Speaker #0Pourtant la paix, une petite chronique du désenchantement ordinaire. Seulement Luce, hélas, mais heureusement, Luce. Le soir où Kevin a débarqué chez nous sans prévenir, Jenny avait disparu dans une de ces virées nocturnes et mystérieuses, et la boum passait à la télévision pour la centième fois. Il faut savoir que la boum est le film préféré de Lena. Forcément, ça ne pouvait pas bien se passer. Elle était déjà toute blanche, rien qu'à entendre résonner la sonnette de l'entrée. « Merde, qui ça peut bien être ? » elle a grincé. En trouvant Kevin sur mon palier, j'ai blanchi à mon tour. Et comme lui aussi était drôlement blanc, ça nous faisait un joli trio de visages pâles. « Qu'est-ce que tu fiches ici ? » j'ai demandé. « J'étouffe, Steph. » « C'est pas vrai. » « Putain, s'il faut que tu m'aides. » « Mais le film va commencer. » Ça ne lui a pas posé le moindre problème. Il est entré, il a embrassé Lena sans même s'apercevoir qu'elle avait remonté le pont-levis et mis l'huile à chauffer au sommet des remparts, et puis il s'est laissé tomber dans le sofa. La météo venait de commencer. « Tiens, rien que de vous voir, ça va déjà mieux. » Il a grogné. « Vous auriez pas une goutte de Jet 27 ? » Lena m'a jeté un regard assassin avant de filer vers la cuisine comme un petit taureau furieux. « Avec de la glace, si possible ! » Kevin a crié. « Bon, qu'est-ce qui se passe ? » j'ai demandé en me posant tout crispé à côté de lui. Il s'est enfoncé dans les coussins et il a basculé la tête en arrière en soupirant un grand coup. « C'est terminé, Steph ! » il a dit en calculant son effet. « Qu'est-ce qui est terminé ? » « Lui, c'est moi. » « J'ai mis les voiles. » Je me suis frotté le visage à deux mains. Je me sentais un peu là. Sans blague, je plaisante pas ? Bien sûr que non. Quand Lena est revenue de la cuisine pour claquer un verre de Jet 27 sur la table basse devant Kevin, je me suis sentie très là, très très là. Quand elle a monté le son des publicités, j'aurais donné n'importe quoi pour être ailleurs. « Bon sang, cette fois, je fais le grand saut » , Kevin a dit en haussant le ton pour couvrir la télé. « C'est ce que tu voulais, non ? Pas la peine d'étouffer pour ça. » Lena se tenait debout devant le poste, les deux mains sur les hanches, et chaque publicité qui se terminait m'envoyait un direct dans l'estomac. « Tu comprends pas, Steph, ça s'est passé si vite, j'arrive pas encore à réaliser, j'ai même pas eu le temps de prendre un pyjama. » « T'as raison, je comprends mal, c'est toi qui as mis les voiles ou Luce qui t'a acheté dehors ? » « C'est-à-dire un peu les deux, il a bu une gorgée de Jet 27. » « C'est dommage que vous ayez pas de glaçons, il a fait en reposant son verre, Helena a envoyé vers le plafond un petit peu de la terre. petit nuage de fumée très noir traversé d'un éclair brillant. « Bon, qu'est-ce que tu comptes faire ? » j'ai demandé avec l'espoir insensé de conclure avant le générique. « Je sais pas trop. Angéline, peut-être. » « Comment ça, peut-être ? » Il a haussé les épaules. « J'ose pas. » Les pubs se sont terminées à cet instant précis. Léna a foncé sur l'interrupteur et on s'est retrouvés tous les trois dans l'ombre électrique et bleutée du téléviseur. « Comment ça, t'oses pas ? » J'ai demandé à mi-voix en me penchant vers Kevin. « Chut ! » Lena a sifflé depuis le fauteuil où elle s'était roulée en boule. « C'est quasiment fait, tu vois. N'empêche que je ne me suis pas encore vraiment jetée à l'eau. Chut ! Merde, je croyais que tu te la faisais. Tu te la fais ou tu ne te la fais pas ? C'est quoi le film ? » Kevin a esquivé. « La Boum ! » J'ai grogné juste comme le titre cognait contre l'écran. « Non ! » « Si ? » « Chut ! C'est le film préféré de Luce. Il n'y a pas autre chose. Bon, vous allez vous taire, oui ? » Lena a cinglé. « S'il te plaît, Lena, Kevin a supplié, change de chaîne, j'étouffe, jamais ! » « J'étouffe, Lena, laisse tomber, j'ai dit en me levant, je vois qu'une solution. » « Et laquelle ? » il a demandé. « Filez voir quelle chaîne regarde Angéline. » « J'ose pas, je te dis. » « Si vous vous taisez pas, je hurle, Lena a menacé. » « Ok, je t'accompagne, » j'ai annoncé à Kevin. « Ah, Steph, t'es vraiment un frère, » il a fait avant de finir son verre d'un seul coup et de se lever. J'ai attrapé mon blouson en jetant un coup d'œil craintif vers Lena, qui m'ignorait superbement. Je me suis raclé la gorge. J'ai dit « Bon, on y va » . J'ai tourné un moment à l'entrée du living, mais elle n'a pas bougé un cil. « Bon, on y va, Steph » , Kevin a lancé depuis l'entrée. Je l'ai rejoint en pensant qu'il est drôlement difficile de rester frère quand on devient mari. Le pub était plein. Je trouvais la musique plus forte qu'à l'habitude. On s'est casé dans un coin sombre, autour d'une table encerclée de grosses plantes vertes. Kevin rasait les murs. Il tentait de se défiler. « Je le sens pas ! T'as qu'à m'ouvrir ton divan pour cette nuit ! » Mais je savais bien que ramener Kevin derrière moi à la maison relevait du suicide. Et puis, dans mon divan, il y avait déjà Jenny. « Bon Dieu, tu disais que c'était dans la poche ! » « Ouais, n'empêche que je le sens pas. » « Peu de courage, souviens-toi, la passion, une fille qui te rend dingue le matin et encore dingue le soir, et qui te prêtera un pyjama, je pensais, un peu honteux. » On a commandé deux tequilas à une serveuse qui s'est aventurée jusque dans notre maquis et sirotée en fumant pour attendre que l'amoureux transi rassemble son courage. De temps en temps, j'écartais les feuilles du plat de la main pour jeter un œil vers le bar et repérer la belle. « Arrête, elle va te voir ! » Kevin grinçait. « Dis donc, faut savoir ce que tu veux. » « Oh merde, j'en sais rien, Luce me pardonnera jamais un truc pareil. » On en était bel et bien à piétiner la case départ. « Une fois que votre vie est sur les rails, essayez donc de la détourner. » « Essayez donc. » « Kevin, c'est maintenant ou jamais, j'ai fait. » Il a empoigné cet équila. Il l'a serré entre ses doigts. Je voyais ses phalanges blanchir autour du verre. Il ne me regardait pas, mais je pouvais comprendre. J'avais fait le même chemin ici même. seulement quelques mois en arrière. Il regardait au fond de lui-même, et au fond de lui-même, il ne trouvait que Luce. Partout, Luce. Parce que Luce était sa vie, et que ça s'était décidé il y a longtemps, presque à son insu. Il pouvait rêver d'autre chose, bien sûr. Il allait rêver d'autre chose, toujours. Mais jamais autre chose ne pourrait remplacer Luce, même si elle avait perdu sa lumière, même si leur histoire ronronnait comme une grosse chaudière tranquille. Même s'il ne devait plus jamais connaître avec elle la brûlure de l'inédit, l'afflux de sang neuf et bouillonnant, les parfums étourdissants et vénéneux des corps qui se découvrent, Luce était désormais la pierre qui soutenait son existence. Elle faisait intimement partie de lui. Et on ne peut pas brûler de passion pour quelqu'un qui fait intimement partie de soi. On ne peut qu'éprouver sa véritable valeur lorsqu'on est prêt de le perdre. Quel est-il resté d'Angéline quand Kevin aurait bu tout son mystère ? Luce, elle, n'avait aucun mystère. Il la connaissait aussi bien que moi je connaissais Léna. Elle prenait simplement soin de lui. Elle pouvait durer mille ans. Ce soir, devant moi, Kevin éprouvait la valeur de Luce. Il se faisait à l'idée. Il s'avouait la vérité, désespérante et rassurante vérité. Seulement Luce, hélas, mais heureusement Luce. « Ce sera jamais » , il a dit. « Merde, je crois bien que ce sera jamais. » Je n'ai rien ajouté. L'amour, s'il s'agissait de ça, manque parfois de panache. Il glisse en vous, goutte à goutte, sans éclat particulier. Et découvrir son vrai visage est toujours un moment un peu amer. On s'imagine tous tellement de choses. Discrètement, j'ai appelé la serveuse pour commander une bouteille entière. Il fallait bien tout ça pour digérer la faculté qu'avait la vie de nous glisser entre les doigts en permanence. Je suis rentré bien après la fin du film. Au bout de la bouteille de tequila, il avait fallu encore pas mal de cigarettes à Kevin pour se décider à retourner implorer le pardon de Luce. On avait tourné en rond pendant des siècles dans les rues qu'un orage soudain avait rendu luisante et j'avais des pieds de plomb. J'avais mal à la tête aussi et je ne marchais pas très droit. Si le film était terminé, le cinéma, lui, n'avait pas dit son dernier mot. Lena devait dormir depuis longtemps, mais j'ai trouvé Gianni assis dans le noir sur le bord de son lit. « T'es déjà rentré ? » J'ai fait. À sa façon de ne pas répondre, j'ai senti tout de suite que quelque chose ne tournait pas rond. Il se balançait d'avant en arrière en fixant le plafond de notre living d'un regard vide et brillant qui m'a flanqué la frousse immédiatement. « Hé, Gianni, qu'est-ce que tu fabriques ? » Il n'a pas baissé les yeux, il a seulement arrêté de se balancer pour dire « Je regarde la rosace. » « La rosace ? » « Au milieu du plafond. » « J'ai regardé la rosace, moi aussi. » « Ses moulures arrondies. » Sa forme étoilée et, au centre, l'anneau auquel nous n'avions même pas pris la peine de suspendre le plus petit lustre, convaincus que nous étions par les vertus des lampadaires à LED. Elle se détachait de notre plafond comme une île au milieu d'un lac. « Et alors ? » « Elle me sourit, » il a dit. « J'ai voulu rire, mais je ne suis arrivé à rien. » J'ai à peine pu faire un pas vers lui. « Je me demande... » Il a commencé. Encore un pas. Mon cœur cognait à réveiller tout l'immeuble. je me demande si c'est facile qu'est-ce qui est facile le sauter de la chaise quelle chaise je me demande si ça fait mal si on a le temps de regretter merde qu'est-ce que tu racontes Il a pointé son doigt vers le centre de la rosace, vers l'anneau qui brillait dans un rayon de lune. « Passez la corde dans l'anneau, simple. Attachez la corde autour de sa gorge, enfantin, mais sautez de la chaise, je me demande. » Un pas de plus et j'ai pu lui toucher l'épaule. Il a sursauté. Son regard est revenu sur moi, il a cherché un instant ce qui arrivait, et puis ses derniers mots ont dû lui résonner dans l'oreille. « Oh Stéphane ! » il a gémi. « J'ai ma place nulle part. » La vie veut pas de moi. Bien sûr, ça s'écroulait dur dans mon entourage depuis quelques temps, et je commençais à avoir une bonne habitude de la déconvenue des autres. Pourtant, qu'un type comme lui puisse dire une chose pareille continuait à me renverser. Du pas de connerie. Bon Dieu, Steph, la trentaine est là, j'ai pas de foyer, pas de femme, qu'est-ce que je peux espérer ? Il avait des sanglots dans la voix, des larmes au bord des yeux. Je me suis assis à ses côtés. « T'as ta peinture ? Qu'est-ce que tu fais de ta peinture, Gianni ? » Un jour, je serai fatigué d'y croire à ma peinture. Et qu'est-ce qu'il m'en restera ? Il s'est mis à chialer de grosses larmes. Ça roulait sur ses joues comme un torrent. On aurait cru un chagrin d'enfant. Son cœur débordait pareil. Je l'ai pris dans mes bras. « T'as ta peinture, merde ! » J'ai dit plus bas, presque en me parlant à moi-même. « Merde, t'as ta peinture ! » J'aurais pu répéter ça à l'infini comme une machine idiote. J'aurais pu me cacher derrière cette simple idée jusqu'au matin, parce qu'en effet, il n'avait rien d'autre.