Speaker #0Le facteur déconne toujours deux fois. Paroles et bruitages de François Herdé et Guillaume Paul. Feuilleton radiophonique, épisode 4 sur 6. Où l'on apprend que Ministre, ça demande des fiches bien faites. Et que ça n'est pas toujours le cas. Cette nuit, j'ai rêvé que j'étais reçu par le Ministre. Le Ministre en personne. Pas l'attaché de presse du standardiste de l'adjoint du sous-chef de cabinet. Non, Le Ministre en personne. Il a la réputation d'être direct, d'aimer les contacts. De fait, il m'a tendu une main chaleureuse, tout en disant « Cher Raymond Wintrebert, quelle chance d'enfin pouvoir vous rencontrer ! Depuis le temps que j'attendais ce moment : on m'a dit tant de bien de vous. » Je n'ai rien dit. Mais il a tout de suite senti qu'il avait commis un impair. Mais il ne savait pas à quel moment de son introduction. Donc il a cherché. "Le Ministère des PTT, quelle noble maison, n'est-ce pas ?" a-t-il dit. Si je n'avais pas acquiescé, il aurait compris que le problème venait de là. Sauf que j'ai acquiescé, et de bon cœur en plus, parce que je n'ai que respect pour le Ministère des Postes, de la Terre et Tout le reste. Pour son Ministre, pour le moment, c'était un peu autre chose. Alors, le Ministre s'est dit qu'il s'était trompé de prénom. Ses collaborateurs sont des nuls, ils se sont forcément plantés sur le prénom ! Si ce n'est pas Raymond, c'est bien que c'est René. "René, quel prénom ne trouvez-vous pas ? - dit-il - Vous savez que René vient du Latin « renatus » qui signifie « né une nouvelle fois » . Je ne savais pas. Et ça devait se lire sur ma physionomie. Il a compris qu'il avait fait fausse route. Il est revenu à Raymond : "Mais René n'est rien à côté de Raymond. Plus germanique. Très germanique, Raymond. Très germanique. Beaucoup plus contrôlé. Comme vous, finalement. Raymond. Raymond. Laissez-moi réfléchir. Ah oui, ça y est, ça y est, je l'ai. Raymond de "ragin", le conseil , et de "mund", la protection. Bref, Raymond, c'est celui qui protège par un conseil éclairé. Vous le saviez évidemment, Mon Cher ! Je ne le savais pas, mais au moins lui, il savait mon vrai prénom. Donc, j'acquiesçai. Mais le Ministre n'avait toujours pas compris d'où venait le problème. Il avait compris néanmoins qu'avec le prénom Raymond, il était sur de la terre ferme. « Je vais donc vous appeler Raymond, si vous le permettez, bien sûr. » Que répondre à cette fausse question ? Que j'allais aussi l'appeler par son prénom ? Prénom que j'ignorais, d'ailleurs. Que j'allais l'appeler du nom de famille de son pire ennemi ? Je me demandais qui était son pire ennemi. Ça devait être Dupontel, tiens. Est-ce que j'étais capable de l'appeler M. Dupontel ? Ben non, je l'avoue, je n'avais pas ce culot. Mais côté culot, le ministre, il en avait pour deux. "Raymond, mon cher Raymond, j'ai demandé à vous rencontrer, et je vous remercie d'avoir accepté, car je sais votre emploi du temps tout aussi contraint que le mien. - et là, il m'a fait un clin d'oeuil, montrant que nous étions tous les deux de la classe des gens importants - j'ai demandé à vous voir, a-t-il repris, car je sais que vous avez passé du temps à observer Zorg. Zorg ne m'intéresse pas en tant que tel - il a continué - c'est un petit candidat pour la gouvernance d'un petit État. Nous ne boxons pas du tout dans la même catégorie, lui et moi. En revanche, Zorg m'intéresse parce qu'il est allé chercher des électeurs là où on ne va pas les chercher généralement : les expatriés dans l'Espace. Et ça, c'était une sacrément bonne idée ! Et c'est d'ailleurs le seul électorat sur lequel il a fait un bon score. Malin, n'est-ce pas ? Alors ça, tout le monde l'a vu. Mais ce que j'ai vu, moi, c'est que le taux de participation dans les régions qu'il a labourées était deux fois supérieur à la moyenne. Et ça, ça n'est pas malin , c'est très malin ! Je compte sur votre discrétion, n'est-ce pas ? Faudrait pas que vous deveniez consultant pour Dupontel. Il ne manquerait plus que ça. Vous voyez Dupontel dans l'Espace, vous ? Avec ses petits bras, sa calvitie et son accent du 16e. Ah ben non, vraiment pas ! Mais même s'il y serait ridicule, j'ai pas envie que l'idée lui vienne. C'est pour moi que vous allez travailler, Raymond. Je sens qu'on peut faire du bon boulot ensemble. Parce que vous, vous savez écouter ." Je n'avais pas dit un seul mot depuis le début de l'entretien. Vous pouvez rembobiner, auditeurs d'élite, vous verrez : pas un mot ... Il a repris : "Vous savez écouter, ça se voit. Et c'est le plus important dans une relation. Je vais vous faire préparer un contrat. Dans un premier temps, je préférais que vous ne quittiez pas votre emploi, comme ça Dupontel ne pourra se douter de rien ; il est tellement con ce Dupontel, si vous saviez ! Je ne comprends pas sa popularité. Qui peut donc imaginer que Dupontel puisse diriger ce Pays ? Peut-être un jour même le Continent, voire l'Univers. Hein ? Dupontel ! Dupontel ! Dupontel est pris qui croyait prendre, hein ! Mais il se sent tellement supérieur, alors qu'il n'a eu l'ENA qu'à sa deuxième tentative ! Pathétique ! Entre nous, on l'appelle l'autodidacte ! Les Wintrebert et les Dupontel ne sont pas cousins, j'espère ? Et ça, ça m'a réveillé ! C'est la fin pour aujourd'hui, bande d'auditeurs ! Nous verrons la semaine prochaine que si les Ministres passent, l'interdiction du jus de pêche, elle, elle subsiste. Vivement l'épisode suivant, n'est-ce pas ?