- Vincent Ducrey
Sur les grandes questions macroéconomiques, il y a deux jours, l'OCDE a publié ses perspectives économiques. La prévision de la croissance mondiale pour 2026-2027 est autour de 3%. Donc c'est une croissance qui tient, mais on voit aussi des fragilités émergentes. On voit que les marchés du travail sont en train de s'affaiblir. Il y a évidemment des fragilités au niveau des systèmes financiers. Il y a aussi, bien évidemment, la question de l'endettement qui reste élevée. Et tout ça dans un contexte où les tensions commerciales restent vives. Alors maintenant, si on s'intéresse un petit peu à quelles sont ces grandes tendances, je pense qu'il en a été vraiment question ce matin longuement. J'en mentionnerai quatre. Premièrement, évidemment, il y a la révolution technologique avec l'IA, mais aussi la robotisation, le numérique qui est omniprésent. Ce sont fondamentalement des leviers formidables de croissance et de productivité, mais encore faut-il s'assurer que la concurrence fonctionne, encore faut-il que les PME aient aussi accès à ces outils et que les données et l'interopérabilité soient effectivement opérationnelles. Sinon, on risque finalement de se retrouver dans une situation où la valeur va être concentrée dans quelques grandes plateformes. Peut-être une autre façon de penser à cela, C'est de penser à ces technologies émergentes comme un bien, comme un productif dont il faut se saisir et il faut que ces impacts effectivement se diffusent plus largement et de façon positive. Après, une deuxième grande tendance, c'est évidemment les questions liées au vieillissement qui, comme on sait, affectent les économies occidentales beaucoup plus que l'Afrique ou certaines économies d'Asie. Et là, les projections de l'OCDE montrent que... Si rien n'est fait, en réalité, on va se retrouver dans des scénarios d'ici à 2050, 2060, où le PIB part par tête, sa croissance va être réduite probablement de moitié. Donc là, la question, c'est vraiment comment est-ce qu'on mobilise finalement tout le capital humain et productif pour pouvoir soutenir la croissance dans les pays occidentaux. La troisième tendance de fond concerne bien évidemment le climat. Et quelque chose qui n'est peut-être pas suffisamment mis en exergue, c'est que la transition climatique a besoin de beaucoup de matières premières, matières premières critiques. Et quand on regarde un petit peu les projections de l'AIE, l'Agence internationale d'énergie, si on veut rester sur des... trajectoire compatible aux objectifs climatiques. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que la demande de matières premières vraiment est démultipliée. Le lithium, par exemple, est multiplié par 8. Le graphite est multiplié par 4. Donc, on reste finalement sur une très forte demande de ressources pour pouvoir finalement aboutir à cette transition climatique. Et donc, une quatrième trame de fond, je dirais, c'est la géoéconomie. C'est finalement le fait qu'on observe des tensions commerciales, des barrières à l'exportation, qu'on parle de plus en plus souvent de « French Shoring » , on parle de plus en plus souvent d'une finalement fragmentation croissante de l'économie mondiale. Et il y a aussi en trame de fond la question de la politique industrielle qui est là. Et la question, ce n'est pas tellement d'éviter qu'elle se fasse. Nous avons entendu Philippe Aguillon qui a bien dit clairement quelque chose qui est nécessaire. La question qui se pose véritablement, c'est comment bien la faire ? Comment la rendre, la politique industrielle, efficace et une politique qui permet finalement d'atteindre les objectifs ? Alors maintenant, l'idée, c'est de parler effectivement du sujet qui a été pas mal abordé ce matin, l'intelligence artificielle, mais d'un point de vue de l'OCDE. Comment vous traitez le sujet ? Qu'est-ce que vous avez mis en place en termes de suivi ? Et quelles sont vos perspectives par rapport à ça ?
- Rafal Kierzenkowski
C'est vraiment un sujet primordial pour l'OCDE. L'OCDE a été finalement la première organisation internationale qui a créé les principes de l'IA qui ont été publiés en 2019, donc finalement beaucoup plus avant l'émergence de l'IA générative. Donc c'est un sujet primordial pour nos membres. Je pense que Céline a aussi dressé un bon panorama concernant le suivi de toutes les réglementations et les politiques nationales. Peut-être deux mots sur ce que nous, on fait d'un point de vue de la prospective stratégique. Nous, on va s'intéresser sur les capacités de l'IA. C'est peut-être quelque chose qu'on n'a pas encore tellement entendu dans les discussions ce matin. Peut-être que ça viendra cet après-midi. C'est effectivement pas simplement une question de la diffusion de la technologie. c'est aussi comment est-ce que cette technologie en elle-même va évoluer ? Et je pense que ce qu'on peut lire, et de plus en plus de scientifiques en parlent, les grandes entreprises américaines ont pour objectif, par exemple, d'atteindre l'intelligence artificielle générale. Donc qu'est-ce que ça voudra dire quand on aura finalement une IA qui aura les mêmes capacités que les humains ? Mais ça peut aussi aller potentiellement encore plus loin. Il est même question de super-intelligence artificielle. Donc finalement... Une intelligence artificielle qui excèdera finalement dans tous les domaines les capacités humaines. Qu'est-ce que ça impliquera en termes de transformation ? Je pense que ce sont des sujets importants et cette année nous avons cherché à établir des scénarios comment ces capacités de l'IA peuvent évoluer à l'horizon 2030. On pense publier ce travail en début d'année prochaine. L'année prochaine on veut regarder quelque chose qui a été assez présent dans les discussions, c'est comment l'IA va affecter le marché du travail. Et je pense que nous avons pu entendre finalement deux sons de cloche différents avec des positions optimistes, mais des positions aussi peut-être un peu plus réservées. Nous, on s'est posé la question, qu'est-ce que ça va affecter pour nous, praticiens de la prospective stratégique ? Et nous avons fait une enquête que nous avons publiée avec le Forum économique mondial. Et on s'aperçoit que notre propre métier est en pleine transformation, en pleine mutation. Mais on veut élargir la réflexion. pour considérer finalement l'ensemble du marché du travail.
- Vincent Ducrey
Merci beaucoup. On s'intéresse nous aussi à la chaîne de valeur. On voit bien que les équilibres économiques sont bouleversés, que du coup, en termes même de flux économique et de flux logistique, on importe beaucoup d'Asie, des différentes zones, on exporte beaucoup moins. Et du coup, qu'est-ce que vous voyez en termes d'impact ou de tension pour effectivement garder un peu de souveraineté dans les pays de l'OCDE et puis permettre... effectivement, de permettre à tous ces pays de garder une capacité de production complète.
- Rafal Kierzenkowski
C'est une question qui est absolument essentielle, la question des chaînes de valeur, qui est vraiment au cœur de la question concernant, en fait, finalement, la sécurité économique et l'innovation. Je pense que la Chine a émergé dans les discussions de ce matin, et c'est ce que nous, à l'OCDE, on voit dans les chiffres. Très clairement, les chiffres sont là pour montrer que la Chine, finalement, a... concentre d'importantes capacités en termes de raffinage de tous les numéros critiques. La Chine produit 80% des panneaux solaires. Elle va concentrer presque trois quarts de la production des cellules de batterie. La moitié des robots industriels qui sont installés en termes de flux le sont en Chine. La Chine possède un stock de 2 millions de robots. Certains intervenants disaient être choqués par ce qu'ils ont vu. Alors nous, on n'y est pas, mais on sait que, par exemple, des usines de type Lights Out, sans lumière, sont déjà une réalité en Chine. Ce n'est pas de la science-fiction. Donc la question qui se pose pour les économies occidentales, c'est effectivement comment est-ce qu'on se positionne dans cet univers ? Comment est-ce qu'on monte en gamme ? Comment est-ce qu'on sécurise ces approvisionnements ? Et de façon importante, comment est-ce qu'on se positionne sur les éléments de la chaîne de valeur qui permettent finalement le captage d'une importante partie de la valeur dans ces chaînes ? Sachant que la transformation continue. Si on s'intéresse par exemple aux véhicules, on voit très bien que ce n'est pas juste une question de... de production de véhicules thermiques ou de véhicules hybrides ou électriques. On voit bien que, d'un point de vue, ce n'est plus de la prospective, mais on voit bien qu'il y a l'émergence des véhicules autonomes. C'est une réalité déjà dans un certain nombre de villes aux Etats-Unis, c'est une réalité aussi dans un nombre croissant de villes en Chine, et c'est quelque chose, c'est une réalité qui va aussi venir s'imposer. en Europe et ailleurs. Donc la question, pour revenir à ta question, je pense que c'est aussi une question de comment on capte cette valeur au niveau des logiciels, comment on capte cette valeur au niveau des données, des données de conduite, des données d'usage, comment est-ce qu'on rend opérationnel l'IA embarquée dans les véhicules. Donc voilà, il y a toute cette réflexion à mener, pas par rapport à... déjà ce qui existe, mais ce qui advient et sera même à devenir dans les prochaines années.
- Vincent Ducrey
Merci beaucoup. Alors abordons maintenant le sujet industriel, c'est-à-dire quelles sont un peu les industries que vous regardez et que vous identifiez comme potentiellement des levées de croissance. Alors évidemment, on parle beaucoup de défense, de santé, mais quand on échelle le CDE, comment on fait effectivement pour essayer de focusser sur des sujets d'avenir et accompagner les pays qui sont membres de le CDE ?
- Rafal Kierzenkowski
C'est une question très importante. Nous avons publié en début de cette année la boîte à outils en prospective stratégique pour une politique publique résiliente où on cartographie 25 bouleversements, discussions, que l'on voit à l'horizon 2030 et 2050. Et on a publié ça au mois de janvier et on pense déjà à une actualisation de ce travail. Ça veut dire, ça illustre juste à quelle vitesse finalement les choses avancent. Alors, pour compléter un petit peu ce qui s'est dit ce matin, je dirais peut-être... Je mentionnerai trois domaines. Il y a le domaine aussi du quantique, qui va probablement révolutionner la simulation, la logistique, mais aussi la cybersécurité. Il y a la question de la biologie de synthèse, qui aura des impacts déterminants pour la chimie, pour la santé, pour les nouveaux matériaux, pour l'agriculture également. Il y a la question de la fusion. Alors évidemment, la fusion, ce n'est pas à l'horizon de cinq ans. Mais on voit qu'il y a des progrès déterminants qui commencent à être réalisés et qui auront finalement des implications sur les nouveaux modes d'énergie. L'énergie est pourtant si importante pour soutenir l'émergence de toutes ces technologies. Et de façon importante, je pense qu'il faut raisonner non pas en termes de technologies prises séparément, mais aussi il faut réfléchir en termes d'interaction de ces technologies. Juste pour donner un exemple. Si on prend l'IA, par exemple, et la robotisation, ça nous donne quoi ? Ça nous donne des drones intelligents, ça nous donne des voitures autonomes, et demain, ça va nous donner des humanoïdes. Donc, je pense qu'il faut aussi pour...
- Vincent Ducrey
L'innovation induite par des innovations de masse comme l'IA, par exemple.
- Rafal Kierzenkowski
Tout à fait. Induite et combinée à d'autres innovations qui sont en train d'émerger.
- Vincent Ducrey
Très bien. Le mot de la fin. On a beaucoup d'entrepreneurs qui sont connectés. On est arrivé à des pics. plus de 100 000 personnes en ligne tout à l'heure sur X. Quel message vous pourriez un peu leur partager ? Effectivement, à la fois, ils sont dans le quotidien, n'est-ce pas, de l'entreprise et les six prochains mois, et en même temps, l'idée, c'est quand même qu'ils soient alignés sur des tendances de fond, des tendances un peu stratégiques. Qu'est-ce que vous observez ? Quel petit message de fin vous pourriez leur partager ?
- Rafal Kierzenkowski
Si je peux modestement donner un conseil, je suis certain que beaucoup d'entreprises le font déjà, mais peut-être pour celles qui ne le font pas déjà, c'est un petit peu changer, passer du mode prévision vers un mode capacité d'anticipation. Qu'est-ce que j'entends par là ? Je pense que ce qui est très important pour les entrepreneurs, ce n'est pas de prévoir le bon scénario de croissance ou le bon… l'implémentation de l'IA. Il faut travailler, il faut institutionnaliser, je pense, au cœur des entreprises, la logique des scénarios et donc définir quelques scénarios contrastés et après, systématiquement, essayer de tester, en fait, finalement, les modèles d'affaires par rapport à ces scénarios et ajuster quand il faut. Je pense que la prospective dans les entreprises, ce n'est pas un rapport tous les cinq ans. C'est vraiment une routine de pilotage. Je pense que personne n'a la boule de cristal, mais ce qui est important, ce sont les entreprises qui pourront se saisir des nouvelles opportunités de croissance demain. Ce sont les entreprises qui seront agiles suffisamment pour pouvoir bifurquer quand le monde bifurque. Et la prospective est dans cela.
- Vincent Ducrey
Merci beaucoup Raphaël, bonne continuation.
- Rafal Kierzenkowski
Merci beaucoup.