Speaker #0Pourtant la paix, une petite chronique du désenchantement ordinaire. Dernière étape avant phase terminale. Nous lui avons ouvert le divan de la salle à manger. Il a rempli notre frigo de Chianti et de Lambrusco. Au bout d'une semaine, notre living ressemblait à un véritable atelier. Ces toiles s'empilaient contre les murs, les pinceaux traînaient partout dans des bouteilles d'essence, les chiffons s'entassaient dans les coins les plus inattendus. J'étais étonné de voir la paix prendre la chose plutôt bien. Le matin, alors que nous partions en courant vers nos métros, Gianni se réveillait en grognant et sautait sur ses pinceaux pour travailler tout le jour. À notre retour, il nous arrivait de le trouver ivre mort, quand il n'avait pas disparu pour ne rentrer qu'au petit jour. généralement ivre mort. Il travaillait sur un projet aux couleurs criardes, sans forme précise, si ce n'est dans le coin supérieur gauche, celle d'un œil d'où glissait une larme de sang. Il s'enthousiasmait à m'expliquer la symbolique du truc. « Tu comprends, Steph, celui qui ne regarde pas le monde ne peut que moisir à l'intérieur de lui-même, comme un fruit coupé de sa branche. Mais l'œil ouvert peut-il faire autrement que pleurer ? » « Ouais, » je répondais laconique en examinant la toile. C'est toute l'ambiguïté de la vie. Pleurer sur soi et se dessécher là, ou avancer vers l'autre et sucer le cœur sur la désillusion. De toute façon, les deux solutions mènent vers la mort. C'est pour ça le sang qui coule de l'œil. C'est la mort. Ah, je me disais aussi. Mais tu comprendras mieux quand elle sera terminée. C'est sûr. Bon, on passe à table ? En général, ce genre de suggestions coupent et courent. Au niveau appétit, Gianni ne craignait personne, n'en déplaise à sa maigreur. Je le regardais dévorer avec angoisse et Lena n'en pouvait plus de réajuster notre budget mensuel. Parce que bien sûr, Gianni vivait à nos crochets, sans sortir le moindre centime. De toute façon, il n'avait pas un sou. De temps en temps, quand on rentrait des courses, Lena tentait une suggestion discrète à ce propos. « C'est fou le nombre d'alertes que je reçois sur mon smartphone concernant des propositions de petits jobs. » Gianni, ne possédant pas de smartphone, Par trop plein de convictions anti-système un peu rétrogrades à mon goût, et surtout par manque de moyens, c'est Léna qui avait pris en charge la création de son profil sur plusieurs sites de recherche d'emploi. À son insu, ou presque. « Je te vois venir, ma sœur, » dit Annie Grimassé, « décharger des camions, laver des voitures, servir des bières. » Ou pire, il ajoutait en me glissant un regard goguenard, « tirer des sonnettes. Très peu pour moi. » Léna tapait du pied. « Faudra bien que tu finisses par te rendre utile. » « Au contraire, je veux être inutile, c'est mon souhait le plus ardent. » Elle levait les yeux au ciel et Gianni tendait la main vers elle. « Vas-y, ma sœur, prête-moi ton écran du diable. » Mais les nains n'étaient pas dupes des intentions de son frère. Se consacrer aux propositions de John n'était aucunement ce qui le motivait à accepter un compromis très ponctuel avec les nouvelles technologies. « Tu vas pas remettre ça avec les babicitaires ? » Elle a grincé. Depuis qu'il avait débarqué chez nous, Gianni ne lâchait plus cette drôle d'idée fixe. Il privatisait le smartphone de sa sœur pendant des heures entières seulement pour ça. Aussi prématuré que cela puisse paraître, nous nous en étonnions à peine. Gianni ne nous avait jamais habitués à des comportements logiques. « Et quand le petit sera arrivé ? » il expliquait en faisant défiler sur l'écran d'un geste nerveux du pouce toutes les offres proposées. « Qui vous le gardera quand vous irez au cinéma ? Hein ? » Crois-moi, une baby-sitter de confiance, ça se trouve pas en claquant des doigts. Côté Gaetano, la porte semblait sérieusement close. Malgré les supplications de mère et grand-mère réunies, il allait jusqu'à refuser de parler à son fils au téléphone. « Quand tu en auras mal de lui remplir son assiette, jette-le dehors, Stefano ! » Il m'avait simplement conseillé. Mais je n'avais pas le cœur à ses extrémités. Malgré nos différends, j'avais toujours bien aimé Gianni. Il était comme le négatif de ma propre existence. Sa détermination utopique à rester libre et hors normes me fascinait. Aussi opposé que puissent paraître nos deux vies, quelque chose passait bien entre nous. Un courant, un truc comme l'attirance des contraires. Et vivre sous le même toit nous rapprochait encore davantage. La polémique désertait nos rapports pour ces déplaces à la confidence. Les échanges s'en trouvaient moins tendus. Gianni surtout semblait plus enclin au dialogue, moins certain de tenir la lumière dans ses mains. Comme si, depuis le coup dur avec son père, le doute n'habitait plus désormais seulement dans mon camp. Après quelques jours d'observation, nous étions devenus inséparables. Les excès de Gianni fournissaient la paix en oxygène pur. Mon foyer calmait provisoirement ses angoisses de marginal. Léna pouvait lever les yeux au ciel et tenter de nous freiner tant bien que mal sur le vin. Nos soirées n'avaient plus de fin. Il s'agissait de reconstruire le monde avant qu'il ne soit trop tard. Il s'agissait de faire voler le quotidien en éclats tandis que la nuit nous enveloppait dans sa tièdeur bienveillante. C'était comme une grande lessive avec nos âmes, comme s'accorder le bénéfice du doute et le droit à la différence. Jenny répétait souvent que le vin consolait les hommes. Nous nous consolions donc avec délice, lui pensant ses plaies d'homme libre, moi, mes blessures de manquage. L'ennui avec les pâles types ordinaires dans mon genre, je disais, c'est qu'on a des rêves. Sinon tout serait vraiment simple. Seulement, on a des rêves, et on n'a pas de couilles. C'est ça notre vérité. Les rêves sont le courage des rêves. Un vrai merdier en somme. Et on peut bien péter d'orgueil devant nos voitures neuves ou nos cuisines intégrées. Jamais on n'oubliera que la vie aurait pu être excitante. « Et à quoi tu rêves, toi ? » Gianni grognait en remplissant mon verre. « Ben, je sais pas trop, en vérité. À autre chose, c'est assez flou. Et ça aussi, c'est un problème. » Séléna pointait son nez entre un mauvais rêve et une pause pipi. Elle grimassait dans la lumière du couloir. « Bon sang, Steph, viens te coucher. Tu sais l'heure qu'il est. » « Je me fous de l'heure qu'il est. » Je riais en levant mon verre dans sa direction. « Tu diras pas la même chose demain matin. » Parce que chaque matin, bien sûr, Je me haïssais, je haïssais le commercial, je haïssais Gianni et nos intermèdes nocturnes. Chaque matin, je me faisais des promesses de raison, je me fixais des heures limites. Et chaque soir, je reniais sauvagement mon serment pour avancer un peu plus près de l'aube, balayant toutes les heures limites d'un revers de la main. « Dormez tranquille, mes deux amours ! » je balbutiais en envoyant un baiser dans l'air. « Je veille sur vous ! » Léna secouait la tête avec des pis, puis posait la main sur son ventre encore plat. « On est rassurés. Papa veille sur nous. » « Merde ! » Jenny murmurait en la regardant claquer la porte de la chambre. « C'est quand même beau, une famille. » « Ouais. Et ta toile, ça avance ? » « Me fais pas chier avec ça ! » il grognait en regardant le fond de son verre. « Quelle importance ! » J'avalais une gorgée de vin sans relever. Tout au plus, pensais-je confusément que Jenny avait son compte. D'ailleurs, moi aussi j'avais mon compte. Et j'aimais ça. Après un certain nombre de verres, je ne me posais plus aucune question. Jamais, par exemple, je ne me demandais sérieusement lequel de nous deux était le plus heureux, trop certain de connaître la réponse à coup sûr. Si jusque-là il s'agissait tout au plus d'un tube qui avait vaguement changé de couleur et d'une radio douteuse où personnellement je ne distinguais rien du tout, le visage ravi de la gynéco devant notre seconde échographie a pour la première fois su donner sa véritable dimension à l'événement. Tout était parfait, une vraie beauté, un fœtus somptueux. Seul le sexe restait dans l'ombre, mais quant à moi, je n'avais plus le moindre doute depuis longtemps. Devant tant de grâce, devant le petit nez, les petits pieds, le petit menton, devant les deux bras et les deux jambes, la paix elle-même, réprimant un rapide tremblement nerveux, jugea qu'il y avait bel et bien matière à célébration. Quitte à creuser un peu plus notre malaise budgétaire, nous nous sommes donc offerts un tête-à-tête romantique dans un restaurant ultra chic. Et quand je dis ultra chic, je pèse mes mots. C'était la caverne d'Ali Baba, ni plus ni moins, avec des fauteuils qui ressemblaient à des trônes et des garçons si empressés que le moindre geste provoquait une émeute. Il suffisait de poser un œil sur la bouteille de vin pour remplir votre verre, idem si vous vouliez du pain, du sel ou une petite cuillère. Au moment de demander les toilettes, Je me suis demandé avec angoisse si le maître d'hôtel allait m'escorter pour s'occuper de ma braguette. C'est en rentrant vers une heure du matin que nous avons trouvé Gianni en pleine dérive. Il avait déjà vidé deux bouteilles de Chianti et attaquait la troisième en chantant à pleine voix un extrait de Nabucco. « Salut les papas et les mamans ! » il a gueulé en titubant dans notre direction. « La soirée a été bonne ? » J'ai regardé Léna. Léna m'a regardé. Moi, j'ai passé tout mon temps à me... cognez dans les murs. C'est fou tout ce qu'il y a comme mur chez vous. » Il a porté la main à son front. « Ouf, je ne sais pas ce que j'ai mangé, j'ai la tête qui tourne. » « Viens t'asseoir, Léna a tranché en entraînant vers le sofa. » « Ah, ma sœur, mon amour, ma mère, tu savais qu'il y avait plein de murs dans ta maison, plein, partout. » J'ai regardé Léna asseoir son frère sur son divan-lit sans bouger. « Il y a trop de murs pour nous trois, beaucoup trop de murs. » « Quand le petit Sarah arriver, il faudra faire de la place, vider les locataires. Tu crois pas à ma sœur ? » « Maintenant tu te tais, tu te couches et tu dors, » l'ENA a ordonné avec un mélange tout personnel d'autorité et de tendresse. Mais il l'a attiré contre lui pour plonger le nez dans son manteau, comme un gamin apeuré. Contre son ventre, il a posé sa joue. « Oh, ma sœur, je voudrais tant être avec lui. Je voudrais tant que tu me portes en toi. » Il s'est mis à pleurer en se cramponnant à Léna comme il lui arrivait de se cramponner à ses pinceaux ou à sa bouteille de vin. « Je voudrais tant avoir une nouvelle chance. » Il a gémi. Elle a passé la main dans les cheveux de son frère. « Ça ira mieux demain. Demain, le vin se sera évaporé. Repose-toi. » « Ne me laisse pas, » il a gémi. « Ne me laisse jamais. Oh, mon Dieu ! Où je vais aller quand il sera arrivé ? » Léna l'a déshabillée, couchée, couverte et bordée. Elle a murmuré longtemps à son oreille pour le rassurer. Et Jenny s'est endormie, le visage plein de larmes. Quand son souffle est devenu plus lourd, je me suis approché, j'ai posé mes mains sur les épaules de Léna. Elle avait les traits fatigués, le visage tendu. Je l'ai prise dans mes bras, on s'est serré l'un contre l'autre pendant une longue minute bien chaude. Pour moi, Gianni était indestructible. Il appartenait à la race des hommes qui tentent quelque chose, quel que soit le prix à payer, quelle que soit la brûlure. Le voir chanceler sur ses bases me sciait la mienne. J'entendais sa respiration agitée, je voyais son corps tordu se découper dans l'ombre. Je mesurais le chemin qui lui restait à parcourir pour connaître la paix, pour en goûter ne serait-ce qu'un atome. Et j'étais rudement content de la sentir contre moi, ma petite famille. Et puis un jour où je rentrais à l'improviste en plein milieu de l'après-midi, Ravagée par le manque de sommeil et sans la plus petite once de mauvaise conscience, une mignonne d'à peine 18 ans, l'air affolée et le chemisier à moitié ouvert, m'a filé dans les jambes quand je passais la porte de notre appartement. Je l'ai regardée disparaître dans l'escalier sans comprendre, et Gianni a gueulé depuis l'intérieur. « Pauvre petite conne ! » Je me suis pointée comme une fleur à l'entrée du living. Gianni était assis à la table, deux verres d'orangeade posés devant lui, l'un d'eux renversé. « Vaudrait mieux éponger vite fait, » j'ai dit. « Si ça tâche le plancher, l'ENA va piquer sa crise. » Comme il ne bougeait pas, j'ai pris les choses en main. « Qui c'était cette fille ? » j'ai demandé en ramenant éponger bassine. « Une conne ! » il a dit sans me regarder. Mais encore, il a soupiré comme si ma curiosité n'était pas légitime. « C'était une babiciteur, là. Voilà. T'es content ? » J'ai commencé à pomper le jus d'orange avec application. Je voyais venir le truc. Je n'osais pas avancer des hypothèses scabreuses. « Va pas te faire du cinéma. Je voulais simplement lui faire un peu de baratin. J'ai pressé mon éponge dans la bassine sans faire de commentaire. » « Merde, c'était pas bien méchant. » « Me dis pas que toute cette histoire de babysitter... » J'étais loin d'être un spécialiste en matière de filles, mais j'imaginais des voix moins tordues. Et comme s'il lisait dans mes pensées, il a ajouté « J'en ai marre des salopes que je croise toutes les nuits. » Dire que je n'étais pas surpris serait mentir. Pourtant... Le côté désespéré de la démarche m'échappait complètement. Seul restait le côté pervers, et j'ai choisi d'en rire. « Sacré vieux futé ! » j'ai lancé. « À l'époque de Me Too, tu vis dangereusement. » Il a hésité un peu, et puis il a ri aussi. « Eh, va pas t'imaginer que je les viole, hein ! Je les baratine juste un peu comme ça, pour voir. » « Et ça marche ? » « Pas terrible. Faut dire que j'en ai vu seulement deux, et celle d'hier était imbaisable. » On a rigolé comme des idiots pendant au moins trois bonnes minutes. Ensuite, Gianni s'est levé pour aller chercher la bouteille de Chianti et nous servir deux verres copieux. On a trinqué. « Eh ! » il a murmuré avant de boire. « Pas un mot à Léna, pas vrai. Je crois pas qu'elle comprendrait. » Je lui ai cligné de l'œil. « Motus, j'ai promis. » Solennel. On a vidé nos verres, et puis comme on ne savait plus trop quoi dire, On est reparti à rire encore plus fort que la première fois. On a ri à s'en tenir les côtes. J'en avais les larmes aux yeux et le ventre douloureux. C'est rare de rire d'aussi bon cœur. Il faut se sentir terriblement bien. Nous nous sentions terriblement bien. Parfois, la vie se fait tellement douce l'espace d'une seconde qu'on s'imagine n'avoir plus besoin de rien. Nous venions de remplir nos verres à nouveau. L'été était brûlant et l'horizon semblait clair. En matière de cancer, on appelle ça la rémission. Dernière étape avant phase terminale.