Speaker #1je ne parle pas de la théorie de la relativité d'Einstein, je parle de la relativité par opposition à l'absolu, donc tout ce qui est relatif à quelque chose est limité par des conditions. Ne vous êtes-vous jamais demandé, en regardant les fourmis, ce qu'elles voyaient, pensaient, comment elles pouvaient percevoir le monde depuis leur taille réduite ? Les fourmis vivent dans des surfaces restreintes, même si elles parcourent énormément de mètres, voire même plus, mais qui, proportionnellement à leur taille, sont immenses. D'autres insectes qui ne se déplacent pas en volant, eux, ont un territoire restreint. L'arbre représente vraiment leur monde et la délimitation de ce qu'ils connaissent, et l'équivalent, pour nous, de notre planète. Certains scientifiques, poètes, parlent même d'arbre-monde. tant il est un écosystème à part entière, tant il abrite de vie, de biodiversité et de réseaux aussi d'interdépendance. Ces insectes ignorent et sont même incapables de percevoir qu'il y a plus grand. Ils accomplissent ce que leur dicte leur biologie, leur instinct, comme un programme interne identique chez tous les représentants de l'espèce. Ils ne se demandent pas ce qu'ils font là, ils ne se questionnent pas sur ce qu'il y a au-delà de leur monde. Ils ne pensent pas à leur mort, ni s'il y a quelque chose après. Ils ne se demandent pas si ce qu'ils font leur plaît. À partir de leur naissance, ils sont programmés pour survivre, et assurer la survie de la reine chez les fourmis et termites. Le tout pour atteindre le but ultime de toutes les espèces vivantes, se reproduire. Assurer la descendance de son patrimoine génétique. Pourquoi est-ce le but ultime ? C'est une question que je me pose. Mais une chose est sûre. c'est que c'est grâce à ce but ultime que nous sommes là. De l'extérieur, nous, humains, pouvons dire d'eux, ils ne savent pas qu'ils ne savent pas. Supposons, nous, on sait, nous on voit ce qu'ils ne voient pas. Nous on comprend ce qu'ils ne comprennent pas. Nous on sait ce qu'ils ignorent ne pas savoir. Mais pouvons-nous vraiment nous projeter à leur place ? Après tout, nous ne sommes que des humains, avec nos propres limites. Pensons à nos arrière-grands-parents et ceux avant eux, qui vivaient à la campagne. Ils étaient quelque part coupés du reste du monde et ne connaissaient pour la plupart que les villages alentours, car ils réalisaient d'immenses distances à pied. La délimitation de leur monde se heurtait à la frontière de leur ignorance du reste. Ils n'avaient pas accès techniquement à des explications et les informations leur parvenant étaient réduites. Mais à partir du moment où on ignore qu'il y a quelque chose de plus à savoir, c'est qu'on n'en a pas vraiment besoin. Pensons aussi aux quelques tribus primitives restantes, isolées en tout point du monde occidental, ce qui est certainement très salvateur. Elles sont aussi isolées de certaines informations qui nous semblent aujourd'hui, à nous occidentaux, évidentes. Par exemple, la connaissance des différents pays, l'existence des différents océans. l'existence des cultures diverses, l'existence d'autres couleurs de peau et de type physique, et l'existence d'autres langues. mais elles ont créé leur propre système de croyances, leurs propres repères et leurs propres explications. A commencer par la connaissance pointue de leur environnement, qui constitue leur monde, la connaissance des plantes locales, qu'ils nomment différemment de la dénomination officielle, les justifications mystiques qu'ils attribuent à ce qu'ils voient, les étoiles, l'orage et les autres phénomènes naturels. A partir de ces deux exemples, celui des arrières-grands-parents et des tribus isolées, primitives, Un humain occidental contemporain, typiquement vous qui m'écoutez et moi qui vous parle, pourrait se dire la même chose que pour les insectes évoqués plus tôt. Ils ne savent pas qu'ils ne savent pas. Nous maintenant, ici, on sait. Et c'est d'ailleurs ce qui se passe en tout temps, quand des peuples autoproclamés plus évolués rencontrent des peuples qu'ils désignent comme étant retardés. On a vu ça à tellement de reprises dans l'histoire, et ça continue encore aujourd'hui. Celui qui juge, attaque, détruit, pense tout savoir, se voit omniscient et tout puissant. Pourtant, nous, humains contemporains et civilisés, entendez civilisés avec de gros guillemets évidemment, nous savons maintenant que nous ne savons pas un grand nombre de choses. Mais que ne savons-nous pas que nous ne savons pas ? Certainement beaucoup de choses. Et les scientifiques les plus honnêtes sur le sujet disent même que ça pourrait représenter la majorité des choses. Même si nous sommes les seuls, de ce que l'on sait du moins, à avoir commencé à nous poser les questions, pourquoi sommes-nous ici ? Et ici, c'est quoi en fait ? Au départ, avant que la conscience de nos ancêtres hominidés ne se développe, nous étions comme ces fourmis, comme ces insectes, en à peine plus grand. Incapables d'imaginer que nous étions des choses minuscules. collé sur une boule qui flotte dans le vide, dans un espace sans fin. Et si cette réponse était apparue brute comme ça du jour au lendemain à l'époque, est-ce que nous l'aurions comprise ? Il faut dire que même comme ça, ça surprend encore les humains modernes que nous sommes devenus. Car bien que nous ayons intégré ces bizarreries, nous ne parvenons, du moins notre cerveau, toujours pas à nous figurer les distances colossales les tailles colossales, les temps infinis. Mais c'est pourtant notre topo, ou en tout cas, celui que nous percevons, avons observé et avons interprété avec nos outils et notre esprit qui, par définition, sont anthropocentrés car anthropo-créés. Malgré tout, il y a quand même un mécanisme fabuleux à relever de cet exemple. L'étonnement finit par laisser place à l'habitude. Quand bien même cette habitude, ici en l'occurrence vivre sur une boule qui flotte, n'aurait aucune logique. Elle devient sa propre logique. Comme le feu qui brûle, l'eau qui mouille, le sel qui a un goût salé. Nous apprenons enfin ces choses-là et elles acquièrent leur propre logique, deviennent de puissants repères et socles dans le temps, la délimitation de ce qui fait notre identité. Même si les humains sont les seuls à avoir développé des moyens, des techniques, des outils pour mesurer, observer, analyser notre environnement, cherchant des réponses et des explications, les limites de la compréhension sont là. Et pourtant, nous avons du mal à l'accepter. Car notre fonctionnement, ce qui nous constitue intrinsèquement, nous empêche de voir autrement. Il nous leurre en nous faisant croire que la réalité que nous percevons est LA réalité. alors qu'elle n'en est qu'une interprétation. Après tout, ce n'est pas de notre faute, nous ne connaissons que ça, nous n'avons pas d'élément de comparaison, c'est notre normalité, notre vérité. Et quand bien même nous en aurions un à disposition, nous serions incapables de le comprendre, de le considérer objectivement, car il dépasserait les limites de notre entendement et de notre biologie. Imaginez un daltonien qui aurait vécu bien avant que le daltonisme ne soit identifié. Il avait sa propre réalité et était incapable d'en imaginer une autre. Il ne se posait même pas la question. Ne pourrions-nous pas être nous aussi comme les fourmis, observés par plus grands, sans le savoir, sans le comprendre, sans être biologiquement enclins à l'identifier ? Je vais citer l'allégorie de la caverne, qui est un des récits les plus célèbres de Platon. Vous en avez sûrement entendu parler, en tout cas ça doit vous dire quelque chose, même si vous ne connaissez pas en détail l'allégorie. Il la présentait ainsi, j'ai reformulé pour que ce soit pas du copier-coller évidemment. Des humains seraient enchaînés sous terre depuis leur naissance, sans réaliser qu'ils sont enchaînés, car c'est leur normalité. Ils ne voient jamais directement la lumière du jour, mais sont disposés de sorte à ce qu'ils ne voient que le rayonnement indirect de la lumière qui se projette devant eux sur un mur. Sur son cheminement, la lumière rencontre des obstacles, et en résultat, des effets d'ombre et de lumière sont projetés sur le mur. et perçus par les humains. Ils ne voient que ça, c'est leur réalité. Si l'un d'eux était libéré et amené à voir l'extérieur et la lumière directe du soleil, d'abord il serait ébloui et souffrirait de cette luminosité qu'il n'a jamais connue, et même en persistant, il ne parviendrait pas à percevoir ni comprendre ce qu'il voit, tellement ce serait nouveau pour lui en tout point. Il voudrait certainement revenir à sa situation antérieure qui représente ses repères, ce qu'il connaît, ce qui le sécurise. Mais s'il persiste, il s'accoutumera et selon Platon, il pourrait voir le monde supérieur, à savoir les merveilles du monde intelligible. Cet humain commencera alors à comparer avec sa condition d'avant et à la considérer différemment. Il pourra ensuite éprouver le besoin de retourner dans la caverne pour partager cette découverte avec ses semblables. Mais ceux-ci, privés de l'expérience, seraient incapables d'imaginer ce qui lui est arrivé, ce qu'il a vu, et ne pourraient pas le croire. Platon conclut l'allégorie sur une question, ne le tueront-ils pas ? Une allégorie si parlante encore aujourd'hui, il me semble, pour faire la distinction entre ce qu'on croit être la réalité et LA réalité. Je poursuis avec cette formulation d'Henri Bergson, qui était un philosophe français à cheval sur les 19e et 20e siècle, et qui résume sans chercher à le faire, sans que ça n'ait de rapport. qui résume en une phrase ce que Platon a voulu montrer dans son allégorie. C'est moi qui fais le lien un petit peu, mais je pense qu'il y en a un quand même. L'œil ne voit que ce que l'esprit est prêt à comprendre. Si l'on ajoute à cela que l'œil humain est un organe sensoriel qui interprète ce qu'il capte dans la mesure de ses capacités, soit dit en passant capacités qui ne sont pas du tout parmi les plus élevées du règne animal, cela rajoute un filtre supplémentaire, et le résultat final donne qu'entre un œil limité qui ne voit pas tout et un esprit limité qui ne peut pas tout comprendre, il y a tout un monde qui nous échappe. On peut tourner la phrase autrement. Les sens humains, donc les cinq sens, tout comme les outils créés par les humains, ne captent que ce que l'esprit humain est prêt à comprendre. Même si l'humain sait qu'il y a des choses qu'il ne sait pas, il peut parvenir à les capter. les ondes gamma, la vision thermique par exemple, et il y en a beaucoup d'autres d'exemples, car il est en mesure de les comprendre. En tout cas aujourd'hui, parce que c'est quand même assez récent. En revanche, bien qu'au fil des siècles, le nombre de choses qu'on ne sait pas semble diminuer, au vu des nouvelles découvertes permanentes, il demeure toujours tant de choses que l'humain ne sait pas qu'il ne sait pas. Et comment soupçonner l'existence de quelque chose que nous ne pouvons ni capter de quelque manière que ce soit ? ni comprendre, sans précédent, sans référent, nous ne pouvons que l'occulter. Pire encore, et si ce qu'il pensait savoir qu'il savait était faux, il ne saura peut-être jamais qu'il ne le saura jamais. Cependant, ce savoir reste vrai à ses yeux, vrai dans sa propre relativité, car il est issu de son prisme et constitue sa réalité. Celle qu'on ne peut lui retirer, celle qu'on ne peut nous retirer, car il est question de nous, car elle est le fondement même de notre identité et notre plus profond repère. En définitive, et pour conclure cet épisode, peut-être que la seule chose dont nous pouvons être sûrs en tant qu'êtres humains, c'est ce que Socrate aurait dit à l'oral, qui a été rapporté par Platon dans ses écrits, car Socrate n'a jamais rien écrit. Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. Sur ça au moins... On est sûr de ne pas se fourvoyer.