Speaker #0Le facteur déconne toujours deux fois. Paroles et bruitages de François Herdé et Guillaume Paul. Feuilleton radiophonique, épisode 3 sur 6, où l'on se demande s'il faut vraiment voter pour Zorg ? L'autre jour, je rentrais de la galaxie d'Andromède. J'ai viré un poil sec derrière Bételgeuse et j'ai dû m'arrêter brutalement en tombant sur un attroupement de vaisseaux que Blaze ne m'avait pas signalé. Et pas n'importe quel vaisseaux, non, rien que des très gros machins qui consomment au moins un terrawatt. Et comme si ça n'avait pas suffi pour que je les reconnaisse, il fallait voir leurs têtes. Chapeautés façon cow-boy, hommes et femmes ! J'étais tombé sur un troupeau d'Etats-Uniens. Sur le coup, la surprise a fait cabrer le vaisseau et le réacteur a calé. Normalement, ma mob ne cale pas, mais parfois, notamment en cas d'erreur de pilotage, le pilote automatique reprend brutalement la main et fait caler le réacteur. Direct. Et donc, ce sont plutôt les débutants qui calent. Moi, ça ne m'était pas arrivé depuis des décennies. En appuyant sur Start pour repartir, l'habitacle a été envahi d'un rire moqueur qui n'en finissait pas ... Encore une blague de ce con de Wintrebert ... Vous avez peut-être en tête le rire du Joker ? Eh ben, ça n'avait rien à voir : un peu moins égocentré mais beaucoup plus moqueur ! Imaginez Milou se moquant de Tintin qui vient de lui jeter un bâton à rattraper : "non mais pour qui me prends-tu !" Avec en plus, dans le cas de Wintrebert ... Je ne sais pas si je vous en ai déjà parlé : Wintrebert, c'est le mécano du QG du Ministère. Bref, dans le cas de Wintrebert, il y a un léger accent de "Vache qui rit", mais là c'est peut-être moi qui surinterprète ... Bon, bref, n'empêche que je surinterprète peut-être, mais Wintrebert, c'est un vrai con ! J'en étais là de mon raisonnement, lorsque j'ai commencé à comprendre la situation : j'étais tombé dans un meeting électoral. Un de ces petits meetings pour une de ces élections régionales qui rythment la Démocratie Universelle. Aux drapeaux et aux banderoles qui entouraient l'estrade en apesanteur, j'ai compris que M. Zorg postulait à la Présidence des Etats-Unis, sur la planète Terre. Election locale donc, je vous avais dit. Des drones dessinaient son slogan, avec diverses couleurs et polices : "Demain , c'était mieux hier, mais ponctuellement". Zorg avait fait un déplacement par ici pour convaincre les Etats-Uniens expatriés dans l'Univers de voter pour lui. Il m'amusent un peu quand même ces Terriens, à se croire seuls dans l'Univers, alors que leur planète est de loin la moins bien gérée et la plus polluée. En un mot, c'est le bordel là-bas, mais il se croient supérieurs à tous les autres. Et les Etats-Unis en particulier ! Mais il n'y a pas qu'eux ! Sur la planète, il n'y a pas une ville qui n'est pas convaincue que l'air y est meilleur, ou la vie plus douce, ou la lumière plus pure. Avec leur toute petite tête, on voit bien qu'ils ne peuvent pas être bien malins les Terriens. Heureusement, ça fait quelques siècles qu'on circule beaucoup dans l'Univers et qu'il y a des métissages qui tirent la moyenne vers le haut. Et justement, ce candidat, il n'avait pas une tête de Terrien : beaucoup trop grosse. Je le voyais se concentrer avant de monter sur l'estrade. Sa grande cape noire flottait grâce au souffle d'un grand ventilateur, histoire de rappeler l'atmosphère sur la Terre. Ses lunettes de soleil arrivaient à dissimuler à peu près son troisième œil, ce qui le rendait un peu plus humain, si l'on exceptait sa taille. très en dessous de leur moyenne. La musique de Rocky résonnait dans tous les vaisseaux, un jour-lumière à la ronde. C'est rien du tout un jour lumière, juste 26 milliards de kilomètres. Bref, c'était un petit meeting. Techniquement, rien à dire, il avait bien fait les choses. Il était même à l'abri de toute contestation ou canular, puisque les micros des vaisseaux alentours avaient été déconnectés automatiquement en entrant dans la zone de diffusion. Les applaudissements et les encouragements que l'on entendait étaient donc complètement artificiels. Mais l'effet était plutôt bien rendu. J'étais assez content de cette coïncidence qui m'avait amené à être très bien placé à ce meeting de Grok Zorg. C'est la banderole que j'avais vue tout au début qui m'avait appris son prénom en plus de son nom. Je crois que je n'étais jamais allé à une réunion politique. Et placé dans la foule des vaisseaux comme je l'étais, Le GPS tracker central comprendrait facilement qu'il aurait été dangereux d'essayer de m'extraire de la masse. Les chefs n'aiment pas trop les interférences avec la politique. Imaginez que j'aie un accident, que ça dégénère un peu, les médias pourraient monter ça en boucle. "La Poste envoyée au poste !" ou "Tel est pli, qui croyait être affranchi !" Bref, les chefs seraient très contents que je reste sagement dans mon vaisseau, quitte à prendre un ou deux jours-lumière de retard sur ma tournée. En plus, ma mob arborait bien les emblèmes de la Poste Galactique, mais personne ne s'étant encore habitué à ce nouveau logo, aucun risque que l'on accuse le service public de rompre avec la neutralité politique qui doit bien entendu le caractériser. Avant, vous vous souvenez, le logo de la Poste Intergalactique c'était un éclair sur fond bleu rempli d'étoiles, visuel, précis, clair. Mais leur nouveau logo, c'est un bœuf qui regarde au fond d'un puits dans lequel se reflète un caramel fou. Ils expliquent que la poste est multidimensionnelle, inclusive, et qu'elle doit donc personnifier le lien, ici symbolisé par le regard, le reflet et le caramel fou. Le lien ? Ou la corde pour pendre ceux qui ont pondu ces biveusées ? Je ne sais pas ... Bref, après avoir beaucoup grommelé ces dernières semaines contre ces millions d'Abels dépensés en consultants et en agences, juste pour, je cite, créer une nouvelle identité, comme dit la direction, comme si on ne connaissait pas notre identité ... n'importe quoi ! Bref, j'ai néanmoins profité de ce nouveau logo pour être parfaitement anonyme dans la masse des spectateurs du meeting de Grok Zorg. J'ai coupé le réacteur, sans caler, et Wintrebert n'a rien eu à ricaner cette fois. Juste à temps pour voir Zorg monter sur l'estrade, qui était en forme de ring, à l'intérieur d'une énorme bulle dans laquelle ils avaient recréé l'atmosphère de leur planète. La musique s'est doucement estompée, au profit des applaudissements et encouragements. Il a levé les bras, il a tourné doucement sur lui-même pour que tout le monde puisse le voir, puis il s'est avancé vers le pupitre, comme pour signifier qu'il avait bien entendu les acclamations du peuple, mais qu'il s'agissait maintenant de se mettre au travail. Les applaudissements ont donc progressivement diminué. Pas trop vite quand même, afin que nous comprenions tous que la ferveur était de son côté. Tout cela, bien entendu, complètement artificiel, comme je vous l'ai dit, mais c'était bien fait. Il s'est approché du micro, il a pris une profonde inspiration, comme s'il s'apprêtait à improviser ce discours, qui avait été pourtant préparé par une douzaine de personnes depuis une douzaine de jours galactiques. "Citoyennes, citoyens, batraciens, molécules non-binaires des États-Unis, mes électeurs. Je ne serai pas bref. Vous qui vivez loin de la Mère Patrie, je suis venu me présenter. Je suis venu vous écouter. Me voici. Je viens devant vous, non en candidat, mais en Etats-Unien. Je ne suis pas un extraterrestre, puisque je suis un Etats-Unien, avec deux poumons. deux estomacs, trois cœurs, un QI de 246 et un amour inconditionnel pour les cheeseburgers. Je suis né dans une base militaire, aux Etats-Unis, comme vous. Je ne peux pas nommer cette base, je peux juste vous dire que son nom commence par zone et finit par 51. Mon premier cri a fait exploser deux radars et mon cordon ombilical a été classé arme biologique. Malgré cela, grâce à cela, je suis un Etats-Unien. Je suis des vôtres. Et je me présente aujourd'hui à la Présidence avec un programme clair. Chaque citoyen disposera, après mon élection, de 1,13 voix. Une fois élu, je déclarerai que les lundis sont illégaux. Si ce n'est pas possible, on remboursera à 100% les bobos émotionnels dus à l'existence du lundi. Le vaccin sera obligatoire contre les conversations gênantes. Je rendrai les impôts optionnels, sauf pour ceux qui sont plus riches que moi. Je remplacerai l'Abel, notre monnaie. par quelque chose d'un peu moins sérieux un canard par exemple je créerai un Ministère de la Motivation Passive je lancerai un grand emprunt russe je remplacerai les sirènes de la police par le cri de la chauve-souris, le plan vigipirate sera élevé au niveau. Et enfin, une mesure que beaucoup attendent et qui montrera à l'Univers tout entier que nous, Etats-Uniens, avons du cœur : l'obligation de soutenir au moins un artiste incompris ! Je sais . Je sais ce que vous pensez : je ne devrais pas dévoiler mon programme avant d'être élu. Je vais certainement me faire voler quelques propositions par des candidats moins doués et moins scrupuleux que moi. Eh bien soit. Cela ne me fait pas peur. Au jeu du plus con, ils ne le perdront pas, croyez-moi ! Et en conclusion, mes amis, car je vous considère comme mes amis ! En conclusion, mes amis, comme la technologie ne vous permet pas de vous exprimer à partir de vos vaisseaux, je vais vous proposer un deal. Le deal, c'est que vous, vous votez pour moi, et moi, je deviens le prochain Président des États-Unis. La sono a craché des tonnerres d'applaudissements, et de « Hourra ! » et de « Zorg Président ! » « Zorg Président ! » « Zorg Président ! » Il a signé des dizaines d'autographes virtuels, et il a disparu dans un de ces énormes vaisseaux dont ils ont le secret. Il a disparu, avec notre horizon. C'est la fin pour aujourd'hui, bande d'auditeurs. Zorg disparu, soit ! Mais notre horizon, lui, réapparaîtra-t-il un jour ? Vous le saurez peut-être, la semaine prochaine, dans l'épisode suivant. Mais ça m'étonnerait un peu quand même. Merci.