Speaker #1Je suis Véronique Bellon-Maurel. chercheuse à INRAE, spécialiste d'agriculture numérique. Pendant dix ans, j'ai dirigé l'Institut Convergence Digitag que j'ai fondé en 2016 pour créer une grande communauté interdisciplinaire sur ce sujet alors émergent. J'ai coordonné l'ouvrage « Appréhender l'agriculture numérique » dix ans de recherche interdisciplinaire au sein de l'Institut Digitag publié aux éditions Quae, qui, comme son nom l'indique, décrit les avancées scientifiques faites par l'Institut pendant ces dix ans. Bien sûr, un ouvrage d'une telle ampleur ne s'écrit pas seul. L'équipe de coordination comprend aussi Karine Gauche, enseignante chercheuse en sciences de gestion à l'Institut Agro de Montpellier, directrice adjointe de Digitag depuis 2023, Martha-Lucia Henriquez, docteure en écologie animale qui a assuré la gestion de l'Institut, et Nathalie Lioncan, chargée de diffusion scientifique, qui a assuré toute la coordination éditoriale de ce livre. Au-delà du groupe éditorial, ce sont surtout 105 auteurs qui ont contribué à l'écriture de l'ouvrage en s'appuyant sur plus de 140 travaux issus de Digitag. Cet ouvrage est donc véritablement nourri par les travaux de cette aventure collective humaine et scientifique qui a réuni une exceptionnelle communauté interdisciplinaire pour penser l'agriculture de demain, à la fois agroécologique et technologique. Notre ouvrage parle d'agriculture numérique. c'est-à-dire de la transformation du monde agricole par la digitalisation, qui va de la collecte et de l'utilisation de la donnée à l'usage des réseaux sociaux. Concrètement, le numérique en agriculture couvre toute une chaîne. Ça commence par l'acquisition d'informations sur le terrain grâce à des capteurs, des drones, des smartphones, voire des images satellites. Puis cela passe par le traitement de ces données, plus ou moins massives, c'est le fameux big data. souvent à l'aide de l'intelligence artificielle, pour aboutir à des systèmes d'aide à la décision. Le rôle de ce numérique est absolument stratégique face aux défis immenses que rencontre notre agriculture. L'enjeu n'est pas la technologie pour la technologie, mais d'utiliser ces outils pour rendre l'agriculture plus résiliente, plus durable, plus compétitive, en appuyant les décisions et les interventions agricoles sur des informations issues du terrain. Par exemple, Le numérique permet de suivre l'état de santé des cultures pour détecter des maladies de façon précoce. Il permet d'optimiser les apports d'eau ou d'engrais, ou encore d'anticiper des risques météorologiques pour sécuriser les récoltes. En élevage, les robots de traite réduisent considérablement la pénibilité du travail pour l'éleveur. Enfin, toute une batterie de capteurs a été développée pour mieux suivre les animaux et in fine améliorer le bien-être animal. Mais le rôle du numérique ne s'arrête pas au champ. Il transforme aussi les chaînes de valeur et les territoires ruraux. Il permet de nouvelles formes d'intermédiation, comme les plateformes de vente directes en ligne ou le partage de connaissances entre agriculteurs via des réseaux sociaux ou des applications. Et on voit poindre avec l'IA génératif de nouvelles manières d'accéder au conseil agronomique. Le rôle du numérique est donc global. Il équipe l'agriculteur pour l'aider à prendre de meilleures décisions tactiques au quotidien, voire stratégiques. et il offre de nouvelles voies pour valoriser les productions. L'Institut Digital est né fin 2016 dans le cadre du programme Institut Convergence du plan Investissement d'Avenir. A l'époque, le gouvernement a financé la création de 10 instituts convergence dont le rôle était de décloisonner la recherche, c'est-à-dire de créer une convergence des disciplines pour aborder des sujets sociétaux émergents. Digitag a donc été construit comme un institut convergence porté par INRAE et fort de 16 partenaires publics et privés pour aborder cette question du numérique en agriculture comme levier de transformation et de résilience. L'objectif était de réunir des expertises qui d'ordinaire travaillent peu ensemble, des agronomes, des informaticiens, des mathématiciens mais aussi des sociologues, des économistes et des juristes. Pendant 10 ans, entre 2016 et 2026, Cette communauté interdisciplinaire de près de 600 chercheurs a travaillé ensemble pour structurer la recherche sur l'agriculture numérique en France, en Europe et dans les pays du Sud. L'ouvrage que nous publions aujourd'hui regroupe justement les travaux des membres de cet institut. Il ne dresse pas seulement un catalogue d'innovations technologiques, il explore aussi les impacts de cette digitalisation sur les pratiques des agriculteurs et sur nos écosystèmes. C'est le bilan d'une décennie d'efforts pour faire converger des disciplines très variées vers un but commun, concevoir un numérique agricole qui soit à la fois utile, durable et inclusif. La formation a été au cœur de Digitag. Pour inventer l'agriculture numérique de demain, nous avions la conviction qu'il fallait former une nouvelle génération de chercheurs et d'ingénieurs forts dans leur discipline et sensibilisés au regard des autres disciplines. Au lieu de financer uniquement de grands projets de recherche classiques, Digitag a fait le choix stratégique de financer massivement les parcours de jeunes chercheurs. Pour vous donner quelques chiffres très parlants, sur une décennie, L'Institut a contribué au financement de 135 bourses de master et de 115 doctorants, soit sous forme complète, soit sous forme cofinancée. Nous avons également soutenu 28 postdoctorats et financé de nombreux échanges avec l'étranger. Ce qui est remarquable, c'est que la quasi-totalité de ces thèses impliquait un co-encadrement interdisciplinaire. Un étudiant pouvait par exemple être dirigé à la fois par un chercheur en intelligence artificielle et par un agronome. C'est d'ailleurs le travail colossal de tous ces jeunes chercheurs qui irriguent les chapitres de notre livre. Pour diffuser les recherches des étudiants, nous avons aussi mis en place des webinaires étudiants, appelés les T-TAG, et développé des vitrines numériques, à savoir des petits démonstrateurs ludiques disponibles sur Internet, comme des simulateurs, des applications en réalité augmentée, des jeux, créés par les doctorants eux-mêmes avec l'aide d'une entreprise informatique. pour montrer leurs résultats au grand public. La suite de Digitag, c'est une excellente question, car l'échéance de ce programme de 10 ans marque la fin du financement initial alloué par le plan France 2030 via l'Agence nationale de recherche. Le projet Digitag sous sa forme d'institut financé va s'arrêter, mais la dynamique, elle, va perdurer et se transformer. La formidable communauté scientifique interdisciplinaire que nous avons bâti ne va pas disparaître. Elle va passer le relais à une nouvelle société savante à vocation internationale baptisée Digitag International Research Community. L'objectif de cette structure est de pérenniser ce réseau d'experts à l'échelle mondiale, de continuer à animer les échanges entre les disciplines et de peser dans les débats publics et scientifiques sur le futur de l'agriculture numérique. L'accent sera mis de manière encore plus forte sur la notion d'agriculture numérique responsable. Nous voulons nous assurer que les technologies continuent d'être développées au service des producteurs, de la sécurité alimentaire, de la transition agroécologique, tout en limitant les risques d'exclusion ou de fractures numériques. S'il y a un message essentiel à retenir de ces dix ans de recherche, c'est que la technologie seule ne sauvera pas l'agriculture si elle n'est pas ancrée dans le terrain. Nous avons pris conscience des risques de la digitalisation. Dépendance technologique, coûts trop élevés, inadaptation aux petites fermes. C'est pourquoi Digitag milite vraiment fortement pour une recherche et une innovation responsables. Nous croyons beaucoup à ce que nous appelons le high low tech, c'est-à-dire des technologies numériques, le high. mais simple à fabriquer, réparable, peu coûteuse et open source, le lot. Nous mettons en œuvre cette approche dans un autre projet né de Digitag en 2020, Occitanum. Il consiste à co-concevoir et à évaluer les technologies numériques sur le terrain avec les agriculteurs et les techniciens agricoles. Pour cela, un dispositif unique au monde a été conçu par nos collègues de l'Institut Agro, le Mobilab. C'est un Fab Lab installé dans une camionnette qui sillonne les campagnes à la rencontre des agriculteurs pour les sensibiliser au numérique et leur apprendre à fabriquer eux-mêmes les objets connectés qui les aident dans leur travail. C'est aussi un enjeu crucial pour les pays du Sud, un sujet auquel nous consacrons une partie du livre. En Afrique, l'innovation la plus révolutionnaire n'est souvent pas un drone ultra sophistiqué. mais l'utilisation de simples groupes WhatsApp ou du paiement mobile, qui s'appelle Mobile Money, qui permettent à de petits producteurs de s'organiser, de fixer leurs prix et de se structurer en toute autonomie. Le numérique de demain doit donc être pensé sur mesure, frugal, participatif et conçu main dans la main avec ceux qui travaillent la terre.