Speaker #1Harlem ne se contente plus de respirer sous la canicule de New York. Ce jour-là... Harlem explose. Les vitrines des magasins de la 125e rue volent en éclats et la fumée des incendies commence à obscurcir le ciel. Pendant ce temps, dans une petite église pentecôtiste, un jeune homme de 19 ans est immobile devant un cercueil. C'est James Baldwin. Il enterre David, son beau-père, ce prédicateur rigide qu'il a élevé dans la peur de Dieu et le mépris de lui-même. C'est une scène presque irréelle, vous ne trouvez pas ? A l'intérieur, le silence de la mort et le poids de la religion. A l'extérieur, le fracas d'une révolte raciale historique. James se tient là, à la jonction entre ces deux mondes. Il réalise, dans ce moment de bascule, que la haine qui a consumé son père et la rage qui brûle Harlem sont les deux faces d'une même pièce. Le mensonge américain. Bonjour à tous et bienvenue dans Portrait d'Emman. Je suis ravi de vous accueillir pour ce nouvel épisode. Et si vous nous rejoignez pour la première fois, bienvenue encore une fois. Ici, nous racontons l'histoire des étoiles noires qui ont marqué notre histoire. Alors pour ne rien manquer de nos récits, je vous invite à vous abonner dès maintenant sur votre plateforme d'écoute. Aujourd'hui, nous partons sur les traces d'un géant, James Baldwin. Un homme qui a passé sa vie à fuir pour mieux revenir, à disséquer le racisme pour mieux parler d'amour, et à écrire pour ne pas mourir. Pour comprendre James Baldwin, il faut comprendre que dans les années 20, les Etats-Unis ne sont pas un pays, mais deux mondes qui se tendent le dos. Au sud, c'est l'enfer des lois Jim Crow. Pour ceux qui ne connaissent pas ce terme, imaginez un système où la loi elle-même sépare les êtres humains dès la naissance. Des fontaines d'eau différentes, des écoles différentes, des hôpitaux différents. Mais derrière la séparation, il y a la terreur. C'est le pays des lynchages. Dans ces états du sud, comme la Louisiane d'où vient le beau-père de James, un homme noir peut être assassiné par la foule en pleine rue, parfois simplement pour avoir mal regardé un blanc, sans que la justice ne lève le petit doigt. C'est pour fuir cette mort omniprésente que la mère de James, Emma, quitte le Maryland. Elle fait partie de ce qu'on appelle la grande migration. Des millions de noirs quittent les champs de coton du sud pour les usines du nord, espérant y trouver la dignité. Mais le nord... Le New York où James naît en 1924 a son propre piège, le ghetto. A New York, il n'y a pas certes de panneaux interdits aux Noirs, mais il y a des murs invisibles. Les Noirs sont parqués à Harlem. On leur interdit d'acheter des maisons ailleurs, on leur refuse les bons emplois. Imaginez deux minutes Harlem à cette époque. C'est un chaudron. D'un côté, c'est brillant, c'est le jazz, c'est la culture. De l'autre, c'est une prison à ciel ouvert. Les loyers sont exorbitants pour des appartements délabrés. où l'on vit à dix dans deux pièces. Les enfants meurent de faim ou de maladie, dans l'indifférence totale. La police, elle, composée presque exclusivement de blancs, se comporte comme une armée d'occupation dans un pays étranger. James Baldwin grandit là, entre ses murs. Il voit son beau-père David s'épuiser au travail et s'enfermer dans une rage noire, une haine des blancs qui finit par le rendre fou. James comprend très vite que dans cette Amérique-là, être né avec la peau noire est considéré comme un crime. ou de malédiction. L'église, pour James et sa famille, c'est le seul endroit où ils ne sont pas des citoyens de seconde zone. C'est le seul endroit où ils sont des enfants de Dieu. Mais James va vite découvrir que derrière même les murs de l'église, la réalité du monde finit toujours par vous rattraper. À 14 ans, James Baldwin quitte son quartier de Harlem chaque matin pour se rendre au lycée de Wheat Clinton, dans le Bronx. Pour que vous compreniez bien, c'est l'un des lycées les plus prestigieux de New York. A l'époque, fréquenté presque uniquement par des Blancs, souvent issus de familles juives intellectuelles. Pour le petit James, c'est un choc des cultures. C'est là qu'il apprend que son intelligence est une arme, mais qu'il est aussi un étranger dans son propre pays. C'est dans ces années-là qu'une autre fêlure apparaît. James réalise qu'il porte en lui une sensibilité, une identité intime que ni l'église, ni la société noire, ni le monde blanc n'est prêt à accepter. Dans l'Amérique puritaine des années 40, être noir est déjà un combat pour la survie. Mais être un homme qui aime les hommes, c'est déjà devenir un paria au carré. James se sent comme un homme traqué de toutes parts. Il ne peut pas être lui-même à l'église et il ne peut pas être lui-même dans la rue. C'est alors qu'il rencontre son grand frère en littérature. Richard Wright. Retenez bien ce nom. Richard Wright est, à ce moment-là, la plus grande star de la littérature noire américaine. Son livre, Native Son, qu'on pourrait traduire par « Un enfant du pays » , a secoué le monde entier. Wright est un colosse, un homme qui écrit avec une force brutale sur la condition noire. Il prend le jeune James sous son aile, l'aide financièrement, mais très vite, une tension s'installe. Wright... incarne une forme de virilité noire militante, très carrée. James, lui, est plus nuancé, plus vulnérable. Il refuse d'être enfermé dans une case. En 1943, tout s'écroule. Son beau-père meurt le jour même où Harlem explose en émeute après qu'un policier blanc ait tiré sur un soldat noir. James voit son quartier brûlé. Il voit son père mis en terre. Et il comprend une chose terrifiante. S'il reste ici, la haine des Blancs ou le jugement des siens finiront par le tuer. James a 24 ans à cette époque. Il ne veut pas être un décrivain nègre de service, ni un pêcheur cassé dans l'ombre. Il veut être un homme, tout simplement. Un être humain libre de penser et d'aimer. Le 11 novembre 1948, il s'envole à Paris avec 40 dollars. Pourquoi Paris me direz-vous ? Parce qu'à l'époque, la France jouit d'une réputation de refuge pour les artistes noirs. Là-bas, Baldwin découvre un luxe inouï pour lui, l'indifférence. À la terrasse des cafés de Saint-Germain-des-Prés, on ne le regarde pas d'abord comme un noir, on le regarde comme un écrivain américain. Cette distance lui donne enfin l'air dont il a besoin pour respirer. C'est là. dans cette liberté européenne qu'il va écrire ses plus grands textes, dont La Chambre de Giovanni, un livre courageux où il explore les tourments du désir et de l'identité, bien au-delà de la couleur de peau. En 1957, James Baldwin prend une décision qui va changer le cours de sa vie. Il est à Paris. Il est célèbre. Il est en sécurité. Mais les journaux diffusent les images qui le brûlent. Des étudiants noirs. harcelé par des foules de blanches haineuses tentant simplement d'entrer dans des lycées. James ne peut plus rester spectateur. Il rentre au pays. Il ne rentre pas pour être un homme politique. Il n'appartient à aucune organisation, ni au mouvement de Martin Luther King, ni au Black Panther. Il se définit comme un témoin. Et pour témoigner, il va faire ce que peu de Noirs du Nord osaient faire à l'époque. Il descend dans le sud profond. Charlotte, Nashville, Montgomery. Alors, imaginez Baldwin, ce petit homme élégant, aux manières raffinées acquises à Paris, marchant dans les rues de l'Alabama. Il redécouvre la peur brute. Il voit les visages défigurés par la haine. Mais il fait aussi une rencontre qui va le marquer. Martin Luther King. James admire l'homme, mais il est sceptique. Il trouve la stratégie de King parfois trop prudente face à la violence du système. De l'autre côté, il rencontre Malcolm X. Il est fasciné par sa force, par sa vérité. Mais Baldwin refuse de rejoindre sa religion ou son nationalisme. James Baldwin occupe une place unique et inconfortable. Il est le pont entre ces deux géants, mais un pont qui grince. Il dit la vérité aux blancs, une vérité qu'ils ne veulent pas entendre. Et il dit la vérité aux noirs, une vérité qui n'est pas toujours celle des slogans politiques. Le 28 août 1963, il est là, à la marche sur Washington. C'est l'apogée du mouvement. Mais Baldwin voit déjà plus loin. Cette même année, il publie la prochaine fois Le Feu. Ce n'est pas juste un livre, c'est un avertissement. Alors me direz-vous, pourquoi ce livre sonne-t-il comme un avertissement ou un coup de tonnerre ? James Baldwin l'a puisé dans un vieux champ d'esclaves qui dit « Dieu a donné à Noé le signe de l'arc-en-ciel, finis l'eau. » La prochaine fois, ça sera le feu. Le message est clair. Et il est aussi terrifiant. Il explique que l'Amérique a déjà eu son avertissement, son déluge de sang pendant la guerre de sécession. Que si elle ne change pas maintenant, si elle ne reconnaît pas enfin le noir comme son propre frère, alors elle sera consumée, non pas par une armée étrangère, mais par le feu de sa propre haine. Ce livre est une lettre. Une lettre qu'il écrit à son neveu. qui porte le même nom que lui, James. Et ce qu'il lui dit est d'une violence psychologique inouïe. Il lui dit « La seule chose qui m'inquiète, ce n'est pas toi. C'est que les Blancs croient encore qu'ils sont Blancs. Ils sont prisonniers d'une innocence qui constitue leur crime. » Pour James Baldwin, le racisme n'est pas qu'une question de loi injuste. C'est une maladie mentale de l'Amérique blanche qui refuse de grandir. Et c'est là qu'il devient dangereux. pour le pouvoir. Et pendant qu'il parle au monde, dans l'ombre, on le surveille. Le FBI voit cet intellectuel comme une menace majeure. Son dossier compte 1884 pages. On analyse ses livres, ses discours, ses amitiés. Pourquoi ? Parce que Baldwin fait une chose terrifiante pour le pouvoir. Il lit la lutte des Noirs américains aux luttes anticoloniales. Depuis Paris, où James Baldwin observe la guerre d'indépendance de l'Algérie, Il fait un constat qui va glacer le sang du gouvernement américain. Il voit la police française dans les rues de la capitale harceler les Algériens. Et il reconnaît immédiatement les gestes, les regards et la brutalité. Il écrit alors cette vérité qui dérange. Le policier à Paris et le policier à New York servent le même maître. Ils sont là pour maintenir l'ordre colonial, que ce soit sur un continent étranger ou au cœur d'une ville américaine. Mais il va encore plus loin dans sa réflexion. Dans ses entretiens... Il analyse une blessure profonde que beaucoup ignorent. La différence entre l'Africain et le Noir américain. Pour Baldwin, cette différence est le crime originel. Mais au lieu de s'enfermer dans cette solitude, il l'utilise pour créer une solidarité mondiale. Il affirme que le Noir américain est l'avant-garde de la lutte mondiale, car il vit sur les terres de l'oppresseur. Et cet oppresseur, en cette fin des années 60, engage une guerre contre le Vietnam. James ne mâche pas ses mots. Il lit directement l'argent dépensé pour tuer des paysans à l'autre bout du monde à la misère des rues de Détroit. Et vous l'aurez bien compris, c'est cette capacité à relier les points qui terrorise le FBI. Baldwin devient plus seulement un écrivain qui parle de sentiments. C'est un géopoliticien de la douleur. En disant que le Black Power aux Etats-Unis est le frère jumeau de la décolonisation en Afrique, il transforme une révolte locale Une révolution planétaire. Mais les années passent. Baldwin écrit jour et nuit. Il est épuisé. Ses amis, Medgar Evers, Malcolm X, puis Martin Luther King, sont assassinés les uns après les autres. A chaque fois, c'est un morceau de son âme qui s'en va. Mais il ne renonce pas. Il continue d'écrire, de témoigner, parce qu'il sait que si l'histoire n'est pas racontée, elle disparaît. C'est exactement ce que nous essayons de faire ici avec vous. Alors si vous n'êtes pas encore abonné, c'est le moment. En 1970, le cœur lourd et le corps fatigué, il décide de s'installer définitivement en France, à Saint-Paul-de-Vence. Ce n'est pas une fuite, c'est un repli stratégique. Il continue de voyager, de revenir aux Etats-Unis, de militer. Il se définit comme un commis voyageur transatlantique. Mais c'est dans le calme du sud de la France qu'il va passer ces dernières années, à essayer de comprendre comment le monde a pu en arriver là. On pourrait croire que James Baldwin n'a laissé derrière lui que de beaux livres. C'est faux. Son influence est un séisme dont les répliques secouent encore notre monde. Alors concrètement, qu'a-t-il changé ? D'abord, il a brisé le silence de la classe moyenne blanche. Avant lui, beaucoup de blancs dits de bonne volonté Pensez que le racisme était un problème de méchants shérifs du Sud. Baldwin arrive et leur dit, dans les journaux les plus lus du pays, « Le problème, ce n'est pas le méchant blanc, c'est votre innocence. Cette innocence qui est un crime parce qu'elle vous permet de ne pas voir ce qui se passe sous vos yeux. » En faisant cela, il a forcé l'Amérique libérale à se regarder dans un miroir, rendant le soutien au mouvement des droits civiques moralement obligatoire pour toute une partie de la population. Ensuite, il a mondialisé la cause. Baldwin a été l'un des premiers à dire « Ce que nous vivons à Harlem est exactement ce que les Algériens vivent à Paris ou ce que les Sénégalais vivent sous le joug colonial » . Il a donné au combat des Noirs américains une dimension internationale et anticoloniale. Il a montré que la suprématie blanche était un système global. C'est d'ailleurs pour ça que le FBI le craignait tant. Imaginez, 1884. page de dossier. Pourquoi autant ? Pourquoi ne surveille-t-on pas un poète inoffensif ? On surveille un homme dont les idées peuvent soulever les masses par-delà les océans. Mais son plus grand héritage est peut-être celui-ci. Il a donné aux opprimés un vocabulaire pour nommer leurs douleurs. Il a nommé des sensations que des millions de personnes ressentent sans pouvoir les expliquer. Par exemple, quand il utilise le mot « le mensonge » . Il ne parle pas d'un petit mensonge quotidien. Il parle de tout le récit national d'un pays qui se croit innocent alors qu'il est bâti sur le sang. En nommant ce mensonge, il permet à l'opprimé de se dire « Ce n'est pas moi qui suis fou ou méprisable. » C'est le système qui est bâti sur une illusion. James Baldwin s'éteint le 1er décembre 1987 à Saint-Paul-de-Vence, en France. Mais son combat, lui, n'a jamais cessé d'avancer. aujourd'hui. Quand vous voyez de nouveaux mouvements sociaux réclamer la vérité sur l'histoire coloniale ou dénoncer le mensonge des récits nationaux, c'est la voix de James Baldwin que vous entendez. Des historiens comme Eddie Glaude Jullior nous rappellent que Baldwin nous a laissé un manuel de survie intellectuelle. Il nous a appris que pour changer une société, il faut d'abord avoir le courage de raconter sa propre histoire. Je vous laisse avec les mots de James. Ils ont été enregistrés en 1967, mais écoutez bien, on dirait qu'ils ont été dits ce matin.