Speaker #0Bienvenue aux auditeurs d'élite.
Quant aux autres, vous pouvez rester.
Cette chronique sera dédiée aux bavards, aux bavards et à leur devise.
Leur devise qui est « Au commencement était la Parole » .
Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve que le débat politique se résume de plus en plus à un échange d'apophtègmes plus ou moins réussis, lancés par ce qu'on appelle des "snipers".
Chaque candidat un peu sérieux se doit d'avoir une équipe de snipers, dont le rôle est d'occuper l'antenne des chaînes d'infos en continu, en espérant que la "petite phrase" fera suffisamment mouche pour mériter sa place au journal de 20 heures ...
Et on voudrait nous faire croire qu'il s'agit d'apophthegmes !
J'en rougis de colère, incontinent !
Avant de pouffer mon mépris à la barbe de ces paltoquets imberbes qui se trouvent des points communs avec les génies littéraires du XIXe, alors qu'au-delà de la vérole, je ne vois pas trop !
Concentrons-nous donc sur les vrais apophtègmes.
Je vous en rappelle la définition.
Apophtègme, du grec ancien : précepte, sentence. Nom masculin. Définition : "paroles mémorables ou sentences brèves exprimant une vérité morale, souvent attribuées à un personnage illustre. L'apophthegme a valeur de Maxime." Fin de la définition.
Il est vrai que nous autres, les journalistes, nous aimons bien poser des questions denses.
Cela permet de montrer que nous sommes importants et que nous savons manier les phrases longues. Je pense que vous avez plein d'exemples qui vous viennent en tête. Et cela montre que tout journaliste a intérêt à faire des phrases.
Et celui qui est en face, celui qui a fait beaucoup d'efforts pour retenir tous les éléments de la question que vous avez posée, celui-là, il va forcément vouloir prendre tout son temps pour répondre.
En ceci, il tendra vers plusieurs objectifs.
Le premier, c'est que c'est lui l'invité, il convient de le rappeler !
Deuxième objectif : lui non plus, il n'est pas la moitié d'un con et il s'agit de le prouver.
Troisième objectif : il va pouvoir choisir la partie de la question qui lui convient le mieux.
Enfin, quatrième objectif : tant qu'il parle, le journaliste ne peut pas glisser une question perfide. Donc, l'interview est un jeu qui se joue entre deux complices, qui ont intérêt à se valoriser l'un l'autre.
Mais imaginons une seconde que ça déraille ...
Voici la question du journaliste :
"Monsieur le ministre, compte tenu des indicateurs macroéconomiques publiés par l'INSEE, qui font l'écho, qui font écho aux projections révisées à la baisse par le FMI, lequel s'appuyait sur des données issues des banques centrales ayant anticipé les tensions inflationnistes en modulant leurs taux directeurs, de façon parfois contradictoire avec les orientations budgétaires des États membres, orientation déjà fragilisée par les engagements du Conseil Européen de décembre sur le pacte de stabilité, lui-même conditionné par les négociations sur le mécanisme européen de stabilité, convoquées en urgence après les turbulences obligataires de l'automne, lesquelles trouvaient leur origine quand même dans la défiance des marchés vis-à-vis de certaines dettes souveraines, méfiance alimentée par les déclarations ambiguës de votre prédécesseur. Vous semble-t-il raisonnable d'envisager à l'horizon 2027 ou 2028, compte tenu des délais parlementaires, une révision substantielle des mécanismes de péréquation interrégionale ?
Et là ... vous avez le ministre qui prend une grande inspiration.
Il prend son élan et il répond « Si vous me demandez si le gouvernement va agir, la réponse est oui. »
Et là, silence.
Long silence.
C'est comme dans la grande scène du premier Indiana Jones.
Vous vous souvenez ? Le mauvais. Ils sont sur une place. Et Indiana Jones est confronté à un mauvais, tout habillé de noir, qui fait une démonstration de son habileté à manier le sabre.
Une longue démonstration.
Une très longue démonstration.
Le public, dans le film, le public de la scène, et puis nous-mêmes comme spectateurs, nous sommes suspendus à cette certitude que ça va mal se passer pour Indiana Jones.
Et au bout d'un long moment, celui-ci, d'un air las, dégaine son pistolet et tue le méchant d'une seule balle !
Ne manie pas l'apophtègme qui veut !
Il fallut bien du talent et de la présomption à Nietzsche pour écrire que "Dieu est mort".
Et Dieu, avec un talent égal, répondit quelques années plus tard : "Nietzsche est mort".
De Gaulle, évidemment, maîtrisait l'art de l'apophtègme au plus haut point.
Ainsi, comment nous autres Normands pourrions-nous oublier le 24 juillet 67 : le jour où il déclara «Vive le Pont l'Evêque libre !!!»
Ou encore, cette adresse aux horticulteurs de la vallée du Rhône, ceux qui se plaignaient de la chute du prix de vente de leurs fruits. Souvenez-vous, en juin 58, est-ce qu'il ne leur a pas dit «Je vous ai confits !!!»
Bon, c'est évidemment plus facile pour les grands hommes que pour les petits comme moi.
Prenez César, par exemple. Dire « Veni, vidi, vici » , même traduit en français, cela sent plus l'apophtègme que « Je voudrais le 22 à Asnières, Mademoiselle, s'il vous plaît » . Non, vous ne trouvez pas ?
César, toujours. Lorsqu'il décide de franchir le Rubicon, il dit «Alea jacta est» .
Soit, en bon Français, "il est assez parlé".
Ce qui est tout de même plus élégant que "Liliane, fais les valises !" Vous ne trouvez pas ?
Alors, curieusement, certaines circonstances se prêtent mieux à l'apophtègme.
Prenez cette morne plaine qu'est Waterloo, par exemple.
La bataille a donné lieu à un festival d'apophtègmes. En voici juste quelques-uns, pour vous rafraîchir la mémoire.
Le mot de Cambronne, que je ne citerai pas par respect pour vos chastes oreilles, et qui est passé à la postérité pourtant.
Ou encore Grouchy, le même jour, lorsqu'il est arrivé trop tard pour sauver la bataille. Le Maréchal Grouchy, est-ce qu'il n'a pas dit « Eh merde, je savais bien que j'aurais dû mettre un réveil !» . Fin de citation.
Quant à Blücher, le vainqueur, lui, avec Wellington, Blücher... Le même jour, ne cite-t-on pas cette célèbre envolée : "Gnark, GnarK, GnarK !!!"
Alors ... je vous accorde que les historiens ne sont pas tous d'accord sur la véracité de tous ces apophtègmes ... Notamment celui de Napoléon lui-même, qui aurait résumé ce 18 juin 1815 par cet apophtègme resté célèbre, et souvent copié d'ailleurs : « Si j'aurais su, j'aurais pas venu » .
Pour finir, j'aurais une pensée pour l'inventeur le plus injustement méconnu de l'Histoire. Je veux parler de l'inventeur de la roue. La roue.
Comme si ça ne suffisait pas qu'il demeure inconnu, il a de plus été pillé par ses successeurs, qui, tels Galilée par exemple, ont répété « et pourtant elle tourne !» .
Turlututu, chapeau pointu !
Et c'est ainsi que le caramel me dit : "Merde !"