percer et changent de couleur au cours de leur vie. Elles n'ont pas besoin d'autres dents, leur corne unique leur suffit. La baleine boréale dit que plus c'est gros, mieux c'est, et elle se déplace seule. Assez forte pour briser la glace avec son crâne, assez ancienne pour se souvenir de ce qui s'est passé avant toute chose. Elle ne cesse de grandir. Et toi, il est peut-être temps de te rappeler qu'il y a plus d'une façon de respirer dans les profondeurs glacées et dans la chaleur de l'été. De remercier tes ancêtres pour la façon dont tu as évolué en présence des ours polaires, des harpons et d'autres menaces. De réfléchir à ce que tu veux changer, comment tu veux grandir, ce dont tu as besoin de te souvenir. Et moi, c'est toujours toi que j'ai aimé par les élégances de tes stratégies. Je t'aimerais toujours, même si tu es maintenant plus grand. Je t'aimerais davantage que le temps passe ou qu'il remonte son cours. Que la glace fonde, ou que l'eau gèle à nouveau. Que ton prochain mouvement soit de protection, de percée, de transformation, quel qu'il soit. Il y a au moins trois façons de t'aimer. Comme tu étais, comme tu es, comme tu seras. Je t'aime, cela veut dire que je choisis de faire les trois. Et puis bien sûr, je vous conseille d'écouter tous les épisodes d'Open Book, disponibles sur toutes les applications de podcast. Sur Instagram, j'ai posté au fur et à mesure les références citées par chacune et chacun de mes invités, de quoi vous donner plein d'idées pour l'été. Bon courage pour la canicule, prenez soin de vos proches et je vous retrouve à l'automne pour une deuxième saison d'Open Book. Merci d'avoir écouté cet épisode spécial d'Open Book, j'espère que ça vous donne plein d'envie. N'hésitez pas à partager le podcast, à mettre des étoiles et en parler autour de vous. Open Book est un podcast créé par Agathe Le Taillandier et Constance Parpoil, réalisé et mixé par Lola Glogowski, avec une musique originale de BR2B, l'illustration et de Caroline Perron. Nous remercions tous nos premiers soutiens sans qui ce podcast n'aurait pas pu voir le jour. Charlie, Saïd, Chantal, Lucie, Armel, Dominique, Marie. Vincent, Juliette, Gilles, Isabelle, Grégoire et Monique. Merci pour votre écoute encore une fois et je vous dis à très très vite.